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Marius fonctionna avec plaisir comme interprète, traduisant phrase après phrase le discours du grand chef qui peut se résumer ainsi: On vient vous apporter un cadeau, pour remercier les Blancs qui ont fait bénéficier le pays des bienfaits de la civilisation européenne! Ce fut ensuite à notre tour de répondre à cette amabilité; Marius traduisit pour ses compatriotes notre petit discours, puis nous distribuâmes de l’étoffe et surtout du tabac, denrée qui est toujours la bienvenue partout. Les mêmes formalités se répétèrent lorsque, plus tard, les chefs de deux villages voisins arrivèrent à leur tour. Si nous n’étions pas partis le lendemain matin, des délégations des 9 autres villages n’eussent pas manqué de faire aussi leur apparition.
Les ignames furent distribuées à nos porteurs et nous eûmes tout loisir d'observer comment les indigènes préparent la cuisson de leur mets favori. Ils commencèrent par faire un tas de bois, haut d'environ 1 m. et de largeur égale, auquel ils mirent le feu. Au milieu du brasier, ils placèrent de grosses pierres qui ne tardèrent pas à être brûlantes. Après avoir enlevé les tisons, ils frappèrent à l’aide de bâtons les cailloux incandescents, dont quelques-uns — ceux qui se composaient de quartz — se brisèrent en éclats. Avec de grandes perches, ils arrangèrent alors les pierres en une sorte de couche; les ignames, coupées en fragments d'environ 1 décimètre, furent placées ensuite dessus, ainsi qu’un poulet qu'ils voulurent cuire à notre intention. À ce premier travail succéda celui du recouvrement. Des feuilles de bananiers, passées au feu et devenues molles comme des linges mouillés, furent étendues sur les mets et sur le pourtour: puis, vint une couche de feuilles fraîches que les hommes plièrent afin de bien entourer le foyer. Sur cette enveloppe végétale, les indigènes versèrent ensuite de la terre jusqu’à complet recouvrement du tas qui formait alors un petit tumulus d'environ un demi-mètre de hauteur. Le tout fut abandonné pendant les 3 heures que dura la cuisson. Le tas fut ensuite découvert soigneusement et les ignames distribuées. Nous en eûmes notre part, elles étaient exquises et le poulet, cuit de la même façon, ne leur céda en rien en délicatesse. Le goût des ignames, ainsi traitées, rappelle beaucoup celui des pommes de terre cuites dans la cendre.
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Tout le jour nos porteurs se récréèrent — quand ils ne mangeaient pas — en s’exerçant à lancer des pierres au moyen de leurs frondes. Ils faisaient sauter ces cailloux à la surface de l’eau ou prenaient comme but des oiseaux au vol, mais aucun de ces derniers ne put être atteint.
Nous avions été frappés, chez les Pamboas, par la présence d’un grand nombre d'individus dont la taille était au-dessous de la moyenne. La même constatation a pu être faite aussi chez les
Fig. 48. Oreillers de bois. Longueurs 38 et 45 cm.
Bondés, où 14 hommes ont donné une moyenne de 162 centimètres seulement; la moyenne pour 33 hommes des Pamboas était pareillement de 162,1. Ces deux tribus sont donc notablement plus petites que celles des environs d’Oubatche (moyenne 164,8). La collection d'objets ethnographiques faite à Bondé ne fut pas très considérable. En fait de nouveautés, nous avons trouvé là des pièces de bois brut, légèrement bombées, qui servent aux indigènes de support pour la tête pendant le sommeil (fig. 48). Elles ne sont plus employées que par les vieillards, les jeunes générations trouvant ces oreillers un peu durs! On nous apporta, en outre, une pierre magique, c'était un morceau de minerai de fer, soigneusement enveloppé, avec une plume rouge, dans un morceau d’étoffe in-
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digène. Ce talisman a, paraît-il, la faculté d’attirer les richesses, et, comme pour nous convaincre de son dire, le propriétaire nous montra sa bourse remplie de monnaie calédonienne. Il est cependant probable que sa croyance commençait à être ébranlée, car il nous abandonna son trésor pour quelques pièces d'argent. C’est à l'Ouest de Bondé que se trouvent les rochers de Tchalabel que nous désirions visiter. Nous eûmes d’abord à traverser le fleuve à deux reprises. Le second de ces passages, à un endroit où la
Fig. 49. Pâturages dans le district de Bondé.
