MORTE EN
Sabine regardait ce visage riant et rose sous l'étroite coilîure poudrée, la robe chamarrée de passementeries et les deux mains frivoles où coulait une guirlande de fleurs.
Le rire de ce visage artificiel et charmant était si puéril et si continuel, qu'il semblait qu'en quelque ombre que fût désormais cette femme qui avait ainsi regardé la vie, elle avait encore ce rire.
Sabine contemplait maintenant du fond d'une âme fraternelle cette créature des jours finis, qui, mentant à la nature avec ses joues de fard et ses cheveux de poudre, avait connu de l'univers la vision la plus délicate et la plus inventée.
Comment la mort osait-elle toucher à ces femmes fines et fausses, toutes déguisées, qui jetaient dans l'amour et dans la douleur des corps d'apparat et des cheveux de comédie, et qui, à l'agonie, recevaient le mystère des sacrements avec une élégante et riante courtoisie?
Et voici qu'il semblait à Sabine engourdie, dont les yeux se voilaient et brûlaient, que le pastel souriait de sa bouche rouge et disait :
« Sabine, tu vois à ma robe en soie daupliine à ramages et au ruban qui fait le tour de mon cou, que j'ai vécu au siècle folâtre du Régent et de Louis le Bien-Aimé. J'habitais Versailles et quelques châteaux des bords de l'Oise.
» J'étais voluptueuse, nous étions tous voluptueux, les hommes et les femmes cédaient sans résistance et sans peur au goût charmant qu'ils avaient l'un de l'autre. Nous avons paré la nature et orné les maisons pour l'amour et les plaisirs. Nous avons, durant les heures de notre vie fragile, suspendu impérissablement aux murailles, aux boiseries, aux fontaines des jardins, aux temples dans les parcs, des roses, des rubans flottants, des colombes et des coquilles.
» La coquille est le principe et le symbole de notre temps et cela s'entend aisément, car c'est vraiment de la conque d'Aphrodite qu'est sortie notre époque parfumée, amoureuse et divine.
» Nous menions, au son des clavecins, des danses lentes et pâmées qui échauffaient nos
yeux et figuraient la convoitise, le soupir et la défaillance.
» Nous aimions les bosquets, les feuillages, la rosée. Nous étions également adroites aux chansons sensibles et aux vifs propos; notre incrédulité irrévérencieuse et légère était dans notre bouche comme un fruit vert dont nous goûtions l'amère, aigre et piquante saveur.
» Nous aimions l'amour, c'était la seule affaire de notre vie, nous n'avons pas fait autre chose que l'amour.
» Nous n'étions point frivoles. Nous étions philosophes, encyclopédistes, géomètres, chimistes et astronomes selon nos amants. Nous avons aidé aux œuvres de Voltaire et de Rousseau. Ils nous ont fait des madrigaux et nous leur avons fait des chapitres pour leurs ouvrages.
» Nous aimions l'amour, et quelques-unes d'entre nous l'ont pratiqué avec une sombre sauvagerie. Les soupirs de la pauvre Lespinasse font encore trembler sur la terre les mains qui tournent les pages de son livre.
» Nous avons laissé de nous au monde une odeur fine, irritante et profonde. Les robes de soie qui ont pressé nos jambes dansantes s'étalent noblement sur les divans des belles
demeures. Les estampes où nous sommes représentées, tressant des guirlandes champêtres et lâchant des oiseaux de leur cage d'osier, rendent folles les âmes sensuelles. Nos chapeaux de paille et de feuilles sur nos têtes étaient plus impudiques et blessaient mieux le désir que les hanches nues des nymphes anciennes.
» Ah! tu ne sais pas comme nous avons ri et joué dans les bosquets, au son des musettes de Rameau, par les soirs roses, cependant que Watteau, triste à cause de nous toutes, pleurait du bruit de nos jupes de soie crissante... »
Sabine se réveilla tard au matin, surprise par le grincement d'une voiture s'arrêtant devant le perron.
Elle se pencha à sa fenêtre, et ne voyant rien, elle descendit dans une robe de chambre hâtivement mise qu'elle tenait enroulée autour d'elle.
C'était Jérôme Hérelle qui arrivait; elle avait oublié qu'il était attendu pour ce matin-là.
Elle eut du plaisir à le revoir, il lui apportait l'air de Paris, le souvenir de chez elle,
mais elle était fâchée de se trouver ainsi vêtue ; elle éprouvait une sorte de pudeur et de confusion de son visage matinal si proche encore du sommeil et du lever.
Jérôme Hérelle enchantait la mère d'Henri à qui il témoignait la déférence d'un parent modeste et jeune, du respect et de l'admiration sociale.
Amère et bruyante, elle profitait de cela pour initier Jérôme aux détails des contrariétés de sa vie, de son esprit, de sa santé. Le jeune homme paraissait y prendre non pas une part familière qui eût été malséante, mais une attention franche et continue. C'était ce qui agaçait le plus Sabine, quand elle y pensait, cette manière que ce garçon avait de ne point distinguer le plaisir de l'ennui, la valeur de la médiocrité. Par une sorte de vanité sèche et stoïque, ce qu'il faisait lui semblait comporter par cela même assez d'intérêt et d'agrément. Sabine pensait que le superficiel le constituait en totalité : la politesse lui tenait lieu de cœur et le savoir-vivre d'héroïsme. Il eût risqué sa vie aisément pour un sujet ordinaire. La qualité du but ne l'intéressait pas.
Pourtant elle accorda à Marie, le lendemain, qu'il était agréable à la campagne. Il avait fait
avec elle une promenade dans les bois pendant laquelle, soudain confiant, il lui avait parlé de lui-même d'une manière aimable et simple.
Ce jour-là, après le déjeuner, Henri s'obstinait à vouloir emmener son cousin à la pêche :
— Seulement vous ne parlerez pas, le poisson a l'ouïe d'une extrême susceptibilité, mon livre dit que... Il discourait, savamment maintenant, d'un sujet qui, pour l'instant, bornait ses désirs.
— J'aime mieux vous laisser, répondit Jérôme.
Et il regarda Sabine de côté, en riant, se moquant doucement d'Henri. Sabine rit aussi, cela rompit définitivement la gêne entre eux, ils avaient un secret d'ironie et de gaieté, ensemble, contre Henri.
« Ce garçon peut devenir un ami pour moi, pensa la jeune femme, et je puis lui être utile aussi. »
Sa vitalité renaissante lui donnait l'envie de la bonté, de l'action dominante par quoi elle éprouverait l'habileté de son esprit, d'autant mieux que Jérôme était à la fois net et secret et qu'il fallait de la ruse pour entrer dans ce caractère.
Quelques voisins de campagne venaient
rendre visite à madame de Fontenay, la mère d'Henri; elle les empoignait d'un accueil précipité, emporté et farouche qui ressemblait à un rapt, tandis que Sabine, Marie et Jérôme, un peu à l'écart dans un coin du salon, se divertissaient de la gravité des attitudes empressées et du néant des propos.
— Comme on est heureux, disait Sabine, d'avoir tout ce goût du futile, de ne pas aimer que l'essentiel dans la vie! Voyez madame de Plessis, laide et vieillissante avec sa fille qui boite et qui ne se marie point, elle n'a de soucis que la besogne nobiliaire.
— Elle pense, dit Jérôme, que les robes de soie rêche et les mantelets de jais sont conformes au plus haut idéal de beauté.
— Elle a de l'héroïsme dans sa sottise et sa vanité, reprit Sabine, elle rendrait une visite de politesse, avec la grippe, en hiver. Elle pensera à ces choses au milieu de la fièvre et des transpirations de l'agonie. A tous ces gens, l'incorrection mondaine, ce qu'ils appellent ainsi, semble un plus gros scandale que les injustices de la nature, la vieillesse, la maladie et la mort. Us ne pleurent el ne crient que ce qu'il est décent de crier et de pleurer.
— II y a 1^1 reprit Jérôme, une certaine élégance...
— Oui, dit Sabine, mais qui est moins de la contrainte qu'une pauvreté naturelle. Et puis, — ajouta-t-elle violemment, comme pour imprégner l'air de sa volonté et respirer librement, — moi, j'aime l'instinct, la force et la vie, et tout ce qui crie, s'élance et tombe, et tout le mauvais caractère humain, si touchant et si sensible.
— Moi, j'aime l'ordre, affirma Jérôme.
Vous, poursuivit-il doucement, vous, ce n'est pas la même chose, vous savez mieux que les autres...
— Comme il est gentil tout d'un coup!
s'écria Sabine en regardant Marie.
Et ils rirent tous ensemble de l'inhabituelle flatterie de Jérôme.
Le soir, en rentrant dans sa chambre pour s'habiller à l'heure du diner, après une courte promenade avec Marie dans le soleil de juin couleur de jonquille, Sabine fut surprise de trouver sur sa table une lettre que Jérôme Hérelle y avait fait porter.
C'était une lettre un peu enfantine, longue et sans nécessité, où les phrases respectueuses étaient soignées et compliquées. Quelques
passages de descriptions ressemblaient à un devoir de style, d'une intention sentimentale. Et cette lettre s'achevait en suspens, se brisait d'une manière équivoque et habile.
Elle lit plaisir à Sabine, qui aimait à sentir son importance; cela lui donnait de la joie et de l'orgueil physique.
La jeune femme s'habilla gaiement, et nouant ses cheveux devant son miroir, elle goûtait l'image brûlante de sa jeunesse et de sa beauté.
Elle entra au salon avec une distraction voulue, remercia Jérôme négligemment et pourtant de façon que ce remerciement fût un secret. « C'est drôle, pensa-t-elle, je ne suis à l'aise que dans le mystérieux et l'aventure; autrement je suis gauche, l'amitié me gêne, Jérôme même jusqu'à présent m'intimidait... »
Elle était contente de cette légère victoire remportée sur un esprit sombre et fermé. Et cette satisfaction s'éparpillait en rires, en éclats du regard, en attentions vers Henri, dont tout plaisir la rapprochait amicalement.
Au jeu de cartes, après le dîner, Sabine sentait sur elle, posé furtivement, le regard du jeune homme, ces yeux gris que l'àme obscurcissait.
Elle le sentait sans le voir, par tout son être, par le cœur et par l'épaule... Cela la ravissait, et, libre et vive, elle répondait à cette insistance par une aisance heureuse, par des mouvements de sécurité, d'autorité familières.
— Jérôme, disait-elle brusquement, en lui mettant la main sur le bras, je vous défends de jeter cette carte, c'est trop bête, reprenez-la.
Et lui, surpris, embarrassé, riant ensuite, la regardait dans son beau visage de joie.
Les journées passaient, écourtées par les perpétuelles rencontres, chauffées par l'interprétation silencieuse des paroles et des regards. Sabine était contente, elle ne pensait pas à autre chose qu'à cela : qu'elle était contente. Elle se disait : « Ce garçon est amoureux de moi », et ces mots faisaient devant elle comme une pluie de soleil derrière quoi rien n'était plus visible.
Elle vivait précipitamment, s'habillant, sortant, riant, recommençant.
Le soir, quand Jérôme se mettait au piano et chantait, elle en éprouvait un tel orgueil qu'elle craignait que cela ne parût sur son visage, et elle s'asseyait contre la lampe.
