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La CtILtURB DE L*ACTIVIT]è 229
d'école. Dans ce dernier cas (i), — après une formation de plusieurs années, — on leur a confié la garde d'un dortoir, la présidence d'une étude, la direction d'une promenade, l'organisation d'une loterie, etc. Plus précisément ils ont deux espèces de services : les services généraux de la maison, comme l'étude, où ils ont à surveiller une quarantaine d'enfants (alors ils prennent la semaine à tour de rôle), et des SQrvices plus restreints, comme le dortoir, où ils ont charge d'une dizaine de petits (qui sont toujours les mêmes) : dans les premiers services, ils dont des chefs en un sens assez restreint, dans les seconds, ils sont des éducateurs en un sens bien plus profond.
C'est dans ces fonctions qu'ils commenceront à être administrateurs.
A) Ils définiront d'abord leur but : un point de la gestion de la maison (par exemple le perfectionnement de la bibliothèque, si ce sont les livres qui font défaut) ou un point de l'éducation des petits (par exemple la lutte contre le mensonge, s'ils remarquent une plus grande tendance à mentir). En effet la documentation sur textes écrits ou sur exemples vivants, l'induction avec ce qu'elle exige d'esprit scientifique, d'esprit réaliste et d'esprit créateur sont des opérations qui commencent à être possibles à leur âge.
B) Ils sauront aussi prévoir. Ce sera le programme de réorganisation de la bibliothèque ou le plan d'entraînement à la véracité. A quinze ans, on ne peut comprendre le programme décennal de M. Fayol ; il faudra se contenter de plans annuels, mensuels, hebdomadaires, journaliers ; et la vie scolaire est
(1) On trouvera plus de développements dans L^s nouvelles méthodes d'éducation.
trop changeante pour qu'on puisse la mécaniser dans les programmes àl/10 de seconde près de Taylor. Mais ce sont les principes tayloriens ou fayoliens qu'il leur faudra appliquer, les premiers surtout à l'atelier de menuiserie ou de serrurerie, les seconds surtout dans les longues et souples besognes auxquelles incite la vie morale d'une maison. D'ailleurs ils devront écrire leurs projets avec la plus grande rigueur et les comparer souvent avec l'expérience qui au début leur donnera des démentis terribles : combien ont cru pouvoir corriger en quinze jours une habitude qui sera tenace pendant des mois. C'est en confrontant ainsi leurs prévisions et la réalité qu'ils commenceront à deviner ce qu'un programme doit avoir à la fois de précision et de souplesse (1).
C) Ils disposeront des choses. Ainsi dans la remise en train de leur bibliothèque. D'une part, ils chercheront, par un arrangement, soit des catalogues, soit des livres de prêt, à économiser le temps de ceux qui viendront y travailler, d'autre part, la constitution de ces catalogues, l'installation de ces livres de prêt exigera du temps aussi, mais du bibliothécaire; ces deux temps seront mis en balance, et ce sera un premier essai de la mesure du temps comme force. Même mesure lorsqu'il s'agira, suivant qu'on achètera une armoire ou qu'on la fera soi-même, de comparer la force temps et la force argent. Timides et féconds apprentissages de la valeur relative et de la transmutation possible des richesses matérielles ou spirituelles qui sont en notre pouvoir, et que la plupart des hommes ne comptabilisent jamais.
(1) Cf. Essai sur la conduite des affaires et la direction des hommes, p. 21 et suiv.
