‹ La Nouvelle Emma, tome 4, Arthus BertrandChapitre 14 sur 23 · A MADAME WEST ON · texte numérisé non relu

A MADAME WEST ON

JVindsor* Juillet.

Ma chère dame,

« Si j'ai pu me faire comprendre hier, cette lettre doit être attendue aujourd'hui ; mais qu'elle le soit ou non , j'espère qu'elle sora lue avec candeur et indulgence. Vous êtes d'une bonté extrême, et il faut que vous le soyez pour me pardonner une partie de la con-* duile que j'ai tenue.

« Mais j'ai reçu le pardon de la personne quiavaitplus qu'aucune autre le droit de s'en plaindre. Mon courage s'augmente à mesure que j'écris. Il est difficile aux gens.heureux d'être humbles. J'ai déjà réussi à obtenir le pardon de deux personnes; ainsi je pourrais courir les risques de nie croire trop sûr du votre, ainsi que celui de ceux de vos amis que j'aurais pu offenser. Je vous prie tous de vous représenter la situation dans laquelle j'étais lorsque je suis arrivé de Randalls la première fois : j'avais à garder un secret que je ne voulais révéler pour quoi que ce fût au monde. Voilà le fait. Quant au droit que j'avais de me mettre dans le cas d'être obligé de garder un pareil secret, c'est une autre question. Je ne la discuterai pas ici. Pour la tentation qui m'a porté à croire que, j'avais ce droite je renvoie les chicaneurs à une maison

de brique, dont les fenêtres basses sont à châssis, et celles d'en-haut de simples fenêtres, à Highbury. Je ne pouvais pas lui faire la cour ouvertement; ma siluation à Enscombe est trop connue pour que je sois obligé de la décrire, eL j'eus le bonheur de l'engager, avant l notre départ de WeymouLh , à contracter un engagement secret avec moi.

C'e'tait par pure charité' que cette femme céleste s'attacha à moi ; sans cela, je serais certainement devenu fou. Mais vous me demanderez peut-être quel espoir nous avions ? Je vous répondrai que nous attendions tout du temps, du hasard , des circonstances , de notre persévérance, de la santé, de la maladie, etc. etc. etc. Je voyais tout en beau , et le plus grand des biens à mes yeux était de m assurer sa foi et ses affections.

Si vous avez besoin, ma chère dame, que je >ous donne d'autres explica-

tions^ j'aurai l'honneur de vous dire que , digne fils démon père , votre mari, j'ai hérité de lui l'heureuse disposition de croire que tout ira au mieux ; ce qui est préférable à posséder quelques maisons ou quelques terres de plus. Voyezmoi donc, ainsi circonstancié, arriver à Highbury et Randalls. Ici, je me reconnais coupable, car j'aurais pu y venir beaucoup plus lot. Vous voudrez bien avoir la bonté de vous ressouvenir que je ne suis arrivé qu'après que mademoiselle Jeanne Fairfax... Et comme vous êtes la personne que j'ai offensée la première, vous m'accorderez sur-lechamp mon pardon ; niais il faut que je mérite celui de mon père, en lui faisant observer que plus j'ai attendu à venir à la maison, plus j'ai élé privé du bonheur de vous connaître. Ma conduite, pendant la première quinzaine que j'ai passée à Randalls, ne mérite ^ j'ose

( iSi )

l'espérer, aucun reproche, à une exception près. Je viens maintenant au point principal, le point le plus important, puisque j'étais chez vous. Je vous dois des explications. C'est avec le plus grand respect > avec la plus sincère amitié, que je nomme mademoiselle Woodliouse : mon père pensera peut-être que je devrais ajouter le mot humilité.

Quelques paroles qu'il me dit hier, me firent entendre ce qu'il pensait au sujet de ma conduite. Je confesse avoir mérité sa censure. J'ai outre- passé mon plan plus que je ne devais avec mademoiselle Woodhouse, dans l'intention de cacher le plus possible le secret qu'il m'importait tant de ne pas découvrir :

j'ai plus profité que je ne devais de l'intimité qui m'était accordée. Je ne saurais nier que mademoiselle Woodhouse ne parût être l'objet que j'avais en vue. Mais je suis certain que vous

