PREMIÈRE PARTIE
Elle change et no change pas.
Le matin était sec et craquant de froid. L'air glacé et contracté semblait souffrir, comme portant en soi de l'oppression, une fêlure. Le silence occupait les allées, s'y tenait mystérieusement ; il n'était pas l'absence de bruit, il était quelque chose lui-même.
Par instants le vent salubre et triste de la campagne d'hiver balayait ce coin de la Muette et de Passy, cette entrée provinciale du Bois de Boulogne.
Dans le beau décharnement du chemin,
près d'une haie de buissons nus, deux femmes passaient, allaient et revenaient, parcourant et reprenant la même route, se plaisant là.
L'une d'elles semblait aspirer cet air de neige âprement, et se désaltérer de quelque grande soif profonde ; l'autre portait dans un regard lisse une âme plus étroite et plus plane.
Quoiqu'elles échangeassent des phrases commencées et sitôt comprises, et qu'elles eussent l'une avec l'autre l'aisance du silence et des distractions familières, on voyait qu'elles n'étaient pas du même sang.
La plus grande des deux, qui pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et que l'autre appelait Sabine, était mince et longue avec un visage soyeux et pâle, des cheveux doux d'un noir lourd et des yeux obscurs, ardents et glissants, dont la nacre à l'entour des prunelles avait la couleur des lunes bleues. La chaleur des yeux de la jeune femme donnait à tout son corps un aspect tiède.
La jeune fille qui l'accompagnait et qui paraissait avoir vingt ans, était sa belle-sœur, Marie de Fontenay, la sœur de son mari.
Elle était jolie aussi; elle avait un visage clair, des cheveux vifs, couleur de châtaignes
la bouche et le rire délicats. Son regard timide et simple dévoilait de la confusion.
Un peu lasses toutes deux de leur course rapide, elles s'assirent sur un banc et regardèrent devant elles.
Leur respiration faisait dans leurs voiles une buée légère. Elles regardaient complaisamment cette campagne de la Muette qu'elles aimaient.
Sur les pelouses mornes, les arbres dévastés, en forme de fourche, piquaientle ciel. D'étroites rosaces de plantes vives, semblables à de petites mâches, restaient collées, avec quelques herbes, à la terre nue et gelée. De place en place des statues de pierre montaient comme une tiède haleine blanche. Le silence et la torpeur pendaient en lambeaux autour des villas, mortes dans leur carré de jardin. Au loin, un kiosque, qui servait à la musique en été, paraissait démoli par le froid.
Derrière les arbres un tramway passait par moments, et faisait grincer sa raie de bruit.
Mademoiselle de Fontenay, mettant doucement sa main sur le bras de sa belle-sœur et la regardant avec une tendresse soigneuse oii veillait un peu de l'anxiété de son cœur sage, lui demanda :
— Que vas-tu faire aujourd'hui, Sabine?
— Bien, répondit madame de Fontenay, je vais me reposer, lire; je sortirai peut-être un peu, et puis, à cinq heures, tu viens prendre le thé chez moi. Henri sera là, et Jérôme et Pierre viendront aussi.
3Iadame de Fontenay avait dit qu'elle ne ferait rien, parce qu'il lui semblait que ce qui s'éprouvait faiblement n'était rien, et que, quoiqu'elle ne se sentît ni malheureuse ni désirante d'autre chose, sa vie monotone et mince lui apparaissait seulement comme un moment lucide du sommeil, comme le versant luisant de la nuit.
La jeune fille répondit qu'elle viendrait en effet prendre le thé chez Sabine, et qu'avant cela elle ferait un peu de peinture. Et puis elle ajouta :
— Au fond, Sabine, est-ce que tu es heureuse?
— Oui, fit la jeune femme avec netteté, et comme regardant pourtant obscurément en elle; — oui.
Et il semblait que, ne trouvant pas ce qu'elle cherchait, ayant perdu le souvenir et le désir, il lui apparût qu'elle était vraiment heureuse ainsi.
Les lignes sombres du visage au bord des yeux, et certains mouvements de force vite abattus dans la démarche et dan* le geste, témoignaient, chez madame de Fontenay, d'une langueur intruse, irritée, mais pliante.
— Tu sais, Marie, reprit-elle, depuis le mal de la naissance et de la mort de la petite, depuis une fatigue si grande, je ne sais plus très bien où est la joie ; mais je me sens heureuse tout de même, je crois. Le repos, la sécurité, le sentiment d'être gardée et à l'abri, de ne respirer la vie qu'atténuée, qui sont ce dont j'ai désormais et pour toujours besoin, me donnent une satisfaction qui est peut-être le bonheur.
— Cependant, tu es triste quelquefois, Sabine...
— C'est qu'étant maintenant réfléchie et grave, et probablement selon ma vraie nature, j'ai pourtant, par instant, le souvenir d'un être passé, si différent, si fou, si pauvre, mais qui riait et pleurait à en mourir de félicité...
Elle releva sa voilette qui embarrassait son regard.
— Vois-tu, Marie, continua-t-elle, j'ai été sombre et volontaire, et si mélancolique, si acharnée et si têtue que le sort n\Jb regardait et ne me touchait pas, parce que je lui faisais
peur... Et puis, un jour, j'ai cédé, j'ai molli; je n'ai plus su ce que je voulais et ce que je ne voulais pas ; alors tout a été mal : les ennuis sont venus, et les maladies et les malchances pour tout...
— Maintenant, tu es mieux, ce n'est plus comme cela? demanda la jeune fille, dont les yeux se rapprochaient jusqu'au cœur de l'autre.
— Non, dit Sabine, ce n'est plus comme cela; il y a des heures que je trouve tout à fait bonnes, vers le soir surtout, avec les lampes, quand j'ai le sentiment que rien ne va bouger autour de nous; seulement, je ne sais pas très bien pourquoi on vit; toi, tu sais pourquoi?
Marie mit sa tête, où les cheveux et la toque de fourrure se mêlaient et luisaient ensemble, contre le bras de Sabine, et, sagement, elle dit que oui, qu'elle comprenait ; qu'on vivait pour la culture patiente et fervente de l'esprit et de la conscience; que, pour elle, ayant asservi à une règle sévère ses désirs de connaître, elle goûtait les parfaites satisfactions de la lecture et de la peinture.
— Je crois, disait-elle, — et ses paupières battaient timidement comme si elles eussent voulu cacher son âme apparue dans ses yeux
clairs, — je crois que la douceur et le devoir sont le vrai bonheur. Il me semble que ce que je fais n'est pas seulement ma tâche isolée, mais entre dans le mouvement d'une grande horloge d'ordre et de labeur... J'ai l'impression quand j'étudie, avec ce tablier de toile dont tu ris, que je suis comme le moine dans sa cellule, qu'il y a sans que je les voie d'autres moines dans d'autres cellules, et que nous sommes, comme cela, tout un couvent dans le monde, de travailleurs heureux et qui n'ont pas de vanité.
— Mais l'air, le plaisir, dit Sabine, la tristesse prise au moment où on la veut, la flânerie avec ses beaux projets sourds et sombres, le rire trop long, ou bien le soupir surtout, si fort...
