TROISIÈME PARTIE
... Si l'on songe à leur timidité naturelle et à la peur extrême qu'elles ont de la mort.
Lorsque monsieur et madame de Fontenay se retrouvèrent à Paris, la vie recommença plus douce pour l'un et l'autre.
Sabine gardait, d'avoir aimé madame de Rozée, une humeur égale. Lui, que rien n'étonnait, se réjouissait seulement. Le cœur de sa femme lui apparaissait comme le temps, qu'on ne prévoit ni n'empêche. Il se retournait du côté du plaisir aussi aisément qu'il s'était établi dans le regret ou l'indifférence.
Il semblait quelqu'un qui a plus de chance
quand Sabine était heureuse, et qui supporte facilement d'en avoir moins quand elle ne l'était pas.
Quelquefois, le soir, le petit salon qui donnait sur le jardin de l'avenue s'emplissait, malgré les vitres closes, de l'odeur du dehors ; odeur de nuit et de brouillard, à laquelle la cheminée mêlait un goût de cendre chaude. Et cela rappelait à Sabine des marrons qu'elle mettait dans le feu, quand elle était petite, et qui donnaient ce même parfum. Elle disait à Henri :
— Il faudrait avoir des enfants maintenant, pour jouer devant nous...
Elle avait espéré que son amitié avec madame de Rozée lui serait un soutien. Mais madame de Rozée écrivait peu, et seulement des lettres brèves et simples. Sa bonté était dans ses actes.
Pourtant Sabine vivait contente; quelques mois passèrent ainsi.
Son mari entra un matin chez elle et lui dit :
— Tu vas faire quelque chose pour moi aujourd'hui. Figure-toi que j'avais un rendezvous vers cinq heures chez Philippe Forbier, à qui j'ai un service à demander, et que je ne
puis pas y aller. J'ai une grippe qui m'aveugle ; A^as-y, toi.
— Mon Dieu, répondit Sabine, je suis déjà si fatiguée, et il faut encore que je fasse cela! Non, ce n'est pas possible, je ne connais pas ton ami, il ne me connaît pas, qu'est-ce que je lui dirai?...
— Je t'en prie, interrompit Henri, sois gentille; c'est très simple. Tu lui diras que je suis désolé, que je le prie de vouloir bien te remettre une lettre de recommandation pour le frère de Pierre Valence, qui désire visiter les universités de Berlin.
— Non, répondit encore Sabine.
Elle boudait, elle expliquait qu'elle était vraiment fatiguée depuis quelque temps ; elle était fâchée.
Pourtant, comme Henri insistait, la main contre la tète et se plaignant de souffrir, elle lui promit d'aller, après cinq heures, à ce rendezvous, et de rapporter la lettre.
Ayant dû faire des courses avant, elle arriva chez Philippe Forbier, rue de Tournon, un peu tard, ce qui la mit de mauvaise humeur et la rendit timide sur l'escalier.
Elle attenditquelques instants, puis onlafitentrer dans une pièce encombrée et toute brûlante
Elle vit confusément un homme qui se leva, la salua sans la regarder, la pensée encore ailleurs, avec un air, poli, d'être dérangé par elle.
Riant un peu pour dissiper le malaise, elle dit :
— Je suis madame de Fontenay... la femme d'Henri de Fontenay... que vous connaissez, monsieur; moi, vous ne me connaissez pas.
Il l'écoutait silencieusement, la tête penchée, de l'air de dire qu'il l'entendait bien et qu'il n'y avait pas encore de réponse à faire à ce qu'elle exprimait là.
Alors, sentant l'indifférence de cet homme, elle exposa rapidement ce qu'elle désirait, et Philippe Forbier répondit qu'il allait écrire cette lettre. Il écrivit; Sabine le voyait de dos. Pour chercher un livre d'adresses, il sortit de la pièce.
Madame de Fontenay, seule, regarda autour d'elle. La lampe sur la table de travail, malgré l'abat-jour de porcelaine rose, avait une lumière si forte qu'elle devait chauffer comme un foyer. La cheminée chauffait aussi ; du charbon y était rouge et vivant. Sabine trouvait merveilleuse cette chaleur, après le froid du dehors, la pluie du dehors.
Elle pensa :
— Je voudrais toujours vivre là.
Elle s'approcha un peu de la table; il y avait des livres, des feuillets, des petites fiches de papier.
Elle se disait :
— C'est beau les gens qui travaillent, qui ne font que travailler...
Elle était tout habituée à cette pièce sourde et grave. Elle contemplait un grand fauteuil de tapisserie sombre, comme si elle devait s'y asseoir toujours.
Tout d'un coup elle songea :
« Mon Dieu, cet homme va revenir, me donner cette lettre, me dire au revoir; je lui dirai au revoir, je m'en irai... je ne reverrai plus jamais cette chambre où il m'a semblé que j'aurais pu vivre; il refera froid dehors, ce sera fini... »
Elle pensa encore :
« Que vais-je bien pouvoir raconter tout à l'heure pour ne pas m'en aller tout de suite, si vite? »
Elle remarqua sur la table une vieille édition des Essais, de Michel de Montaigne.
Philippe Forbier rentra. Il lui remit la lettre qu'il avait écrite.
Il lui demanda :
— A^ous aimez les livres?
Et il alla chercher un volume de Dante.
Elle le prit doucement d'entre ses mains à lui, l'ouvrit, et d'une voix si tendre, si brûlante, elle lui dit : « C'est beau! » qu'il la regarda pour la première fois. Il la trouva chétive et agitée. Elle l'intéressa un peu; elle suivait du regard, avec une docilité enfantine, tout le texte et toutes les gravures qu'il lui montrait; par moments, elle s'écartait de lui comme si elle l'eût gêné et qu'elle fût timide.
— J'ai là d'autres livres qui vous amuseront peut-être, fit-il.
Elle répondit d'un air désolé :
— Mon Dieu, je n'ai plus le temps, mais je puis revenir...
Elle réfléchit et continua :
— Je viendrai de jeudi en huit, si je ne vous dérange pas.
Cela faisait dix jours, et elle ajouta :
— Un peu après cinq heures.
Philippe Forbier répondit :
— Si vous voulez, madame.
Il avait perdu l'intérêt qu'il prenait à elle.
Sabine lui dit au revoir, lui tendit la main.
Elle le vit seulement en lui disant au revoir;
elle ne l'avait pas encore regardé du tout, mais elle l'avait senti comme il était, dès l'entrée...
Le soir, en causant avec Henri :
— Je pense à ton ami, racontait-elle, c'est un fou; tu ne m'avais pas dit qu'il avait l'air jeune malgré ses quarante-trois ans et qu'il ressemblait aux hommes de la Révolution. Il vit dans le feu et dans les livres. Il a voulu me montrer quelques volumes, mais je n'avais pas le temps; je retournerai chez lui un de ces jours.
Au jour choisi, quatre heures étant passées, madame de Fontenay s'habilla pour aller chez Philippe Forbier, ainsi qu'elle le lui avait annoncé.
Elle eût voulu n'y pas aller, cela l'ennuyait, elle était fatiguée ; mais n'ayant plus le temps de le prévenir, et redoutant, elle ne savait pourquoi, de lui paraître ainsi capricieuse et indécise, elle s'habilla et y alla.
On la fit entrer dans la même pièce que l'autre fois.
Philippe n'y était pas encore. Il faisait si chaud qu'elle enleva son manteau de fourrure et le mit sur une chaise.
Elle avait l'air d'un page en noir avec sa
robe de velours mou et les longues plumes de son chapeau.
Quand Philippe entra, madame de Fontenay, décidée à ne plus être gênée, se mit à parler, à faire beaucoup de mouvements. Elle se plaignit du froid de la rue, s'installa près de la cheminée, si près que Philippe en eut peur pour elle; mais elle rit et dit qu'elle ne craignait pas le feu, que c'était un élément qui lui semblait familier et bon, qu'elle mettrait bien les mains dedans...
Elle ajouta, en levant la tête vers Philippe qui était debout :
— Monsieur, je vous dérange affreusement; je viens vous déranger et vous êtes si occupé... Asseyez-vous, continua-t-elle, sans cela je ne peux pas rester assise, moi, comme cela, chez vous.
Elle eut envie de lui demander :
— Est-ce que je vous ennuie?
Mais elle n'osa point, sentant que cet homme n'était pas aimable et qu'il eût pu lui répondre qu'elle ne l'ennuyait pas, mais qu'il avait beaucoup à faire.
Ils parlèrent d'Henri. Philippe ne semblait pas s'en souvenir très nettement, et Sabine en fut froissée pour son mari ; elle se tut.
Elle dit ensuite :
— S'il vous plaît, montrez-moi des livres. Il répondit qu'il en avait une assez belle
collection qu'un de ses amis lui avait laissée, et il la conduisit à sa bibliothèque. Il s'excusa de l'escalier qui menait là, qui était dans le mur, et très petit et sombre.
Quand ils redescendirent, Sabine, qui sentait qu'elle devait s'en aller, que Philippe ne la retenait pas du tout, vit sur la cheminée quelques statuettes de cire.