largeur du Diahot est de 30 m. environ et où l’eau atteignait la hauteur de la ceinture, provoqua un arrêt assez long, parce qu'il fallut décharger les 4 chevaux. Puis, le voyage continua sur d’interminables collines, d’une lassante uniformité dans leur robe d’herbages. La fig. 49 montre une station d'élevage, appartenant à un Européen et située au milieu de ces savanes: au premier plan, on aperçoit les troncs blancs de quelques niaoulis; au fond, vers l'Est, se trouve la chaîne de montagnes que nous avions traversée au-dessus d'Oubatche, pour arriver dans la vallée du Diahot. La plus haute élévation, qu'on voit à droite dans la figure, est le sommet de lIgnambi. Nous dressâmes la tente au bord de
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la petite rivière de Tchalabel, pour pouvoir, de là, aller explorer les grottes.
Pour arriver à ces rochers, il nous fallut remonter la rivière dans la direction du Sud-Ouest. Parvenus au sommet d’une colline, nous eûmes devant nous trois roches gigantesques dont l'effet était des plus curieux. Elles semblaient se dresser, comme d’énormes champignons, sur les hauteurs avoisinantes et leur couleur grise se détachait nettement des montagnes aux teintes rougeâtres qui formaient le fond du tableau.
Sur la Planche IT on n’aperçoit que les deux masses rocheuses les plus méridionales.
La troisième est un peu plus éloignée vers le Nord et de forme plus aiguë que les deux autres.
Elles dominent des collines revêtues de bois de niaoulis qui alternent avec de hautes forêts dans les endroits humides.
Au milieu de ces dernières, nos gens mirent en émoi tout un essaim de grosses chauvessouris. Ces roussettes, quittant Fig. 50.
les branches où elles étaient Niche tombale avec stèle, à Tchalabel.
pendues, se mirent à voleter en tous sens, silencieusement, entre les hautes frondaisons qu’elles habitent. En toute hâte, les porteurs coupèrent des morceaux de bois, les lançant avec force dans les branches; mais les roussettes volaient déjà trop haut pour être atteintes par ces armes primitives, tandis qu’une décharge de grenaille en abattit 9 d’un seul coup. Escaladant d'énormes blocs éboulés, nous parvînmes enfin au pied Ouest du rocher le plus méridional. Ces masses énormes se composent d’un calcaire cristallin compact et de couleur bleuâtre, reposant sur des schistes et perforé de cavités et de grottes. A d’étroits couloirs, succédaient de hautes et vastes nefs d’où pendaient d'énormes stalactites éclairés d’en haut par des rais de lumière.
Sarasin, Nouvelle-Calédonie 6
Nous cherchâmes longtemps, mais en vain, des traces humaines dans ces antres. Après quelques heures, nous trouvâmes enfin, au Sud-Ouest du massif, deux petites grottes, situées l’une audessus de l’autre, qui avaient servi de lieux de sépulture. La cavité inférieure était divisée en quelques niches, faites de plaques rocheuses, ouvertes vers le haut, dans lesquelles reposaient les restes désagrégés de quelques squelettes humains. Une des niches se distinguait des autres par une stèle de pierre d’environ 1 m. de haut qui, vraisemblablement, marquait la tombe d’un chef (fig. 50). Des restes de perches de bois, ayant servi au transport du corps, se trouvaient encore à côté des ossements, avec une grosse coquille de Murex qui avait probablement orné la flèche de la hutte du défunt. La grotte supérieure était une chambrette obscure et étroite qui contenait les restes d’un squelette accroupi, dont les os étaient encore en partie reliés les uns aux autres par des tendons et des muscles desséchés.
La nuit étant venue, il nous fallut redescendre au campement. Le lendemain, quelques-uns de nos porteurs furent envoyés à la découverte de nouvelles cavernes. Nous-mêmes passâmes notre journée près du camp, occupés à des travaux anthropologiques et zoologiques. Sur notre table parut pour la première fois le ragoût de roussettes. Ce nouveau mets obtint notre approbation pleine et entière; il faut dire que notre cuisinier avait traité la viande de telle façon que, grâce aux ingrédients ajoutés, elle n'avait plus de goût particulier et eût pu, tout ausi bien, passer pour du lapin.