Quand elle lui demandait: « Chantez cela »,
LA NOUVELLE ESPEUAMCE. 63
et que Marie disait : « Non, cet autre morceau », Sabine la regardait avec un étonnement naïf et facile, comme si la jeune fille s'était arrogé un droit de désir qui désormais n'appartenait plus qu'à elle.
Un soir il chanta, souriant vers elle, une de ces romances attendries où les sons, mêlés aux vers, inventent des paysages et du bonheur.
Sabine troublée le contemplait âprement.
Les paupières délicates de la jeune femme, son sourire, palpitaient comme les étoiles dans la nuit; car le naïf désir montait en elle comme une colombe et frémissait en battements d'ailes, dans l'ombre des narines passionnées.
Curieuse et volontaire, elle observait le visage du jeune homme, l'éclat noir et blanc des pupilles, les cheveux blonds à reflets roses, et puis elle fermait les yeux, et son àme à elle poursuivait l'autre âme jusqu'au fond de la gorge chantante...
iMais des impressions si aiguës ne lui étaient pas habituelles; elle était ordinairement étourdie et vaniteuse; ce qu'elle faisait de plus précis était de compter, pendant les réveils de la nuit, l'âge du jeune homme et le sien, pareils tous deux, et de se réjouir d'avoir
devant soi tant d'années à être contents exactement comme ils l'étaient à l'heure présente, elle belle et bonne pour lui ; lui prévenant, gâté, timide et reconnaissant.
Quoique madame de Fontenay n'eût point fait à sa belle-sœur la confidence des attentions de Jérôme, elle ne fut pas contrariée que Marie s'en aperçût et s'en ouvrît à elle, lui disant, comme un secret qu'elle pensait que Sabine ignorait encore :
— Je suis sûre qu'il est en train de devenir amoureux de toi, remarque-le.
— Tu crois? quelle folie! répondit Sabine. Et, quoiqu'elle eût l'air de s'en défendre,
elle éprouvait du plaisir à la curiosité de Marie, elle aimait ce qui aggravait le sentiment dont son cœur s'emplissait. Elle fut fâchée que Marie ensuite n'y fît plus attention et n'en reparlât plus.
Ne songeant à rien, elle ne songeait pas à rentrer à Paris, quand Henri vint lui dire un matin qu'il y était rappelé et qu'elle et lui quitteraient les Bruyères le lendemain.
L'idée de ce départ les attrista tous. Il fut entendu que Marie et sa mère reviendraient à Paris peu de temps après, et qu'elles gardaient Jérôme quelques jours encore.
Mais la gaieté était tombée, on négligeait les moments qui restaient.
— Que faisons-nous pour notre dernière soirée? disait Henri qui errait, le jour de son départ, dans le jardin avec les autres, tenant le bras de sa sœur et pesant sur elle.
— Moi, je suis fatiguée, je reste là, fit Sabine, en désignant le banc de bois appuyé à un vieil arbre à noix qu'un lierre épais envahissait.
Et elle s'assit violemment, tout énergique au désir du repos.
— Alors je reste aussi, soupira Henri, qui était sans courage, et s'étendit, entraînant sa sœur près de lui, sur le gazon qui faisait l'autre bord de l'étroite allée.
— Moi aussi, dit Jérôme qui s'assit à côté d'Henri étendu.
Sabine, en face d'eux, les regardait.
Henri, quoique contrarié de quitter dans quelques heures un endroit auquel il s'attachait dès qu'il s'y trouvait, goûtait pourtant simplement la douceur du bel ombrage; il prenait de l'air, non point la mollesse odorante que lui communiquait la proche corbeille de résédas, mais le robuste oxygène.
Il disait, avec une allégresse enfantine :
— Le soir est beau, le vent tourne un peu. 11 ne pensait pas que les mouvements de la nature pussent être autrement que vivifiants et sains aux hommes raisonnables.
Jérôme était assis sur le gazon, vis-à-vis de Sabine; ses genoux haussés lui cachaient un peu le menton. Il portait de temps en temps à sa bouche des brins d'herbe qu'il mordait. L'air était remarquablement chaud. Jérôme se plaignait de la chaleur. Il avait cet aspect accablé et vif, ce visage éclairé, rose et glissant que donne l'été.
Gomme il était assis plus bas que Sabine, elle voyait un peu son bras dans la manche de sa chemise de toile, aux manchettes dures et écartées. Le bras, le poignet et la main d'un blanc poli, les doigts fins, un peu larges aux phalanges.
Elle parlait et riait avec eux tous. En regardant Jérôme, elle se sentait contente, sûre de le dominer, d'exercer sa volonté sur cette pensée sensible et neuve.
Elle s'attendrissait qu'il eût l'air fâché de la chaleur dans le beau soir qui descendait, et aussi qu'il fut en lutte avec des moucherons qui lui passaient sur le visage et qu'il chassait en rejetant l'air de ses mains; ces mouve-
nients mettaient en désordre son chapeau qui glissait en arrière. Sabine le trouvait charmant dans son agacement puéril, et, par moments, ils se regardaient, sans beaucoup de profondeur et d'acuité, mais avec une pleine et claire ardeur.
— Alors, soupirait Henri, qui se plaignait d'autant plus qu'il n'éprouvait pas vivement la contrariété, nous prenons le train après le diner, nous rentrons à Paris dans la nuit, cela sera gai! Et puis, l'existence mondaine; Sabine va m'arracher à ma bibliothèque pour me traîner dans les bals.
— Osez dire, interrompit Sabine, qui avait à l'excès le goût de l'exactitude chez autrui, osez dire que je vous ai souvent fait aller au bal, je dors à dix heures... Quel menteur!...
Et, pendant qu'elle se disputait ainsi plaisamment, elle pensait à l'autre cœur moins avide de repos qu'elle avait maintenant en elle, au nouveau regard avec lequel elle voyait les choses.
Marie, silencieuse, contemplait le crépuscule.
— Ah ! Sabine, murmura-t-elle, ce rose du ciel! il semble cardé et traîné par des pattes d'oiseaux.
— Oui, répondit sa belle-sœur, dont les
yeux, curieux de l'horizon, s'emplissaient de sourires, ce ciel fait imaginer et désirer de fabuleux endroits d'Orient, où le soleil est proche des sables comme une orange qui laisse couler son suc...
— Entendez-vous cette mésange? demanda Jérôme; elle fait un bruit voluptueux d'aiguiser son bec dans une prune fendue et juteuse.
— C'est vrai, répondit Sabine qui rêvait. L'ombre descendait, elle ne vit plus que la
main de Jérôme posée dans l'herbe.
Il vint s'asseoir auprès d'elle sur le banc, disant qu'il avait assez de la pelouse.
Il alluma une cigarette.
A la lueur de l'allumette de cire elle vit cette main, avec une admirable veine d'un vert bleu, où elle se troublait d'imaginer le flux précieux du sang.
Et, comme le jeune homme, le visage renversé vers le soir, fredonnait faiblement, Sabine, alléguant la fraîcheur de l'air, se leva, partit, pour ne pas saisir cette main appuyée sur le banc près d'elle et ne pas la presser éperdument sur son visage...
Jamais madame de Fontenay n'avait été si active que depuis son retour à Paris.
Pierre Valence se moquait d'elle pour la manie qu'elle avait maintenant de dire : « Tout ce que j'ai à faire demain! je n'aurai jamais le temps de tout faire... »
Et ce qu'elle avait à faire de si pressant, c'étaient des courses chez sa couturière où elle commandait des robes sur le modèle de vieux portraits; des courses chez les marchands de curiosités où elle ne résistait point à l'envie d'acheter quelques pots de Saxe et de vieilles soies à fleurs.
Jérôme Hérelle avait un goût délicat et
féminin de l'époque de Louis XV, ronde el pleine de bouquets.
— Gela l'amusera de trouver ces bibelots nouveaux chez moi, quand il reviendra des Bruyères, pensait Sabine.
Depuis cinq jours qu'ils s'étaient quittés, elle avait reçu de lui une lettre longue, respectueuse et réservée, et une autre lettre courte, descriptive de la nature comme un paysage peint, et d'une sentimentalité d'angélus.
Elle se rappelait en souriant qu'à part ces lettres polies et des attentions répétées, il ne lui avait pas fait entendre qu'il l'aimait. « Le pauvre, soupirait-elle, il n'ose pas. »
Elle prévoyait un été de Paris, charmant, avec lui surpris et heureux de son amitié à elle, et ensuite les long'ues journées tranquilles, tous ensemble dans la propriété qu'Henri possédait en Dauphiné, et qu'ils habitaient de juillet jusqu'en novembre.
« La campagne lui va bien, » pensait-elle, en rappelant en sa mémoire l'allure et le visage de Jérôme, ses cheveux romantiques, ses yeux gris de bruine légère, froids et durs souvent, et où la pensée et l'expression venaient lentement, du fond de l'âme secrète et cachée.
Elle trouvait qu'il devait ressembler à
Adolphe, de Benjamin Constant, à Werther, à l'amant de Manon, et elle reportait si ingénument sur lui le goût qu'elle avait de ces héros, qu'il lui apparaissait véritablement empreint de leur fièvre et de leur mélancolie.
Dans la vie apparente de la jeune femme rien n'était changé.
Elle était attachée à Henri. Elle ne pensait lui faire aucun tort en s'occupant de Jérôme, pas plus que si elle s'était mise soudain à beaucoup aimer la peinture et à fréquenter les salons du Louvre.
Et puis elle ne s'attardait point à réfléchir, elle vivait dans un emportement léger, dans le sentiment de la vie montante et de l'infini.
Une plus générale aisance la rapprochait amicalement de Pierre Valence. Elle se plut à causer avec lui. Elle admirait ses idées nettes, un peu sèches quelquefois, pressées entre ses yeux étroits.
Mais elle le considérait, lui et les autres hommes, en comparaison de Jérôme, et tous lui apparaissaient si inférieurs à son cousin, qu'elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'ils en souffrissent, que leur vie en fût amoindrie en toute chance de joie et d'amour. L'idée que Pierre avait pour maîtresse une actrice dont il
était aimé , lui semblait affaiblissante et triste.
Pourtant, si certains que fussent son contentement et sa douce insouciance, madame de Fontenay était quelquefois, à la suite de la lecture d'un beau livre, et quand elle rentrait du théâtre , entraînée en pensée loin de Jérôme.
Elle se sentait alors vivante pour d'autres endroits de la terre, pour ces compagnons d'audace et de tumulte qui percent l'histoire de leur lance et toute l'ombre d'un seul de leur désir. Et elle souhaitait à la fois le docteur Faust, jeune et mystérieux au crépuscule, sur la petite place de sa ville, et les cerises de Florence...
Mais les curiosités dans lesquelles la jetait le caractère de Jérôme, la rattachaient vite et durement à une intrigue qui, si mince qu'elle fût, se compliquait d'obscurité.
Le jeune homme avait repris chez madame de Fontenay son attitude habituelle; seulement sa conversation plus libre, une plus grande aisance, témoignaient qu'il s'y sentait désiré et retenu et qu'il s'y plaisait davan-
tage.
J'ai Pierre, tu as Jérôme, disait Henri à
sa femme quand elle le questionnait sur ce qu'il allait faire clans la journée ; je te laisse la musique, ah oui! je te la laisse! ajoutait-il en se tenant les oreilles, rien qu'à voir le piano toujours ouvert.