— Vous faites de la sculpture? demandât-elle.
Il dit que oui, de la sculpture, du dessin, quand il avait le temps.
Elle reprit :
— Est-ce que vous croyez que cela me distrairait de faire de la sculpture, monsieur? je m'ennuie tant...
Elle prononçait cela sur un ton de confiance, d'abandon infinis. Et, avant qu'il eût pu lui répondre, elle ajouta, tenant son manteau, qu'elle commençait à mettre, en suspens sur ses épaules :
— Vous, monsieur, vous avez une vie admirable, vous travaillez, vous savez tout; moi aussi, je voudrais tout savoir. Vous croyez
peut-être que je m'occupe à des choses futiles, mais j'ai tout souffert dès mon enfance. Alors, comment faire quand on est si sensible, quand on en est malade? La musique même me fait une peine affreuse...
Philippe Forbier, qui fumait une cigarette, en offrit une à la jeune femme; il répondit seulement sur ce qu'elle lui avait dit de lui. Il lui semblait discret et poli de ne pas entendre ce qu'elle disait d'elle-même.
— Oui, madame, soupira-t-il, je travaille beaucoup, affreusement.
— Vous avez écrit des livres? interrogeat-elle.
— Oh! répondit-il, des livres très ennuyeux pour vous. De la philosophie, de la médecine. Ne pensez pas à cela ; c'est plein de mots que vous ne savez pas...
Elle lui demanda encore où il faisait des cours, et quels jours. Et puis elle le quitta, avec une grande difficulté.
Un samedi soir, vers cinq heures, elle alla au Collège de France et entra, par une porte que le vent referma, dans une salle chaude et grise 011 l'on respirait mal un air lourd et populaire.
Par-dessus des têtes de jeunes gens, elle vit Philippe Forbier qui dessinait sur un tableau noir le réseau des nerfs.
Elle s'assit. Elle percevait confusément qu'il parlait de l'émotion, de la douleur, de quelques cas de troubles morbides.
Elle entendait qu'il répétait les mots « douleur », « cœur », « mal », « contraction », et comme elle n'écoutait pas tout, il semblait
à madame de Fontenay que cet homme discourait seulement de la passion amoureuse, de la passion dolente, sanguine, physique...
Elle se sentait émue et violente.
Quelques jours passèrent. Madame de Fontenay se demandait pourquoi elle allait pour la troisième fois chez Philippe Forbier.
Mal à l'aise, pendant le trajet qu'elle faisait au travers de Paris sombre, elle cherchait comment elle l'aborderait; si elle lui dirait que son cours l'avait beaucoup intéressée, ou si elle lui demanderait l'adresse d'un sculpteur pour des leçons qu'elle désirait prendre.
Mais elle n'eut point à s'embarrasser de cela. Philippe Forbier la reçut autrement qu'il ne l'avait fait encore; il vint à elle, le regard souriant et ouvert. Madame de Fontenay, allégée de sa contrainte, eut brusquement l'impression qu'elle devenait heureuse, incroyablement heureuse...
Le charbon brûlait, la lampe brûlait, et Sabine voyait mille lumières rouges et jaunes.
Comment se sentait-elle heureuse? Elle n'aurait pu le dire exactement. Elle avait l'impression qu'étant très isolée, très fatiguée, très pauvre et faible sur la terre, elle venait
de trouver un être de création, de force et de volupté.
Elle parla gaiement ; elle expliquait à Philippe l'émotion qu'elle avait eue à son cours. Il la regardait avec une admiration douce et profonde; tout d'elle le ravissait : ses paupières rapides, son menton rond, les ongles de sa main vive. Il connaissait à présent les parties roses et les parties pâles de ce visage délicieux. Il la regardait : elle remuait tout le temps. L'ombre de son chapeau lourd pesait sur sa figure, descendait jusqu'au milieu des joues le cerne énorme des yeux, et la voilette noire, en légers fils contrariés, faisait un grillage sur sa bouche, sur sa bouche défendue.
Elle lui disait à propos de tout :
— Alors, monsieur, vous croyez cela?...
Il semblait qu'elle attendît de sa réponse une direction nouvelle, une autre certitude, et Philippe, qui ne savait point encore que rien ne pouvait se substituer en elle à ce qu'elle croyait vivement, détaillait, analysait, se donnait du mal.
Sabine écoutait, faisait à cet homme, du fond de son âme, ce cadeau d'écouter.
L'énergie de plaisir qu'elle avait dépensée depuis son arrivée l'avait afl'aiblie, et mainte-
nant son attention la fatiguait, amaigrissait son visage. Elle était assise sous la lampe dont l'éclat paraissait la blesser.
Elle ne parlait plus, passait doucement une de ses mains, qu'un gant serrait, sur le bord de la table. Elle répétait ce mouvement qui ne faisait pas de bruit; et ses genoux minces, que la jupe de velours contournait, restaient joints, allongés devant elle, inertes, emplis, semblait-il, d'une grande patience...
Elle devinait, avec une ruse profonde de l'âme, que son attitude muette et morte devait irriter Philippe, qui venait de la voir vivante, mouvante. En effet, la jeune femme l'intriguait mystérieusement maintenant, comme quelque chose qu'on a vu bouger et qui ne bouge plus. . .
Il la regardait avec du désir et de la colère. Il lui en voulait de la lenteur soudaine, maniérée, de tous ses mouvements; cette torpeur la rendait à la fois fragile et dure. L'épaule de Sabine apparaissait un peu aiguë sous la manche de velours, et tout son corps devait être fin et lisse comme les crucifiés d'ivoire.
Elle éprouvait véritablement, à présent, la lassitude qu'elle avait d'abord simulée; et en même temps le sentiment de l'extraordinaire,
de la lumière, d'une volupté ambiante, l'abattait.
Elle dit tout à coup :
— Je ne sais pas ce que j'ai, je ne me sens pas bien, peut-être la chaleur...
Elle fut contrariée, inquiète et puis affolée de l'apparente distraction de Philippe qui mettait un écran devant la cheminée, lui rendait service simplement.
Elle eut, comme quelqu'un qui se noie, la vision désespérée qu'elle s'était trompée dans son assurance de tout à l'heure, que Philippe ne faisait pas attention à elle, qu'il fallait changer cette idée qui déjà s'était établie en elle.
Ce désarroi tirait sur son cœur, l'arrachait. Elle eut besoin de savoir avant de s'en aller; comment savoir?...
Elle ne pensait plus; son instinct agissait. Elle ne regardait pas, elle fermait les yeux, tout était trop clair... Elle était debout, elle dit, comme en colère, car le temps pressait et aussi parce qu'elle était fâchée de ce qu'elle faisait :
— Je vous assure que je ne me sens pas bien. Ah! mon Dieu...
Et elle pliait, renversée contre la table.
204 LA iNOUVELLE ESPÉRANCE.
Il la retint sur son bras, lui mit la main sur le cou pour détendre le ruban qui la serrait, et entre ses cils elle vit comme les yeux de Philippe brillaient, et elle sentit comme son bras tremblait. Alors elle pesa complètement sur ce bras, ne s'appuyant plus à terre, ni contre la table. Elle se faisait lourde et ses deux mains froides, glacées, sèches, serraient la manche de laine de cet homme, griffaient cette manche...
Elle restait ainsi, descendant dans un sommeil voluptueux, s'endormant presque.
Elle se disait seulement :
— Comme mes mains doivent être pâles, mes mains doivent être affreusement pâles.
Elle en avait une sensation nette, dominante, une vision blanche.
Et Philippe la détachait de lui, plus mort qu'elle.
Il répétait :
— Je vais vous chercher un peu d'eau à boire.
Il lui tenait le pouls d'une main forte.
Et elle n'avait plus peur de rien, ni de la vie, ni de la mort, elle venait d'être sûre de lui... Elle se redressa, assura qu'elle était mieux, qu'elle était bien, que la chaleur l'avait
LA NOUVELLE ESPÉRANCE. 20l>
étourdie, qu'elle pouvait rentrer chez elle.
Elle s'excusait gentiment, encore un peu faible, mais redevenue indépendanle et vive. Elle riait, disant que la santé des femmes était bête comme les maladresses et jouait les tours les plus stupides.
Il lui disait :
— Mais non, mais non, défiant d'elle.
Elle se retourna dans la porte ouverte et reprit :
— J'oubliais... je pars pour la campagne; en revenant j'irai voir votre atelier... rue Jean- Bart, n'est-ce pas? Nous sommes vendredi aujourd'hui, eh bien, dans un mois, vers quatre heures, j'irai à votre atelier.
Elle restait, comprenant qu'elle pourrait passer toute la vie à ne pas quitter cet homme. Et puis elle s'en alla, étonnée de tout...
Madame de Fontenay ne devait point partir pour la campagne; mais dans son désarroi elle avait trouvé ce mensonge, qui lui donnait l'air, devant Philippe Forbier, d'avoir tout de même une vie établie qu'elle ne dérangeait pas à cause de lui, et en même temps, cela lui fixait à ellemême un délai un peu long.
De retour chez elle, elle ne s'inquiéta pas de ce qui s'était passé, de cet étourdissement auprès de cet homme.