— Ah! chère folle, — répondit la jeune fille, en passant son bras derrière les épaules de Sabine et en la tenant comme une chose d'or, avec une main soigneuse, aux doigts doucement repliés, — moi aussi, j'aide grands plaisirs. Quand j'ai refermé mes livres et mes cahiers, l'air que je respire m'est une récompense. Quelque chose en moi me dit : « Ce que tu avais à faire est fait, va jouer. »
— Oui, reprit Sabine, j'ai senti cela autre-
fois avant tous les chagrins. Maintenant, je boude...
— Il faut rentrer, s'écria Marie effrayée qui venait de regarder à sa montre. Ma mère doit m'attendre depuis un instant déjà.
Elles se levèrent et se mirent à marcher.
Isolée dans sa voilette, ses fourrures et son manchon, Marie marchait la tête baissée contre le froid, ne parlant plus, comme si l'air dépoli eut fait à son corps un contour de silence et de mort. Et tandis que la jeune fille paraissait ainsi frileuse, protégée et conforme à l'hiver, madame de Fontenay sous un chapeau large, d'un gris d'argent, couronné de feuillage rouge, laissant pendre autour d'elle son manteau de laine molle, ressemblait à ces statues de Pomone ou de Flore que rien n'habille complètement, ni le lierre, ni le givre; qui, dans la bise, gardent leur figure d'été; et son visage, désordonné par l'éclat des yeux, s'échappait des vêtements, irritable et nu.
En suivant le chemin qui menait à leur demeure, elles entendirent la musique d'un orgue de barbarie dont les sons cassés s'égrenaient, comme tombés d'un clavier de fer et de verre.
On ne voyait pas le joueur et l'orgue qui
devaient se trouver dans une petite rue voisine ; mais l'impression était si vive que Sabine évoqua tout de suite, avec la précision d'une image découpée et collée sur le ciel de fumée jaune, le mendiant dans l'ombre d'une porte, sa caisse de bois noir avec le morceau de toile rouge cloué au dos, et la petite sébile posée dessus.
Et la musique trébuchait, mendiante et misérable, point voluptueuse, malgré les mélodies retenues des chansons de l'été; musique faible et toussante qui prenait froid en montant dans l'air d'hiver; musique enchaînée qui disait qu'il n'est point d'amour pour les hommes quand la terre est glacée, et quand il n'y a pas d'abri, pas de table et de pain, pas de nuit de lune, tiède et claire comme une chambre, pas de loisirs, pas de divans lourds et de parfums...
Madame de Fontenay pensait à cela, que l'amour n'est point pour les pauvres en hiver, mais pour ceux-là seuls qui, pouvant vivre, ont ce goiît de mourir de délire et d'ardeur...
Elle regarda, de ses yeux tristes, Marie. La jeune fille ne percevant pas les pensées de son amie, répondit par un regard de pitié simple et soupira :
— Où est ce malheureux, et quelle mauvaise habitude de ne jamais avoir d'argent sur soi.
Elles étaient arrivées maintenant devant la maison que mademoiselle de Fontenay habitait avec sa mère, et qui était à une courte distance de celle de Sabine. Elles se quittèrent en riant, après s'être tenues un peu longuement par les mains tendues.
Madame de Fontenay revint dun pas plus lent chez elle.
Elle regardait avec plaisir le pelit hôtel vers lequel elle marchait, les caisses de fleurs suspendues aux grilles devant les fenêtres.
Quand elle eut atteint la porte, elle pénétra dans un vestibule de pierre, sonore et frais, un peu campagnard, avec des clous de cuivre au mur où restaient accrochés des chapeaux d'homme et des cannes.
Elle aimait la sensation de la demeure retrouvée, la paix des chambres contre lesquelles tremblaient les bruits faibles et distants de la rue.
Elle rejoignit son mari qu'elle trouva occupé à ranger des livres, elle l'embrassa et l'entraînant par la main dans la salle à manger, se mit à table en face de lui.
LA NOUVELLE ESPÉUANGE, H
Il lui parla de mécanique dont il s'occupait par inclination, de télégraphie et des progrès de l'aérostation. Elle ne Técoutait pas beaucoup, elle ne pensait à rien. 8i elle avait eu quelque énergie, elle eût pu avec un apparent intérêt lui répondre, mais vraiment elle était trop lasse et ne pouvait penser à rien.
Le repas terminé, Sabine et M. de Fontenay montèrent à une chambre large et confuse qu'on appelait l'atelier, où la jeune femme s'étendit sur un divan, tandis que son mari, ayant bu son café et fumé sa cigarette, lui exposait les plans de sa journée et prenait tendrement congé d'elle.
A la fois active et dolente, Sabine passait son temps là, s'asseyant, se relevant, ouvrant et fermant les livres, souvent étendue sur le divan de soie, se sentant envahie d'une langueur contente où entraient de l'insensibilité fine et vivante, une volupté de respirer l'heure plane et paisible, et un peu de la peur de mourir.
Son être fatigué des yives passions de l'enfance, des hasards d'un mariage hâtif, des douleurs de la maternité malheureuse, se reposait ainsi au creux des après-midi molles, bercé du plaisir de vivre faiblement à la sensuelle crainte de la mort.
Sabine se représentait le plaisir et la mort d'une manière aiguë et simple, par le goût qu'elle avait de la tiédeur et par la peur du frisson. Ainsi alanguie pendant des heures, elle se rappelait son enfance ardente et volontaire, son cœur de petite fille énergique et brûlant, auquel elle pensait maintenant avec surprise et ignorance, comme une enfant qui se souviendrait d'avoir été une femme passionnée.
Elle était âgée de sept ans quand sa mère mourut, et quoiqu'elle l'eût rarement vue tout près d'elle, elle l'avait regrettée désespérément, de toute son âme précoce et pleine, à qui le deuil donnait déjà le sentiment du terrible, du particulier et de la honte.
Elle n'avait pas pu manger pendant plusieurs jours, et elle avait considéré cela avec cette stupeur muette et sage des enfants, qui ne s'expliquent pas quelle force en eux refuse déjà de vivre.
Sensible jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique, elle grandit près de son père, M. de Rozée, dont l'indulgence indifférente et brusque, le caractère amer, l'intelligence fine et compliquée lui inspiraient une admiration sans tendresse.
Etonnante enfance mystique et amoureuse, désespérée, sage et violente!
Nul couvent n'est plus soumis aux disciplines de l'aspiration et du désir, à la règle du rêve et de l'extrême tension des nerfs, ;\ l'écrasement de l'équilibre physique que ne le fut l'éducation de Sabine vers sa treizième année. Retenue dans une pièce sombre et pesante, elle écrivait, lisait, jouait du piano, rêvait le soir auprès d'une gouvernante allemande nébuleuse et sentimentale, chaste aussi, et qui, entretenant son élève de la plainte éternelle de ses lointaines fiançailles et de toutes les grâces de l'amour, ne pensait point qu'elles eussent quelque communication avec le vertige et la volupté.
Mais Sabine, qui joignait à la clarté, à la précision irritées qu'elle tenait de son père français, la violence italienne du sang maternel, respirait ces souvenirs avec un haletant et vacillant plaisir.
.Le soir, dans cette salle d'étude alourdie de tentures d'un rouge noir, attristée de meubles en bois de noyer, les coudes sur la table de son travail, la tête dans ses mains, le regard éclairé par la lampe, chauffé par de sourdes émotions, elle se grisait aux mélancolies de sa
gouvernante, aux récits de la rencontre, du serment, des promenades sur les places et aux jardins d'une petite ville du Wurtemberg-, et de l'infidélité du jeune homme, qui avait abandonné sa fiancée mourante de chagrin et désormais pleine de mémoire.
