‹ La nouvelle éducation françaiseChapitre 3 sur 77 · COMMENT SE POSE AUJOURD'HUI LE PROBLÈME DE L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

COMMENT SE POSE AUJOURD'HUI LE PROBLÈME DE L'ÉDUCATION

Il est un mot qui» avant la guerre, dans un grand nombre de pays, sonnait comme un mot magique, parce qu'on y voyait le secret de la grandeur nationale, et il suffisait de le prononcer pour que les , gouvernements donnassent leur appui, de riches piirliciiliers des fortunes, de grands inspirés leur vie : c'est le mot « éducation 1. Il est vrai que beaucoup de Français en ignoraient le sens; les journaux oe le citaient querareWntet avec un peu de dédain, comme les mots c école >, « examen > ou « pédagogie > ; les grands corps qui avaient la charge de. nos enfants en faisaient souvent un moyen d'action politique; et un bon maître était moins payé qu'un bon cuisinier. Soudain la guerre a tout transformé : les pères sont revenus du Iront, épouvantés- des changements qu'ont pu produire

dans leurs enfants quatre ans sans direction; « rUniversité » et c l'Enseignement libre »i qui ici se copient l'un l'autre, devant les conditions nouvelles de la vie, sentent combien leurs méthodes et leurs programmes sont désadaptés, et doutent parfois de leur missionjllès ouvriers, avec leurs salaires accrus et leïïrs"nèures d'atelier réduites, pourraient avoir une vie de famille pour laquelle cependant ils ne sont pas f ormés , pe qui inquiète les chefs de syndicats plus encore que les chefs d'usines; enfin on commence à cçmprendre que les grandes ruines ne sont pas les ruines matérielles; avant tout il s'agit de remplacer un million et demi de morts; toiit Français désormais doit compter pour deux, pour trois, pour quatre, et, en attendant un accroissement de notre natalité, il faut que chacun de nous réalise en lui le miracle de la multiplication des hommes, qui ne peut être qu'un fruit de l'éducation. L'éducation obsède ainsi tous ceux qui pensent. Us comprennent que les réformes .politiques, économiques, financières sont peut-être urgentes, mais qu'elles resteront stériles sans une profonde réforme de l'institution des âmes; celles-là ne sont que des conditions pour réaliser celles-ci; les premières sont des nécessités du moment, l'autre seule fonde pour des siècles; c'est fort bien de se bâtir une bonne maison, mais, une fois le toit posé, « tout se fait avec des hommes ». Mais si l'humanité est la substance de tout,

tous ceux qui ont tant soit peu de responsabilités sont appelés à former^ ces hommes. Le directeur d'une entreprise vis-à-vis de ses collabora* teurs, le secrétaire d'un syndicat vis-à-vis de ses ouvriers, l'écrivain vis-à-vis de son public, l'instituteur, le prêtre, le médecin et les pères, c'està-dire à peu près toulV le monde, tous sont des éducateurs, surtout à une époque où il faut refaire tous les ordres. L'éducation n'est pas un métier distinct, mais une fonction de tous les méti^Sfi,

Or, pour être éducateur, il faut trois choses : le don, l'expérienpe^ et la science. Le don, certes, ne l'a pas qui veut : pourtant ^ous les pères, pour ne 'parler qiie d'eux, seraient forcés d'être un peu doués. L'expérience, on l'a souvent trop tard : témoins ces parents qui savent élever des enfants dès qu'ils cessent d'en avoir. Reste la science : elle seule peut suppléer, tant bien qtûe mal, à Vexpérience et tzu don chez tous ceux qui ont le devoir, sans le pouvoir, d* élever : comme ceux-là sont légion, c'est une raison décisive pour que tous Vac^ q\ft€f'^ni ' et, comme la science seule peut se cornmuniquer dans un livre, cest délie seule que nous traiterons ici.

Mais la science de l'éducation est souvent méconnue. On la nie au nom de la complexité de la vie, de la liberté de l'esprit, de la variété des types individuels. Mais dans cette complexité il y a des points de repère, cette liberté de certains

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actes se fonde sur le déterminisme des autres, les diversités individuelles ne sont qu'une broderie sur un canevas commun. Ici, si tout ne dérive pas de la science, quelque chose peut relever de la science. En réalité, cette objection est un prétexte pour cacher une ignorance. C'est que, en tant que science, l'éducation est toute nouvelle. Elle est en effet tributaire de deux disciplines, la sociologie et la psychologie, qui ne se sont constituées comme sciences que récemment, et dont, en dehors des laboratoires, bien peu de gens soupçonnent les méthodes (l/.\

Scientifiquement, en effet, le problème de l'éducation se présente ainsi :

1® ^uel est le but de F éducation ? Adapter nos enfantSy matériellement et moralement^ à la société de demain; pour cela il faut tout ensemble la