Quand une révolte de dignité par moments traversait sa pensée, elle se disait :
— Je ne le reverrai pas, voilà tout.
Son existence reprenait. Quelquefois, le soir,
elle se trouvait contente avec son mari, près de la cheminée, où le feu bas faisait un bruit doux et qui serpentait.
Le souvenir de la demeure de Philippe Forbier ne lui était qu'un réservoir d'énergie qu'elle employait au plaisir de sa vie domestique. Elle se passait très bien de le voir luimême. Elle s'étonnait seulement qu'il fût si proche, habitant la même ville qu'elle, et qu'elle l'imaginât néanmoins distant, incertain et voluptueux comme ces pays qu'on n'atteint qu'après un long- voyage.
Son désir était de vivre heureuse auprès d'Henri et de travailler un peu, afin que son existence fût comme la table d'étude chez Philippe Forbier, lourde et ennoblie de livres.
L'hiver, qui la fatiguait, la rendit souffrante; elle fut assez malade pendant huit jours.
De sa main chaude, elle retenait Henri au bord de son lit, et, avec cette manie de confession et de tendresse qu'elle avait quand elle était affaiblie, elle lui ouvrait son cœur, lui faisait, sur tout le passé, des demi-confidences.
— Oui, disait-elle, j'ai quelquefois manqué
me détacher de vous, je n'ai pas toujours été bien pour vous dans mon àme, je vous assure... mais je sens maintenant que je puis chang-er complètement, si vous voulez; recommençons notre mariage.
Henri, au lieu de lui répondre, lui parlait bas, la traitait comme si elle discourait dans la fièvre, s'en allait sur des pantoufles sans faire de bruit.
Elle pleurait, seule, était dégoûtée de toute la vie.
Elle put sortir en voiture, elle insista pour qu'Henri vînt se promener avec elle, mais il ne lui fut d'aucun plaisir pendant ce trajet, oîi, la moustache et la barbe mouillées de froid, il ne faisait que citer avec une précision rythmée ce qu'il voyait.
Henri étant parti pour quelques jours, elle fut plus désolée encore.
Elle soupirait ;
— Je voudrais mourir — comme si c'était le plus simple.
L'idée lui vint qu'elle avait annoncé à Philippe Forbier sa visite à son atelier pour le vendredi qui venait.
On était jeudi. Elle pensa à lui écrire un mot pour se décommander; mais, réfléchissant
qu'elle avait l'air ainsi de se rappeler leur dernière entrevue et d'en redouter une nouvelle, elle décida qu'elle irait. Elle le pouvait; tout lui était tellement égal!
Cet atelier de Philippe Forbier, au troisième étage, rue Jean-Bart, était une pièce large et nue, ou traînaient de la terre et de la cire; il y avait une table, une vieille armoire, des livres, un poêle. Le ciel changeant s'encadrait dans une haute vitre carrée prise dans le mur. Une autre pièce à côté avait un poêle aussi, un tapis, un divan, une pendule qui battait fort.
Madame de Fontenay se trouvait là depuis une demi-heure. Il était cinq heures maintenant. Le ciel gris obscurcissait le grand morceau de fenêtre. Il y avait en face un terrain vague où l'on commençait de construire, et on entendait le cri triste des scies sur la pierre, le camion qui passait, la voix des ouvriers.
Philippe fît faire à Sabine la connaissance d'un sculpteur illustre. Elle en parut réjouie. Quoiqu'elle ne sentît dans la pièce que la présence de Philippe, et qu'elle le trouvât par moments si beau qu'elle en éprouvait dans son être comme un poids et de la fatigue, elle parlait avec l'autre, l'admirait, respectait tout
ce qu'il disait sur l'art, sur la philosophie, sur la vie.
Elle semblait voir à peine Philippe, elle avait l'air d'être bien libre, de n'être chez personne. Elle regardait partout, tirait les dessins, des cartons, par le coin blanc du papier.
Lorsque le sculpteur fut parti, madame de Fontenay et Philippe Forbier se sentirent gênés brusquement.
Dans la pièce noire, il alluma une lampe à gaz; cette lampe, sous un abat-jour vert, éclairait énormément, faisait un bruit de gros papillon contre une vitre.
Sabine, qui allait partir aussi, se trouvait coupable de toute la comédie d'inattention qu'elle avait jouée vis-à-vis de Philippe, et elle aurait voulu le lui expliquer, lui dire qu'elle avait simulé cette indifférence, elle ne savait pas pourquoi, parce qu'elle faisait toujours tout de travers...
D'ailleurs, elle en était bien punie. Philippe était complètement désintéressé d'elle. Il était très poli mais sans application, et rangeait des dessins dans le vieux meuble qui était contre le mur.
Sabine allait près du poêle allumé, y chauf-
fait ses mains, causait encore un peu. Elle racontait qu'elle avait été malade, que chez elle le découragement moral amenait les prompts dépérissements.
— Puisque vous avez fait de la médecine autrefois, monsieur, et que maintenant vous vous occupez encore des cellules, de l'énergie, de la biologie, de je ne sais quoi, vous devriez bien me dire pourquoi je vais mourir...
Il rejeta de sa main ses cheveux en arrière, leva les yeux qui ne regardèrent plus rien, et avec un visage de distraction et d'inspiration tout à la fois il lui dit :
— Vous êtes folle...
Elle voyait bien que, quoiqu'il ne la regardât pas, qu'il eût les yeux ailleurs et l'intention, semblait-il, de faire autre chose, il marchait vers elle.
Elle tendit les deux mains et soupira, en riant :
— Je m'en vais, mais je suis très triste et vous ne m'avez pas dit comment on pouvait faire pour ne plus l'être.
Ils traversèrent la pièce ensemble; maintenant Philippe était appuyé contre l'armoire de bois et il tenait Sabine devant lui. Il lui tenait durement les poignets et la regardait par mo-
ments. Elle parlait, riait avec excès, désordre et vivacité, mettant, entre eux si proches, une atmosphère rapide et changeante, qui ne permit point au silence de les surprendre, de fixer leur attente mortelle.
Elle avait peur du moment où elle n'entendrait plus sa voix à elle; et lui, répondait à ce qu'elle disait de nombreux et de vain, forcé à cela naturellement par la netteté et l'intolérance des paroles de la jeune femme.
Elle remuait; les mouvements de ses yeux, de son cou, de tout son être, donnaient à Philippe l'impression qu'elle était distante et libre, quoique retenue dans ses mains.
Il ne savait que penser de cette femme qui, de ses paroles à ses regards, de ses regards à ses gestes, faisait de la contradiction.
Ils restèrent un moment ainsi. Philippe réfléchissait, et voici que brusquement il lâcha les mains de Sabine, et, le visage baissé et têtu, ayant pris, de toute sa force, une respiration profonde et désespérée, il lui dit :
— Allez -vous -en... Pourquoi êtes -vous venue... est-ce que je vous le demandais? Je ne vous demandais rien, c'est vous qui m'avez obligé à vous écouter, à porter votre vie empoisonnée. Est-ce que je vous demandais
ce que vous aimiez et ce que vous n'aimiez pas?... Qu'est-ce que cela me faisait vos ennuis et vos plaisirs... Vous m'étiez indifTérente...
» J'avais les choses que je voulais, je ne voulais rien d'autre. Il y a un mois encore j'étais tranquille.
» Ah! la première fois que vous êtes entrée, que vous avez parlé, j'ai vu que vous étiez dangereuse et mauvaise... Vous savez bien comment vous me regardiez avec vos yeux acharnés ; mais je vous oubliais quand vous n'étiez plus là; je ne pensais pas à vous, je sentais obscurément que vous viviez : où et comment, cela ne m'intéressait pas. C'est vous qui reveniez... Vous m'avez fait porter tous les moments de vous, et des secrets de vous, des choses secrètes qui étaient dans vos yeux plus clairs et plus livrés qu'aucune parole... Et maintenant vous êtes bien, vous êtes contente, et c'est Uni... Alors, allez- vous-en, partez, ayez du moins la pitié de partir!... »
Mais elle restait, plus hagarde que lui. Ils n'osaient pas se rapprocher. Elle sentait une sensualité grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui, montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffe-
ment. Elle avait les yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation de plaisir...
Et puis un pli de douleur passait sur cette figure, coulait vers le front et semblait libérer une sensation plus forte et plus aiguë, ainsi que ferait le cri.
Philippe s'était rapproché d'elle ; il avait repris un des bras de Sabine, il lui tenait le poignet et le co^ide; avec une attention distraite et penchée, il pressait ce bras émouvant, comme s'il voulait le lui briser, comme si c'eût été la seule chose à faire en ce moment.
Sabine, immobile, riait d'un rire bas et nouveau. Elle disait :
— Cassez-moi le bras, qu'est-ce que cela fait, j'ai toujours eu envie qu'on me fît mal...
Tous ses traits étaient changés. Elle sentait que les impressions de son visage étaient mises de travers sur celles de son âme, que le rire ne posait plus sur la gaieté ou la joie, mais sur un trouble acre et profond.