me croirez, lorsque je vous assurerai, comme je fais ici, que je ne me serais pas tant avancé, si je n'avais pas eu la conviction intime de son indifférence pour moi. Quoique charmante et infiniment aimable, je n'ai jamais cru mademoiselle Woodhouse susceptible de s'attacher à qui que ce fût ; et j'étais aussi porté à croire qu'à désirer qu'elle ne sentirait jamais rien pour moi. Elle recevait mes attentions avec une gaiie amicale, franche et aisée , qui me convenait beaucoup. Il semblait que nous nous entendions parfaitement. Par nos relations respectives, je lui devais des soins } personne ne peut le nier. J'ignore si mademoiselle Woodhouse avant l'expiration de la première quinzaine, me comprit ou non : lorsque je fus prendre congé d'elle, je me souviens d'avoir été sur le point de lui avouer la vérité : je crus m apercevoir

alors qu'elle avait des soupçons ; mais je suis sûr que, par la suite elle m'aura devine', du moins en partie. Elle n'aura pas eu connaissance du tout, mais assez pour savoir à quoi s'en tenir; car elle est doue'e d'une grande pénétration. Je n'en doute nullement. Vous trouverez que quand notre secret sera divulgue, mademoiselle Woodhouse sera beaucoup moins surprise qu'aucun autre de nos amis. Elle m'a souvent fait entendre qu'elle me soupçonnait de l'attachement pour Jeanne. Je me souviens qu'au bal > elle me dit que je devais avoir de la reconnaissance pour madame Elton, à cause des égards qu'elle avait pour mademoiselle Fairfax. Je me ilatte que cette apologie de ma conduite atténuera les fautes que vous me reprochez, ainsi que mon père. Vous me regardiez comme ayant grièvement pèche envers Emma Woodhouse ; et ce*

pendant j'étais innocent. Procurez-moi, je vous en supplie, quand le temps sera venu , le pardon de la susdite Emma Woodhouse , pour laquelle j'ai taiu d'affection fraternelle, et tant de considération, que je désire de tout mou cœur la voir aussi fortement éprise que moi d'un amant digne d'elle. Vous avez maintenant la clef des choses étrange* que j'ai pu dire et faire pendant la première quinzaine. Mon cœur était tout entier à Hyglibury : je devais y transporter mon corps le plus souvent possible ; mais je devais éviter les soupçons.

Si vous trouvez quelque chose de répréhensible dans ma conduite , vous savez maintenant à quoi vous en tenir.

Quant au piano-forté dont on a tant parlé, je crois devoir simplement observer que Tenvoi en a été fait sans que mademoiselle Fairfax en ait eu la moin« dre connaissance , autrement elle ne

m'eut jamais permis de lut faire ce présent. Je ne puis, ma chère dame, rendre assez de justice à mademoiselle Fairfax pour son extrême délicatesse pendant tout le temps de notre engagement. J'espère que dans peu vous la connaîtrez parfaitement. Il m'est de toute impossibilité de vous dépeindre ce quelle est. C'est à elle que vous devez vous adresser. Ce n'est pas par ce qu'elle vous dira, que vous pouvez espérer de parvenir à ce but. Non , il n'a jamais existé de créature au monde qui cache sou mérite avec plus de soin qu'elle. Elle prend autant de peine à voiler ses bonnes qualités , que d'autres en prennent à exposer leurs défauts.Depuis que j'ai commencé cette lettre, que je ne croyais pas devoir être si longue , j'ai eu de ses nouvelles : elle me dit que sa santé est rétablie; mais comme elle ne se plaint jamais, je ne puis pa;> trop Tome IV. 16

m'en rapporter à ce quelle m'en écrit, Je désire savoir ce que vous en pensez.

Je sais que vous vous proposez de l'aller voir: elle craint votre visile. Peut-être, an , raient ou j'écris, est-elle déjà faite.

Ayez la bonté de nie le faire savoir le plus toi qu'il vous sera possible : je suis impatient d'en connaître toutes les particularités. Souvenez -vous que je n'ai pu passer que quelques minutes à Randaîls, et combien jetais agité, torture, 3e ne suis guère mieux à présent; je suis dans un état qui approche de la folie.

Quand je pense à la bonté infinie de mon oncle, je suis fou de joie : cet élat de bonheur redouble quand je songe à la bonté, à l'excellence de Jeanne; mais lorsque je me rappelle tous les chagrins que je lui ai causés, combien j'étais indigne de pardon , je suis fou de rage contre moi-même. Oh! si je pouvais la voir un seul instant! Mais je n'ose pas

îe proposer. Mon oncle a eu trop de bonté pour moi, pour que je me permette d'en abuser. Je dois encore ajouter quelque chose à cette lettre. Vous ne savez pas ce qu'il est nécessaire que vous sachiez. J'étais trop trouble hier pour vous donner des détails suivis j mais le dénouement subit et à contretemps de cette affaire , mérite une explication 3 car , quoique l'événement du 28 du mois dernier m'eut ouvert une heureuse perspective, comme vous vous l'imaginez bien, je me serais bien gardé de prendre des mesures prématurées, si des circonstances très-particulières ne m'avaient forcé à ne pas perdre un instant. J'aurais rougi de ma précipitation ; et elle eût ressenti mes scrupules avec une sensibilité exquise.