Jérôme paraissait gêné quelquefois de la bonhomie d'Henri ou des insistances de Sabine pour le retenir à dîner, et il refusait alors avec une aigre obstination.
Quoique madame de Fontenay vît là le souci de discrétion qui était naturel à Jérôme, elle s'en irritait, n'ayant point dans une liaison si innocente le goût de la prudence, et n'imaginant pas qu'on pût renoncer à ce qui était le plus agréable.
Elle ne rencontrait guère son cousin en dehors de la présence d'Henri, de Pierre ou de Marie qui venait de rentrer à Paris; mais bien qu'elle n'eût point avec lui d'entretiens isolés, madame de Fontenay sentait assez à l'entière confiance que Jérôme avait en elle, à l'autorité avec laquelle il lui conseillait ou la dissuadait de faire telle ou telle chose, à la coquetterie enfin qu'il mettait à se plaindre pour ses moindres contrariétés, qu'il avait besoin d'elle et qu'il l'aimait.
Quelquefois elle eût souhaité plus de vio-
lence sur ce visage, l'âme plus déliée et plus abondante ; mais à d'autres moments la brusque pâleur du jeune homme la persuadait d'une énergie profonde et contenue.
Un jour, Henri, qui pourtant n'observait pas volontiers dans la vie, avait dit de lui : « Cesont ces caractères-là, prudents et patients, qui sont les plus obstinés et veulent le mieux ce qu'ils veulent. — C'est cela », avait pensé Sabine. Elle s'était fait raconter par son mari l'existence de son cousin à Paris, existence travailleuse où l'amour n'avait pas de place; et la jeune femme avait souri jusqu'au fond de son cœur tranquillisé.
Jérôme Hérelle, présenté par madame et mademoiselle de Fontenay à quelques-unes de leurs amies, les rejoignait maintenant dans les salons où elles allaient le soir, demeurait avec elles, et quand elles étaient parties se retirait aussi. Il faisait attention à la toilette que Sabine portait, il la complimentait, la suivait du regard et lui reprochait souvent les rires qu'elle avait eus avec d'autres hommes.
— Vous aimez, lui disait-il, ces gens qui vous dévisagent, vous parlent sur les épaules et vous déclarent durement que vous êtes jolie?
— Oui, avouait-elle, mon cher, j'adore cela.
Et ils se disputaient sur tout. Ils se disputaient sur la littérature, sur la politique, sur tous leurs goûts. Ils n'avaient de commun que l'amour de la musique et des jardins.
Les soirées, chez madame de Fontenay, qui s'écoulaient autrefois en discours paisibles, criaient et brûlaient à présent. Pierre V^alence y jetait la mauvaise humeur d'une liaison qui commençait à le faire souffrir et la violence de ses opinions irritables. Il entraînait Henri dans la politique, lui conseillait une campagne de candidature, lui traçait des plans, et s'impatientait, car M. de Fontenay n'était jamais pressé.
Sabine s'entendait bien avec Pierre. Elle répondait « oh! oui, » à ce qu'il disait; il semblait qu'elle eût longtemps porté en elle les formules que Pierre employait, et que ce fût une délivrance délicieuse.
Mademoiselle de Fontenay soupirait; elle eût voulu que les conversations fussent des livres et qu'elle pût, les laissant ouverts sur ses genoux, en suivre lentement les dangereux passages. Jérôme, qu'on tenait à l'écart de ces entretiens, qu'on repoussait quand il s'en
mêlait, ne se fâchait pas, gardait sa quiétude courtoise, car il savait bien que ce qu'on cherche au travers de la vie était ce qu'il possédait justement : le contentement de soimême.
Sur les conseils de madame de Fontenay, encouragé par le compositeur Eugène Marsan qui était son professeur, Jérôme Hérelle s'était mis au travail d'une partition d'opéra dont il espérait faire jouer quelques morceaux dans des concerts.
Il pria un jour Sabine de vouloir bien venir chez lui où il lui ferait entendre son œuvre au piano, devant son maître Marsan.
Madame de Fontenay accepta. Elle se rendit à l'appartement que Jérôme habitait dans une petite rue du quartier de Passy, et qu'elle ne connaissait pas.
Elle y allait avec une agitation contente et
un léger malaise, se défiant de la susceptibilité de son goût et craignant de se déplaire aux détails d'un arrangement modeste et limité.
En arrivant devant la maison, elle vit, en levant la tète, les fenêtres de Jérôme tout en haut, dans une explosion de feuillage vert. Gela lui plut. Elle se mit à gravir le frais escalier de pierre, et dès le premier étage rencontra le jeune homme qui venait au-devant d'elle. Le léger essoufflement que la montée occasionnait à Sabine, la surprise de se trouver là, la vue de Jérôme, le sentiment dont elle était emplie lui donnaient une fièvre fine au travers de laquelle cet escalier, son compagnon et le trouble de son propre cœur lui parurent audacieux, romanesques et pervers. Elle vécut en ces quelques instants tout ce qu'elle avait lu des démarches amoureuses des femmes ; elle revoyait en pensée l'escalier qui est dans Sapho et celui par où madame Bovary, à Rouen, se rendait chez le jeune clerc.
Lorsqu'elle entra dans l'appartement de Jérôme, elle fut, en même temps, charmée d'y faire la connaissance du musicien Marsan qu'elle admirait, et de se trouver dans une pièce lumineuse et précieuse.
Par les fenêtres, que voilaient à mi-hauteur
de légères soies d'un rouge acide de groseille, on voyait d'anciennes maisons à perron, d'incultes jardins embroussaillés de charmilles, de hautes usines fumantes et Paris naissant, s'étalant, grandissant au loin avec des toits de vapeur bleue.
La pièce était pleine de fleurs : d'ancolies roses et de petites branches de cerisier appuyées à la tenture de toile, d'un ton de sable fin. Le piano tenait la plus grande place dans la pièce ; il y avait au mur des aquarelles et un luth en ivoire blanc qui semblait en porcelaine.
Jérôme s'aperçut avec orgueil que madame de Fontenay regardait autour d'elle, surprise et ravie.
Des biscuits et du thé étaient préparés. On goûta. On ne songeait plus à la musique. Marsan parla peinture; la jeune femme, moins embarrassée d'en discuter avec un musicien qu'avec un peintre, s'y risqua, téméraire et obstinée, car elle ne tenait compte aux gens que de ce qu'ils savaient tout à fait bien.
Jérôme se félicitait de la petite victoire de vanité qu'il remportait. Il était hospitalier et offrant. Tandis qu'elle s'entretenait avec Marsan, Sabine remarqua brusquement que le
mot qu'elle avait écrit à Jérôme pour lui dire l'heure à laquelle elle pourrait venir était resté sur le bureau du jeune homme. Elle en éprouva du déplaisir, du plaisir... « Il aurait pu le ranger, pensa-t-elle d'abord, ne pas le laisser là négligemment. Il le garde, poursuivit-elle en pensée, il aurait pu le déchirer, ce n'était rien; il ne veut pas le déchirer... »
Et puis on s'occupa tout de même de la partition et du piano.
Sabine, en frôlant une étagère basse où des livres étaient jetés, en fit involontairement tomber un, et, le ramassant pour le remettre à sa place, elle s'aperçut que c'était un volume des vers secrets de Baudelaire.
Ce fut à sa pensée une offense aiguë et délicieuse.
11 avait feuilleté, il avait lu ce livre! Si pudique et si insensible qu'il parût, il recherchait pourtant les émotions des autres hommes. Et le sentiment chaste que Sabine éprouvait pour lui se déchirait voluptueusement, s'irritait de fièvre et de sang comme une égratignure.
Assise auprès du piano, entre Jérôme et Marsan, moins attentive qu'elle ne semblait ' être, elle écoutait et approuvait ; mais du
LA NOUVELLE ESPÉRANCE. gl
fond de sa vie, elle s'adressait en pensée au jeune homme et lui disait en son cœur : « Qu'importe, vous avez un génie délicieux, mais qu'importe, laissez cela, ce n'est pas pour cela que je vous aime... C'est en toute chose que vous êtes plus beau et plus fort et plus riche que tous les autres. Votre talent n'est qu'un moment de votre merveilleuse harmonie... Que vous viviez et que je vous aie rencontré, quelle douceur!... Ah! vous voyez bien comme en ce moment tout de vous me fait mal. »
L'heure de rentrer chez elle étant venue, madame de Fontenay exprima à Eugène Marsan le plaisir qu'elle aurait à le voir chez elle, quand il voudrait venir, et, se tournant vers Jérôme, elle lui dit au revoir avec cet air d'indifférence qu'elle essayait de prendre en présence d'un tiers, et dont la feinte inhabile révélait, au contraire, toute son agitation.
Comme elle passait la porte il lui arracha brusquement un petit bouquet de jacinthes qu'elle avait à son corsage en venant, et qu'elle tenait à la main, tout froissé. Et ils échangèrent un rapide regard oîi, chez Sabine, se lisait l'incessante question et chez Jérôme le secret volontaire net et dur.
Le souvenir de la demeure du jeune homme la hanta plusieurs jours; dans les chemins de son imagination, elle se voyait recevant un mot de lui, suppliant; et elle arrivait alors le soir par cet escalier si troublant, chez lui, et le trouvait là, sanglotant, avec des yeux enfin révélés... ils pleureraient ensemble sans savoir de quoi ; elle serait pour lui une sœur passionnée. Les bougies brûleraient dans le petit lustre à fleurs de Saxe, elle aurait ses cheveux défaits sur sa robe, et ce serait une délicieuse nuit romantique, brûlante et pure ; car elle n'imaginait rien au delà de ces larmes...
Cependant une tristesse nouvelle s'inquiétait en elle. Elle s'étonnait maintenant de certaines paroles de Jérôme. Il dit une fois : « Quand je serai marié, je ne ferai plus de musique, j'irai sur mer, et je chasserai. »
« Il est fou! A quoi songe-t-il, pourquoi me taquine-t-il? » pensait-elle.
Pourtant, quoique un peu de contrainte, un peu de défiance entrassent dans les manières de ce garçon, il continuait auprès de sa cousine cette assiduité inerte et tenace qu'elle prenait pour de l'amour. Mais son courage à elle commençait à se fatiguer, ses pensées s'emmêlaient, elle avait du vertige dans la tête. Elle sentait
bien que, quoiqu'il ne la voulût pas quitter, c'était elle qui tirait de toute son âme sur la volonté de l'autre... Courbée en deux, tendue d'effort, elle halait le cœur arrêté de cet homme.
Elle voyait depuis quelque temps avec une lucidité singulière le caractère de Jérôme; elle savait sa vanité, sa nonchalance obstinée, ses colères réservées et polies, sa passion de luimême. Elle en gardait le secret jalousement et se plaisait à être seule à le connaître si bien.
Elle s'attendrissait de ses faiblesses, comme aussi de l'entendre tousser quelquefois le soir, au milieu de la fumée des cigarettes qui le gênait ; elle tressaillait à cette toux comme si elle avait vu le sang de son ami, comme ayant vu jusqu'au fond son âme physique et fragile.
Maintenant la grande stupeur de Sabine était que ce fût celui-là qu'elle aimait. Elle n'avait point ressenti pour lui ce rude appel du destin, qui, comme elle le lisait dans les livres, menait sûrement les êtres l'un vers l'autre ; elle connaissait Jérôme, elle avait parlé avec lui, presque vécu avec lui, sans que rien de lui l'intéressât ou l'attirât, et même
après, quand il avait commencé de lui plaire, cela avait été sans trouble et sans excès.