Elle eut, des épaules et de la tête, une oscillation à droite, à gauche, et puis, le front enfin trop lourd, elle tomba contre Philippe.
Il n'était presque pas plus grand qu'elle, et
comme il avait un peu courbé la tête, leurs visages se rencontrèrent entièrement...
Dès lors, le long de son âme et de tout son être, entre elle et lui, descendait un rideau d'ombre qui la faisait rigide et fermée. Elle ne luttait pas. Elle ne voulait ni ne voulait pas; elle était une âme qui ne répondait point. Tous ses regards étaient au dedans d'elle.
Elle percevait, ne pouvant plus choisir sa destinée, que ce qui finissait là, contre cet homme, c'était la pureté exacte et involontaire de sa vie, la droiture physique.
Cela ne l'obsédait pas, elle l'éprouvait seulement; c'était une pensée vue en transparence d'une autre. Elle ne faisait pas un mouvement. Le contact du visage et du vêtement, l'odeur des cheveux et du tabac lui étaient une révélation. Jeune fille, elle n'avait point eu, en se mariant, cette stupeur de l'embrassement, cette ignorance de l'homme.
Philippe la détacha un peu de lui, et il la regarda d'un regard si pesant qu'elle se sentit mourir des pieds jusqu'au cœur.
Avec une violence rapide et complète, elle souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de lui-même
qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs...
Alors, avec une volonté terrible, elle se jeta contre lui, comme contre un mur oii elle eût voulu se tuer.
11 lui releva la tête, et, soigneusement, profondément, ainsi qu'on boit dans la soif ardente, il l'embrassa sur les lèvres. Elle aspirait ce baiser. Leur vie échangée descendait, coulait doucement, tièdement de l'un en l'autre.
Sabine se sentait à la fois morte et tenace.
Philippe, la tète cachée en elle, balbutiant et passionné, l'entraînait; elle ne regardait pas où. Elle avait, du fond de son âme et de sa destinée, une confiance absolue, désormais, en tout ce qu'il pouvait vouloir...
Sabine passa simplement la soirée qui suivit, pendant laquelle, rentrée chez elle, elle dut s'habiller en hâte et recevoir les amis qui venaient dîner.
Pas un instant pendant son trajet en voiture, au tintement des vitres cahotées, ni maintenant, au milieu des choses habituelles, elle ne se dit qu'elle avait un amant.
Comment cette formule brusque et déconcertante, cette phrase d'audace et de défi, se fût-elle appliquée à un acte si inévitable et si tendre, qu'il semblait avoir été le long souhait du destin?
Tandis qu'elle s'occupait de ses amis, qu'elle
parlait et riail avec tous ses gestes coutumiers, elle sentait un grand repos détendre son esprit, un orgueil haut et joyeux emplissait son cœur, et son âme prenait enfin la forme des fleurs accomplies. Son passé était consolé en elle. Seule l'absence d'Henri la troublait un peu , sa présence lui eût donné plus de sécurité.
Presque tous les soirs, avant cinq heures, elle hélait une voiture, s'y jetait et se rendait à l'atelier de Philippe Forbier. Paris, dans les ténèbres bleues, lui semblait petit, et tout l'univers facile. Elle connaissait les détails du chemin. La rue de l' Ancienne-Comédie qui la rapprochait de la demeure de Philippe lui paraissait déjà voluptueuse.
Elle arrivait quelquefois la première et attendait un instant. Elle aimait cette attente qui lui donnait l'impression qu'elle ne pourrait pas la supporter longtemps, et que tout à l'heure, ouvrant la porte, son ami la trouverait abattue contre la table, vraiment morte d'impatience. Et la porte s'ouvrait. Philippe paraissait. Madame de Fontenay le regardait de loin, les yeux clignés, comme on regarde, au réveil, l'entrée du jour dans la chambre...
Puis un choc violent les portait l'un contre l'autre. Sabine riait fixement. Son corps s'emplissait d'un rêve houleux, défaillant et doux; elle disait que, quand elle était petite, la balançoire trop rapide où on la mettait, faisait autour d'elle ces coupures de l'air, lui donnait les mêmes accablants transports.
Ils marchaient, s'asseyaient sans pouvoir désunir leurs mains.
La volonté qu'ils avaient l'un de l'autre semblait répandue et entière en chaque partie de leur être. Ils n'eussent pas pu détourner leur tête, ni leurs yeux, ni respirer l'air ailleurs que sur eux-mêmes...
Le poêle, qui rougeoyait aux fentes, soufflait une chaleur compacte comme de la vapeur. Il y avait un grand silence. Sabine, hallucinée, croyait encore, par moments, entendre monter du dehors le bruit pointu des scies sur la pierre. Elle était heureuse et morte. Elle pleurait quelquefois, enivrée, les mains lasses, les cheveux défaits. Elle se sentait étouffer comme si elle avait avalé du bonheur... Quelques objets rayonnaient à ses yeux. Une pendule avec une muse en bronze noir lui semblait goûter elle-même un plaisir éternel.
Six heures sonnaient, et la tristesse, l'an-
goisse de la dernière heure courte étreignaient Sabine.
Dans l'ombre de la pièce qui avait une odeur d'eau, de gouache et d'essence, la tête renversée contre Philippe, elle lui parlait dans la manière de la plainte et de l'amour. Leurs pensées se tendaient et leurs sensibilités se brisaient dans les mêmes instants; ils étaient admirablement accordés l'un pour l'autre.
Quand ils causaient ensemble de Tolède qu'aucun d'eux ne connaissait, mais qu'ils désiraient, il y avait de la détresse dans leur regard.
— Mon Dieu, disait Sabine, comme le désir nous fait mal, et à moi plus qu'à vous!
Philippe Forbier joignait à un sentiment robuste, vigoureux et passionné de la vie, une sensibilité aiguë et tendre, qui pourtant donnait le sentiment de la force et de la résistance.
C'était ce qu'il avait de si singulier dans l'esprit, cette possibilité d'allonger et d'effiler la sensation, sans la briser, jusqu'à la plus fine courbure.
Ils étaient éternellement curieux l'un de l'autre. Philippe demandait à la jeune femme comment elle l'avait aimé. Elle répondait :
— La première fois que je vous ai vu, j'ai eu envie de m'asseoir contre vous, de pleurer et de in'endormir.
Et puis elle lui disait :
— Vous êtes toute l'intelligence; j'ai toujours voulu tout et vous me l'avez donné. J'aime que, sachant la vie avec une si sèche exactitude, il monte continuellement de vous une tristesse et un désir qui refont de la buée sur les choses... Vous êtes pour moi l'ouvrier de l'infini. L'autre soir, dans le beau jardin du Luxembourg, quand vous étiez debout, et que vous parliez et que vous bougiez au moment du crépuscule, il me semblait qu'une de vos mains baissait le jour, et que l'autre ouvrait les grilles d'argent de la nuit...
Elle lui parlait quelquefois avec une sombre colère du sentiment qu'elle éprouvait pour lui.
— Je suis hantée de vous, — lui disait-elle, le front crispé, — et l'univers n'est que vous autour de vous: jusqu'où faut-il que j'étende les bras pour vous avoir tout entier?...
D'autres fois, elle le regardait lourdement, d'un air de se gorger de joie et elle lui demandait :
— N'êtes-vous pas ivre d'être vous-même?... Penché sur elle, Philippe lui répondait à
voix JDasse comme il en avait l'habitude; la forme de ses phrases tenait de la confidence et du soupir. Ses paroles étaient si tièdes, si sensibles, qu'elles semblaient des choses de chair, et il semblait aussi qu'une vague intérieure les eut amenées au bord de sa vie.
Quelquefois, madame de Fontenay allait surprendre Philippe Forbier chez lui, dans sa maison, rue de Tournon, où il travaillait et où elle l'avait connu d'abord. Elle tenait des volumes sous le bras afin d'avoir un prétexte à le demander, sans intriguer le serviteur qui lui ouvrait la porte.
Elle le trouvait écrivant, et la peur qu'elle avait tout de même de le déranger quand il ne l'attendait pas la rejetait aux tremblantes délices de ses premières venues.
Un jour, comme elle regardait les feuillets qui traînaient sur la table de Philippe, il lui expliqua le plan du livre qu'il écrivait sur l'Imagination et ce qu'il y aurait dans cet ouvrage.
Elle écoutait avec ce battement des paupières qui donnait bien le mouvement de l'absorption ; et puis elle disait que cela ne la satisfaisait pas, et ils riaient ensemble.
— Je vais vous dire, commençait-elle, — elle
lui disait « vous » le plus souvent, — je vais vous dire...
Et elle racontait alors tout ce qu'elle savait de l'imagination, de son imagination à elle.
Philippe lui répondait, ravi, reposé d'exactitude, de recherches et d'effort :
— Gomme tout cela est beau, et plus beau que ce que je sais, et plus vrai aussi!...
Chacun sentait qu'il voyait l'autre au travers de la même étonnante lumière.
Philippe regardait la jeune femme avec un éblouissement doux, et, par moments, avec des yeux aigus, arides et sifflants.
Il était jaloux, jaloux et peureux qu'elle fût elle-même.