Mais je n'avais pas de choix. L'engagement précipité qu elle avait pris avec cette femme. ...

« Ici , ma chère dame , ia plume m'est tombée de !a main, il m'a été impossible de poursuivre. J'ai été faire un tour dans la campagne, pour me remettre.

Maintenant je le suis assez pour terminer cette lettre, comme je le dois. Je suis forcé de rappeler des souvenirs qui me causent une peine infinie. Je me suis honteusement conduit ; et je reconnais ici que les airs que je me donnais avec mademoiselle Woodhouse, ne plaisant pas à mademoiselle Fairfax, j'étais grandement blâmable en les continuant. Elle les désapprouvait j cela devait me suffire. Elle ne put admettre pour excuse la nécessité de cacher notre secret. Elle prit de l'humeur , je la crus déraisonnable :

elle me parut en mille occasions beaucoup trop scrupuleuse et trop circonspecte. Je la trouvai froide même. Mais elle avait cependant raison. Si j'avais

suivi ses conseils ^ si je m'étais conformé à ses désirs , je me serais épargné le plus grand malheur qui ait jamais pu m arriver. Nous nous querellâmes.

Vous vous souvenez de la matinée que nous passâmes à Donwell? C'est là que se cumulèrent tous nos désagrémens mutuels, c'est là qu'ils éclatèrent. J'arrivai tard, je la rencontrai en chemin* je voulus raccompagner , elle me refusa* Elle était seule et je la crus déraisonnable de ne pas accepter mon bras. Je ne pus rien gagner sur elle.

Maintenant je trouve qu'elle avait parfaitement raison. Tandis que pour assurer le secret de nos engagemehs , je m'adressais d'une manière indiscrète à une autre personne, devait-elle, le moment d'après , consentir à une proposition qui rendait toute précaution inutile ? Si Ton nous eut vus marcher ensemble de Donwell à Highbury 3 on

aurait soupçonne la vérité. J'eus néanmoins la folie de me fâcher de ce refus.

Je doutai de son affection. J'en doutai bien plus encore le lendemain à Box- Hill, où indignée de ma conduite envers elle , de l'abandon insolent et marqué que je lui témoignais et de l'extrême attention que je paraissais avoir pour mademoiselle Woodhouse, elle exprima son ressentiment en des termes que je compris parfaitement.

Enfin , ma chère dame , tout le tort , dans cette querelle, était de mon côté, et mademoiselle Fairfax n'avait pas le moindre reproche à se faire. Je m'en retournai à Richemonl le soir même, quoique j'eusse pu rester avec vous jusqu'au lendemain matin ; mais je voulais continuer à être en colère contre elle. Dès- lors même , je n'étais pas assez insensé pour ne pas penser à me réconcilier un jour avec elle \ mais je

nie croyais offensé par la froideur qu'elle s'était permise de me témoigner, et je partis, bien résolu qu'elle ferait les avances de notre réconciliation. Je

me suis toujours félicite que vous ne soyez pas venue à Box-Hill. Si vous aviez été témoin de la conduite que j'y ai tenue, je suis persuadé que vous auriez pensé mal de moi toute la vie.

L'effet qu'elle produisit sur elle, se voit par la résolution qu'elle prit sur-lechamp d'accepter, lorsqu'elle sut que j'avais quitté Randalls , l'offre de cette officieuse Elton, qui par parenthèse , m'a , par sa conduite envers elle , rempli d'indignation et de haine. Je dois beaucoup moins qu'un autre m'éîever coutre ceux qui pensent qu'on doit user d'indulgence, dont j'ai eu si besoin moi-même ; autrement, je protesterais contre celle dont on a usé envers cette femme. Jeanne, tout court ! Vous

aurez la bonté d'observer que je n'ai jamais pris la liberté de l'appeler ainsi, même avec vous. Figurez- vous donc ce que j'ai souffert de l'entendre répéter si souvent par les Elton, avec l'insolence d'une supériorité qui n'a d'existence que dans leur imagination.

