‹ La nouvelle éducation françaiseChapitre 54 sur 77 · BLÊME DE LA DESTINÉE · texte numérisé non relu

BLÊME DE LA DESTINÉE

Nous voici arrivés au terme que nous nous étions proposé. A vrai dire les quelques pages que nous venons d'écrire ne sont qu'uû programme. Elles appellent des réflexions, des expériences, des institutions. Du moins ceux qui feront mieux que nous nous semblent devoir aller dans le même sens que nous.

Partis des préoccupations de Theure, nous avons feint de vouloir former avant tout le producteur complet, et nous nous sommes vite aperçu qu'il n'était pas la brute qui se contente de faire flamber des fours, de transporter des matériaux, de vendre des stocks ou d'émettre des valeurs, mais un être à U large culture scientifique, psychologique, métaphysique, religieuse. La production n'est pas une fabrication, c'est toute une attitude.

Le producteur produit d'abord des idées, puis il prépare un plan, ensuite il en organise les éléments, enfin, ayant appolé des gens à son aide, il les trie, es groupe, les élève, les dirige, les enflamme. Entre

producteur et chef il n'y a guère de différence, et produire est une grande joie, la joie de Thomme pleinement conscient et pleinemont actif, de l'homme qui se sent un peu plus qu'homme, de l'homme qui se croit un instant capable de se passer de Dieu.

Cependant, dans sa fièvre, il y a des accalmies. Elles lui laissent deviner qu'il existe des valeurs nouvelles. Il comprend la douceur d'aimer, le prix des intentions, la fécondité de certaines douleurs, et, isolé du présent, il contemple les grands mystères de l'histoire, où l'humanité créatrice, dans ses déboires ou dans ses triomphes, se sent vaguement conduite comme par la main.

Alors on se demandera si la production est bien tout. Trois faits en font douter.

1® Si la production était réglée par les méthodes que nous avons rappelées, le rendement actuel serait doublé, triplé, quadruplé. Deux issues sont dès lors possibles. Ou bien ce sera la surproduction, donc la recherche des débouchés, par suite les impérialismes, et enfin la guerre, sans doute pire que la première fois. Ou bien, pour ne pas surproduire, on diminuera la journée de travail; mais lorsqu'on rentrera chez soi, plus dispos et mieux payé, que ferâ-t-on de ces loisirs devenus si longs que ce ne seront plus des loisirs? Dans le premier cas, la production aboutit à la mort. Dans le second, produire s'efface devant vivre. De toute manière, si le producteur est un chef, il n'est pas le chef suprême.

â^ D'ailleurs que faut-il penser de ce genre d'actes qui conviennent à une si petite élite? Économiquement, nous vivons dans un régime où la division du travail a produit la hiérarchie. Rien n'est moins éga-

litaire que le monde mdustriol. Son aristocratie est plus élevée au-dessus de sa plèbe qu'aucune autre dans l'histoire. Dès lors, la majorité des travailleurs, esclaves des machines rapides et des gestes standards, sont, à l'usine du moins, des automates. On peut raccourcir leur labeur, le rendre plus confortable, le leur faire offrir comme un sacrifice à la collectivité, mais il sera toujours pour eux une peine. La mystique du travail restera un mot pour les manœuvres. L'enthousiasme de leurs chefs. leur est incommunicable. L'esprit des producteurs ne pourra s'emparer d'eux. L'étincelle qui devra illuminer leur vie leur viendra d'ailleurs de l'atelif r.

30 Quant à !'( fficience que nous avons regardée comme le principal attribut de la production, qu'estelle? Il y a des constructeurs efficients et des démolisseurs efficients, des saints efficients et des brigands efficients. L'efficience n'est pas une vertu en soi, ce n'est qu'une tonalité, une grandeur, un mode : on n'a pas même le droit de dire « efficience », « efficient » n'est qu'un adjectif. En outre, pour agir efficacement, il ne faut pas être absorbé et rétréci par le souci du rendement. Il y a des enthousiasmes qui valent cent organisations. La vraie efficience se moque de l'efficience. L'efficience permet de porter des gueuses, il faut bien autre chose pour soulever des montagnes.