Madame de Fontenay aimait à sentir cela. Elle prenait alors des attitudes vagues et lointaines.
Elle épinglait sur sa tête son chapeau plein d'ombre, que Philippe détestait, parce qu'il lui semblait que ce chapeau la rendait aux autres, aux gens de la rue, à tous ceux qui passaient et la verraient; et puis elle se mettait à marcher lentement le long de la table, avec des mouvements glissants, mous et onduleux, comme en ont les tanches dorées aux profondeurs des eaux limpides...
Il lui saisissait les bras.
— Ah! Sabine bien-aimée, lui disait-il, tu es jeune, je suis plus âgé que toi. Pourquoi ne t'ai-je pas eue au moment si fort de ma vie?...
Il disait cela, le front enfoui dans la joue et les cheveux de la jeune femme, pour étouffer ces mots qui lui faisaient à lui-même trop de mal, et comme s'il eût voulu parler seulement à la chair douce de son amie.
Mais Sabine passionnée murmurait :
— Tais-toi, il y a plus de choses dans ta mémoire que dans tout l'univers plein de soleil; ta mémoire me donne le sentiment de l'ivresse et de la peur.
Philippe reprenait :
— Tu es trop jeune, tu t'en iras...
— Ah! s'écriait Sabine, l'avenir, la mort, la vie, qu'est-ce que cela fait? Ils n'aiment pas assez ceux à qui cela ne suffit pas d'aimer peu de temps! Le jour où je pouvais encore choisir de venir ou de ne pas venir chez toi, le jour grave, quand on m'aurait dit que tu allais partir ensuite, me quitter, mourir, je serais venue tout de même, parce qu'il n'y a pas d'avenir, il n'y a que le présent, toujours le présent... '
Philippe répétait avec un regard de douleur inconsolable :
— Tu t'en iras un jour, démente, chère démente; je ne sais ce qu'il y aura, mais il y aura du malheur dans cet amour.
— Ne vous tourmentez pas, interrompait Sabine. Quelle folie de vous tourmenter! S'il y a quelque peine, ce sera pour moi, croyez-moi, cela a toujours été pour moi; la douleur va à ceux qui en ont l'habitude.
Il se fâchait.
— Comment serait-ce toi qui souffrirais puisque je t'adore, qu'à vingt ans même je n'eusse pu aimer que toi, et que tu es la fin divine de ma vie...
De retour chez elle, Sabine passait des soirées voluptueuses.
Par instants, Henri, Pierre, Jérôme, Marie lui semblaient soudain éclairés d'un contentement singulier.
— C'est parce que je l'ai vu... pensait-elle, je rapporte quelque chose de lui sur moi, et c'est cela qui, sans qu'ils le sachent, les rend heureux.
Elle attribuait à Philippe Forbier une puissance mystérieuse.
Elle obligeait Jérôme à jouer au piano la
mort d'Iseult; elle se jetait sur le canapé, s'y tenait de côté, les genoux ramassés contre elle, les bras fermés; elle semblait souffrir, comme si elle se blessait à serrer la forme dure de son rêve.
Tout son être se creusait d'un désir infini. Elle aspirait le souvenir des baisers de Philippe ainsi qu'une admirable boisson acide et glacée. Par moments la musique trop forte la tuait; alors elle soupirait ardemment. Elle buvait le vertige comme ceux qui se noient boivent la vague : du cri de toute la bouche et des poumons.
Madame de Fonlenay, chez elle, parlait de Philippe Forbier à tout propos, ayant remarqué que son mari prenait ainsi l'habitude de considérer cet homme qu'il ne rencontrait pas comme un ami invisible et dévoué. Il s'amusait de ce que Philippe donnât des leçons de sculpture à Sabine et lui prêtât des livres trop sérieux. Il riait de la voir lire assidûment; il semblait qu'il l'eût surprise appliquée à des jeux ennuyeux.
La jeune femme employait, en causant, les mots dont Philippe Forbier se servait fréquemment. Elle éprouvait à cela un plaisir vif, comme si elle avait arraché à cet homme un
fruit de la bouche pour y mordre à son lour. Sabine passait ces expressions à Henri qui les passait à Marie, à Pierre ; et Philippe était vraiment, ainsi, continuellement au milieu d'eux tous.
Marie, maintenant, s'intéressait à copier les tableaux du Louvre, Jérôme composait, Henri était toujours absent, Pierre seul, plus intelligent, eut pu s'apercevoir des sourds plaisirs de Sabine; mais elle ne s'en occupait pas, il était de tous les êtres celui dont la perspicacité l'eût gênée le moins.
On était en avril à présent, les jours luisaient; Philippe modelait, dans la cire couleur de miel brun, le visage et le cou de Sabine.
A la vitre de l'atelier, large et claire comme un bassin d'eau, le ciel se collait, un ciel de soir tiède : ni arbres, ni maisons n'apparaissaient. On ne voyait que ce ciel nu, doux et long.
— N'est-ce pas, disait madame de Fontenay, on pourrait le prendre pour un ciel d'Egypte ou d'Asie Mineure? Rien, rien, du silence, de l'espace, et puis, là-bas, trois palmiers que j'invente...
Elle tombait sur Philippe et murmurait :
— Voir tous les pays du monde avec vous... Philippe répondait :
— Oh! oui, tous les pays du monde... la Grèce bleue et la belle Anatolie ! Tu vivrais làbas à moitié nue, sans ta robe, sans tes souliers, et j'aurais le front appuyé contre ton pied tendre et pâle, tel que je l'ai vu quelquefois, glacé d'émotion et refermé comme une main...
Il s'attristait de ce qu'elle pleurât souvent, au moment de l'ombre, quand les lambeaux d'air mou entraient par la fenêtre ouverte.
— Tu n'es pas heureuse? lui demandait-il, les yeux tendus de peur.
Elle répondait :
— Si, si; je pleure sur le bonheur comme à quinze ans je pleurais sur la jeunesse, parce qu'ils ne sont pas éternels.
Elle disait quelquefois :
— Je ne sais pas ce que j'ai; je porte en moi, dans l'obscur moi-même, une race secrète et brûlante, des êtres, des êtres, des êtres qui voudraient naître de vous...
Il lui mettait, pour qu'elle se tût, les deux mains sur la bouche, et alors elle semblait s'endormir doucement.
D'autres fois, elle ne voulait plus sortir de chez lui, descendre l'escalier. Elle disait : « Je
ne peux pas », douloureusement. Elle restait immobile, comme ceux qui ne boivent plus, dans la rage.
Lui, qui savait tout, qui vivait penché par l'étude des caractères et des nerfs, s'émouvait, comme si ce qui venait d'elle fût toujours nouveau et sans exemple dans son savoir.
Un soir, madame de Fontenay entra chez Philippe plus brusquement que d'habitude, avec un air de décision. Il l'attendait, il écrivait.
— Voilà, dit-elle, je veux m'en aller quelque part avec vous; n'importe oii, quelque part où je n'aie que vous.
Et s'étant assise sur les genoux de Philippe, devant la table embarrassée de papiers, sur quoi tombait l'ombre chaude de ce soir de mai, elle attendait qu'il fût tout réjoui de ce projet, tout prêt à le réaliser. Il l'embrassait et souriait un peu.
— Et tout le reste dont vous avez besoin, prononça-t-il lentement, tout ce qu'il vous faut, à vous?
Elle se fâcha :
— Alors vous croyez vraiment que je fais autre chose, du matin au soir, que de répéter cent fois dans ma pensée, dans mon désir, cet
acte de venir vous voir, de prendre une voiture et de venir vous voir?... Vous, vous travaillez; moi, je ne fais que cela.
» Pourquoi, ajouta-t-elle, redevenue contente et rieuse, pourquoi habites-tu le plus beau quartier du monde, la rue où passèrent Michelet et Balzac, l'endroit de tous les désirs de Musset ! Je ne peux plus respirer ailleurs qu'ici.
» Pendant le trajet au travers de ces quartiers qui sentent la chanson et la leçon, je vois passer des étudiants avec des barbes fines et de beaux cheveux. Ils ont la figure que j'imagine à Rolla. Ils doivent, dans le petit café qui a des compotiers à la vitrine, boire sans soif, par goût de l'ivresse. Ils me regardent et je ris. Je vois bien que de ce côté de la Seine tout le monde est instruit et heureux. »
Philippe faisait couler les feuillets de son livre entre ses doigts. Il dit :
— Qui est-ce qui est heureux?...
Sa voix était singulière, inusitée. Sabine se leva.
— Pourquoi avez-vous dit cela, s'écria-t-elle, vous avez quelque chose, qu'est-ce qu'il y a?
Il s'efforça de rire.
— Il n'y a rien du tout. J'étais distrait, bêtement occupé de ce travail.
11 passa la main sur les feuillets épars. Mais l'accent restait blessé.
— Non, non, poursuivit Sabine, il y a quelque chose. Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?
Et Philippe voyait monter, chez cette impatiente, les flots pressés de l'épouvante.
— Assieds-toi, fit-il, en lui saisissant le bras et la forçant à s'asseoir; ce n'est en tout cas pas si grave. Comme tu cries... Il n'y a rien du tout; seulement ce matin ma femme et mon fils m'ont paru changés, craintifs de moi, méfiants...