Elle se laissait aller lentement à ce goût qu'elle prenait de lui et qu'il prenait d'elle.
Sabine se rappelait sa première jalousie : Une nuit qu'ils étaient ensemble à une réunion musicale, l'ayant vu entouré de quelques femmes et riant, elle avait eu l'envie de se jeter à son bras, de lui dire : « Allons-nous-en d'ici, venez, je vous prends ; vous n'êtes pas aux autres, vous êtes à moi. » Elle avait bien compris, dès ce moment, qu'elle ferait mieux de ne pas aimer ce garçon trop jeune, trop mol et trop aventureux. Et pourtant, elle s'y était acharnée avec une habileté guerrière...
Ah! que ce visage, qu'elle avait autrefois regardé indifféremment, fût aujourd'hui pour elle terrible et mystérieux comme la mort; qu'il fût plus difficile à contempler en face que le soleil, plus nombreux et plus cher que toutes les formes de la nature, quelle surprise et quelle humilité !
Et, fermant les yeux, Sabine se rappelait avec une acuité mortelle l'obscure douceur des cils du jeune homme, l'ombre de la narine frêle et volontaire.
Elle ne goûtait môme pas près de lui le
plaisir de se sentir belle, qui dans son existence avait été la plus chère émotion; et elle n'était point belle près de lui en effet; elle le savait, tant son visage se contractait alors en inquiétudes, en rapides vigilances, en perspicacités hostiles et soupçonneuses.
N'ayant jamais eu avec lui de clairs entretiens, elle était balancée de la joie à la crainte par les attitudes contradictoires du jeune homme, les manières de son visage et de ses paroles. Elle ne le comprenait pas.
Elle pensait que l'amitié qu'il avait pour Henri de Fontenay lui imposait de la réserve; mais elle voyait aussi que le sentiment du devoir, le goût de l'ordre social, sa conscience n'étaient que la limite et les contours naturels de ses passions.
La fin de juillet approchant, monsieur et madame de Fontenay s'occupèrent de leur départ pour leDauphiné. Sabine flânait tristement dans la maison qu'elle allait abandonner. Elle s'effrayait de quitter Jérôme qui ne la rejoindrait que plus tard, et de s'en aller sans qu'il lui eût dit qu'il l'aimait.
Ce soir-là, qui était la veille de leur départ, monsieur et madame de Fontenay avaient réuni chez eux quelques-uns de leurs amis. Jérôme Hérelle et Pierre Valence étaient là.
Le compositeur Marsan dînait pour la première fois chez Sabine; on lui faisait honneur. Il était brusque et rogue avec un visage d'une laideur qu'il semblait avoir choisie.
On s'étonnait, en lui témoignant trop d'admiration, qu'il eût lu les derniers livres illustres et visité les musées de Florence; il apparaissait qu'on comptait sur son inculture comme sur son talent.
Il y avait encore le peintre Louis Laurent qui se taisait, madame d'Aumont, une amie frivole de Sabine, son mari, René d'Aumont, qui bénéficiait du peu de cas exagéré que sa femme faisait de lui, et puis il y avait un officier, Louis de Rozée, cousin de Sabine, grave et silencieux au milieu des autres. C'était un garçon intelligent et spirituel, mais plein des manières de sa caste et qui n'était brillant qu'à part soi, en dehors des possibilités d'échange, de contradiction et de réplique.
On était à table. Sabine, occupée à répondre aux propos de Marsan et de M. d'Aumont, ses voisins, sentait confusément, à sa tristesse intérieure, qu'il allait arriver quelque chose que sa raison ne pouvait point porter : sa séparation d'avec Jérôme.
Comme elle regardait de temps en temps le jeune homme, elle s'aperçut que madame d'Aumont, qui était placée à côté de lui, était jolie.
Elle s'en apercevait graduellement à la déception qu'elle éprouvait de ne point lui
trouver de ces légers défauts où la jalousie se rassure , et dont on parle ensuite avec aisance et satisfaction, sans que l'invraisemblance de la critique puisse être soupçonnée d'envie.
Sabine eût donné un peu de son existence pour que cette femme devînt laide, tout de suite, et elle s'épouvantait de la voir sourire avec sa bouche de rosée tiède et ses dents de cœur d'amande, à l'ombre de ses cheveux de bourre blonde, abondants et réches, enroulés et tordus comme les longs fils du maïs.
La soirée se passait en causeries mêlées
dans le salon lumineux et plein de fleurs. Il y
avait, chez eux tous, ce détachement, cette
mollesse, que donnent l'été et les prochains
. départs.
Jérôme Hérelle se mit au piano et chanta. Le musicien Marsan, assis auprès de lui, écoutait d'un air compétent et spécialiste qui semblait arrêter la musique au passage, la prendre pour lui seul et la peser.
Pierre Valence, attentif, avait son visage de lutte silencieuse où il paraissait être le dompteur de lui-même.
L'autre groupe plus à l'écart, dans la fumée de tabac, s'entretenait avec madame d'Aumont
qui riait en renversant la tête, l'àme et le visage dénoués.
Sabine, assise seule sur un petit canapé, les deux bras jetés à côté d'elle et se tenant un peu soulevée sur ses mains, écoutait et regardait Jérôme. Enivréede lui, elle souriait; mais ce n'était pas un sourire vraiment, c'était une bouche que la douleur déchirait sur les dents...
Jérôme chantait comme les enfants jettent des cris, de toute la force de sa vie, d'une manière qui semblait l'exalter et l'épuiser; et c'était singulièrement émouvant chez cet être délicat et vif, ce désordre et cette violence dont il semblait qu'il allait mourir. •
La nuit avançait. Sabine voyait que tous ses hôtes s'en allaient et que Jérôme se disposait à les suivre.
Henri de Fontenay qui s'était plaint tout le soir d'un aigu mal de tête était parti se coucher.
Alors, comme Sabine reconduisait jusqu'au vestibule madame d'Aumont, elle donna à Jérôme, à voix basse et rapide, avec une brusque décision, un sentiment de nécessité inexorable, l'ordre de rester au salon et de l'attendre.
La maison étant vide et silencieuse, Sabine rentra dans ce salon oîi Jérôme l'attendait. On y respirait encore la chaleur passionnée d'une soirée de musique. Les lumières des bougies, battues par le vent venu des fenêtres ouvertes, clignaient et pliaient. Les touffes de roses parfumaient lourdement.
La pendule sonore dispersait le temps, le temps de la nuit, plus mystérieux...
Sabine ne savait plus ce qu'elle voulait dire à Jérôme; elle avait une sorte de honte et de surprise à être là, avec sa coiffure un peu défaite et descendant sur son cou nu, avec sa robe de dentelles et de soie traînante, où ses pieds se prenaient.
Elle se sentait confuse et misérable, Jérôme était comme elle, nerveux et pâle. 11 lui dit en tremblant un peu :
— Sabine, vous devriez aller vous reposer, il est tard, vous partez demain.
Et puis il se passa la main sur le front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une douleur, et Sabine crut qu'il pleurait.
Alors elle le pressa contre elle d'une terrible tendresse; et ils restèrent un instant immobiles, comme endormis dans un sommeil vio-
lent, jusqu'à ce que, les yeux fermés, Sabine sentît se dénouer l'étreinte du jeune homme; et sans se regarder, sans se parler, la force morte en eux, ne comprenant rien l'un à l'autre, ils se quittèrent lentement...
Le lendemain, dans la clarté de sa raison revenue, Sabine se rappelait quel élan l'avait portée vers Jérôme. Elan si farouche et d'une ardeur si sombre qu'elle n'en avait pas éprouvé la volupté.
Ce qu'elle avait cherché en cet instant, contre le cœur de cet enfant, c'était le goût de son âme faible et fuyante; elle n'avait eu, appuyée à lui, que cette idée de l'attacher à elle, de le prendre et de le garder. Elle l'avait aimé d'une mâle et maternelle tendresse, et, à l'âpreté douloureuse de cet effort, elle comprit qu'elle ne connaîtrait point avec lui de certitude et d'apaisement.
— Ah ! qu'on ait pu donner le nom de l'amour à de brèves et sensuelles défaillances, quelle stupeur, quand elle pressentait bien maintenant qu'on ne goûtait point, dans la passion, de mollesse et de plaisir. Elle était entrée dans un combat perfide, où, si blessée elle-même, elle serait pourtant celui des deux qui lutte, qui s'acharne et qui veut. Elle aurait
chaque jour à reg'ag'ner cet être mobile, cet esprit ondoyant et distrait, qui, aux heures des allusions, échappait aux questions pressantes comme on se défait d'une étreinte, avec une sorte de rudesse et de glissement.
Elle comprit que jamais elle n'aurait auprès de cet ami un instant de détente et d'abandon. Ce qu'elle eût désiré, ce qu'elle espérait candidement, c'était de le tenir un jour endormi contre elle, et de goûter ainsi, à la faveur du repos de cette âme, la plénitude possible de la sécurité et du pouvoir.
Elle se disait tout cela encore, le soir, quand, jetée dans un fauteuil de son wagon, elle regardait, par la portière du train, fuir les petites maisonsjardinières des tristes banlieues de Paris.
Elle souffrait de son mari, distrait et amusé; et puis, elle s'endormit, de ce sommeil lucide et raisonneur qui ne délie point les tourments de l'àme, mais leur donne, dans les rêves, de plus hésitants et lointains visages.
Elle s'éveilla au matin, l'esprit tout endolori, elle essayait de ne pas se réveiller, de ne plus se réveiller, pour ne pas retrouver sa pensée
qui commençait de s'éclairer, qui se levait comme l'aube grise du jour de pluie qu'il faisait. Mais l'arrêt du train, des voix vives au dehors, le bruit des portières ouvertes par où entrait l'air mouillé, l'avertirentde son arrivée. Elle s'habilla, descendit aidée d'Henri, et gagna, par le quai de la gare, la petite place de terre trempée où stationnaient quelques voitures. Contre une haie de feuillage vert, des rosiers frêles et frileux tremblaient. Les montagnes au loin étaient dures et tristes, trop rapprochées par l'atmosphère.
Sabine retrouva, sans plaisir cette fois, cette terre vive du Dauphiné, imbibée de sources sourdes à peine visibles, devinées seulement par la mouillure des herbes étendues.
Ces chemins bosselés et vallonnés, ces soulèvements des plaines herbeuses, ces bourgs roulés au creux du terrain gênaient sa pensée lasse et avide de clair espace. Elle vit ce qu'elle promènerait au bord de ces routes, sous l'amer feuillage des noyers, de regrets, d'impatience et de désir.
Quand elle fut dans sa chambre elle s'appuya à la fenêtre, pensa à la douceur du passé monotone, aux joies d'autrefois, à ce qu'elle avait encore en elle d'enfantin l'autre été, et à
jamais perdu, car le poison coulerait désormais le long de l'avenir.
Elle regardait la pluie.
Et elle écoutait tomber, sur le petit toit de zinc qui avançait sous sa fenêtre, le bruit des gouttes d'eau disparates.