Dès lors une école des producteurs ne serait pas toute l'école. Elle apprendra à produire abondamment, et vite, et bien, précisément pour que dans la vie on ne soit pas constamment hanté par les difficultés de la production. Son premier but, en posant de bonne heure le problème du rendement, c'est

d'éviter qu'il nous obsède plus tard. Elle sait qu'elle ne se suffit pas à elle-même. À son dressage, il est vrai, elle ajoute un esprit. On a pu parler d'une philosophie et d'une morale que la production exige, et nous-mêmes avons essayé de les prolonger en théo^ dicée. Mais peut-être avons-nous été plus loin que les . simples lois de la production ne l'imposaient, entraînés que nous étions par le désir de ne pas tronquer la nature humaine. Si largement que nous ayons commencé par définir le producteur, lorsque nous avons voulu embrasser tout l'homme, nous avons senti craquer les cadres de notre définition, gonflés ^ par une sève que notre science n'expliquait pas.

Au fond, q\iand on aura produit, on verra que produire n'est qu'une condition qui nous affranchit de la matière, et le problème qui se posera aux plus distraits d'entre nous, c'est le problème de la destinée. Celui-là, nous l'avons à peine laissé entrevoir dans ce livre consacré à d'autres questions, mais du moins nous avons dû montrer comment ces questions mêmes y amenaient fatalement. Du reste, il est dans toute existence au moins une heure où l'homme regarde sa destinée en face, et heureux celui qui ne l'aura pas fait trop tard. Qu'il y ait été conduit par un appel intérieur, qu'il y soit venu à travers la critique des sciences, qu'il ait été converti par un approfondissement de la psychologie ou par une synthèse de l'histoire, aussitôt l'axe du monde change pour lui, et toute une vie orgueilleusement consacrée à créer des prodiges d'industrie, il l'échangerait contre une minute qui soit de l'essence de l'éternité. Il ne s'agit pas de produire, il s'agit d'être. Et, quand on a eu une fois l'angoisse de l'être, tout ce qui n'est

que le paraître apparaît comme s'il n'était rien. Cependant il existe entre la question de la destinée et celle de la production certains liens. Le producteur, disions-nous en tète de ce livre, c'est aussi le saint qui crée de la vertu, et le sang des martyrs est uncapital qu'il est nécessaire de faire fructifier. Toutes CCS valeurs doivent être administrées suivant les règles connues des intendants infidèles. On a toujours fait injure à notre surnature quand on l'a laissée croître au petit bonheur. L'injure est aujourd'hui plus grave que jamais, tant sont rares les hoihmes qui comprennent la mission de l'homme. Ceux-là ne peuvent plus se contenter d'accomplir leur destin, ils ont Tobligation d'en crier le secret. En ce siècle, nul u'ost saint s'il n'est en même temps prophète. A ceux (di savent que l'on ne devient soi qu'à condition ,u'on se donne et qu'il faut perdre sa vie si on veut •. trouver vraiment, c'est à ceux-là que par surcroît faut enseigner la science du rendement, afin qu'ils ptent la source vive qui coule en eux et qu'ils en •istribuent autour d'eux la fécondité miraculeuse. J'ai travaillé en songeant k eux sans cesse. Ces pages sont le modeste manuel des œuvres extérieures des apprentis qu'ils formeront.

Mais ceux qui vont dans la vie les yeux bandés, prenant le moyen pour le but, confondant l'agitation et l'action, tour à tour fabriquant, échangeant, amassant, dominant, jouissant, ne se reposant même pas et n'ayant pas d'autre idéal que réaliser ce mot via» de sens qu'on prononce réussir, que ceux-là soient à jamais privés des recettes du succès ; elles seraient entre leurs mains de fous des instruments trop dangereux; l'un des buts du sièclo qui commonce, c'est

au contraire de les désarmer. Aussi notre doctrine n'est-elle pas faite pour eux. Le plus grand échec de ce volume serait qu'il tombât sous leurs regards et qu'ils en voulussent tirer des leçons pour le triomphe de leurs œuvres. De peur d'une pareille aventure peutêtre aurions-nous mieux fait de ne pas l'écrire,' car ces hommes sont légion. Pourtant nous ne nous sommes pas arrêtés à ce scrupule. Nous sommes persuadés que les vrais triomphes ne sont donnés que par surcroît, à ceux qui cherchent un royaume où ils ne régneront point, et les écraseurs marchent vers dos effondrements réglés par des lois aussi inéluctables que celles de la chute des corps. Ce que ce livre contient de plus fécond, c'est entre les lignes et les pages la continuité d'une foi antérieure et d'une méditation non écrite inaccessibles à ceux qui n'ont pas le cœur juste : que ceux-là le lisent donc, ils ne le comprendront pas.

Poger.

IktAoduction. - GOMMENT SE POSE AUJOURD'HUI LE PROBLÈME DE L'ÉDUCATION 7

Quel est le bat de l'éducation? problème sociologique. Quel est le sujet à élever? pfoblèmc psychologique .

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