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G bis) 11$ organiseront au sens propre. Voilà posé le problème de la hiérarchie- Elle lie les moniteurs qui sont chacun chef d'un dortoir d'une dizaine de lits, les candidats moniteurs qui les remplacent en cas d'absence, et les sous-moniteurs chargés de fonctions plus matérielles comme l'extinction des lampes. Cette hiérarchie elle-même est double, militaire sous un certain aspect, fonctionnelle sous un autre. Dans l'exemple du dortoir que nous venons de donner, le chef de dortoir a la charge, non seulement disciplinaire, mais surtout morale de ces dix enfants qui peut-être l'ont élu, que lui-même a adoptés, et qu'il considère comme des frères cadets dont il est responsable ; c'est en effet au lever et au coucher que leurs caractères apparaissent tels qu'ils sont et presque dans leur totalité ; aussi tous dépendent de lui en toutes choses : entre lui et eux, en passant par le candidat moniteur et le sous-moniteur, existe une hiérarchie militaire. Mais les chefs de dortoir (4 dortoirs dans une maison de 40 à 50 enfants) sont généralement chargés d'autres fonctions, comme la surveillance matérielle de l'étude où tous les enfants de la maison sont réunis ; dans ce cas, ils en prennent la présidence à tour de rôle : c'est alors la hiérarchie fonctionnelle sans spécialisation. La spécialisation existerait si chaque moniteur avait, dans la maison, une fonction permanente déterminée par ses aptitudes : le plus sportif, par exemple, dirigerait l'entrainement. On voit les heurts possibles de ces deux hiérarchies. Lorsque, par exemple, un enfant a montré, en étude, paresse ou révolte, son auryeillant de semaine le signalera à son tuteur de dortoir, qui aura remarqué, au coucher ou à la douche, une attitude
analogue ou contraire : d'où, entre les deux chefs, accord souhaitable, conflit possible. Ce sera au corps des moniteurs, d'accord avec leur chef de maison, à élaborer, au fur et à mesure de l'expérience de chaque année, un tableau d'organisation évitant ces conflits; par exemple, le président d'étude aura droit, dans son service, à des sanctions ne dépassant pas une certaine gravité et après en avoir référé au chef de dortoir ; celui-ci, à son tour, ne pourra que lui donner un conseil, au cas où il le désapprouverait, mais, s'il l'approuve, il pourra augmenter la punition dans une mesure également limitée. Ainsi les enfants auront une première intuition de la hiérarchie taylorienne et de la hiérarchie fayolienne qui dans la vie s'enchevêtrent toujours.
D) Ils feront en même temps Véducation de leurs pupilles. On leur aura appris à manier ces tests dont nous parlerons plus tard, et qui les leut. feront con^ naître dans leurs tendances profondes ; par contre, carrément, ils se poseront devant eux en éducateurs, aimants toujours, durs si c'est nécessaire. Puis ils créeront les conditions matérielles et les conditions sociales les meilleures ; ainsi, pour suivre l'exemple précédent, celles où le mensonge se développera le moins : conditions matérielles, comme la suppression des petits coins ou du temps morcelé où l'on peut facilement dissimuler ; conditions sociales, comme l'abolition de punitions artificielles et grondeuses qui portent à tout cacher désormais. Ces conditions établies, ils montreront à leurs pupilles le but à atteindre en eux, d'abord par un raisonnement explicite, puis, s'ils le comprennent mal parce que le raisonnement est trop sec ou n'est pas dit dans la langue de leur
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âge, en employant la suggestion dont leurs maîtres leur auront donné le secret. Enfin ils offriront aux menteurs des occasions de véracité, soit en les compromettant par la publicité qu'ils feront autour de leur nouvelle franchise, soit même en leur attachant un plus menteur avec charge de le corriger un peu. Et toujours ils chercheront à les élever, sans jalousie de les voir monter, mais aussi sans passer d'échelons, pour éviter des rechutes plus désespérantes que le piétinement : ce devoir d'élever est en effet une grande règle des entreprises modernes où des ouvriers et des employés, transformés par la guerre, n'accordent une collaboration complète qu'aux chefs qui les considèrent eux-mêmes comme des collaborateurs perfectibles et non comme un matériel à amortir.
E) Ceih éducation 8* accompagnera de commandement. On aura à commander comme chef de promenade, au coucher, au lever, à la douche, et dans tous les moments de crise. Mais le montent le plus facile pour exercer son autorité, c'est la présidence de l'étude. Les enfants y étant pris par l'intérêt de feur travail, le président voit les trois quarts de sa tâche assurés. Cependant, si le chef novice veut s'affirmer en face d'un chahut naissant, il doit, comme avant de donner n'împorlâ;^qiiel ordre, s'enquérir de l'état de ses sùbordonnéa, par exemple, de la tension de leurs nerfs jou d^uoe certaine idée fixe par laquelle ils se: sont peut-être laissé envahir. S'il a le temps, il les fera sortir de cette nervosité et les dégagera de leur idée fixe; sinon, il se jettera carrément dans la mêlée où son audace sans doute décuplera sa puissance. Si, la décision une fois prise, il faut certains intèr-^ médiaires pour la comlmuniquer aux exécutants (cas,
par exemple, de la fin d'une promenade où il faut rassembler les joueurs dispersés), le jeune chef aura l'occasion d'apprendre le métier de transmetteur d'ordres : transmission au moment voulu, avec la clarté qu'il faut, et dans le ton qui emporte l'exécution avec lui. Mais c'est la décision qui importe le plus ; elle suppose l'une des qualités les plus hautes de l'homme, l'aptitude à risquer. Le chef de race ne craint pas de donner un ordre terrible à un ami qui ne le lui pardonnera pas ; c'est là qu'on reconnaît les grands caractères ; heureux ceux qui l'ont compris enfants ; l'éducateur clairvoyant peut leur prédire un avenir triomphal.