Henri de Fontenay, dirigé par Pierre Valence qui venait d'arriver, préparait, dans la partie du Dauphiné qu'il habitait, sa candidature à la députation. Pierre avait déjà renoncé à cette carrière pour lui-même. Il comptait fonder une revue socialiste et faire des conférences le prochain hiver. Dissertant et bousculeur, il mettait son ami au courant des manœuvres habiles, lui dévoilait en de longues soirées tout ce qu'il savait du cœur de la province, et l'ayant convaincu sur certains points précis et matériels où aucune idée n'entrait en jeu, — car Henri oscillait du goût de la dictature à un radicalisme attendri, — il l'entraînait
96 LA NOrVF.LLE ESPÉRANCE.
chez le sous-préfet, chez les maires, où l'on parlait de syndicats agricoles et des prospérités futures.
Celte campagne électorale paraissait toute champêtre et familiale, elle se précisait dans les vignes, au bord du blé, aux fêtes des écoles où M. de Fontenay couronnait les enfants d'un feuillage en papier vert et prononçait de petits discours.
La reconnaissance qu'on lui manifestait pour avoir doté telle commune d'une pompe à incendie lui faisait éprouver noblement le sentiment de l'embarras et de sa propre générosité.
Madame de Fontenay avait auprès d'elle Marie.
La jeune femme, après la détresse des premières journées inoccupées, s'adoucissait.
Tout le jardin coulait de gommes molles, de sourdes harmonies et de parfums de miel.
C'était, dans les allées, une effervescence de chaleur, de soleil, de mouches ivres, précipitées du ciel et voyageant...
A quelques places du jardin, l'arôme de certaines fleurs — de l'œillet double et de la tubéreuse — était si fort que Sabine se sentait arrêtée brusquement par la présence de l'odeur,
prise dans son cercle dense; et elle n'osait plus bouger, émue vraiment de se trouver dans ce royaume, dans cette ronde du parfum, comme au cœur même d'une rose énorme, car, de quelque côté qu'on se tournât, il y avait du parfum...
Apaisée, assise au milieu du feuillage, la tête levée, elle regardait, pendant les heures chaudes, l'infini glisser aux parois bleues du ciel imaginaire.
Mademoiselle de Fontenay, à qui sa bellesœur ne parlait pas de ce qui la préoccupait, attribuait ces longs silences aux vagues langueurs et aux plaisirs secrets de cette âme difficile.
Et Sabine recommençait tout son rêve.
Jérôme lui avait écrit deux lettres qui étaient semblables aux lettres d'autrefois. Il annonçait qu'il arrivait dans les derniers jours d'août.
Elle se disait : « Puisqu'il vient, puisque après la faiblesse de l'adieu il vient, c'est qu'il m'aime davantage et définitivement. »
Retombant alors aux puérils soucis qui marquaient chez elle l'accalmie des grands troubles, elle s'inquiétait qu'il n'eût qu'un an de plus qu'elle. « Dans dix ans ce sera moi qui
serai la plus vieille, soupirait-elle; mais cela ne fera rien encore, ajoutait son âme violente, la passion est plus belle que le visage!
» Je serai un jour comme les hommes qui n'ont pas besoin d'être beaux pour qu'on les aime. Et quel regard clair de fille de seize ans vaudra mon cœur démonté, mes 3'eux de douleur et de rage.
» Ce sont elles qui seront jalouses et qui pleureront, car je tiens en moi le divin emportement qui rend multiple et divers, et semblable à la déesse qui avait trois visages et dont tous les yeux brûlaient... »
Pendant les premiers jours de son arrivée, Jérôme Hérelle ne se trouva pas une fois seul avec madame de Fontenay.
Elle voyait pourtant qu'il était inquiet et troublé en sa présence, et par moments elle surprenait qu'il la regardait avec une réflexion hésitante, comme s'il eût cherché à lui parler. Elle en éprouvait un contentement renaissant qui diminuait son impatience. Elle se reposait, elle ne se pressait pas de le rencontrer et de l'entendre.
Ce jour-là, vers le milieu de l'après-midi, comme ils avaient tous, Henri, Pierre, jMarie,
Sabine et Jérôme, longiiemenl causé, assis dans les fauteuils d'osier de la large bibliothèque, Henri proposa une promenade à pied qui délasserait du lourd repos.
Sabine avait des lettres à écrire et ne pouvait les accompagner ; Jérôme, lui, n'aimait pas à marcher aussi longtemps qu'eux, il ferait une petite promenade mais pas une grande, il voulait se faire expliquer le temps exact que demanderaient l'aller et le retour. On se moqua de lui; on l'abandonna.
Madame de Fontenay s'était levée pour remonter dans sa chambre, et elle restait là maintenant, retenue invinciblement par la présence de Jérôme, qui mettait comme un poids dans son àme et la rivait à lui.
Ils étaient seuls.
Elle fit semblant de chercher sur la table oîi les journaux traînaient un papier qu'elle disait y avoir posé. Elle répétait : « Où l'ai-je mis? » en remuant les journaux. Et puis elle ajouta : « Gela ne fait rien, ce n'était pas précieux », sentant que cette fausse application devenait improbable.
Elle fit mine de regagner la porte.
Jérôme l'appela doucement. 11 lui dit, après un silence :
— Est-ce que vous pouvez rester un instant? Est-ce que je puis vous parler?
Elle lui répondit :
— Oui, que voulez-vous?
Il se taisait.
Ses yeux à elle tremblaient; elle savait ce qu'il allait lui dire. Il allait lui dire :
— Sabine, si vous m'aimez, venez, partons. Quittez tout et venez.
Et elle lui répondrait :
— Vous savez bien que je suis prête.
Ou bien il lui dirait sa jalousie à cause d'Henri, de Pierre peut-être, et elle rirait si gaiement et si douloureusement à la fois, qu'il verrait bien que rien hors lui n'était plus pour elle.
Ou bien il allait lui dire :
— Vous êtes plus intelligente que toutes les autres, moi je suis près de vous presque sans culture; que suis-je pour vous?
Et elle répondrait :
— Vous me faites plus peur que la mort... Elle attendait qu'il parlât.
Elle s'était assise et se tenait doucement, les mains graves sur le bord du fauteuil, les yeux simples et francs, pour ne pas l'intimider.
Il lui dit :
— Vous avez toujours été bonne pour moi, je ne puis pas dire comme je suis reconnaissant, comme je vous suis reconnaissant de cette bonté... Certainement vous êtes ce que j'ai eu de meilleur dans ma vie, ma seule chance... Avant vous et Henri je n'avais pas été heureux... Maintenant je voudrais me marier.
Il ajouta plus bas :
— Quelqu'un sur qui vous avez de l'influence, mademoiselle de Fontenay...
Il attendit, il ne semblait point gêné.
Mais Sabine ne le voyait pas; elle entendait un bourdonnement, une sonorité terribles. Il semblait qu'il lui eût crié ces paroles tout près de l'âme, dans le cerveau, au fil des nerfs et du sang.
C'était fini... Sa raison abîmée eut ce calme horrible, cette rigidité sereine que la mort donne aux visages. Elle répondit d'une voix simple et claire, d'une voix d'énergie surhumaine qui ne semblait point forcée :
— C'est bien, je vais voir ce qu'on peut faire...
Et puis elle voulut s'en empêcher, ne le put, et demanda faiblement :
— Vous êtes amoureux d'elle?
Il s'interrogea, répondit sans ardeur :
— Oui... oui... gentiment amoureux.
Sabine se leva, elle n'avait plus rien à lui
dire, elle sentait sa pâleur affreuse.
— Maintenant allez-vous-en, fit-elle, — nettement et pressée, comme quelqu'un qui se rappelle une besogne urgente, — si vous saviez ce que j'ai à faire, les lettres à écrire...
Et elle se mit à rire; quel rire! de quel clavier cassé de la joie venait ce rire...
Elle resta seule, elle s'assit, elle ne savait plus rien... Elle regardait obstinément un petit paysage japonais dans un cadre de bois noir accroché au mur; elle remarqua que, sur le papier de riz d'un ton d'ivoire, les nuages qui représentaient un ciel du soir étaient comme une fumée de cigarette; elle regardait cela avec pitié et douceur comme si cette image lui était devenue fraternelle d'avoir assisté à toute l'horreur qu'elle venait de vivre...
Quelque chose dans son être était si cassé, si rompu en deux, qu'elle pensait avoir le corps brisé aussi, ne plus pouvoir marcher si elle essayait de se lever. Et, par besoin de ne plus voir ce qu'elle voyait, elle se leva, fit quelques pas. Ces seuls mouvements dressèrent en elle
sa pensée qui se mit à revivre avec une musculature terrible.
Elle sentit cela, en eut une peur affreuse. Elle se prit la tête, ses mains retombaient et remontaient à son front, elle disait à haute voix :
— Il faut avoir du courage, du courage...
Des souvenirs lui arrivaient, souvenirs de la voix, du regard de cet homme, souvenirs qui bondissaient en elle comme des lions et, imprimant à son être les mouvements de son âme, la jetaient de côté, écrasée, les deux mains collées à la muraille.
Elle disait encore : « Il faut tuer cela, tuer cela... » et elle marchait dans la chambre avec une application, une vigueur inouïes, les bras ouverts dans un geste de force extrême.
Elle se maintenait ainsi, tendue, courbée dans l'attitude d'un arbre sous l'orage, et elle marchait rapidement ayant l'apparence de tordre du fer, de se rompre l'âme.
Et puis succédaient des instants d'abattement, une pluie molle de larmes, une pauvre douceur qui balbutiait. Elle faisait simplement : « Ah!... ah!... » à intervalles réguliers, rythme de libération, discipline adoucissante de la douleur.
Assise, maintenant, elle parlait d'une voix calme, uniforme, devant elle :
— Voilà, voilà, disait-elle, je n'avais que cela, et maintenant je n'ai rien. Je veux que quelqu'un me prenne la main et je lui dirai : « V^ous êtes bon, vous êtes bon... » et je mourrai, et je serai tranquille, tranquille... et ce sera si drôle que je sois tranquille, parce que rien en moi, jamais, n'a été tranquille... Et d'abord cela ne me reposera pas d'être morte, parce qu'il faudra que je sois morte très longtemps pour que quelque chose me repose... Et cela sera si fou que je sois morte...
Elle tourna la tête vers la fenêtre qui était ouverte sur le jardin; une petite brise chaude semblait répandre, étendre sur les chemins la fine cendre du soir. On voyait très distinctement trois peupliers sur le coteau; Sabine les regardait, hébétée ; elle se disait qu'ils étaient rapprochés et inégaux, faiblement, comme les trois doigts du milieu de la main, juste comme ces trois doigts-là... Elle pensait : « Tout est dévasté partout, tout est petit et misérable dans la nature : les pauvres arbres avec leurs feuilles qui tremblent et à qui le vent fait peur, et tout ce jardin qui a peur du soir, et qui n'est jamais heureux et qui ne s'amuse jamais... » Elle éprouvait à présent un vide allégeant dans la tète, elle soupira : « Je suis plus calme en ce
moment; depuis combien de temps suis-je plus calme? » Elle était comme au sortir de ces brusques et brefs sommeils de quelques minutes où le songe semble avoir tenu un plus long espace...
Une hirondelle, rapide et basse, passa, jetant un cri, deux cris, qui entrèrent en Sabine comme une flèche fine et tournante, et l'angoisse à nouveau l'inonda...