Sabine s'était remise debout , le visage dur :
— Qu'est-ce qu'ils ont, dit-elle? de quoi se mêlent-ils?
Philippe la regarda avec reproche.
— Ils ne se mêlent de rien, Sabine, ils sont malheureux.
Elle écoutait. Elle fit : « Ah! oui! » comme si elle comprenait.
En réalité, rien en son être ne comprenait plus rien. Donc c'était de la femme et du fils de Philippe qu'il s'agissait...
Cette femme et ce garçon s'occupaient d'elle ! Cette pensée entrait peu à peu, en le déchirant,
dans son effroyable orgueil. Elle se domina; elle dit doucement :
— Alors, quoi faire?
Elle aurait voulu dire :
— Qu'est-ce que cela fait?
Philippe l'avait reprise contre lui.
— Rien, ma Sabine, il n'y a rien à faire, que de m'aimer comme moi je t'aime : d'un amour qui me fait un mal épouvantable. Le reste ne doit pas t'occuper. Le reste est pour moi.
— Mais, — reprenait-elle, tremblante, ayant horreur d'élucider une question qui la touchait aux nerfs profonds, — qu'est-ce qu'ils savent, comment ont-ils su?
— N'y pense pas, répondait-il. Sans doute, moi, trop hanté de toi, trop heureux, trop malheureux tour à tour; moi, devenu distrait, silencieux. Et puis tes venues, et puis, je ne sais pas, mon amie; d'ailleurs qu'est-ce que cela, et que toutes les plaintes et que toutes les larmes du monde, quand tu es là?
— Alors, voilà ce que j'ai apporté dans votre vie, soupirait Sabine.
Et tout autour d'elle changeait. Elle voyait les trames sèches de la tapisserie du fauteuil. La vie se désenchantait...
Mais Philippe, ardent et sombre, la pressait contre lui. D'adorables oublis, des rires d'enfants, une douceur consolée éclairaient le visage de cet homme, et Sabine ne résistait pas à ce regard. Seulement, son cœur la suivait plus lourdement maintenant dans son abandon aux caresses de son ami. Menacée, âpre et volontaire, elle se précipitait en Philippe, et elle restait attachée à lui comme les mortes, qui n'ouvrent plus les doigts...
Ainsi que madame de Fontenay le craignait, Philippe souffrait plus qu'il ne voulait le lui avouer. L'éducation sentimentale que lui avait donnée sa famille protestante, dont les mœurs étroites et douces survivaient à la religion, le disposait aux tourments de la conscience.
Il avait épousé sa femme, l'aimant, quand il était encore un adolescent.
Elle était tendre, instruite, d'une beauté sage .
Il lui avait été de toute son âme fidèle.
Tout ce qu'il avait eu de contentement, de plaisir, d'inquiétude et de bonheur, il l'avait eu avec elle. Ils avaient perdu une fille, il leur restait un fils qui venait d'avoir vingt ans. On
n'eût pas pu dire qu'il ressemblait à son père, il était pareil à lui.
Philippe avait toujours pensé au groupe de sa famille et de ses amis, avec l'orgueil de sentir qu'il était leur croyance, leur joie et leur vanité. Aussi avait-il éprouvé un grand trouble, à voir l'autre matin son fils entrer chez lui, soucieux et embarrassé.
Le jeune homme demandait à prendre quelques livres. Et puis il dit, hésitant, que sa mère avait besoin de repos, qu'elle lui semblait bien fatiguée depuis quelque temps, qu'on pourrait peut-être partir pour la campagne.
— Oui, dit Philippe, tu as raison, pourquoi ne part-elle pas? Moi, tu sais comme c'est difficile que je m'en aille quand j'ai mon volume en train, et tous les papiers et les livres ici, à ma portée.
Et, en effet, depuis quelques années, Philippe ne quittait presque plus Paris.
— Pourtant, reprit Jacques, ce serait peutêtre bien pour vous aussi, vous travaillez trop ; vous vous fatiguez.
Mais Philippe ne répondait point, et sa décision était dans son geste et dans son silence. Le jeune homme continua :
— Autrefois, après ma fièvre typhoïde, vous
êtes venu avec moi à Versailles, et vous y êtes resté plus de six semaines; vous écriviez aussi à ce moment-là; je vous en prie, venez; en attendant les vacances et que nous allions chez nous dans les Vosges, louez une maison près de Paris. Cela n'interrompra pas vos occupations et les miennes.
11 prit la main de son père entre ses deux mains.
Philippe s'émut et l'embrassa; il lui dit :
— Mon enfant, crois-moi, il m'est impossible de quitter mon ouvrage en ce moment, j'en ai besoin pour mes cours du prochain hiver. Ta mère est souffrante. Je m'en suis aperçu comme toi, et cela m'inquiète; essaye de la distraire. Nous pourrons être ensemble plus souvent, si tu veux.
Mais Jacques insistait, douloureusement maintenant.
— Ah! reprit Philippe, qui était faible et troublé, parle! tu as quelque chose que tu veux dire et que tu ne dis pas, qu'est-ce qu'on t'a raconté qui te donne cet air d'avoir peur ; quelle chose t'a-t-on dite que tu as crue tout de suite au lieu de venir en causer avec moi? Mais, mon petit, quelle folie ! Est-ce que tu crois que je suis fou et que je puis penser à autre chose
qu'à VOUS, quand tu es là dans ma vie, toi, mon enfant.
En regardant son fils, il vit comme il étiiit pareil à lui, avec le même visage, les mêmes penchants et la même sensibilité. Et la brusque pensée lui vint que si Sabine l'avait vu, ce garçon, ce fût lui qu'elle aurait aimé, lui si jeune et si semblable à son père.
Et voici qu'il eut une peur affreuse de son enfant dans sa maison, et qu'une désolation atroce tomba sur son cœur brûlé.
Il pressa le jeune homme contre lui, de ce geste subit, adroit et emporté qu'il avait, et qui prenait tout l'être dans l'étreinte; d'une voix basse et douce, la bouche collée au cou de son fils, il lui disait maintenant :
— Mon petit, mon petit, ne demande rien... Va- t'en!...
Quelques jours après, Philippe Forbier, occupé chez lui à terminer un article qu'il destinait à la Revue Philosophique^ entendit, à l'heure du déjeuner, sa femme l'appeler doucement et ouvrir la porte. Elle lui dit :
— Il est tard, Jacques va être prêt tout de suite. Viens, tu te rends malade à ne jamais déjeuner à l'heure.
Mais elle disait ces choses sans précision, et cherchait surtout à entraîner son mari au salon. Il se leva et suivit sa femme. Elle le regardait. Il vit sur la table du salon un gros bouquet de fleurs dans un vase, il fut surpris, ne comprit pas.
— Tu ne te rappelles pas, fit-elle timidement
et déjà un peu réjouie, c'est aujourd'hui l'anniversaire de notre mariage... Voilà vingtdeux ans, maintenant.
Philippe sourit avec embarras, la remercia, Tembrassa sur les cheveux. Il cherchait quelque chose à lui dire qui ne lui fût pas, à elle, cruel, ne déchaînât pas ses larmes... Les mains dans les fleurs, il retournait les boules-de-neige, répétait : « Comme elles sont belles! », et s'obstinant à respirer ce bouquet qui n'avait pas de parfum, il attendait que quelque chose vînt le tirer de sa gêne. Rien ne bougeait; il se retourna vers sa femme et brusquement attendri il prononça doucement :
— Je te remercie, tu es bonne.
Et il lui mit les deux mains sur les épaules, d'un geste d'enfant, un peu lourdement, comme il avait toujours fait. Alors, elle pleura, et tout de suite abondamment; elle était un visage baigné d'eau. Philippe ne pouvait pas voir pleurer sans éprouver un sentiment de faute et de détresse infinie.
Les gens malheureux l'intimidaient affreusement. Cela le rendait si malade qu'il en prenait pitié de lui-même.
Elle pleurait, la figure dans ses mains. Philippe, effrayé, demanda :
— Qu'est-ce que tu as?
Il lui ouvrait les doigts. Elle ne résista pas et abaissa ses mains qui laissèrent à découvert son visage. Elle souriait un peu, n'essayant point d'essuyer ses larmes, de cacher sa mine dévastée.
Pourquoi l'eùt-elle essayé? elle n'avait jamais rien caché à cet homme depuis vingt ans qu'elle vivait près de lui ; maintenant que, pour la première fois, elle souffrait de son mari, elle ne cherchait pas à lui cacher sa douleur qui l'abîmait, la faisait malade, laide, vieille, usée...
Qu'il la vît ainsi, elle souhaitait humblement qu'il la vît ainsi.
Et Philippe se sentait, en effet, ému à en mourir.
Sa femme était debout, elle lui parut courbée tout d'un coup, penchée d'un côté. Par habitude de la voir autrement et par tendresse brusque, il lui prit les deux bras, la tint droite devant lui; il lui demanda, anxieux :
— Tu n'es pas souffrante?