Cette demoiselle lui paraissait toute légendaire et rayonnante de cet amour.
L'estime en laquelle sa gouvernante se tenait elle-même, eu égard à son aventure, faisait comprendre à Sabine que les élans et les revers de la passion font l'emploi, l'orgueil et la dignité de la destinée.
Elle vécut en dévote de l'ardeur, n'apercevant en ses études que les places brûlantes de l'histoire, les minutes passionnées des visages. Elle rêvait d'Héloïse, de Jeanne d'Arc dont elle inventait un trouble sentimental à la rencontre du roi Charles; et sur ses cartes de géographie elle s'attardait à imaginer les contours blancs des villes voluptueuses comme Messine, et la mer d'Azow pleine de courants d'eau douce...
La flamme chez cette enfant montait des profondeurs du sang, gagnait le cerveau, faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie. Nulle réserve et nul jugement en cet esprit que la première vague emplissait.
Aux instants de son instruction religieuse, inventive de petites peines journalières, elle souhaitait toutes les duretés du Carmel, et elle passait ensuite des étroits ajustements de la conscience aux plus vives audaces, à toute la libération de l'être, au sentiment de l'inévitable et de l'antique fatalité.
Vers quinze ans, la rencontre qu'elle fit dans un livre de cette phrase de Spinoza : « La croyance que nous avons en notre liberté n'est que l'ignorance des mobiles qui nous font agir », l'abreuva de clarté, sembla calmer en elle un natif tourment.
Pourtant elle passa encore par des voies tortueuses, douloureuses, où sa sensibilité se reprenait à aller et revenir de la foi à l'indifférence. Et puis la paix se fit, elle ne goûta plus de la religion que ses fêtes dorées, ses odeurs gardées dans la sainte atmosphère et longeant les prodiges de la pierre et du vitrail des églises.
Avec son père instruit, subtil et raisonneur, elle parlait de tout. Elle discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait : « Je vous jure que c'est ainsi »; elle prononçait : « Cela est vrai... » sur le ton dont
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elle aurait crié : « J'ai soif », avec une assurance puisée au lieu même de la certitude physique et du besoin.
Elle eut seize ans; ce fut Une vivace année; elle dominait autour d'elle M. de Rozée, faible et courtois devant la croissance féminine, et sa gouvernante qui avait un sens si respectueux de l'ordre social, qu'elle considérait maintenant avec déférence cette jeune fille de race noble, qu'elle avait élevée.
Des amis de son père, leurs fils, quelques jeunes filles de son âge venaient à leur maison à Paris, les rejoignaient en été au château que M. de Rozée possédait en Touraine.
Sabine goûtait les plaisirs de l'air, des jeux; elle éprouvait, avec un cœur affermi, qu'un plus robuste sentiment de la vie diminuait en elle la langueur et la mélancolie qui avaient accablé son enfance, l'avaient retenue oppressée devant les violets du crépuscule, l'odeur molle des pétunias, le vent de l'automne dans les cheminées, le brusque cri de l'hirondelle.
Maintenant elle riait, s'amusait, encombrait son temps de puériles intrigues. Elle se plaisait à émouvoir les jeunes gens qui l'entouraient, à leur faire désirer la fleur qu'elle avait cueillie et tenue entre ses mains, les fruits
qu'elle avait touchés. Elle se sentait près d'eux forte de sa grâce, de la science naturelle et croissante qu'elle avait des détours du regard et du geste, et de cet orgueil d'être, par sa personne et la situation de son père, au-dessus des espoirs de leur désir.
La pensée que ces jeunes hommes, insignifiants et doux, eussent pu l'obtenir en mariage, était quelque chose qui la cabrait, lui jetait l'âme en arrière.
Elle n'imaginait point, de l'amour, les simples gaietés du juvénile accord, le consentement familial, les longues solitudes permises; elle n'eût pas voulu, dans l'ombre, abandonner ses mains aux mains d'un de ces garçons patients, dévots et gênés; de plus vives émotions l'avaient surprise un soir. Un homme d'Etat, italien, que M. de Rozée avait connu autrefois à Rome, Fabien Mauri, passant en Touraine, était venu dîner au château.
Sabine ne le connaissait pas et n'avait point fait attention à lui, malgré le beau caractère de son visage. Elle restait et riait entre les quelques jeunes gens de son âge.
Après le dîner, ce soir-là, des chansonniers qui allaient de ville en ville, et colportaient par toute la France la même mélodie, s'étaient
arrêtés au château. Dans le salon en boiserie, tendu de toiles de Gênes, sous les lampes suspendues au plafond, ils chantèrent... Ils jouaient du violon et de la guitare et soupiraient des couplets tristes et passionnés, poésie naïve où il y avait du soleil et des amoureuses, vus par des artistes qui n'ont pas d'argent et qui boivent.
Sabine écoutait; elle aspirait la musique par saccades, avec ces secousses du regard, ce fin battement des narines, qui sont comme les mouvements de la soif et semblent emplir et désaltérer une âme ouverte et chaude. Embuée de vertige, elle se retourna distraitement, et elle rencontra les yeux embusqués et têtus de Fabien, depuis longtemps sans doute posés sur elle.
La musique ayant cessé, l'Italien se leva et s'approcha de la jeune fille; ils causèrent. Les choses qu'il lui disait n'étaient pas importantes et lui-même paraissait ne pas y tenir; ses paroles semblaient mises là seulement pour faciliter et autoriser l'attention qu'il appuyait sur mademoiselle de Rozée, et Sabine, intimidée, répondait gauchement.
Avec un trouble qui lui était agréable, elle remarquait chez cet homme l'étonnant regard,
rauque, brùlé, et comme épuisé d'ardeur, et le son du rire, doux et cruel. Il partit le lendemain, elle ne le revit pas et n'en fut pas plus longtemps occupée; mais elle, qui ne subissait qu'avec irritation et une grande humilité physique l'espérance qu'elle voyait à quelques-uns des jeunes gens de l'épouser, elle avait porté avec un pliement délicieux et un merveilleux craquement de l'orgueil le dur désir de cet homme...
Sabine eut encore deux années d'insouciance, de force et de plaisir.
Un jour, son père, au retour d'un voyage, lui annonça faiblement, doucement d'abord, qu'il allait se marier, qu'il épousait une jeune fille autrichienne dont la présence serait pour Sabine une distraction charmante.
Mademoiselle de Rozée ne crut point que c'était possible, L'étonnement faisait en elle un mouvement qui déplaçait toute la vie. Sa première pensée était toujours que ce qui lui causerait trop de peine lui serait malgré tout épargné.
Elle supplia son père avec le plus confiant désespoir.
Elle sentit qu'elle l'aimait jalousement, avec
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un goût mystique de la sagesse paternelle, et que cette folie qu'il voulait faire le changeait, le tuait à ses yeux.
Mais M. de Rozée finit par la repousser, pris d'un sombre attachement pour la jeune fille qu'il désirait.