Mélancolie! mélancolie! axe admirable du désir! Détresse du rêve, pour qui aucun secours, hors le baiser, n'est assez proche ; pleurs de l'homme devant la nature!... éternel repliement d'Eve et d'Adam, que les spectacles de l'univers affaiblissent l'un vers l'autre, à ces instants de l'àme où l'extrême pointe des nerfs fait le regard...
Madame de Fontenay quitta la pièce où elle se trouvait, parla d'une voix indifférente à Pierre qu'elle rencontra, et, entrée dans sa chambre, tomba sur son lit et espéra mourir. Elle pleurait maintenant à haute voix, sans peur d'être entendue. Elle sentit alors que tout en elle se dénouait, que la vie, la force, la prudence, l'habitude et l'instinct se défaisaient, fuyaient en larmes sur son visai^e.
On frajjpa à sa porte. Elle se redressa et cria :
— Qui est là? On n'entre pas.
Mais la porte tourna doucement et Pierre Valence entra. Il la vit. 11 dit :
— Vous êtes malheureuse, n'ayez pas peur de moi.
Sabine était descendue de son lit, toute enroulée de sa fatigue qui lui collait au corps comme des bandelettes et la faisait trébucher. Elle s'approcha de Pierre, lui prit la main, le força de s'asseoir et s'assit près de lui. Ils se turent un instant, et puis il lui dit :
— Pleurez, parlez, nous sommes seuls; je viens de quitter sur la route votre mari et votre belle-sœur, ils ne seront pas de retour avant ce soir. Ne me racontez rien si vous voulez, mais ne retenez pas votre peine.
Et Sabine appuyait doucement sur ses yeux la main de Pierre, afin d'être sans regard comme dans la tombe profonde... Et par instants elle s'assoupissait, puis elle s'éveillait, percée de souvenirs stridents. Elle tremblait. Son cœur, qui sautait en elle, la secouait de cahots durs et répétés, il semblait qu'elle était emportée par une voiture fragile sur des routes hérissées et cruelles. Pierre lui dit :
— Vous souffrez en ce moment le plus fort
de votre mal. Après, cela sera mieux, vous verrez...
Mais elle croyait que c'était irrémédiable; elle se répétait que ce qui était tout à l'heure n'était plus! elle ne comprenait pas qu'une minute, que la plus légère fraction du temps eût suffi à diviser sa vie, à la couper en deux, à mettre dans le passé les seuls moments de bonheur qu'elle eût eus, de quel amer bonheur, pourtant! et, de l'autre côté, dans l'avenir, la douleur, la plaine basse, morne, et indéfinie...
Elle se lamentait; l'amitié de Pierre, qui ne pouvait rien, se troublait de voir ces larmes. Ils étaient harassés l'un comme l'autre.
De force, pour qu'elle goûtât un peu d'air, il l'emmena dans le jardin. Elle était étonnée de tout ce qu'elle voyait. Elle ne comprenait pas pourquoi il y avait des roses sur les rosiers, des roses tranquilles et belles, lourdement balancées sur les tiges épineuses; le soir descendait sur les chemins, s'appuyait aux feuillages, les pénétrait de son baiser triste et doux. Toutes ces parcelles de la beauté faisaient mourir Sabine au dedans de son être... Pourquoi ces fleurs, ces odeurs, ces grâces du soir, ce bruit d'argent de l'eau retombant dans le
bassin, puisque l'homme et la femme étaient ennemis?
Elle vit passer une fille de la campagne, qui traversait le jardin, tenant sa serpe et son arrosoir. Celle-là, elle était aujourd'hui comme elle avait été la veille; elle rentrerait chez elle, paisible; elle allait s'asseoir à sa table rustique, et puis elle se coucherait et s'endormirait pesamment. Il y avait donc des gens pour qui cette journée avait été ordinaire et facile? C'était pour elle seule qu'il y avait eu ce brisement terrible, ce sursaut de l'univers... Elle demanda à Pierre :
— Combien de temps vais-je souffrir cela? Elle se faisait expliquer scientifiquement,
avec des termes de médecine, l'affaiblissement naturel, inévitable, du souvenir, des sensations. Elle essayait d'y croire. Elle dit encore :
— Pourquoi l'homme et la femme sont-ils comme des ennemis? Et pourtant, qu'y a-t-il d'autre que l'amour?
Et elle répétait, le corps plein d'un deuil qui la tuait de stupeur :
— Qu'y a-t-il d'autre que l'amour?...
Si lasse qu'elle fût, madame de Fontenay se contraignit à assister au dîner ; elle se forçait à un air d'insouciance, et l'application qu'elle y mettait retirait iin peu de force à sa douleur. Cette soirée fut plus supportable qu'elle ne l'avait pensé. Elle ne regardait pas Jérôme, ne lui parlait pas, ou lui adressait la parole en même temps qu'aux autres, en distrayant de lui ses yeux. Elle éprouvait cette sûreté, ce calme tendu que donne le contentement d'une attitude volontaire, mais elle entendait la voix du jeune homme et elle ne pouvait rien contre cela... Il disait n'importe quoi, de pauvres choses, de cette voix qu'elle aimait. Et, à l'en-
tendre, il semblait à Sabine qu'elle regoûtait cette âme prise au réseau des cordes vocales délicieuses...
Elle s'en alla, se mit au lit comme au tombeau et dormit longuement, de toute sa fatigue, de toute sa volonté, pressentant atrocement le réveil. Et quand elle fut éveillée, le lendemain, , elle vit bien qu'elle ne se libérerait pas de sa passion. Elle la portait en elle, comme la femme porte l'enfant futur, dans sa chair vive, contre son cœur.
Elle se dit que l'espoir n'était pas fini; que puisqu'elle ne mourait point, et que pourtant elle ne pouvait pas vivre sans son cousin, elle le reprendrait pour elle. Sur quoi avait-elle établi ce renoncement, ce désespoir? Ne connaissait-elle point la faiblesse de Jérôme?... Et pourtant, comme tout était maintenant difficile !
Ayant ouvert sa fenêtre, elle entendit un bruit de pas sur le gravier. C'était son mari et Jérôme, matinaux, qui se promenaient et parlaient ensemble. Ils parlaient ensemble! Tandis qu'elle souffrait quelque chose de plus amer que l'agonie, ils parlaient ensemble, ces deux hommes dont elle avait été l'amie.
En cet instant où elle touchait le fond
LA NOUVELLE ESl'ERANCE. 111
obscurcie l'abîme, que pouviiicnt-ils pour elle, l'un et l'autre : l'un ignorant et l'autre hostile?
Elle regardait le matin autour d'elle; les mouches vives rayaient d'un bruit iin le silence de l'air; des fleurs, que la chaleur pressait, montait un parfum fort et chaud ; le soleil tombait comme des grains de blé divin.
Sabine souffrait... Elle se disait que chaque fois que tremblerait sur le jour ébloui le ciel infini de l'été; que partout où il y aurait de la lumière, de l'air léger, des touffes d'herbes scintillantes, de l'azur serré et coupé aux doigts vifs des feuilles ; partout où il y aurait une place fraîche à l'ombre d'un arbre, une maison naïve et douce avec le secret de sa porte, de ses stores baissés, de son lierre et de ses rosiers; partout où serait une route avec un horizon de collines violettes, et, auprès de haies vives et de petits talus un chemin de cailloux et de rails où s'engouffre et crie un train passionné, — que partout où seraient toutes ces choses, son cœur comprimé lèverait un prodigieux et mortel soupir.
Elle irait au travers de l'été, craintive de toute beauté, âme déserte où chante plus hautement le cri de l'oiseau, le cri des violons, toute voix du désir et de l'amour...
Que ferait-elle, quand serrée à la gorge par le souvenir et le regret, les yeux fixes et brûlés comme si un vent chaud y avait entraîné du sable, elle serait avec les autres à l'heure des repas, des promenades?...
Le matin quand les jardins sont pareils à des ruches bruissantes, avec le soleil qui file sa toile de miel, et que les bassins d'eau luisent, frais au regard comme de la porcelaine, que ferait-elle de cette ivresse de l'àme à se prolonger, à se recréer, qui est l'appel de l'amour à l'amour?
Pendant les blancs après-midi, dans les chambres aux volets fermés, au travers desquels la lumière glisse un peu, en bandes plates, comme des rames dans l'eau, que ferait-elle à entendre battre la vieille pendule de cuivre et de bois?
Sa chambre, avec des fleurs sauvages dans les vases, — la reine des prés, les campanules, la potentille, — aurait cette obscurité, cette odeur d'ombre des pièces oîi l'on tient les fruits au frais en été. Elle ouvrirait un livre, elle éviterait les romans et les tragédies, elle choisirait un récit de voyage. x\Iais que deviendrait son repos, sa patience, si au cours de sa lecture elle imaginait trop vivement l'Espagne
jaune et sèche prise entre les jeux terribles du soleil et du taureau?
Tourment de l'imagination ! A mesure que s'évoquerait la physionomie des villes inconnues, que chanterait le nom de Tolède et de Séville, de Grenade et deCordoue, elle se souhaiterait là-bas avec lui, au royaume de toute violence.
Dans l'arène, devant l'homme et la bête blessés, d'un cœur plus irrité que tout le cirque sanguinaire, elle se troublerait de le voir pâlir et rire au double instinct de sa faiblesse et de sa cruauté.
Sous ce climat ils goûteraient les belles alternances du chaud et du froid, de la torpeur et de l'énervement.
Brûlés de soif, ils se désaltéreraient à des boissons d'une fraîcheur mortelle, les mains sur le marbre d'une table de café, tandis que toute leur fièvre tournerait au désir d'euxmêmes.
Aux lassitudes de l'après-midi alourdi de ces nausées mélancoliques de l'âme que cause la sieste brûlante succéderaient l'alerte gaieté du soir, les courses au travers des ruelles noires.
Mais il ne voulait pas de tout cela, il ne voulait rien d'elle; rien d'autre que ce
il4 LA NOUVELLE ESPERANCE.
qu'il lui avait demandé, son appui pour ce mariage.
Alors comment ferait-elle ? Gomment pourrait-elle maintenant près de cet homme marcher le soir, avec les autres, Henri, Pierre et Marie, sur les routes assombries, parler doucement, simplement, garder contre elle ses bras désolés, tandis que de son corps rigide et de son souffle inégal monterait dans l'air la forme silencieuse du cri et des lamentations?
A quelles ombres dans l'ombre, à quelles ombres apaisantes et caressantes tendrait-elle ses mains aiguës d'amour, son âme étirée, allongée de douleur?...
— Force du rêve, tristesse exaltée comme la lune d'été, comment la raison prévaudrait-elle contre vous, et quel espoir vous opposer, autre que celui d'une vieillesse hâtive, d'une imagination enfin lasse, d'un sang faible et ralenti?...
Les jours se suivaient sans que l'idée vînt nettement à madame de Fontenay que c'était fini, qu'elle eût à retirer de sa vie le souvenir de cette aventure et le singulier espoir qui lui restait. Elle se fatiguait le cerveau à penser, comme on se fatigue les jambes à la course.
— Alors, pourquoi toute son attitude passée, se disait-elle en songeant à Jérôme Hérelle, pourquoi le goût et l'assiduité qu'il me témoignait?
Et elle en arrivait toujours à des solutions favorables à sa ténacité :
— Il ne savait probablement pas qu'il me plaisait aussi, mais il doit deviner mon trouble à présent, et tout va changer.
