‹ La Nouvelle Emma, tome 4, Arthus BertrandChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Enyiroiy dix jours après la mort de madame Churchill , M. Weston vint le matin , et fit prier Emma de descendre , ayant a lui communiquer quelque chose d'important. Il fut audevant d'elle à la porte du salon , et se -donnant à peine le temps de s'informer tout haut de 1 état de sa santé' , il lui demanda à l'oreille , pour ne pas être entendu de son père, si elle pouvait dans la matinée aller à Randalls, que madame Weston avait absolument besoin de lui parler,

« Est- elle malade?

« Non, non du tout, elle est un peu agitée. Elle serait venue en voiture ;

mais elle désire vous voir seule et vous

savez. . . (lui montrant son père) Ehî pouvez-vous y aller ? »

f( Certainement, tout a l'heure, si vous le désirez. Il m'est impossible de vous refuser; mais de quoi s agit-il? Estelle véritablement en bonne santé ? ?>

« Vous pouvez m'en croire ; mais plus de questions. Vous saurez tout en temps et lieu. L affaire la plus extraordinaire î Maïs, chut ! chut l »

11 était impossible, mêmeàEmma^ de deviner ce que cela voulait dire.

Ses regards annonçaient quelque chose de très-important; mais puisque son amie était en bonne santé , elle prit patience , et disant à son père qu'elle allait faire un tour de promenade, ils

j sortirent ensemble , et marchèrent à grands pas du côté de Randalls.

« Maintenant, dit Emma, que nous ] sommes hors des barrières, dites-moi, ] M. Weston j ce qui est arrivé. »

«Non pas, non pas, répliqua-l-il gravement. Ne me demandez rien. J'ai promis à ma femme de ne vous rien dire^ de lui en laisser le sain ; elle est plus en état que moi de vous faire Fou- Tenu re de cette affaire. Ne soyez pas impatiente , Emma , cela ne viendra que trop tôt. »

« Me faire une ouverture à moi , s'écria Emma , s'arrêtant terrifiée, grand dieu ! M. Weston , dites-moi sur-lechamp. 11 est arriva quelque chose de sinistre sur la place Brunswick» Qui cela regarde- 1— il? Partout ce que vous avez de plus sacré y ne me cachez

rien. »

a En vérité vous vous trompez ! «

« M. Weston , pas de plaisanterie* Considérez combien j'ai d'amis dans la place Brunswick, dites-moi à l'instant ce qui en est. »

« Sur ma parole , Emma. »

«Sur votre parole, pourquoi pas sur votre honneur! Pour quelle raison ne dites-vous pas sur votre honneur, que l'affaire en question n'a rien de commun avec eux? Juste ciel ! Quelle ouverture peut-on me faire qui ait quelque rapport avec aucun membre de cette famille ? »

« Sur mon honneur, dit-il , trèssérieusement, il n'y en a point. Cette affaire ne regarde en rien aucun individu de la famille Knightley. »

Emma reprit courage et continua à marcher.

«J'ai eu tort, continua-t-il, de vous parler d'ouverture , je n'aurais pas dû me servir d'une pareille expression.

Dans le fait, cette affaire ne vous re- | garde pas du tout : elle ne regarde que moi seul. Du moins nous espérons Hem! Enfin , ma chère

Emma , vous n'avez aucun sujet de

vous alarmer. Je ne dis pas que cette affaire ne soit très-désagréable ; mais elle aurait pu être plus mauvaise. Si nous marchons un peu vite, nous arriverons bientôt à Randalls. v

Emma vit qu'il fallait attendre ; la cliose n'était plus difficile , ainsi elle ne | fil plus de questions, elle s'abandonna a son imagination qui lui suggéra bientôt que ce pouvait être une affaire j d'argent, qui venait de se découvrir,* cl qui affectait les intérêts de la famille jj quelque chose que le dernier événe-î ment de Piichemont avait probablement mis au jour. Son imagination travaillait activement. Citait peut-être une demi-douzaine d'enfans illégitimes , et le pauvre Frank déshérite.

Tout cela, quoique peu désirable, ne la tourmentait pas beaucoup , et ne lui inspirait que de la curiosité.

« Qui est-ce ce monsieur qui est i

cheval ? » dit-elle. Faisant cette question pour aider M. Weston à garder son secret , plutôt que par envie de savoir qui il e'tait.

a Se ne sais pas, un des Otway, ce n'est pas Frank ? je vous assure. Vous ne le verrez pas , il doit être à présent à moitié' chemin de Windsor. »

« Vous avez donc vu votre fils ? »

« Oh ï oui , f vous n'en saviez rien ?