Alors Sabine, découragée, eut une crise d'écœurement sentimental; il lui en coûtait de manger et de dormir dans la maison de son père; elle s'attardait à la contemplation du portrait de sa mère morte, elle pressait contre elle sa gouvernante et lui disait en larmes : « Je n'ai que vous. »
Elle pensa à se marier.
Elle s'y décida, lorsque M. de Rozée lui apprit qu'il allait partir pour Vienne où son mariage se célébrerait, et qu'ensuite il voyagerait.
La gouvernante allemande fut appelée auprès de ses nièces qui se trouvaient subitement orphelines et auxquelles elle croyait devoir se consacrer maintenant.
Sabine se fiança avec Henri de Fontenay.
Il l'aimait, il n'était pas mondain. Depuis six mois qu'elle le connaissait, elle l'avait jugé sérieux et droit, il faisait partie d'un petit groupe de jeunes gens qui s'occupaient de science. Sabine comprit bientôt avec regret que
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cet homme de mine rude et pourtant faible, comme si la vigueur du corps ne se communiquait pas à l'esprit, apportait moins à ses curiosités le culte de la découverte et de l'exact que le goût de l'activité, de l'air et de la course. Ce qu'il aimait le mieux dans ces expéditions en bateau et en ballon à bord desquels se tentaient des expériences émouvantes, c'était l'horizon, le large, l'embrun; et quelquefois sa rêverie qui ne s'exprimait pas, qui pour luimême ne s'éclaircissait jamais, s'attachait aux scintillements bleus de l'étoile, s'étonnait de l'infini.
Il n'avait pas l'éducation et la culture de la tristesse, et de telles révélations le précipitaient lourdement au fond ébloui de lui-même.
Sabine lui savait gré d'aimer les livres, non pas comme elle les aimait, elle, d'une manière impatiente et destructive, mais de s'intéresser à en acquérir et à en réunir les plus rares.
Enfin, l'accueil que lui fit Marie de Fontenay acheva d'incliner mademoiselle de Rozée à ce mariage, oîi elle abandonnait une âme lasse et combattue...
C'est à ces choses de son passé que Sabine repensait doucement ce jour-là, étant couchée sur le divan de couleur orangée, au milieu de coussins qui gonflaient autour d'elle leurs étoffes de soie d'un jaune de citron, étoffes de soie anglaise, qui donnent au toucher et au regard la sensation d'être molles et éraillées.
En face d'elle, la cheminée où la flamme, prise entre les bûches mourantes, montait et baissait. Tout autour de la pièce des bibliothèques légères et vitrées; en biais contre un des angles de la muraille un piano ouvert avec des partitions traînant au pupitre.
Sur ce piano, une étoffe de velours pourpre
à broderies d'argent dur, coupée en quelque chasuble ancienne; et, posée sur elle, un moulage de l'admirable visage de Beethoven, visage large et plat, détendu par la mort, et comme écrasé de sublime.
Et puis, sur de petites tables, dans les encoignures des meubles, des vases de manière japonaise, d'une seule teinte, d'une coulée jaune ou verte, du vert de la prairie ; et, dans les vases, des fleurs qui répandaient une odeur acide de corolles lasses et de tiges mouillées.
Comme le jour baissait à la fenêtre et s'obscurcissait d'une tempête de neige, madame de Fontenay s'assoupit, s'endormit dans la pièce toute silencieuse où la pendule battait calmement, ne jetant que des moments de loisir et d'indolence ; et le livre des sonnets de Ronsard, qu'elle avait essayé de lire, restait abandonné au bout de ses doigts ouverts.
En dormant à peine, madame de Fontenay entendait cette pendule, sentait la tiédeur de l'air enfermé autour d'elle, devinait le froid et l'obscurité du dehors. Elle trouvait la vie moelleuse et bonne. Elle resta longtemps ainsi, cédant à la torpeur, l'interrompant pour la mieux goûter, retombant en elle. Elle ne vou-
lait rien de mieux... Le bruit d'une sonnette retentit.
« Ah! pensa-t-elle, voilà Henri qui rentre, et puis les autres vont venir, il faut que je me lève de ce divan et que je m'habille. »
Elle se leva et descendit l'escalier, vers sa chambre. Elle croisa Henri, à qui elle donna, avec un regard tendre et bon, sa main à embrasser, et Pierre Valence, l'intime ami de son mari, l'hôte fraternel de la maison.
Elle lui dit : « Bonjour, mon cher », en riant beaucoup , comme si chaque fois qu'elle le revoyait, et c'était très souvent, elle eût éprouvé de la surprise , une camaraderie amusée à le trouver si habituel et pour elle encore étranger.
Depuis un an qu'il était de retour d'un voyage aux Indes, elle le voyait sans cesse, et ne le connaissait pas, vivant en elle-même, âpre et lasse, peu intéressée d'autrui.
Le rire lui semblait Taccueil hospitalier, la route amicale vers cet homme dont le cœur lui était indifférent.
Elle eût pourtant, s'il l'eût fallu, su définir ce caractère, mais quand elle ne parlait pas des choses, elle n'y pensait pas.
— Montez à l'atelier, dit Sabine à Pierre et
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à Henri, on va servir le thé, je m'habille et je viens tout de suite.
Pierre V^alence était un homme d'une trentaine d'années, il était grand, il avait le visage lin, un peu serré, avec une courte barbe noire, des cheveux noirs, un peu mêlés de gris ; le regard clair, très myope, portait en soi, par moments, le malaise timide de la myopie. Mais l'habituelle expression de ce visage était la gaieté et l'ardeur dont témoignait encore la facile rougeur des joues.
Pierre Valence s'était lié avec Henri de Fontenaydès le collège. Singulièrement intelligent et actif, il avait influé sur les idées et la vie de son ami, l'avait accoutumé à la curiosité scientifique. Lui-même, impatient et mobile, se libérait à tout instant de ses propres penchants, et maintenant il faisait de la politique, s'occupait de réformes sociales avec une sombre colère rénovatrice, et se préparait à la députation.
Madame de Fontenay, habillée d'une robe d'intérieur bruissante et lâche dont elle semblait porter avec fatigue le poids léger, tant vers le soir son corps délicat et lassé se pliait facilement, monta à l'atelier où se trouvaient Henri et Pierre buvant du thé et fumant.
Marie, qui venait d'arriver, était assise dans un fauteuil de bois ; elle se balançait et les écoutait doucement.
— Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demanda Sabine à Pierre, tandis qu'elle se versait une tasse de thé, et semblait ne pas penser à ce qu'elle demandait.
— J'ai été toute l'après-midi au Louvre, — répondit-il en se passant les deux mains dans les cheveux, comme pour se recoiffer au sortir d'une émotion violente. — C'était magnifique. Ah! le Vinci, mon cher, ajouta-t-il en saisissant Henri par le bras.
Et, disant cela, il regardait dans le souvenir avec des yeux si éblouis, que ceux à qui il parlait ainsi regardaient en pensée les mêmes choses que lui. Et puis, brusquement, il abandonnait son émotion, redescendait à la gaieté familière comme si les hautes tensions du rêve ne fussent pas bonnes pour la vie.
— Voici Jérôme qui monte, dit Sabine qui entendait des pas dans l'escalier.
La porte s'ouvrit et Jérôme Hérelle entra. Il leur dit bonjour à tous, gravement, sans sourire, ayant cette impression que la politesse comporte de la réflexion et de la solennité.