116 LA NOUVELLE ESPEHANCE.
Pourtant, quand elle s'aperçut de l'impassibilité de ce garçon, de sa manière aisée, un peu plus basse de ton seulement, comme si le visible intérêt de Sabine, retiré de lui, l'eût diminué lui-même à ses propres yeux, elle comprit à quel vaniteux inconscient et pratique elle avait eu affaire.
Cette pensée ne modifiait en rien sa tendresse exaspérée. Elle aimait trop maintenant le visage pâle du jeune homme, ses yeux distraits oîi venait par moment seulement le regard, pour que quelque chose pût en détourner son adoration.
Afin de supporter de le voir, et elle préférait le voir à ne pas le voir, elle s'appliquait à rechercher les défauts de cette figure. Elle fut contente de remarquer un jour que Jérôme avait le menton trop court, et que de profil cela le gâtait beaucoup.
— C'est très laid, pensa-t-elle, et antipathique surtout; comme il est antipathique!...
Elle fut un peu tranquille pendant une demiheure, rassurée, parlant avec lui naturellement, comme aux autres; mais, brusquement, pour une expression reconnue sur ce visage, elle retombait à son admiration qui saignait comme une blessure.
Et ce fut longtemps ainsi. Elle faisait des choses hagardes.
Un jour qu'une de ses amies, qui habitait un château voisin du sien, était venue la voir avec son petit garçon de deux ans, et, ayant un mot à écrire, s'était retirée dans la bibliothèque laissant Sabine seule avec l'enfant, elle avait pris doucement contre elle le petit, et elle lui disait dans les cheveux :
— Vous, vous, petit, vous êtes heureux, vous êtes un petit garçon, plus tard vous aimerez des femmes et cela ne doit pas être aussi terrible...
Une autre fois, comme on discutait des passions après le dîner, tous ensemble, Henri de Fontenay même étant là, et que Louis de Rozée, en manière d'interrogation vague, demandait comment, chez les femmes, naissait l'amour, Sabine impatiente et pressée répondit :
— Voilà, on ne pense à rien, on est content, on s'habille le soir, on se met des couronnes de fleurs sur la tête, et des robes de tulle où l'on est à moitié nue, on se vide des flacons d'odeur sur les bras, et on va à cela en riant, sans se douter comme on est brave! On n'entrerait pas dans la chambre d'un parent qui a la fièvre typhoïde, et on va à cela en riant...
et c'est la plus affreuse maladie, avec toutes les taches bleues sur l'âme...
. Elle ajouta, l'air indifférent et désintéressé :
— Je l'ai observé chez beaucoup de mes amies.
Maintenant, la vue de Jérôme l'irritait.
Ce qu'elle endurait par lui, depuis quelque temps, de fatigues et de sentiment d'humilité, s'aigrissait dans son cœur, se révoltait.
Quelquefois elle pensait le haïr. Quand ils causaient dans le salon après les repas, harcelante, elle opposait une résistance ennemie à toutes les paroles du jeune homme, à ses moindres essais de conversation et de projets. Avec une ironie de l'attitude et du regard, elle repoussait tacitement ce qu'il disait, ce qu'il allait dire, jusqu'à ce que, sur le visage de Jérôme, apparût ce découragement physique, cette fatigue morale proche des larmes que Sabine connaissait : il lui semblait amaigri, et c'était pour elle la révélation émouvante des os profonds et secrets de toute la face délicate; alors, soudain changée, elle devenait fraternelle, elle organisait autour de lui le contentement, la liberté. Elle eût voulu lui prendre la tête, et, la bouche douce dans ses cheveux, le consoler, le reposer de sa tendresse
à elle, de sa tendresse mauvaise et nuisible.
Quoiqu'elle n'eût pas modifié ses sentiments à l'égard de Marie, elle préférait l'éviter.
Elle comprenait qu'il faudrait un jour qu'elle lui parlât de la démarche de son cousin et qu'elle lui proposât ce mariage. Elle pleurait à cette pensée; elle était si fatiguée, si fatiguée, qu'il y avait des choses qu'il ne fallait vraiment pas qu'on lui demandât. Jérôme n'aurait pas dû la charger de cette besogne ; aussi, elle se donnait du temps, se traitait comme une malade qu'elle ménageait, attendant, pour aborder ce sujet, l'arrivée de sa belle-mère, et d'avoir eu quelques nuits de meilleur sommeil. Elle savait bien qu'elle ferait ce qu'il faudrait faire, mais elle y préparait ses forces lentement.
D'ailleurs elle avait été brave et droite, n'ayant point essayé de tromper sa conscience en se persuadant que ce mariage ne conviendrait pas à Marie. Elle sentait que mademoiselle de Fontenay pourrait être heureuse avec ce garçon qui avait de la grâce, des occupations, une vertu étroite et sèche, mais probablement exacte et fidèle ; et à elle-même il semblait encore qu'une telle union était le seul désir possible!
Un jour qu'elles se trouvaient seules, dans le salon, toutes les deux, prenant du thé :
— Marie, dit Sabine à sa belle -sœur, j'ai quelque chose à te raconter qui va le sembler très drôle. Devine qui voudrait t'épouser?
La jeune fille fut surprise, elle leva la tête et chercha. Elle citait, après de longs efforts de réflexion, un nom, et puis un autre nom, et Sabine gentiment, l'air amusé, ayant oublié sa peine, riait, faisait, de la tête, signe que la petite se trompait.
Les tasses de thé sur la table, entre elles deux, laissaient s'en aller leur vapeur; l'ombre et l'humidité du crépuscule entraient par la fenêtre mal refermée. On voyait le ciel, d'une longue couleur bleue encore.
Madame de Fontenay avait enlevé de ses cheveux son chapeau de fleurs; elle le tenait sur ses genoux, elle jouait à piquer dedans, d'un mouvement vif, son épingle à boule d'opale, et fixant des yeux gais, bons, sur Marie qui ne trouvait pas, elle s'intéressait à attendre le nom qu'elle épiait, enfanlinement, comme à la roue d'une loterie.
— Je les ai tous nommés, tous ceux que j'imagine, s'écria la jeune fille, dont les idées
s'embrouillaient, et qui s'impatientait; dis qui c'est, Sabine?
— Eh bien, voilà, c'est Jérôme, ma chère, il a une envie folle de t'épouser.
Marie, ébahie, demanda, coup sur coup, avec de petites pauses :
— Non... tu crois?... il te l'a dit?...
— Oui, il m'a priée de t'en parler, et moi je trouve que ce serait très bien, ce mariage...
Mademoiselle de Fontenay se taisait; elle accueillait gravement en elle cette nouvelle image de la vie qui descendait dans sa stupeur et l'illuminait. Ensuite, d'une voix pieuse, attendrie du respect qu'elle prenait de sa propre situation, elle interrogea sa belle-sœur, se faisant expliquer depuis quand Jérôme l'aimait, et s'il avait souvent parlé d'elle, et comment il en avait parlé.
Sabine répondait de manière à persuader la jeune fille, qui chaque fois s'émouvait un peu davantage.
Une grande tendresse allait de l'une à l'autre.
— Laisse-moi tout ce mois-ci pour réfléchir, murmura Marie.
Il faisait sombre dans la pièce. Le ciel, après le soleil couché, avait la couleur du petit jour; on devinait le froid des Heurs au
bruit léger du vent qui remuait les rideaux.
Marie se leva et s'assit sur les genoux de Sabine; elle pesait sur celle-ci qui était la plus délicate.
Tombée dans la rêverie d'un passé que l'idée du mariage venait d'atteindre et de reculer, la jeune fille demanda :
— Un jour, si je suis mariée, est-ce que ce sera la même chose entre toi et moi? est-ce que je te verrai autant?
— Tu penses bien, répondit la jeune femme, toi et moi c'est pour toujours, ma chérie...
Leurs deux robes étaient mêlées. Sabine tenait Marie qui était lourde, et qui, bouleversée à la pensée d'une existence changée et de la vie à vivre, se pendait à elle, cachait sa tête, faiblement, comme une petite fille sacrifiée. Les jambes de Sabine étaient toutes couvertes de Marie; un bout de la jupe de toile violette de la jeune femme dépassait seulement et bordait les pieds minces, un peu écartés dans la pose de l'efTort.
Le sifflement et le bruit du train ébranlèrent de mélancolie l'air du soir; et puis, sur le silence revenu, les grillons, aux clignements de leurs ailes, étendirent leurs nappes de cris.
Sabine, d'un geste répété, traînait sa main
sur les cheveux de Marie ; elle lui chuchotait, d'une voix qui baissait et devenait mystérieuse comme la pièce sombre :
— Réfléchis, et puis décide-toi, n'est-ce pas? je serais si contente... — et elle ajoutait : Sois heureuse!...
Et en ce moment, son cœur s'emplissait de douceur, de pardon infini, de larmes et de sainteté.
Marie, de temps en temps, quand elle se promenait avec sa belle-sœur, lui parlait de ce projet. Elle s'y accoutumait, l'acceptait tranquillement, sans ardeur, mais comme si c'était le plus agréable et le plus sage de ce qu'il y avait à faire.
— Jérôme est très intelligent, n'est ce pas? demandait-elle, et bon, il est bon pour ma mère. L'autre jour il a été très bon pour l'enfant du jardinier qu'une abeille avait piqué ; il l'a pris par la main et l'a fait entrer chez le pharmacien.
— Mais oui, disait Sabine à tout cela, mais oui, — comme si elle était bien contente que
Marie lui proposât des exemples de la bonté de cet homme, car, pour elle, elle ne pensait pas qu'elle aurait pu en trouver...
Jérôme n'était pas encore assidu auprès de Marie; il lui paraissait correct d'attendre la réponse de la jeune fille avant de prendre une attitude décisive.
Il travaillait, faisait de longues promenades, seul, dans la montagne, témoignait à Sabine une amitié où rien n'était changé, qui pouvait durer toujours.
Mais madame de Foutenay fuyait sa présence; le soir elle se retirait souvent dans sa chambre et lisait jusqu'au sommeil. Elle se déliait de ce qui était si peu affaibli en elle.
Les yeux de ce garçon, des yeux qu'il fixait sur elle, sans intention, par habitude de regarder ainsi lentement, lui faisaient encore trop de mal. Et cela la prenait par surprise; c'étaient des trahisons de sa fierté à elle, une affreuse angoisse violente et basse, dont elle avait trop de douleur après.
Elle se souvenait qu'un de ces derniers soirs, justement, comme elle passait dans le salon cherchant quelque chose sur la table près de la fenêtre ouverte, elle le vit assis sur le rebord de cette fenêtre. Il était là, entre la lumière
d'argent de la nuit et toutes les lueurs jaunes des bougies du salon. Sans même y penser, elle s'arrêta un instant, le regarda et elle ne pouvait pas enlever son regard ; lui la regardait naturellement, pas ému.
Un grand sanglot aride était dans son âme à elle ; elle contemplait ce visage oii tout la tentait, et ses dents se serraient amèrement; et elle eut une envie cruelle et douloureuse, une sanguinaire envie de prendre durement contre elle le jeune homme, et de voir de la joie sur ce visage, de la douleur ou de la joie, de la joie épouvantable, mais quelque chose qui fût d'elle...
Cette pensée ne dura qu'un instant; emplie de honte elle détourna les yeux, et, lasse d'un si rude élan du cœur, elle passa la fin de cette soirée à pleurer secrètement.