F) Plus encore que le commandement^ ils auront à exercer la coordination. C'est que ces moniteurs vivent avec leurs camarades, ont à peu près leur âge, sont des commandants apprentis : donc la maison marche moins par l'autorité qu'ils exercent que par l'esprit qu'ils infusent. Ils le font par l'intermédiaire des candidats moniteurs, des sous-moniteurs et de quelques amis qui leur sont dévoués : enfants qu'ils réunissent souvent pour leur expliquer leurs décisions et pour les faire agir sous leurs yeux : réseau de volontés semblables qui prennent comme dans un filet les inertes ou les récalcitrants. Mais eux -mêmes doivent donner l'exemple de cet accord ; ils y arriveront par différents procédés ; le premier est l'établissement en commun du programme ; les meilleurs sont des conférences hebdomadaires, présidées ou non par le chef de maison : outre les affaires courantes, ils y étudieront, sur le cas particulier de quelques pupilles difficiles, les heurts d'autorité dus à la coexistence du principe militaire et du principe fonctionnel, et*
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que les meilleurs tableaux d'organisation n'éviteront jamais. Ces conférences sont à l'école le même merveilleux instrument qu'elles sont dans l'industrie, et dans l'industrie la coordination devient de jour en jour plus importante que le commandement, car le commandement n'établit que les liens de supérieur à subordonné, tandis que la coordination crée des liaisons latérales d'autant plus nécessaires que les entreprises deviennent plus vastes et que leurs agents ont plus de personnalité (i).
G) C'est encore aux moniteurs à contrôler, soit les actions de leurs pupilles^ soit leurs propres actions d'individus ou de corps; pour eux-mêmes, conscients de l'importance du contrôle et décidés à s'y aider les uns les autres, le problème est relativement facile : il se réduit à une clairvoyante introspection : le tableau que nous venons de donner en fournira le cadre, et, à propos de l'entraînement psychologique, nous avons indiqué une recette matérielle pour noter, à côté des actions projetées, la façon dont on les a faites. Le contrôle se complique s'il s'agit de contrôler des petits qui cherchent à y échapper : la psychologie se complique d'une chasse. Les règles de contrôle seront celles de l'industrie. On ne contrôlera pas tout, mais des résultats significatifs, par exemple, lorsqu'il s'agit d'apprendre à un enfant à se lever de bonne heure, l'heure de son lever pendant trois jours consécutifs au bout d'un mois. On ne contrôlera ni trop tôt, ni trop tard : par exemple, si un groupe se charge de construire un tennis, on attendra qu'une certaine surface ait été travaillée
(1) Cf. Essai sur la conduite des affaires et la direction des hommes, p. 35 et suiv.
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pour ne pas gêner l'opération, mais on n'attendra pas que la surface soit trop grande pour ne pas avoir à trop recommencer. On ne contrôlera pas toujours soi-même, car, si le chef doit tout savoir, il ne doit pas y perdre tout son temps : d'où les contrôles automatiques, comme les registres de présence joignes par exemple à des travaux pratiques dispersés. Enfin on apprendra aux petits à recevoir un contrôle étranger, non seulement sans crainte, mais avec gratitude, car il est la première étape vers le contrôle qu'on exercera plus tard sur soi-même ; et ainsi, dans cette éducation, le contrôle est compatible avec la franchise : il n'est qu'une confiance codifiée.
H) Enfin les moniteurs prendront les sanctions nécessaires. En principe, pas de sanctions artificielles, mais des sanctions naturelles : le gourmand sera traité par l'abstinence et non par une page, d'écri- ' ture : ainsi la faute est réparée et on entre même dans l'habitude contraire. En principe encore, peu de punitions, beaucoup de récompenses, et naturellement, d'après le principe précédent, non point des récompenses extérieures comme les petits gâteaux pour une leçon bien sue, mais des récompenses intérieures qui seront pour l'artiste par exemple des instruments de travail comme la boite de couleurs: en effet, la punition irrite plus qu'elle ne contrit, la récompense contient en elle une ardeur d'action élevante et contagieuse.