Les indigènes revinrent de leur excursion, déclarant avoir trouvé une autre grotte très grande. Nous retournâmes done, le lendemain, au même massif rocheux, mais en l’escaladant cette fois sur l’autre versant (O.-N.0.). Une fente, haute et étroite, s’ouvrait ici dans la paroi rocheuse. Pénétrant par ce passage, nous arrivâmes dans un hall éclairé par le haut, auquel succédaient deux autres grandes salles spacieuses, d’où rayonnaient d’étroits couloirs sans issue. Le sol était recouvert d’une couche épaisse de guano de chauves-souris. Cette masse, haute par places de plusieurs mètres, était parsemée de plumes et d’ailes de salanganes, reliefs de repas de chouettes. Dans l'air lourd de la grotte,
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de petites chauves-souris voletaient et sifflaient au-dessus de nos têtes. Les recherches relatives à la présence ou à l’activité de l’homme ne donnant aucun résultat, cette excursion fatigante fut abandonnée. En descendant, nous traversâmes au pied du rocher une petite vallée que sillonnait un cours d’eau. D’énormes blocs calcaires éboulés, entourés d’une magnifique végétation, formaient, ça et là, des repaires et des abris naturels qui eussent fort bien pu servir d'habitation. Les arbres de ce pittoresque vallon retentissaient des chants d’une quantité d’oiseaux. C’est là que nous avons rencontré le plus beau et le plus rare des pigeons calédoniens, au plumage soyeux, d’un vert éclatant, mêlé de magnifiques tons jaunes (Drepanoptila holosericea Temm. et Knip.). Je ne pus résister à l’envie de faire quelques fouilles préhistoriques sous ces abris si bien situés. Bientôt, je mis au jour des traces anciennes de l’activité humaine, sous forme de coquillages marins, transformés, en partie, en grattoirs ou en rabots; puis, ce furent des restes de poterie et de nombreux éclats de quartz et de cristal de roche, dont plusieurs étaient taillés en pointe ou en forme de minuscules couteaux. À une profondeur de 50 centimètres, les trouvailles cessèrent complètement; au sol superficiel noirâtre succédait une couche jaune, absolument vierge d'instruments.
Encouragé par le résultat de ces fouilles, j’en ai entrepris d’autres dans la suite, près d’Oubatche et dans diverses localités encore. Dans le voisinage de notre demeure, à Oubatche, se trouvaient les restes de deux cases rondes sur le haut d’une colline. Les talus de terre étaient encore visibles, de même que l'emplacement des anciens foyers marqués par des pierres. Près de ces anciennes habitations, les pentes de la colline étaient parsemées de nombreux coquillages marins, débris de cuisine des indigènes qui vivaient là autrefois. Des fouilles, opérées dans le sol même des huttes et dans leur entourage, amenèrent au jour des fragments de poterie, des grattoirs faits de coquillages et de nombreux instruments de quartz et d’un cristal de roche d’une limpidité absolue. Pour autant qu’on peut classer ces outils faits de matériaux qui se laissent aussi difficilement travailler, j'ai reconnu des grattoirs, des perçoirs, des couteaux et des pointes. Un
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petit choix de ces instruments est représenté dans la fig. 51. Des morceaux de quartz roulés ont peut-être servi de pierres de fronde; d’autres, plus gros, présentaient des traces évidentes de nombreux coups, et avaient probablement été utilisés comme marteaux. Le quartz est très répandu dans l’île; beaucoup de
Fig. 51. Instruments préhistoriques en quartz et en
cristal de roche, ?/, grand. nat.
montagnes sont, pour ainsi dire, criblées de ses filons blancs, comme cette colline près d’Oubatche. Le cristal de roche, par contre, qui fut de préférence employé pour la fabrication d’instruments, est beaucoup plus rare et dût être spécialement recherché.
Quel âge faut-il donner à ces instruments? On peut seulement dire avec certitude qu’ils datent d’une période antérieure à l'occupation de l’île par les Européens, car, si les indigènes ac-