Le jeune homme qui entrait ainsi chez ses amis, était un cousin éloigné d'Henri ; sa mère, par laquelle il était allié à la famille de Fontenay, s'était éprise d'un musicien polonais, d'origine française, Jean Hérelle ; elle l'avait épousé, malgré l'opposition de ses parents, et avait vécu avec lui en Pologne. Elle en avait eu un fils, Jérôme, chez qui le don musical s'était révélé dès l'enfance.
Elle mourut lorsqu'il atteignait sa vingtième année. Le jeune homme, qui était sans ressources, pensa donner quelques leçons de musique ; mais la vanité douloureuse de son cœur, le goût natif et aigu qu'il avait de l'élégance et de l'oisiveté, lui rendirent la possibilité de cette tâche trop difficile. Alors, il composa, fut favorisé par un célèbre maître russe qui le prit en affection, et ayant, à vingt-trois ans, hérité d'un peu d'argent que lui laissait une sœur de son père, il vint à Paris où il fut amicalement reçu et entouré par monsieur et madame de Fontenay.
M. de Fontenay s'occupa de le mettre en relation avec les célébrités de son métier qu'il désira connaître. Il travaillait, écrivait une musique habile et neuve, était très dévoué à Henri de F'ontenay.
Le contentement qu'il éprouvait de luimême, de sa taille et de son visage, était soucieux et ne le rendait pas sympathique.
Madame de Fontenay lui offrit une tasse de thé, qu'il prit silencieusement. Pierre Valence criait, il s'échauffait sur la Révolution ; Henri expliquait qu'on eût pu la faire autrement. Il avait la manie de remettre en observation les événements accomplis. Sabine constatait que le bruit qu'ils faisaient tous les deux en discutant ne l'empêchait pas, elle, de ne penser à rien. Marie portait ses regards de l'un à l'autre des causeurs, ayant cette crainte de se tromper en choisissant entre leurs deux avis.
Et puis, voulant être polie, Sabine s'approcha de Jérôme, parla avec lui distraitement ; les premières fois qu'elle l'avait reçu elle s'était donné de la peine pour l'entretenir de ses projets, de sa carrière, pour s'y intéresser : elle ne s'y intéressait pas.
Ce jeune homme ne lui était pas agréable.
Quoiqu'il parût modeste et réservé, il semblait que ce qui se disait autour de lui ne l'impressionnât aucunement, ne pénétrât ni ne modifiât ses pensées.
Madame de Fontenay sentait qu'elle ne l'étonnait pas.
Elle ne tenait pas à l'étonner, mais elle eût voulu que cela se fît naturellement, sans qu'elle y prît garde; elle était habituée à ce qu'on dît autour d'elle : « Vous, madame, qui n'êtes pas comme les autres. »
Elle voyait qu'il était occupé de soi; elle le laissait.
— Maintenant, que Jérôme nous chante quelque chose, s'écria Pierre, qui étouffait mal sa contrariété, n'ayant pu convaincre Henri sur Michelet, historien.
Les réunions chez madame de Fontenay finissaient toujours sur ce désir d'entendre chanter le jeune homme, mais Jérôme Hérelle ne cédait pas et trouvait un prétexte à s'en aller courtoisement.
Cette fois-ci, il se résigna.
Il prit une cigarette, l'alluma, la déposa sur le bois du piano et joua.
On se taisait autour de lui, chacun cherchant la pose confortable de la langueur et de la rêverie.
Henri, qui n'aimait pas la musique, prenait un livre, lisait, ne se sentait pas troublé par les sons, dont la chambre s'emplissait comme d'un encens et d'une religion subtile.
Jérôme, en ce moment, jouait et chantait,
le visage un peu levé, cherchant à se souvenir des paroles qu'il ne se rappelait pas bien. Les mains hésitantes, traînant sur le clavier, il chantait une admirable mélodie de Fauré.
La figure pâle, sous les cheveux d'un blond sombre à petites secousses d'or, s'émouvait d'une fine exaltation.
Il chantait, et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose, comme une fleur née du sang.
Il chantait, et c'était comme une déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée.
« Les roses d'Ispahan...
le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait, » dans leurs gaines de mousse...
encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
» les jasmins de Mossoul, les fleurs de Toranger . . . »
la note penchante et tenue troublait comme
un doigt appuyé sur la blessure voluptueuse...
Quel parfum ! quelle ivresse ! quel flacon
d'odeur d'Orient cassé là ; quelles fleurs de
magnolia écrasées, dont l'arôme à l'agonie fuyait et pleurait...
Tout l'air de la chambre tremblait.
— Ah ! se disait Sabine, la musique, la musique ! l'homme et la femme si misérables, l'amour si impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?... Peut-être l'amour n'est-il que la grande pitié qu'éprouvent l'un pour l'autre ceux à qui la musique, et la poésie, et toute la beauté donnent une telle détresse...
Jérôme se leva et ferma le piano. Il était tard, il pensait à s'en aller. Il prit encore une cigarette. Il toussait. Il la mit à la bouche et l'alluma.
Sabine lui retint le bras :
— C'est cela qui vous fait tousser, lui ditelle, vous fumez tout le temps, ne fumez pas.
Elle riait de la surprise de Jérôme, et de sa familiarité, à elle, à laquelle elle ne s'attendait pas.
Elle ajouta, un peu gênée :
— Mais oui, c'est parce que vous chantez, et que c'est mauvais pour votre voix.
— Ah ! s'écria Pierre en riant, ces musiciens, on s'occupe d'eux, quelle chance ils ont! En tout cas, Jérôme, laissez votre cigarette ou reprenez-la, mais allons-nous-en. J'ai l'intention de dîner sur le boulevard, cela vous va-t-il?
— Oui, très bien, dit Jérôme; Henri, pourquoi ne venez-vous pas avec nous; une petite fête tous ensemble?
— Mais, ces dames! fit Pierre, avec un geste qu'il rendait comique et qui simulait le tact et la pitié.
— Mais ces dames naturellement aussi, répondit Jérôme un peu sèchement, n'admettant point d'être repris, même plaisamment, pour un manque de correction.
— Voyons, voulez-vous? interrogea Henri, en regardant sa femme et sa sœur, et tout disposé, lui, à faire ce qui leur plairait.
— Veux-tu, dit Marie en se tournant vers Sabine.
Et Sabine embarrassée ne savait pas quoi répondre. Elle consultait en elle deux désirs et ne pouvait jamais se décider.
— Décide-toi, insista Henri, tu vois, ils nous attendent, et il faudra encore le temps de t'habiller.
— Alors, je reste, répondit-elle, aidée par l'impatience d'Henri, je suis fatiguée, je dîne ici avec Marie, mais toi, va, dit-elle à Henri affectueusement.
— Bon! s'écria Henri, c'est tout?... Alors, au revoir.
— Au revoir, répondirent les deux jeunes femmes, au revoir, Pierre, au revoir Jérôme.
— Maintenant dînons, fit Sabine, en prenant le bras de Marie et en l'entraînant dans l'escalier jusqu'à la salle à manger.
Elles se hâtèrent d'écourter ce repas, n'étant gourmandes qu'en dehors d'un plus fort plaisir, qui était de causer librement, ardemment, l'une près de l'autre.