Un jour que Marie et Sabine causaient ensemble, et que la jeune fille, résolue à ce mariage que sa mère encourageait, parlait de Jérôme ;
— Tu vois, — ne put s'empêcher de dire Sabine, toujours obsédée, — tu vois, toi qui croyais autrefois qu'il était amoureux de moi...
— C'est vrai, répondit Marie simplement, je
l'ai cru d'abord et puis j'ai vu que je me trompais.
Ce fut pour Sabine une blessure. Au moins qu'on lui laissât le passé, son passé misérable.
Elle répondit trop vivement :
— Et puis, si cela a été un peu, c'est sans importance ; il ne te connaissait presque pas dans ce temps-là...
Marie eut de l'étonnement dans ses yeux tranquilles. Elle avait senti l'hostilité du ton, mais elle avait l'habitude de ne rien juger de Sabine.
D'ailleurs les complications lui échappaient.
Jérôme l'aimait, donc il n'en aimait pas une autre ; et l'idée qu'elle avait de sa belle-sœur, idée haute, déférente et passionnée, faisait qu'elle ne supposait jamais qu'on pût, à cellelà, lui enlever quelque chose, qu'on pût l'appauvrir, lui faire tort, lui faire du mal.
Elle ne l'imaginait pas amoureuse. Elle la croyait une orgueilleuse, une curieuse et une rieuse, avec des moments amers et malades.
Elle avait parlé un jour de ce caractère avec le cousin de Sabine, Louis de Rozée, et il disait que sa cousine était une de ces femmes auxquelles les hommes — il croyait que les hommes étaient naturellement tendres et mal-
heureux — auxquelles les hommes feraient bien de ne pas s'attacher, car elle devait être sans autre ardeur que son rire et son admirable vanité.
Pour lui, il se réjouissait d'avoir su se défaire du tourment qu'elle lui avait donné, autrefois, quand elle était presque encore une petite fille. A ce moment déjà, disait-il, l'amour qu'elle sentait autour d'elle lui inspirait un contentement cruel du visage, cet air rassasié des belles bêtes.
Il trouvait que le sentiment d'être aimée, qui doit incliner la femme vers l'homme, en pitié du moins, la jetait, elle, en dehors, vers la vie, vers d'autres rêves vagues et sombres, à quoi le pauvre amoureux n'avait rien à voir.
Il disait cela avec ses anciennes rancunes.
Marie objectait qu'elle ne l'avait pas connue dans ce temps-là, et que maintenant elle ne semblait point ainsi.
— Oh! si, pour nous, si, répondait-il.
Et « nous », c'étaient les hommes, pas braves, pas courageux devant l'amour.
Sincère et fin, le jeune officier avouait plaisamment qu'il n'aimait pas l'énigme des yeux difficiles, et que beaucoup de ses amis étaient comme lui. Ils aimaient que l'aventure et la
passion fussent ce qu'ils en savaient déjà, des recommencements sans aléa et sans danger : la femme désirable et consentante, avec autour d'elle seulement le mystère de sa robe et de son parfum, et de ses mensonges prévus. Et alors, lui et les autres se garaient des coquettes orgueilleuses de leurs joues, des femmes qui n'ont pas peur de l'homme, de celles qu'on ne tient jamais.
Tandis que Louis de Rozée jugeait ainsi madame de Fontenay, elle allait dans la vie, surprise et douloureuse, étonnée de sa blessure, s'efforçant de relever son âme qui retombait au dedans d'elle.
Elle se réjouit que Pierre Valence fût rappelé à Paris et la quittât. La bonté qu'il lui avait témoignée le soir de ses larmes, le silence affectueux où ils étaient entrés ensuite et désormais, d'un commun et muet accord, à l'égard de ce sujet, fatiguaient en elle la reconnaissance et le souvenir.
Elle avait maintenant une très vive certitude du caractère de Pierre. Elle sentait qu'il recherchait le contentement aussi nécessairement que l'air, et qu'il était mal à l'aise dans la longue pitié. Alors, elle s'était appliquée, en manière de remerciement, à simuler l'in-
différence, la gaieté retrouvée après l'accidentelle tristesse, et elle avait vu que cet effort réussissait, que Pierre avait oublié le passé ; et tout cela l'exténuait.
M. de Fontenay, que le prochain mariage de sa sœur satisfaisait, avait du fond de son cœur sincère, et pour plusieurs mois, l'attitude de quelqu'un à qui il arrive un heureux événement de famille. Il s'amusait de Marie et de Jérôme, fiancés maintenant, les taquinait, les poursuivait, les isolait, leur faisait des plaisanteries que Sabine écoutait, avec, jeté vers son mari, un sourd regard de colère oîi jouaient les secrètes vengeances du souvenir.
Elle avait beaucoup souffert du moment des fiançailles, de l'instant où, riant et pleine d'entrain et d'habileté fraternelle, elle avait dit à Marie, en la poussant vers Jérôme : « Maintenant vous pouvez vous embrasser » ; et elle avait senti pendant plusieurs jours, de l'un à l'autre de ces êtres, la gravité attendrie de la vie échangée, l'invisible chaîne qui les empêchait presque de s'écarter longuement.
Il était à elle, elle était à lui, dans le consentement de l'ordre social et de la nature respectueuse. Et cela les bouleversait, bouleversait la jeune fille donneuse de soi-même, et le
jeune homme maître d'une autre destinée.
On les laissait se promener ensemble.
Sabine exagérait la discrétion, se retirait de partout, en ressentait de l'humilité et de la fâcherie.
Elle jouissait durement et jusqu'à la plus aiguë douleur de tous leurs gestes surpris : attitudes touchantes et faibles des êtres que l'attente lasse, et qui, épuisés de chasteté, s'assoient doucement l'un près de l'autre, se tiennent les mains sans désirs.
Sabine se sentait si seule, si malheureuse, qu'elle pliait vers Henri, se réfugiait près de lui, revivait un peu de passé, de candeur, d'amour; et lui la recevait simplement, sans nouvel élan, n'ayant jamais trouvé rien de changé.
La jeune femme s'occupait aussi à défendre Marie des vivacités de sa belle-mère, qui voyait dans ce mariage une question de trousseau, une obligation de se rappeler à la mémoire de quelques dames âgées et importantes. Elle organisait sur de nombreuses listes ce que seraient la cérémonie, les invitations, les cadeaux. Elle n'envisageait du futur bonheur de sa fille que le dém.énagement.
Sabine fut contente que le départ pour Paris
se trouvât nécessairement avancé cette année-là.
Elle en avait assez des beaux aspects de l'automne, des matins trempés de rosée ronde, de voir dans le salon Marie et Jérôme entrer, gelés de leur promenade, essoufflés, contents, et se chauffer dans la bonne odeur des feux de campagne, où brûlent du bois déchiré, de la résine et des pommes de pin.
Elle avait assez des longues soirées où l'on entendait leurs deux voix basses, et le vent autour du château, tandis qu'elle, son mari, sa belle-mère, restaient de l'autre côté delà pièce, auprès de la table et des livres, comme des vieilles gens pour qui les paroles qui se disaient là-bas ne sont plus faites.
Si cela continuait, elle allait mourir de sentimentalité, en mourir en pleurant dans les mains d'Henri.
Et elle soupirait :
— Il va encore y avoir le mariage, cette atroce cérémonie du mariage.
Elle pensait que Jérôme aimait Marie, qu'il l'aimait un peu avant, et maintenant davantage. Il était de ces êtres qui ne se donnent qu'au lieu de l'arrivée, quand la certitude paisible ouvre et clôt le désir.
Au retour, à Paris, ce fut pour tous le temps
pressé, bousculé. Sabine et sa belle-sœur vivaient dans les magasins. On ne tenait pas compte de Jérôme; on ne le voyait presque plus, tant il était de son côté intéressé à empaqueter son ancien appartement, ses vieux papiers, sa vie de garçon.
Et le jour du mariage vint; un jour très froid au commencement de décembre.
Sabine n'en Unissait pas de terminer sa toilette.
Elle avait besoin d'être très bien ce jour-là, pour elle-même, afin de se plaire et de n'être pas trop triste. Impatiente, un peu distraite par sa hâte, pressant Henri, elle arriva de bonne heure avec lui à l'église. Il faisait humide dans cette église, malgré le chauffage, et tout au bout seulement, les cierges, les fleurs égayaient, donnaient l'idée de la fête.
La mariée n'arrivait pas; le marié non plus. On attendait, on parlait. Enfin mademoiselle de Fontenay descendit de voiture avec sa mère; Marie était jolie, quoique embarrassée de sa robe lourde et de son voile; elle ne regardait personne. Jérôme était là. Il paraissait ému.
Le cortège se mit en marche vers l'autel, et l'orgue gonflé laissa crever son mystique
orage. La cérémonie fut lente, longue. Sabine voyait Jérôme de dos, et par moments de profil. Il était grave et ne bougeait qu'avec une extrême attention ; elle sentait comme il était attendri de son importance.
Le prêtre fit aux deux jeunes gens l'éloge de leur famille, de leurs propres mérites; et voici que les violons, enduits de rêve, commencèrent de frémir, et que des chants d'hommes et d'enfants éclatèrent dans la tribune, au haut de l'église : c'était une allégresse terrible, un hosanna exténuant d'archanges éperdus, un essoufflement divin.
Ensuite, un ténor chanta seul, et la musique irréligieuse, la perfide musique profane imitait la barcarolle, le glissement des rames et de l'eau, les soupirs de l'amant sous le balcon de l'amante.
Sabine voyait trembler les langues d'or des bougies, les bouquets blancsdes fleurs del'autel.
Sur leurs sièges de velours, Marie et Jérôme étaient tout pâles, troublés de grandeur. Cette étonnante ivresse, ce ciel déchaîné, c'était pour célébrer leur pauvre amour; cette fête d'or et de feu les rendait précieux l'un à l'autre.
Sabine fut jalouse; jalouse de penser que
pour elle il n'y aurait plus jamais cette pompe, cet apparat; quand elle aimait un homme, les cieux ne s'en mêlaient plus.
Et le ténor continuait d'exhaler sa plainte vers la Vierge Marie.
— Ceux qui ont soif, et le délire, doivent appeler l'eau comme cela dans le désert... pensait Sabine.
Elle s'était avancée un peu et voyait mieux maintenant le jeune époux à qui le pieux triomphe donnait une gravité touchante, un désarroi contenu, mêlé de reconnaissance, de modestie et d'orgueil. La lumière des bougies sur sa figure et ses mains le faisait irréel, illuminé comme Noël et Pâques... Le cœur de madame de Fontenay mourait d'émotion. Elle eut tout d'un coup le plus fort attendrissement de sa vie, une envie infinie de caresser de ses deux mains toute la tête pâle, de dire à ce garçon : « Mon amour, mon enfant, venez ; vivez dans mes bras, dans mes cheveux, dans mes larmes... »
Cette journée fut mauvaise pour Sabine, et, le soir encore, elle se représenta longuement le départ des jeunes gens pour l'Italie, le voyage dans le wagon sombre, bousculé par la vitesse et par les rails.
Et puis, au bout d'une semaine, ayant épuisé les forces de l'imagination, d'un mouvement de rupture finale elle arracha le reste de son cœur à ce souvenir, les dernières fibres cassèrent et cet homme fut mort en elle.
Elle entrait dans une autre vie.