III. L'administration de sa vie chez les jeunes gens. — Les jeunes gens, étudiants ou employés, entre la sortie du lycée et la vingtième ou la vingt-cinquième ennée, ne se préparent pas à la vie par la vie^ car la
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vie, au lieu de continuer à les former comme des âmes, se hâte de les exploiter comme des matricules. Leur vraie formation existe, en marge de la profession, dans des groupes beaucoup plus grands assurément que la maison d'école, sans quoi ils n'auraient pas ridée de la discipline des masses, et cependant assez petits pour qu'ils n'y soient pas perdus comme des atomes. Ces entreprises ne peuvent être, à notre avis, que ce qu'on a appelé, dans le sens le plus vague, des œuvres sociales (i). Ces œuvres ont vite évolué dans les dernières décades : œuvres de charité il y a un demi-siècle, œuvres de patronage peu de temps avant la guerre, et enfin esquisses d'entreprises (le mot œuvre ne convient presque pJus) où les jeunes gens de deux classes, par exemple de futurs ouvriers et de futurs ingénieurs, collaboreront en vue de leur éducation commune. Comprenant ce qu'il y a de fatal dans cette évolution, le jeune homme devra rapidement en traverser les étapes. Vers quatorze ans, c'est-à-dire à la fin de l'âge ingrat, la visite des pauvres, des vieillards ou des infirmes lui aura donné le baptême de la misère. Un peu plus tard, lorsqu'il est dans tout l'orgueil de son indépendance première, il patronnera des enfants des écoles primaires ou des équipée" de scouts. Vers vingt ans il entrera dans des entreprises qu'on aurait appelées il y a quelque te'mps l'éducation populaire; ce terme traduit encore le patronage d'une classe sur
(1) Nous excluons les groupements politiques : naguère les jeunes gens s'y précipitaient, aujourd'hui la plupart d'entre eux sentent confusément, d*une part que ce sont là des œuvres de partis et que les partis sont un groupement désuet, d*autre part qulls y sont perdus dans une file homogène et que rien n'est moins élevant que l'influence du monôme.
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une autre; en réalité, nous voudrions que le peuple fit son éducation lui-même, soit au point de vue professionnel, soit au point de vue économique, soit au point de vue administratif, et aussi (mais ceci concerne surtout les jeunes filles) au point de vue familial. Alors des élèves des universités ou de jeunes employés d'avenir (et leurs sœurs dans le cas spécial que nous avons isolé) joueront auprès des jeunes ouvriers et des jeunes ouvrières le rôle de conseillers techniques et, dans leurs conseils d'administration, siégeront à côté d'eux, mais non au-dessus d'eux : ces fondations seront ainsi le type tout moderne d'une collaboration de classes qui, bien entendu, devra être conduite sans aucune arrière-pensée.
Mais ici nous ne nous intéressons qu'au travail administratif; or ces groupements, localement autonomes, mais fédérés par régions ou par métiers, donnent à ceux qui y participent la double occasion de larges initiatives et de larges responsabilités dans les sections qu'ils dirigent, mais d'une discipline plus large encore dans l'enchevêtrement des fédérations. Par là les jeunes gens acquerront le sens des vastes ensembles en les servant au lieu de s'en servir ; ils acquerront l'esprit collectif au lieu de l'esprit grégaire qui est presque son contraire.
Pour y parvenir ils prendront encore comme guide le tableau de l'âge précédent, mais en en utilisant les éléments sous un nouvel aspect; par exemple, dans le commandement, l'ordre peut être considéré comme donné et comme reçu; dans la coordination, il y a celui qui facilite les liaisons de ses subordonnés et les subordonnés qui recherchent des liaisons entre eux ; dans le contrôle, il y a la pensée du contrôleur
et il y a la bonne volonté du contrôlé. Donc désormais les jeunes gens rempliront la même fonction au sommet et à la base, et par là ils comprendront cette maxime que des préjugés ont tronquée : € Pour savoir commander, il faut savoir obéir, mais pour savoir obéir, il faut savoir commander >. Il n'y a point Tâge de la soumission qui serait l'enfance, et l'âge de l'autorité qui serait la vieillesse. Â tout âge, on doit à la fois mener et être tenu, car on n'obéitj pleinement que si l'on est une personnalité autonom< et l'on ne commande réellement que si on s'inclim devant des règles.
Jusqu'ici nous avons appris à administrer n'importe quelle vertu : reste à nommer les vertus qui méritent d'être administrées.