(1) La sociologie, pour nous, c'est celle de r« Année sociologique » ou celle de la a Science sociale ». La psychologie, pour nous, c'est celle d'un Pierre Janet ou celle d'un Alfred Binet. Certes nous ne nous prétendons le disciple d'aucune de ces quatre écoles. Si toutes les quatre ont des procédés sûi*s pour trouver des « relations d.^ cause à effet », aucune des quatre n'a une idée complète de ce qu'est la « causalité », et ce manque de c philosophie » vicie irrémédiablement toij^e a science » qui triite de 1 homme. Nous avons essayé, du moins en matière de sociologie, de remédier à cette lacune, dans un travail sur la causalité que publie la c Revue de Métaphysique et de Morale », et dont nous donnons plus loin un bref aperçu. Nous soutenons qu'en ces matières cette « théorie » ou une autre du même genre est une préfacé indispensable à tuute recherche « positive ». Cependant les savants que nous venons de nommer, quelque incomplets, quelque faux que soient lès documents qu'ils présentent, ont ébauché des œuvres dont on n'a pas le droit de ne pas tenir compte.

décider^ dans ce qu'elle a d'irréductiblement nouveau, et la connaître^ dans ce qu'elle a de fatalement déterminé; etc'estune œuvre t out e nsemble de prophétie agissante et de sociologie positive. »

2"* De quelle façon atteindre ce but? On n'y répendra sérieusement ^ après avoir isolé tous les éléments de rame enfantine^ afin, plus tard, d'en respecter les liens, et c'est cette analyse qu'on appelle la. psychologie.

En d'autres termes, dans une fabrique d'hommes, comme dans toute fabrique, on étudie :

!• Le produit fini qu'on aura à livrer : ici, r homme de rfemm«^* c'est la tâche àn-prophète-sociologue. '. -^

2" Les qualités de la matière première à façonner ; ici T enfant daujourdhui : c'est l'affaire du psychologue.

En d'autres termes encore et sous forme symbolique, dans une nation le (c Conseil supérieur de l'éducation publique > devrait être composé de deux chambres :

1** Une chambre haute, faite de sociologues^ guidés par quelques jE>rojDAè^é^, qui annonceraient l'ère prochaine et donneraient l'impulsion d'enàeinble.

2° Une seconde chambre, faite à^ psychologues, qui s'adjoindraient quelques physiologistes et quelques médecins, pour étudier les possibilités d'exécution.

Au-dessous seulement viendraient les professionnels chargés de réaliser.

Qu'on emploie Tune ou l'autre de ces trois formulesy il ny a ptis (t autre manière dénoncer la question (1).

(1) II est clair que beaucoup d'auteurs, et excelleuts par ailleurs, l'ont énoncée auttement. — Dans une bibliographie complète de léducation, le centième peut-être est écrit dans Tesprit que nous préconisons. Nous pouvons renvoyer une fois pour toutes, pour les renseignements bisforiques, à VHisioire critique de VEducation ^n France^ de Garhibl Compaq hé (Hachette); un volume plus général de M. Gusx est intitulé : Histoire de rinstruction et de r Éducation, :Payot, Paris). Chez les modernes, un mouvement pour une réforme de l'éducation a été tenté en France vers 1900 : hors de l'Université, il s'est manifesté par des efforts convergents comme ceux du Comité Dupleix, de l'Ecole des Roches ou des partisans de Téducation sportive ; à Tintérieur de l'Université, après la fameuse enquête Ribot, il aboutissait aux programmes de 1902. On a beaucoup écrit dans les vingt dernières années sur l'éducation; la plupart de ces livres, fort inégaux, ont été publiés à la librairie Alcan ; noter cependant, à la librairie Hachette, la vraie éducation, de M. Paul Gaultier. Depuis la guerre le malaise apparaît plus nettement que les solutions ; entre autres efforts, citons les conférences de l'Union française sur « la Réforme de l'éducation nationale », en 1919; c'estaussi le titre du livre de M. G. Hersbnt (Hachette, 1917): ou bien, vers la même époque, la conférence, suivie de discussions, de M. Léon Guillet à la Société des Ingénieurs Civils, et son livre : Renseignement technique supérieur à Vaprès guerre (Payot, 1918); ou encore la campagne des < Compagnons • dans 1' c Opinion i, en particu ier leurs deux livres V Université Nouvelle «Fischbacher); ou enfin les essais inédits et inachevés du Conseil économique du travail. — Nous préférons, de notre point de vue, des livres purement documentaires comme les Idées modernes sur les enfants, de Binbt (Flammarion), Psycho^ logie de l'enfant et Pédagogie expérimentale, du docteur Ed. Claparèdb (Genève, Rundig), la Psychologie pédagogique du R. P. J. DE La Vaissièhb (Beauchesne, 1916). qui contient la bibliographie la plus complète de la question marquée par son titre. — Les revues sont naturellement des mines plus abondantes que les livres, bien qu'une seule en France ait tenté, surtout dans ces dernières années, de se spécialiser en matière d'éducation : c'est c TEducation », fondée en 1909 par M. Georges Bertier (Dunod). ^es autres revues françaises traitent surtout d'enseignement