Mais c'est égal. » Il garda un moment le silence , puis ajouta avec reserve :

« Oui , Frank est arrive ce matin uniquement pour nous demander comment nous nous portions. »

Ils marchèrent d'un bon pas et arri- I vèrent peu après à Randalls. a Eh bien !

ma chère, dit-il en entrant dans la salle, je l'ai amenée, je me flatte que vous serez dans peu beaucoup mieux.

Je vous laisse ensemble. De'pêchezvous, le retard ne vaut rien. Si vous

( 72 ) avez besoin de mai, je ne, serai pas

loin, yy

Emma lui entendit dire à sa femme , quoiqu'il lui parlât à l'oreille:

« J'ai tenu ma parole , elle n'a pas la moindre idée . . . »

Madame Weston avait l'air d'être si indisposée et si troublée, que l'inquiétude d'Emma en augmenta 3 et lorsqu'elles furent seules, elle dit avec vivacité : «. Qu'avez-vous , ma chère amie? Il vous est arrivé quelque chose de très-désagréable ? à ce que je vois

Faites m'en part sur-le-champ. J'ai été; dans la plus vive inquiétude depuis; Hartfield jusqu'ici. Toutes deux nous* n'aimons pas d'être tenues en suspens.* Vous vous trouverez soulagée en rae confiant vos chagrins., de quelque nature qu'ils soient. »

a En vérité, vous n'avez pas la moin-, dre idée ? dit madame Weston * d'un 1

voix tremblante, ne pouvez-vous pas, ma chère Emma, vous former une idée de ce que j ai à vous communiquer. »

a Autant que cette affaire regarde M. Frank Churchill, je le crois. »

et Vous avez raison, elle le regarde, et je vais tout vous dire (reprenant son ouvrage , pour lui servir de contenance et ne pas lever les yeux. ) Il est venu ici ce matin pour une affaire trèsextraordinaire. Il est impossible d'exprimer notre surprise. Il est venu parler à son père sur un sujet. . . Pour annoncer un attachement ...»

Elle s'arrêta pour reprendre haleine.

Emma pensa d'abord à elle-même et puis à Henriette.

« G est bien plus qu'un attachement, reprit madame Westori , c'est un engagement , et un engagement positif.

Que direz-vous, Emma, que diront I tousses amis, toutes ses connaissances, ; Tome IV* 7

quand on saura que Frank Churchill et mademoiselle Fairfax. sont engages l'un à l'autre, et cela depuis long-

temps ! n

Emma sauta de surprise, et frappée d'horreur s'écria : u Jeanne Fairfax î Grand Dieu ! Vous ne parlez pas sérieusement? Vous ne le pensez pas? »

c< Votre surprise est bien légitime , reprit madame Weston, sans la regarder, et parlant avec vivacité , afin de donner à Emma le temps de se remettre , vous avez lieu d'être étonnée, mais c'est la vérité. Il y a eu un engagement solennel formé entre eux en octobre dernier , dont personne n'a eu connaissance. Cela est arrivé à Weymouih. Il n'y avait qu'eux dans le

est si étonnant que quoique convaincue

secret. Ni les Campbell, ni leurs fa- j milles respectives n'en ont rien su. Cela

de la vérité du fait , j'ai peine à y croire. Je me flattais de le connaître. ?>

Emma entendait à peine ce qu'elle t disait. Son esprit était partagé sur deux*

idées différentes. Ses conversations aveclui sur mademoiselle Fairfax, et la pauvre Henriette; et pendant quelque tempSj elle ne fit que des exclamations et demander de rechef la confirmation de ce qu elle avait entendu.

a Fort bien, dit-elle enfin , en tâchant de se remettre , c'est une histoire à laquelle il faut que je pense au moins la moitié de la journée avant de la \ comprendre. Comment. avoir été en-, gagé avec elle pendant tout, l'hiver.

Avant qu'ils soient venus à Highbu-.

a Oui, Emma ^ engagé depuis le* mois d'octobre. Cela m'a fait une peiné horrible, ainsi qu'à son père. Nous ne

pouvons excuser quelques parties de sa conduite. »

Emma réfléchit un moment, et répliqua : « Je ne veux pas prétendre cause d'ignorance, je vous entends, et ievais vous donner toute la consolation dont vous avez besoin. Je vais vous surprendre, mais bien agréablement.

Sachez donc que les soins que ma rendus M. Frank Churchill , n'ont point eu l'effet auquel vous vous attendiez. »

Madame Weston leva les yeux , craignant d'avoir mal entendu ; mais la contenance d'Emma était aussi assurée que ses paroles.