Elle répondit avec douceur, avec une grande reconnaissance :
— Tu sais, ces douleurs que j'ai eues autrefois dans les reins, depuis que je ne dors plus.
cela m'a repris : je ne peux pas aujourd'hui, quand je suis debout, me tenir droite.
Et elle pliait à nouveau.
Il la regarda; elle, c'était elle!
Il se rappela que jusqu'au dernier hiver elle ne lui avait pas semblé vieillie. C'était pour lui toujours la même, qui avait eu vingt ans.
Elle avait eu vingt ans. 11 l'avait rencontrée dans un jardin, sur une pelouse pleine de marguerites. Il l'avait aimée, désirée, il avait pleuré pour elle... Ils avaient vécu vingt années amoureusement.
Ils se connaissaient tant, que leurs cœurs étaient comme des tiroirs ouverts où toutes les choses dépassent.
Pendant vingt ans, ils s'étaient revus après chaque sortie, chaque heure d'absence, comme des écoliers qui se rapportent toutes les fleurs de leur route. Ils avaient habité dans la même chambre ; Philippe aurait pu parler en dormant, sans rien lui révéler qu'elle ne sût déjà.
Ils avaient vécu, se regardant en souriant, comme deux êtres qui savent quelque chose que tous les autres ignorent.
Et c'était fini... Que faire maintenant? Même si elle avait été de nouveau la petite fille blonde qu'il avait épousée autrefois, il ne
pourrait plus la vouloir; si elle retrouvait ses trente ans et le geste délicieux qu'elle avait de marcher en traînant son fils dans sa jupe, il ne s'en apercevrait plus. Il lui fallait à présent le cœur de l'autre femme, cœur sauvage, enfoui obscurément dans la chair délicate; les yeux de Sabine étaient partout devant lui. Il les voyait d'une manière démesurée, non plus comme deux yeux tendres et beaux, mais comme des bassins d'eau sombre dans la nuit. Pourtant, il prit les mains de sa femme, et d'une voix douloureuse qui coulait de l'âme, il lui dit :
— Si je te promets, si je te jure que rien n'est changé...
Elle, les mains molles et données, se défendait doucement d'un mouvement de tête :
— Ce n'est pas de ta faute, ne dis rien... Lui, regardait le front fané de cette femme.
Il lui tenait les deux coudes.
11 y a cinq mois encore, il la prenait comme cela pour l'embrasser en face sur le visage. Maintenant cela aurait eu l'air d'un baiser à un mendiant, qui aurait affligé l'un et l'autre. Il ne l'embrassa pas.
Il recommençait lentement, la tête levée comme un professeur patient qui n'en veut pas
à l'élève d'être étourdi, de ne pas répondre :
— Si je te promets, si je te jure...
Mais elle dit encore :
— ïais-toi, si je te croyais, ce ne serait pas parce que je te crois, mais parce que je t'aime.
Alors il demanda :
— Enfin, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce qui te tourmente?
Elle avoua ingénument :
— Je ne sais pas... tu n'es plus le même, c'est surtout cela. Et cette personne qui vient poser chez toi, lire chez toi...
Philippe se tut, puis d'une voix aussi morne, aussi basse que s'il eût accusé son tort, il dit :
— C'est de la folie...
Elle le crut tout de suite, elle savait qu'il ne mentait pas.
Elle dit :
— Non, je ne pensais pas cela, mais tu ne nous aimes plus, le petit et moi : nous t'ennuyons.
La brusque tendresse qui inonda le cœur de Philippe lui permit de parler du fond de son âme, naturellement.
Il expliqua ce qu'il pouvait, mentant doucement; et tant de sentiments divers l'ayant exténué, il apparut ù sa femme comme elle
l'avait vu quelquefois à la suite des longues veilles, fatigué, creusé.
Elle l'arrêta :
— Ne parle plus, lui dit-elle, c'est fini, tout est bien, tout est expliqué...
Elle souriait et le soignait, l'obligeait à s'asseoir, à ne plus penser.
— Tu te tues de travail, reprit-elle, tu as bien le droit de bouder quelquefois, je n'y pense plus.
Et riant, elle ajoutait, ne pouvant toujours pas le quitter :
— Appelle le petit, il est dans sa chambre, je lui avais dit de ne pas venir...
Maintenant elle ne le jugeait plus, elle le guérissait.
Un mois se passa sans que Sabine et Philippe se parlassent de ce qui les avait inquiétés.
Tous deux semblaient ne plus s'en souvenir.
Madame de Fontenay regardait quelquefois le portrait de la femme de Philippe et les photographies de Jacques.
Un soir elle rencontra dans la rue madame Forbier. D'un œil violent et doux elle goûta avidement toute la figure, tous les gestes. Elle eut envie de s'approcher de cette femme, de la toucher, de pleurer contre elle amoureusement : elle était vingt ans de la vie de Philippe.
Elle fut triste le jour oii Philippe lui annonça
que sa femme venait s'installer dans leur maison des Vosges, où son fils irait la rejoindre bientôt, et que lui resterait à Paris.
Elle ne put s'empêcher de dire :
— Mon Dieu, est-ce que cela leur fait beaucoup de peine?
Mais elle était heureuse.
Henri de Fontenay, qui venait d'être élu député, s'était embarqué avec Pierre Valence pour une expédition scientifique le long des côtes marocaines.
Jérôme Hérelle, Marie et sa mère s'installaient dans l'Oise ; Sabine était libre ; nul ne l'avait querellée pour le goût qu'elle témoignait de rester seule, de flâner, de se reposer.
Philippe et elle vivaient dans le chaud Paris de juillet, aride ou trempé d'arrosage. Un vent ras tournait à terre ; les petites vagues de la Seine bleue, étourdie de soleil, étaient comme des pétales d'argent.
Philippe travaillait encore beaucoup. Lui et Sabine dînaient ensemble, se promenaient le soir. Les quais, les rues, les boutiques avaient des loisirs. Dans les rues silencieuses on entendait chanter fort les serins, sous leurs toits de fil de fer et de salade. Le feuillage du Luxembourg prenait, au soleil couchant, cette odeur
de métal tiède et embué qu'ont dans les vergers d'été la bêche de fer et la pomme trouée de l'arrosoir.
Le caractère de madame de Fontenay s'irritait par moments.
— La campagne! la nature! soupirait-elle, .l'ai soif d'eau bleue, d'eau qui resterait bleue dans le verre...
Philippe la trouvait nerveuse et affaiblie.
Un soir qu'ils dînaient seuls, au premier étage bas d'un restaurant du quartier Latin, et qu'ils s'accoudaient à la fenêtre, amusés d'avoir l'air de ces gens pauvres des villes qui goûtent l'été en ouvrant sur la rue leur croisée au vent de l'ombre, ils entendirent une lointaine rumeur qui se rapprochait, venait en coulant par les avenues.
C'était une foule de jeunes gens, des étudiants qui manifestaient contre un des professeurs de l'école. A la lumière du réverbère, Philippe en reconnut quelques-uns qu'il voyait à son cours. Il les montrait à Sabine. Elle avait refermé une de ses mains sur le poignet de Philippe, et toute penchée à la fenêtre elle regardait dans l'ombre avidement. Son âme de volupté riait sur ses dents extasiées. Philippe sentait la lièvre de la jeune femme,
il réfléchissait, il lui dit d'une voix de reproche :
— Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, pour que vous soyez heureuse?
Elle tourna vers lui ses yeux d'enfant brûlante, appuya sa tête contre l'épaule de Philippe et répondit :
— Votre amour...
Puis, jetant dehors sa main nue, faible, puissante, elle ajouta :
— Et la possibilité de l'amour de tous les autres...
Par moments elle était sombre et distraite. D'autres fois elle accrochait à Philippe tous les ongles désespérés de son désir.
— Oîi, — s'écriait-elle en se tenant la tête comme devant un danger, un accident, — oîi, dans quelle portion de l'air puis-je goûter la forme délicieuse et mouillée qu'ont certains mots que tu dis?...
Août vint.
Il semblait à Sabine qu'elle était à Paris maintenant comme les Anglais sont à Genève, en excursion. Celte sensation l'amusait.
Philippe venait chez elle, elle allait chez lui, rue de Tournon : c'était la demeure qu'elle préférait. Ils étaient libres.
— Voyez, — lui dit un jour Sabine, tandis
qu'un vent doux du soir jetait dans la chambre, par la fenêtre ouverte sur un petit jardin, les feuilles jaunes et mortes de chaud, — voyez comme c'est bien que vous ne soyez pas parti. Qu'est-ce que je serais devenue, moi ?
Leurs mains traînaient l'une sur l'autre.
— Ne parlez pas de cela, répondit Philippe, je suis un fou, je suis abominable et fou !
— Pourquoi ? interrompit Sabine, vous ne leur seriez pas utile là-bas, ici vous travaillez, et je vous ai ; et vous m'avez, ajouta-t-elle avec un visage souriant, où glissait, en beauté, toute la certitude amoureuse,
— Mon amie, reprit -il gravement, si vous saviez comme je devrais être parti, comme je suis coupable, comme vous m'avez rendu faible et sans conscience, et méprisable à moi-même! J'ai tous les jours une lettre qui m'appelle, dont la douceur me fait mal.