Elles s'installèrent dans le petit salon qui suivait la salle à manger ; la tenture d'un ton de roses fanées, les fauteuils Louis XV, qui nouaient au haut de leurs courbes molles les deux fleurs de bois, la pendule de laque vert avec les gros chiffres de son cadran, mettaient là les douceurs secrètes du xviii" siècle.
— Tirons les rideaux, soupira madame de
Fontenay, que la pensée de la nuit noire et froide contre la vitre attristait, — et remonte la bûche, Marie, la cheminée va fumer.
Marie agitait des pincettes dans le feu, et la belle bûche rouge et grise éclatait en étincelles.
— A présent, nous sommes bien, fit Sabine. Et, tandis que Marie s'asseyait, les pieds
contre le feu, elle s'étendit sur le long canapé.
— Dieu sait ce qu'ils font en ce moment, les hommes, s'exclama-t-elle. Ils aiment le restaurant, ça les amuse ces plaisirs-là, comme c'est drôle! On mange plus tranquillement chez soi, et on n'y frôle pas toute la vie des autres. J'aime mieux, — continua-t-elle en s'enfonçant dans ses coussins avec un geste de se protéger et de ne penser qu'à soi, — j'aime mieux ne pas savoir qu'il y a des autres.
— Jérôme et Pierre sont gentils, dit xMarie qui regardait le feu et s'intéressait aux mouvements de la bûche qu'elle avait installée.
Sabine répondit négligemment par petits coups :
— Oui... Jérôme n'est pas sympathique... il a une voix délicieuse...
Et paraissant se souvenir brusquement :
— Tu as vu, reprit-elle en riant, comme je lui ai demandé de ne pas fumer, c'était fou
LA NOUVELLE ESPERANCE, 3Ji
de ma part, mais, après, il m'a semblé moins déplaisant. C'est curieux, les êtres nous deviennent tout de suite un peu chers dès que nous avons voulu quelque chose pour eux, touché à ce qui est leur vie.
— Et Pierre, interrompit Marie, tu l'aimes?
— Oh! oui, j'ai beaucoup d'amitié pour lui, il est tout à fait intelligent, et un homme si étonnant avec son irritation, son manque de mémoire, ses passions qui se passent on ne sait où et avec qui, et, par moments, l'oubli de tout cela, l'air jardinier...
— Il est un bon ami, constata Marie nettement.
— Surtout pour Henri et pour toi qui le connaissez depuis si longtemps.
— Pourtant, répliqua Marie, vous vous entendez sur presque tout. Vous vous mettez tous les deux contre Henri quand vous parlez de politique.
— Oui, je m'entends sur beaucoup de choses avec lui, c'est vrai, répondit madame de Fontenay. Mais pas sur la vie, pas sur la tristesse, pas sur la faiblesse, pas sur l'agacement et la mauvaise humeur... 11 est toujours content, j'aime qu'on se plaigne.
— Et quand on se plaint, méchante, inter-
rompit la jeune fille, quand on se plaint, comme lautre jour la vieille madame Martin qui a perdu son fils et qui venait pleurer près de toi, tu deviens pâle, tu pleures aussi, tu fais tout pendant deux jours, et le troisième jour tu me dis : « Marie, va donc la voir, je ne peux plus, c'est affreux les gens malheureux, ça me tue... » Dis que tu n'as pas dit ça?
— J'ai dû le dire, répondit Sabine gravement, tristement. Quand on n'a pas la force, vois-tu, on désapprend tout, même la bonté, et c'est cela qui est si terrible...
— Mais tu vas beaucoup mieux, reprit Marie attendrie et désolée, en prenant la main de Sabine et l'appuyant contre sa joue.
— Oui, chérie, je vais mieux, peut-être, et toi, toi ma petite, — s'écria Sabine, qui embrassait Marie, car la tendresse qu'on lui témoignait lui arrachait toujours une plus forte tendresse, — toi, tu es contente, n'est-ce pas, qu'est-ce que tu veux? as-tu tout ce que tu veux?
Et elle ajouta plus bas :
— L'amour?
— Toujours rien, répondit Marie gaiement, personne que j'aime, et ceux qui m'aiment me
font pitié, voilà tout... Les soirées vont reprendre bientôt, je n'ai plus même envie d'y aller, cela fatigue ma mère et ne m'amuse pas. Je les connais tous, les jeunes gens, et je suis même injuste pour eux, car en réfléchissant, il n'est pas possible qu'ils soient aussi bêtes que je le crois. Ils ont tout de même une maison, une table, un livre, un souci, l'obligation de signer leur nom au bas de quelque chose, d'une lettre, d'une facture, enfin ils ont une vie, et c'est ce qu'on ne peut pas imaginer quand on les voit.
— Tu penses, dit Sabine, qu'ils n'ont qu'un habit et des gants pour tout domicile et que c'est leur bibliothèque aussi?
— C'est cela, avoua Marie en riant, c'est tout à fait cela. Alors, tu comprends, j'attends quelque chose de très étonnant qui n'arrivera pas; quelqu'un comme Philippe Forbier dont Pierre et Henri parlent toujours.
— Oui, fit Sabine, comment est-il, leur Philippe Forbier?
— C'est vrai, tu ne l'as jamais vu, s'étonna Marie; il ne sort presque pas et on ne va pas le déranger. Henri ne le voit pas tous les ans.
— Mais il est quoi? reprit Sabine : chimiste, philosophe, mathématicien?
— Tout cela, dit Marie. Il fait des livres et des cours, et un peu de sculpture aussi, je crois. Il est plus âgé qu'Henri ; ils se sont rencontrés, autrefois, au Comité d'une Société scientifique. Philippe Forbier était déjà marié et avait des enfants. D'ailleurs, — prononça-t-elle d'une voix plus rapide, en revenant à leur première conversation, — si je ne me marie pas, c'est très bien aussi; je ne suis pas du tout malheureuse; faut-il vraiment se marier? Faut-il aimer un homme et qu'il vous aime?
— Mais c'est tout le désir, tout l'espoir, à ton âge, répondit Sabine en s'animant, et, quand il n'y a plus cela, quand vient la vieillesse, on s'en va de la vie lorsqu'on a du courage, parce que c'est fini...
Toutes deux se taisaient; et puis elles causèrent encore de choses différentes.
Mais Sabine, alanguie, pensait en dedans de soi.
Elle pensait à son existence dolente et facile, à ses puériles angoisses, au plaisir que lui donnaient le confort et le repos, à ses contentements de vanité, à sa tendresse sans violence pour Henri, et fatiguée maintenant, frissonnant près du feu qui s'éteignait, déjà roulée par le sommeil :
— Tu sais, Marie, dit-elle, à propos de ce que nous discutions tout à l'heure, je crois que c'est toi qui as raison, l'amour n'est pas une chose si importante dans la vie...
L'hiverpassa doucement, portant ses plaisirs de gel et de réclusion, et le printemps revint au glissement du temps, insensible d'abord, mêlant la tiédeur et le froid. Ensuite, ce furent les jours d'avril, avec les dures tombées de soleil jaune et les crépuscules longs et blancs.
Sabine avait un peu changé. Elle était plus forte et plus vive et se détendait à l'aspiration de la saison nouvelle.
Son caractère prenait de la clarté et de la simplicité. Elle s'occupait, faisait attention aux autres. Elle avaitaussi de brusques envies de s'amuser, des désirs d'une sentimentalité enfantine et tendre.