Prenez patience , je vous prie, j'ai bientôt fini. Elle accepta donc ces offres, dans la ferme intention de rompre pour toujours avec moi y elle m'écrivit le jour suivant ; que nous ne nous reverrions plus. Elle sentait que notre engagement était une source de repentir et de malheurs pour tous les deux , et qu'elle le rompait. »

u Cette lettre me parvint au moment de la mort de ma pauvre tante. Une heure après avoir reçu sa lettre, ma réponse était faite ; mais par le trouble dans lequel j'étais , la multiplicité des affaires dont j'étais chargé, cette ré-

ponse au lieu d'avoir été envoyée avec les autres lettres resta enfermée dans mon bureau ; et comptant en avoir assez dit, quoiqu'enpeu de mots, pour la satisfaire , je restai tranquille. Je fus surpris de n'avoir pas de ses nouvelles aussi promptement que j'en attendais, mais je l'excusais. J'étais d'ailleurs trop occupé et trop heureux par l'espoir que j'avais ; pour me choquer si aisément. Nous partîmes pour Windsor, et deux jours après je reçus un paquet d'elle. Il ne contenait que mes lettres!

ïl me parvint en même temps une lettre par la poste, par laquelle elle exprimait sa surprise de ce que je n'avais rien répondu à sa dernière ; elle ajoutait que le silence en pareil cas n'admettait pas deux interprétations, et qu'ainsi il était désirable de terminer le plus promptement possible les affaires que nous avions à arranger; qu'elle Tome IV, 17

m'envoyait mes lettres par une occasion sure, et que si je n'en trouvais pas une dans huit jours pour lui faire parvenir les siennes à Highbury, je voudrais bien les lui adresser à. . . . Enfin l'adresse de madame Smaliridge , près Bristol , me sauta aux yeux. Je connaissais le nom, le lieu et tout ce qui s'en suit, je vis sur-le-champ ce qu'elle allait faire. Je reconnus bien là la ferai eté-de son caractère ; et sa circonspection à n'en pas parler dans sa première lettre, peignait bien son extrême délicatesse. Pour tout au monde, elle ne se serait pas abaissée à me faire des reproches.

Figurez-vous le coup terrible que je reçus ; figurez-vous combien je m'emportai contre la poste, jusqu'à ce que j'eusse découvert mon erreur. Mais que devais-je faire? Une seule chose ; parlera mon oncle; sans son approbation, je ne pouvais plus espérer d'clre écouté.

Je parlai ; les circonstances étaient en ma faveur; l'événement de la mort de sa femme avait adouci sa fierté , et il se réconcilia et donna son consentement bien plus tôt que je n aurais osé l'espérer, et enfin, ce brave homme dit, avec un soupir, qu'il me souhaitait autant de bonheur dans l'état conjugal qu'il y en avait trouvé. Je sentais que le mien serait bien différent. Etes-vous disposée à me plaindre pour tout ce que j'ai souffert avant de lui faire l'ouverture de cette affaire, dont mon bonheur, ma vie même dépendaient? Non, réservez votre pitié pour le moment de mon arrivée à Highbuiy , et que je vis le mal que je lui avais causé. N'ayex 4e compassion pour moi qu a l'instant que je contemplai sa figure pâle et défaite ! J'arrivai à Highbury au moment du jour où, connaissant l'heure de leur déjeûner, je me flattais de la trouver

seule. Je ne me trompai pas;, je réussis parfaitement, non-seulement en cela, mais aussi sur le but de mon voyage.

J'eus quelques peines â Fappaiser, à regagner ses bonnes grâces; mais j'en vins à bout. Tout est fini. Noussommes sincèrement réconciliés; elle m'est plus chère, mille fois plus chère qu'auparavant, et il est impossible qu'aucun désagrément vienne jamais troubler le bonheur dont nous jouissons. A présent, ma chère dame, je vous laisse en liberté ; je n'ai pu terminer ma leilre plus tôt. Recevez mille et mille remercimens pour les bontés dont vous m'avez comblé , et cent mille pour les attentions que votre bon cœur prodiguera à la plus sensible des femmes.

Si vous me croyez plus heureux que je ne mérite de l'être, je serai de votre avis. Mademoiselle W. . . . m'appelle l'enfant gâté de la fortune, et elle a

raison» En un point, mon bonheur n'est point douteux, puisqu'il m'est permb de me souscrire

Voire très-oblige r et très-affectionné fils,

F» C. Weston Churchill,

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