‹ La Nouvelle Emma, tome 4, Arthus BertrandChapitre 13 sur 23 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Emma rentra à la maison avec des -sensations bien différentes de celles qu'elle avait quand elle en était sortie, 3La seule espérance qu'elle avait alors, était de soulager un peu son chagrin par la promenade, et les beautés que le sol lui offrirait après la tempête.

Maintenant elle sentait l'excès du bonheur; bonheur qu'elle croyait devoir augmenter , lorsque le désordre où il avait jeté ses sens serait diminué. Ils prirent du thé autour de la même table où ils en avaient pris ensemble trèssouvent. Combien de fois n'avait-elle pas observé les mêmes plantes > les mêmes fleurs dans le parterre et les jardins? Combien de fois n'avah-elle pas admiré les beautés du coucher du

soleil? Mais jamais, avec les mêmes yeux, ses sensations étaient tout à fait diffe'rentes ; elle eut toute la peine du monde de prendre sur elle de faire les honneurs de la maison ou d'avoir pour son père les attentions quelle lui prodiguait ordinairement.

Le pauvre M. Woodhouse n'avait pas le moindre soupçon du complot que formait contre lui l'homme qu'il recevait si cordialement, et auquel il ' demandait avec tant d'intérêt s'il ne

s'était pas enrhumé en faisant à cheval y par une pluie horrible, le chemin de Londres à Donwell. S'il avait pu lire dans son cœur, il se fût moins inquiété de ses poumons ; mais sans le moindre soupçon du malheur qui le menaçait, sans s'apercevoir le moins du monde qu'il y eût rien d'extraordinaire dans les regards ni dans les manières de M. Knightley et de sa fille, il leur fit

gaîment part de toutes les nouvelles qu'il avait apprises de M. Perry ; il parla long-temps et avec satisfaction, n'ayant pas la moindre idée de ce qu' ils auraient pu lui apprendre, en retour des nouvelles qu'il venait de leur donner. Tant que M. Knightley resta à Hartfield, la fièvre d'Emma continua; mais après son départ, elle commença à décliner ; elle devint plus tranquille; et dans le cours de la nuit blanche qu'elle passa, comme de juste , elle trouva un ou deux obstacles qui lui firent sentir qu'il n y a pas de bonheur parfait: son père et Henriette; elle ne put, lorsqu'elle fut seule, ne pas faire attention à ce que les prétentions de ces deux personnes sur elle exigeaient, Pour les contenter tous les deux, comment s'y prendrait-elle? C'était là la question. Quant h son père, elle était facile à résoudre. Elle ne savait pas là-

dessus les intentions de M. Knightley; mais après avoir consulté son cœur, elle se promit de la manière la plus solennelle de ne jamais quitter son père. Elle versa même des larmes amères d'avoir pensé à la possibilité d'agir autrement» Tant qu'il vivrait, M. Knightley en prendrait l'engagement > et elle se flattait que le danger de la perdre n'existant pas, ce serait une consolation de plus pour son père que de l'avoir à la maison. Mais quant à ce quelle pouvait faire pour Henriette, la solution de la question était plus difficile : comment lui épargner d'inutiles chagrins? comment lui donner une compensation? comment enfin ferait-elle pour ne pas s'attirer sa haine?

Ces réflexions l'occupèrentlong-temps.

Elle repassa de nouveau dans son esprit la folie de la conduite qu'elle avait te*nue avec sa pauvre petite amie, se fiE

tous ies reproches qu'elle méritait; elle prit enfin le parti qui lui parut le plus sage. C'était d'abord de continuer à ne la pas voir à Hartfield, et de lui communiquer par lettres ce qui était nécessaire qu'elle sût, et ensuite de tâcher de l'éloigner pour quelque temps d'Highbury. Elle crut qu'il serait possible oV l'envoyer à Londres chez sa sœur. Isabelle l'avait prise en amitié' , et serait enchantée de Fayoir près d'elle.

Elle connaissait trop Henriette, pour ne pas être persuadée qu'elle serait enchantée dépasser quelques semaines à Londres , où la nouveauté des rues , des maisons, des magasins, devaient néces sairement captiver son attention et lui procurer de l'amusement. Au moins celait lui donner une preuve d'attention et d'amitié; une séparation pour le présent, et reculer le mal qui pourrait arriver d'une rencontre subite.

Elle se leva de grand matin, écrivit sa lettre à Henriette, et celte occupation la rendit si triste et si sérieuse, qu'il était temps que M. Knightley arrivât pour déjeûner avec elle^ et elle eut besoin d'une conversation d'une demi-heure sur le même terrain et sur le même sujet, après le déjeuner, pour lui rendre le bonheur dont elle avait joui la veille.

Il n'y avait pas long-lemps qu'il était parli , qu'elle reçut de Randaîls une lettre très -volumineuse. Elle n'avait aucune inclination de s'occuper d'autre chose ni d'autre personne que de M. Knightley. Si cette lettre fût arrivée vingt-quatre heures plus tôt , elle lui aurait causé beaucoup de plaisir j mais à présent, elle regrettait de perdre son temps à la lire; elle avait autre chose à penser qu'à M. Frank Churchill, avec lequel elle était en paix ; elle ne croyait

pas d'ailleurs pouvoir le comprendre; cependant il fallait la parcourir. Elle ouvrit le paquet, vit qu'elle ne s'était pas trompée. Un billet de madame Weston servait d'inlroductionà la lettre de Frank Churchill à sa belle-mère.

a J'ai le plus grand plaisir, ma chère Emma , à vous envoyer l'incluse. Je sais que vous lui rendrez la justice qu'elle mérite, et je n'ai aucun doute de l'effet qu'elle fera sur vous. Je me flatte quk l'avenir nous serons à peu près d'accord sur la personne qui l'a écrite ; mais je ne veux pas vous ennuyer par une longue préface. Nous nous portons tous bien. Cette lettre m'a guérie des attaques de nerfs auxquelles j'étais sujette depuis quelque temps. Je n'ai pas été contente de votre santé mardi matin ; mais il faisait mauvais temps ; et quoique vous m'ayez, souvent dit que le temps, quel qu'il

jr v t

K l ll )

fût, ne vous faisait rien, néanmoins je suis persuadée qu'un vent de nord-est affecte plus ou moins tout le monde. J'ai été fort inquiète de l'effet que la tempête a dû avoir sur M. Woodbouse ; mais j'ai eu le plaisir d'apprendre par M. Perry qu'il n'en avait pas été incommodé. »

Pour toujours votre

Page 1