Nous nous séparons ainsi de la plupart des i*éformateurS| qui ne proposent que des changements de détail. Toutes les retouches isolées — professionnaliser renseignement secondaire ou y renforcer l'étude du latin/ rattacher tel institut technique à ce ministère plutôt qu'à cet autre — toutes ces levées de boucliers sont batailles contre des moulins : on ne réclame point des réformes, mais la réforme» qui consiste à poser le problème dans sa totalité.

C'est que ces réformateurs à coups de pouce sont des traditionnalistes où plutôt des paresseux, ce qu'ils nomment tradition n'étant souvent que routine. Pourquoi l'enseignement doit-il être aux mains de l'Etat? Pourquoi la bourgeoisie doitelle être abrutie par une formation de bibliothécaire? Pourquoi tous ces tabous ? Le monde attend

et sont bien lain de l'idée d'éducation ; par contre, il ne faut pas dédaigner V « Année psychologique » de Binet et la « Revue psychologique belge » de madame le docteur loteyko. Ajoutez & cette liste, par exemple, en Allemagne, « Der Saemann », en Angleterre, ff Practical Teacher », en Amérique, (( The Pedagogical Seminary » (de Stanlet Hall), « The School Review » (pour renseignement supérieur et renseignement secondaire) et « The Elementary School Teacher » (pour l'enseignement primaire), ces deux dernières inspirées du mouvement Dewey de Chicago. Enfin il y aurait lieu pour les éducateurs modernes de s'inspirer de ce iqui a été fait dans les entreprises industrielles ou commerciales, quitte & le transposer dans Téducation générale dés enfants. Les Américains, les Allemands, les Anglais ont ouvert la voie, et on trouverait des comptes rendus de leurs travaux dans des revues comme c System > en Amérique, c Organisation » en Allemagne, et c Business, Organisation and Management » en Angleterre; en France, c Mon Bureau > (Ravisse, Edit.) tient au courant de ces mouvements de l'étranger.

un tel renoaveaa qu'on ne saurait être trop révolutionnaire, pourvu qu'on pose toujours le problème dans sa vérité.

Sans doute il y avait d'admirables choses dans une éducation qui nous a rendus capables de tels retournements qu'il nous a suffi de voir l'ennemi aux portes de Paris pour bâcler une victoire, — l'éducation des vainqueurs de la Marne; mais il y avait aussi d'abominables choses dans une éducation qui laissait la France se dépeupler dans une paix en quelque sorte plus meurtrière que laguerre, puisque la guerre ne nous a coûté que quinze cent mille morts en quatre ans, tandis que la paix, en quatre ans, faisait naître chez nous deux millions et demi d'hommes de moins que chez nos voisins, — l'éducation qui leur a permis d'arriver jusqu'à la Marne. A rebâtir l'édifice sur des fondements neufs, nous sommes sûrs de voir tomber ce qui est caduc et persister ce qui est éternel. Nous ferons donc résolument table rase.

Cependant, si sûre que soit cette méthode, elle n'est point encore celle de « la science de l'éducation » . Cette science en effet ne ressemble pas tout à fait aux autre^. Deux caractères l'en dis- ' tinguent.

1^ D'abord, elle n'est pas une science de faits, mais de possibilités , les possibilités qu'a une âme d'enfant de se plier aux influences éducatives : la sociologie et la psychologie ne suggèrent donc que des hypothèseSf extrêmement probables certes,

mais que des expériences de plusieurs années sur plusieurs catégories d'enfants doivent tout de même confirmer et enrichir. ^^

2"* Ensuite, comme tous les enfants diffèrent les* uns des autres et qu'un même enfant diffère de lui-mâme en grandissant, la science, en éducation, ne dit pas tout; elle se borne souvent à des méthodes d'analyse qui permettent au maître de mieux connaître son élève, grâce à quoi il — agira sur lui, guidé par une intuition directe et noii par des lois générales : la méthode, dans ce cas, aura permis non une science, mais un art.

Ce que nous, donnerons dans ce livre, ce ne seront que les hypothèses préparatoires à une science qui n'est pas encore faite, les méthodes qui faciliteront un art toujours personnel. Une mise au point et un programme. Pour faire plus, il faudrait des équipes de travailleurs. Nous souhaitons que ce livre serve à susciter des centres de recherches. Nous faisons un ardent appel, pour ce labeur de salut national, à de plus autorisés que nous.

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