« Pour qus vous ayez moins de difficulté à croire à la parfaite indifférence dont je me glorifie , continuat-dle, je vous dirai, de plus, qu'il y eut un temps f au commencement de notre connaissance, que je le trouvais

C il )

à mon gré, et que j'étais disposée à m'attacher à lui; je dis plus, je rétais- Comment cela a cessé, je l'ignore. Heureusement cependant cela est arrivé, fl y a en vérité plus de trois mois que je ne sens rien du tout pour lui. Vous pouvez m'en croire, madame Weston f je vous dis la pure vérité. »

Mad. Weston , les larmes aux yeux j se jeta à son cou, et aussitôt qu'elle put parler j elle l'assura que rien au monde ne pouvait lui faire autant de bien que ce qu'elle venait de lui entendre dire.

M. Weston sera presque aussi satisfait que moi, quand il apprendra l'assurance que vous me donnez de votre indifférence pour son fils. C'est le seul point qui nous tenait au cœur. C'était le souhait le plus ardent de nos cœurs que vous pussiez avoir de l'attachement l'un pour l'autre j et nous étions persuadés qu'il en était ainsi. Imaginez-

% ous ce que nous avons souffert ,à cause de vous. »

« Je lai échappe; belle , et vous , ainsi que moi, devons en être aussi contentes que j'en suis étonnée, Mais cela ne l'acquitte pas, et je dois. dire que je le crois très-blâmable. De quel droit est-il venu parmi nous , étant engagé, se conduire de manière à faire croire qu'il était parfaitement libre?

Quel droit avait-il de chercher à plaire, et il a réussi , et de distinguer une jeune personne par des attentions suivies , comme il a fait, tandis qu'il était engagé à une autre? Gomment ne prévoyait-il pas le mal qu'il pouvait faire? .

Etait- il sûr que je ne l'aimerais pas? 11 s'est en vérité fort mal conduit. ?>

« D'après quelque chose qu'il a dit, j ma chère Emma, j'ai lieu d'imaginer... :>

« Et comment pouvait-elle supporter une pareille conduite ! Quelle tran

rimllité d'dme! -Regarder sans s'en ressentir, les attentions suivies qu'on rendait devant elle à une autre femme; c'est un degré de douceur que je ne

comprends pas, cl dont je ne dûs au* cun cas. »

« Ils étaient brouillés , Emma , ii nous l'a dit. Il n'a pas eu le temps de i nous donner des détails. Nous ne Ta- \ tous eu qu'un quart-d'heure 9 et dans une telle agitation > que nous avons perdu partie de ce court espace de temps; mais il a positivement assuré qu'il y avait eu un mal- entendu entre eux. C'est ce qui a amené celte crise, et probablement que leur brouillcrie venait de la conduite peu mesurée qu'il a tenue, »

a Peu mesurée ! Oh! madame Weston , l'épi thète est douce. Il en mérite ; une beaucoup plus sévère. Je ne saurais vous dire combien il a perdu dans

mon esprit. Cela ressemble si peu à ce qu'un homme doit être» Rien de celte intégrité innée, de cet amour pour la vérité et les principes; rien de ce souverain mépris pour les petitesses et les ruses, dont un galant homme doit se faire honneur dans toutes ses actions* »

(c Maintenant, Emma , je dois le défendre ; car quoiqu'il ait eu tort en cela , il y a assez long-temps que je le connais pour répondre qu'il possède beaucoup de bonnes qualités; et

u Bon Dieu ! s'écria Emma, qui ne l'c'coutail pas , madame Smallridge aussi ! Jeanne sur le point d'aller chez elle en qualité de gouvernante! Quelle marque de délicatesse ! de permettre qu'elle ait pensé à adopter une pareille mesure, même de souffrir qu'elle y songeât ! »

i Ma chère Emma , il l'ignorait ah-

solument. Sur cet article, ii n'est pas coupable. C est elle qui a pris cette résolution sans la lui communiquer, ou si elle l'a fait, ce n'était que très-indirectement. Ce n'est que d'hier qu'il a eu connaissance de ses projets, par quelque lettre ou message ; et c'est positivement ce qui la engage à se déclarer sur-le-champ , de tout avouer à son oncle, de re'clamer ses bonte's, pour mettre fin à une aventure qui était cachee depuis si long-temps. »

I Emma commença à mieux entendre.

I « J'attends une lettre de lui sous peu de jours, continua madame Weston ; il me dit, en partant, qu'il m'écrirait bientôt, et promit de me donner des de'tails qu'il n'e'tait pas en son pouvoir, vu le peu de temps qu'il avait à rester, de me communiquer alors. Il faut donc attendre cette lettre. Elle pourra atténuer ses torts; elle rendra sans doute

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