LA NOUVELLE ESPEIîANCE. 4i
Elle disait à son mari : « Aujourd'hui, nous allons au théâtre, moi avec vous, tout seuls, et nous ne le dirons pas à Marie. »
D'autres fois, elle obligeait Henri à rester avec elle au bord de la fenêtre, le soir, sous la lune; et, la tête collée à l'épaule de son mari, dans la pose de l'alanguissement et du soupir, elle essayait qu'il fût, comme elle, empli d'une mélancolie indécise.
Elle disait aussi, s'obstinant à le vouloir pareil à elle : « Sentez-vous comme le soir a cette couleur de silence et de fumée qu'on voit au ciel de bataille dans les panoramas?... C'est si triste, et j'adore cela. »
Elle ajoutait : « Quand tout est beau comme maintenant, je voudrais pleurer, et vous? »
Lui pas. Il lui disait gentiment qu'elle était folle, qu'elle pouvait prendre froid, qu'elle lisait trop de livres futiles, qu'il l'aimait beaucoup, qu'elle le savait bien, qu'elle allât se coucher.
Obstinée dans sa besogne de tendresse amollie, Sabine boudait, ne parlait pas pendant quelques jours, et puis, soudain, montait, sentimentale, à la bibliothèque où Henri travaillait.
Elle avait mis à sa robe, exprès pour lui,
une fleur qu'elle enlevait et qu'elle lui donnait.
Elle s'asseyait près de lui et faisait des projets.
Des projets où ils étaient toujours seuls tous deux : dans un bateau, sur la mer froide, près d'Elseneur, ou sur les collines d'Italie qu'arrachent les longues racines des oliviers, ou dans une petite maison d'un coin de France, avec un balcon de roses, un perron, des graviers blancs et un jet deau.
Il répondait, heureux et occupé, la prenant par le cou d'un bras et tenant de l'autre ses livres :
— Tu veux trop de choses à la fois, ce n'est pas pratique; mais c'est très gentil, ajoutait-il en l'embrassant.
Elle reprenait, pleurant presque d'abondance et de douceur :
— Est-ce que vous savez comme je vous aime et comme je vous donne tout mon passé? Je viens à vous du fond démon enfance, pourquoi ne me voulez-vous pas, mon chéri?
Il s'étonnait et riait :
— Je ne te veux pas, Sabine? je crois que tu deviens folle; c'est moi qui t'aime et qui t'ai toujours aimée beaucoup plus que tu ne le fais.
— Alors, pourquoi Iravailles-tu tout le temps, et pourquoi n'es-tu jamais triste? soupirait-elle.
— Mais, pourquoi veux-tu que je sois triste, maintenant que tu te portes tout à fait bien, que tu vas pouvoir vivre comme les autres, t'intéresser, t'occuper, et peut-être — tu verrais comme cela te rendrait heureuse — avoir un fils qui consolerait de la petite.
— Mais, si tu m'aimais, tu serais triste, disait-elle, comme moi je suis triste depuis que je t'aime, parce qu'on veut, on veut quelque chose, je ne sais pas ce que l'on veut...
— Eh bien, reprenait Henri attendri et un peu lier, laisse-moi vite finir ce rangement de livres, et puis nous dînerons ensemble, toi et moi, dans un restaurant du Bois; ce sera très bien, ma chérie.
— Oui, — disait Sabine, qui s'appliquait au contentement profond et se sentait au contraire près des larmes, — voilà, c'est que tu ne comprends pas combien je t'aime. Je t'aime pour tant de choses, et, en plus de tout, pour cette idée que tu es mon mari, que tu es tout ce que j'ai et que j'aurai, que l'on ne peut pas avoir deux hommes dans sa vie... Cela me donne pour toi une tendresse si profonde, si
merveilleuse, l'idée que tu es tout, que tu es tout...
Plusieurs fois, pendant ces mois d'avril et de mai, ils allèrent seuls l'un et l'autre, secrètement, se cachant des curiosités de leurs amis, dîner dans de petits cafés de Paris, où flottait une odeur basse d'alcool et de tabac, et dans les restaurants du Bois de Boulogne, pleins de lumière et de gens.
Henri, content, buvait et mangeait bien, s'enorgueillissait de la beauté de sa femme et de la solitude qu'elle choisissait avec lui. Sabine rêvait, étourdie par ces feux vifs des cabarets qui font cligner les âmes, déchirée par la musique tzigane dont l'âpre cinglement éparpillait ses désirs au vent du soir.
Tandis que son mari fumait, buvait lentement la liqueur et le café, elle s'accoudait aux terrasses. La fraîcheur de l'ombre tombait sur ses épaules. L'heure de la nuit, qui ulule et se lamente, l'accablait, au creux de son âme, d'un bonheur misérable.
L'aspect du soir, la buée d'argent la dépaysait, lui cachait dans le souvenir la bonté de sa maison, le visage de l'habitude. Elle songeait, et peu à peu, libérée de toute conscience, de toute mémoire, elle s'abandonnait à l'inconnu.
Dans l'ombre douce de la nuit, elle ne voyait plus clairement les points fixes de son destin présent. Elle ne voyait plus que son âme d'où montait vers la lune blanche le terrible instinct du bonheur; et Henri, paisible près d'elle, ne s'inquiétait pas de ce visage violent, tiré par l'émotion comme par la fièvre, et malade de vie...
Au retour de ces promenades, accueillie par sa chambre familière, elle se refaisait près de son mari un peu de contentement, une langueur tendre, cramponnée et dominante, qu'en souriant bonnement il endormait sur son cœur.
Un matin qu'elle regardait par sa fenêtre le Paris végétal qu'elle habitait, tout étincelant et attendri de brume bleue, et qu'elle entendait venir d'un jardin lointain, le cri du coq, évocateur de paille jaune, madame de Fontenay eut un désir impatient de revoir en cette fin de mai la campagne printanière.
Elle pria son mari de la laisser aller, ou de l'accompagner au château des Bruyères, dans l'Oise, qui était la propriété de madame de F'ontenay sa belle-mère, et où celle-ci s'était installée avec Marie.
Henri ne demandait pai mieux. Il venait de
terminer les recherches et les plans dont il avait besoin pour la construction d'un bateau qu'il désirait avoir, afin de faire quelques expériences scientifiques en mer. 11 accompagnerait Sabine, se reposerait et pécherait toute la journée dans la rivière.
— Nous resterons là une quinzaine de jours, dit-il; nous pouvons très bien emmener Jérôme qui adore la campagne.
— Et Pierre? demanda Sabine.
— Pierre ne voudra pas venir. En ce moment, il a des querelles avec cette actrice qu'il croit aimer encore, ou qu'il croit ne plus aimer. Il nous boude.
Sabine embrassa Henri avec allégresse. Ce voyage la ravissait. Elle s'occupa de son départ pour le soir même. Elle courut acheter un grand chapeau de copeaux légers, sur quoi elle jeta des coquelicots de soie rouge, et elle se sentit ainsi une âme champêtre, rustique et sensible à la manière des bergeries.
Son mari et elle arrivèrent à l'heure du dîner au château que madame de Fontenay possédait dans la campagne beauvaisienne. Ce château, construit au xviii* siècle, s'élevait avec élégance et solidité. Ses larges fenêtres divisées en petits carreaux regardaient des
pelouses rondes. Un massif de myosotis étouffé de feuilles mousseuses luisait dans l'herbe, et c'était comme une petite vague à cime de pétales bleus.
Un peu à l'écart, une maison basse, d'un caractère humble et touchant, servait de communs. Elle faisait songer à quelque demeure de madame de Warrens, avec ses volets peints en blanc, son balcon découpé et son mur villageois qu'un pied de vigne fournissait de feuillage.
Sabine, dès l'arrivée, aspirait, les yeux fermés, avec une folie triste, l'odeur épandue dans le château : odeur de parquets, de dalles polies et glissantes, de sièges rigides, de coffres à bois et de tapisseries. Le grand silence de l'air rendait sensible la pulsation lente du temps.
Elle revit Marie et sa belle-mère, dîna et se coucha, le cœur tout attendri, ayant retrouvé le sentiment de la puérilité et des vacances.
La jeune femme se réjouissait pleinement du temps qu'elle allait passer là, quoique la compagnie de sa belle-mère ne lui fût pas agréable. Cette personne portait son âme au dehors d'elle. Elle avait une fausse ardeur et un peu d'intelligence.
Sa nature la vouait aux soucis domestiques et aux tourments des relations mondaines. Belle autrefois, elle le demeurait encore à cinquante ans. Ayant vécu sans y penser et vieillissant de même, elle avait été heureuse et vertueuse par négligence. Sa bonté facile n'était pas certaine; elle avait l'esprit distrait et vif. La sympathie l'étonnait, elle ne sentait pas l'hostilité. Elle n'avait pas de piété, mais l'émotion, qui la visitait rarement, la reportait aussitôt à l'idée de Dieu, et les beaux couchers du soleil ou telle page de Chateaubriand lui semblaient propres à expliquer la création selon la Bible. Elle aimait sa fille et son fils, non point comme ses enfants, mais comme des gens avec qui elle avait vécu longtemps et dont l'existence lui était nécessaire.
Elle était pour sa belle-fille une hôtesse appliquée et cérémonieuse. En dehors des salutations et des empressements, elles ne tenaient presque pas compte l'une de l'autre.
Sabine se réveilla, au lendemain de son arrivée, dans une chambre rayée de lumière, tendue d'une perse d'un beau rose las baisé par le soleil. Une odeur de chanvre restait à la toile.
LA nouvellp: espérance. 49
Elle regarda autour d'elle les meubles de la pièce, des meubles de bois châtain, lourds et ornés comme on en voit sur la scène dans les comédies de Molière. La vieille soie fleurie d'un de ces fauteuils avait encore l'éclat vif et dur d'une fête champêtre, elle évoquait le chapeau de la bergère, la cornemuse et le râteau.
On apporta à Sabine son déjeuner.
La gaieté des porcelaines acheva de la réjouir. C'était de ces porcelaines d'autrefois, un peu villageoises, d'un blanc de kaolin, illustrées de petits paysages d'un rouge de fard ou bien de grosses tulipes épanouies. Sucrier, tasses et cafetière disparates, prises au hasard dans la vieille armoire, et faisant songer au repas que le pauvre Rousseau pouvait faire avec Thérèse.
Toute la journée fut délicieuse. Sabine et Marie se promenant brillaient et riaient dans l'air tissé de chaud argent.
Henri avait revêtu, dès l'aube, un vêtement de touriste, et, coiffé d'un paillasson, ayant sur les épaules des cannes à pêche, à la main un filet et un livre de pisciculture, il s'en allait au bord de la rivière pêcher à la ligne d'une manière instructive et raisonnée.
Il avait réclamé la paix, la solitude, le
silence. On ne le verrait qu'aux heures des repas. Les yeux contents et errants, sans rien distinguer des grâces du paysage autour de lui :
— C'est bon, disait-il, la campagne!
Sa sœur et sa femme, heureuses de se retrouver, de reprendre les fils souples et mêlés de leurs entretiens habituels, portant avec elles leurs broderies et leurs livres, allaient d'un banc à l'autre ; selon qu'elles recherchaient ou fuyaient le soleil, elles furent tantôt près d'un tilleul oti mille abeilles remuantes faisaient un bruit de vent chaud, tantôt devant une pelouse que traversaient des lièvres, tantôt dans une fraîche tonnelle de lierre.
Marie racontait les événements de la maison, les derniers livres qu'elle avait lus, ce à quoi elle avait pensé depuis qu'elle n'avait vu Sabine. Attentive à ce qui l'entourait, elle notait par instants, d'une phrase précise et sensible, le caractère du paysage et de l'émotion qu'elle ressentait. Après quoi, il semblait que les choses qu'elle avait définies ne l'occupassent plus et ne lui fussent plus présentes. Son esprit méthodique et net éliminait par la formule.
Cela par moment contrariait Sabine, trou-
blait et dérangeait en elle la force vague et accablée qu'elle avait d'éprouver le plaisir, sous quoi elle ployait taciturne et triste.
Et tandis que Marie parlait, madame de Fontenay absorbait, la tète courbée, ce vertige errant du naissant été, qui, comme le vent fait aux plantes pelucheuses, lui prenait l'âme, l'éparpillait en désirs et en nostalgie effilés.
Comme à midi, vers le soir une cloche tinta, faisant son bruit d'argent et de porcelaine : cloche à tintement de couvent, qui dansait dans le feuillage et appelait au dîner.
Sabine, habillée de mousseline et de dentelle, la tête nue, était debout au bord du perron. La tristesse de l'ombre, qui fait frissonner les arbres, coulait sur ses cheveux, sur sa peau peureuse, sur son àme au calice large.
Elle regardait le ciel éteint, et les hirondelles, passant sans bouger les ailes, posées de travers, comme une barque qui tangue... Elle rêvait à tout ce qu'elle avait attendu de la vie et qui n'était pas.
Pourtant, puisqu'il y avait ce ciel doux et rose, cette tiédeur à goût d'acacia, cette nervosité de la terre attendrie, l'amour et le bonheur aussi étaient nécessaires et possibles. Non point l'amour faible et souffrant qu'elle éprouvait
pour Henri, mais le miracle d'amour inévitable, qui eût mené vers elle, en cet instant, des bords de l'ombre, un inconnu qui lui eût dit : « Qui êtes-vous et qui suis-je, cela n'est rien ; mais à cause du soir lilas, à cause de la volonté des choses du printemps, de mon désir et de votre corps qui rêve, venez avec moi... »
Marie appelait Sabine : on l'attendait pour dîner. Alors elle rejoignit les autres dans la salle à manger, que parfumaient les premières fraises.
Ensuite, dans le salon sonore, bas et presque vide, autour de la table oii la lampe entre deux pots de bégonias faisait sa flaque de lumière jaune, la soirée se passa en jeux patients; on entendait le bruit des jetons, renoncement des cartes. Sabine s'endormait un peu, sa belle-mère s'éventait, moins par nécessité que pour faire autour d'elle de l'air qui attirât l'attention.
Remontée dans sa chambre, étendue dans son lit, les yeux encore ouverts, sa bougie brûlant, Sabine pensait, elle rêvait. Au mur, en face d'elle, était suspendu, dans un cadre en forme de médaillon, le portrait d'une jeune femme.
Il y avait écrit au bas de ce cadre :
HENRIETTE-ANNE DE ROCHEGRANnE