— Alors, pourquoi n'êtes-vous pas parti, pourquoi ne partez-vous pas ?
— J'attends, soupira-t-il, que tu me dises de partir. J'aime mieux mourir et voir les autres malheureux que de te faire du mal à toi. Quoique tu sois plus forte que presque toutes les femmes, et qu'aucun être n'ait la vie et le rire comme toi, tu m'as trop parlé de
2o0 LA NOUVELLE ESPÉRANCE.
tes fatigues et de tes chagrins, cela m'a rendu affreusement lâche et peureux avec toi. Quand tu me diras que tu veux bien que je m'en aille un peu là-bas, voir ce qu'ils font, pour si peu de temps, pour un mois seulement, pendant lequel je t'écrirai tous les jours, j'irai.
— C'est vous, répondit Sabine lentement, qui me demandez cela ! Il faut que moi je vous dise de vous en aller!...
Elle attachait sur Philippe des yeux si lisibles et si Hus qu'ils semblaient écorchés, avoir perdu la robe lisse du regard. Il s'impatienta :
— Je ne vous en parlais pas, j'étais préoccupé et j'agissais mal, voilà tout.
— Cela vous fâche contre moi, c'est injuste, soupira Sabine.
— Non, dit Philippe, je ne me fâche pas et je ne suis pas injuste... C'est vous qui n'êtes pas bonne ! Vous ne savez pas qu'il faut s'efforcer et se contraindre. Les femmes ne savent jamais cela... Notre vie à nous est faite de cette besogne, et nous ne sommes pas moins sensibles que vous ; seulement, vous autres, vous êtes nerveuses, vous ne pouvez pas vouloir, on vous a toujours cédé... Il n'y a pas de desrrés dans vos douleurs ; la contrariété vous fait crier comme la mort, et on aime mieux
tout que de voir vos visages d'angoisse. Dieu sait, continuait-il, que je vous aime, et pourtant je sens que ce ne serait pas mal agir envers vous que de faire ce qui serait le devoir du moins scrupuleux des hommes.
Sabine le suivait dans la chambre où il errait, n'essayant pas de le retenir, mais semblant marcher dans le chemin de sa douleur. Voyant par instants le visage de Philippe sombre et fixe, elle pensait :
— Je suis ignoble, je le tourmente, je le tue...
Enfin, elle l'arrêta, lui mit les deux mains sur les épaules, et riant presque naturellement, car le courage lui donnait toujours la force de la gaieté, elle lui dit :
— Vous allez partir, voilà tout; nous sommes des fous, vous allez partir, nous n'y avions pas pensé... C'est vous qui avez raison, tout ce que vous dites est vrai. Et puis, je vous jure, c'était de la folie, cette peur que j'avais de votre départ. Je vois la chose autrement maintenant... C'est même très simple; et les lettres, les belles lettres que je vais vous écrire, et les mots pressés et absurdes que vous me répondrez, et puis moi tourmentée et vous content, tout cela excellent...
Elle riait vraiment, soulagée et forte. Philippe harassé répétait pour lui-même :
— C'est affreux!...
Et il essayait de se dégager de Sabine qui le rivait à cet endroit, à ce coin de monde ; mais elle lui tenait, de ses mains énergiques et dures, les deux poignets, et grandissait devant lui de toute sa volonté.
Elle comprit qu'il fallait faire le plus douloureux tout de suite ; elle dit, plus bas :
— Partez demain, n'est-ce pas! c'est mieux. Il soupira :
— Vous voulez ?
Elle répéta :
— C'est mieux.
Alors, ayant donné tout l'effort nécessaire, son courage, à elle, plia. Elle avait le droit de se reposer. Toujours debout contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés :
— Voilà, vous allez partir, vous partez... j'imagine que c'est maintenant que vous partez, je vais voir ce que cela me fait.
Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle dit :
— Ce n'est pas possible ! cela fait mal dans les os... C'est dans les épaules et dans les
genoux que je ne peux pas vous quitter...
Et elle chancelait. Philippe la prit, la porta, et s'étant assis il la gardait sur ses genoux et dans ses bras, allongée et tombante comme une enfant endormie.
Il lui disait, accablé et passionné :
— Ne pensez pas, oubliez, dormez...
Elle lui répondait, n'ouvrant pas les yeux, la voix descendue, lui caressant d'une main de sommeil le visage :
— N'est-ce pas, ce sont vraiment les deux choses qu'ont méritées les âmes comme la mienne : la tendresse et la mort...
Après des plaintes et des résignations et de finales insistances, après des heures passées ensemble, les mains et les âmes moites et adhérentes, le départ de Philippe fut fixé au lendemain.
Il devait prendre un train du soir, et de bonne heure Sabine fut chez lui. Elle avait ce jour-là son visage et ses gestes d'activité, son regard précis et gai. Philippe traînait d'une chaise à l'autre dans la bibliothèque, où il déplaçait ses livres. Il menait naturellement deux sentiments à la fois, et, quoiqu'il fît avec ordre et netteté ce dont il s'occupait, la tristesse qui enveloppait ses actes leur donnait
l'apparence de la négligence et de l'importunité.
La vie sensible était en lui si abondante qu'il mourait et renaissait de deux sensations contraires,
Sabine, penchée sur une petite caisse de bois, y jetait les livres et les papiers que Philippe lui tendait. Soudain, reprenant des mains de la jeune femme un volume qu'il venait de lui remettre :
— Ah! dit-il, voilà une admirable étude sur le crime et la pénalité que je vais lire là-bas.
Et son visage s'éclairait.
— Cela va vous amuser? demanda madame de Fontenay sur un ton d'apparente indifférence.
— Oh! oui, — répondit Philippe, avec cette voix d'amour qu'il avait en parlant des choses où son désir glissait, — un si beau livre et un sujet si passionnant !
— Et moi, interrogea-t-elle, qu'est-ce que j'aurai pour m'amuser?
Il la regarda douloureusement. Il souffrait; la peine de Sabine lui semblait une cruauté qu'elle ajoutait à la peine qu'il éprouvait. Il n'avait pas pitié d'elle, en ce moment; il avait envers elle de l'amour et de l'irritation.
Elle aussi s'irritait, elle sentait que tout ce qu'il dirait et ferait ce jour-là lui semblerait
hostile. Ce qu'elle n'admettait pas, c'était qu'il partît... Elle le sentait à mesure que, se conformant à l'attitude qu'elle avait prise la première, Philippe se hâtait, actif et résolu.
Une sourde et tenace résistance, un besoin de le contrarier, de peser sur son temps, de lui être désagréable et à charge grandissaient en Sabine. Elle ne comprenait plus qu'il partît. Avec une mauvaise humeur d'enfant capricieuse elle disait et faisait les choses inutiles, sans but précis, en détour à la crise de larmes.
Quand il soupira :
— Je n'ai plus qu'une demi-heure, je vais aller m'habiller.
Elle répondit :
— Pourquoi? — et se mit devant la porte, obstinément.
Il insistait :
— Je t'en prie, puisqu'il le faut, c'est déjà assez triste.
Elle cédait :
— Alors, allez.
Et elle le rappelait aussitôt d'une voix fâchée, pour rien, pour le besoin qu'elle avait de lui, et de lui faire mal. Ainsi mêlant leurs tristesses et leurs reproches, Philippe patient et Sabine irritée entrèrent ensemble, vers le soir, dans
la gare tintante d'un tremblement de vitrage et de fer, grise de fumée engouffrée, haletante de départs, aérée du vent des trains accourus et projetés.
Madame de Fontenay et Philippe Forbier, pris dans les groupes des voyageurs, se trouvaient à tout moment disjoints par les autres fièvres, les autres hâtes qui étaient là. Lui comprenait qu'il n'avait plus que quelques minutes à tenir Sabine, qu'après cela elle aurait un visage de chagrin qu'il ne verrait pas; il en éprouvait une douleur violente et silencieuse.
Elle suivait, lourde et fâchée. En des enchaînements rapides elle ressentait la colère et la douleur, une morne indifférence et de montantes angoisses où le mouvement du cœur se précipite, comme une voix qui crie.
Elle regardait la gare de verre, voluptueuse, pleine de pas, ouverte sur tout l'horizon, sur toutes les terres et les mers du désir... Des trains partaient, déroulant leur ruban de bruit; partout des visages empreints de hâte et de projets. Oubli de la mort!...
Un collégien, qui portait une valise et un filet en gaze verte pour prendre les papillons, la bouscula.
Elle, elle n'était pas de la fête du voyage !
2b8 LA NOUVELLE ESPERANCE.
Elle marchait, rêvant ainsi, sur le quai où. Philippe près d'elle lui disait :
— Vous m'écrirez souvent, n'est-ce pas, tous les jours?
Sabine boudant fit :
— Oh! tous les jours, pas tous les jours.
Elle vit que Philippe, pris entre la nécessité de monter en wagon et le désir de ne la quitter que sur des mots de paix et de tendresse, perdait la tête.
— Si vous continuez ainsi, je ne pourrai que rester, affirma-t-il.
— Mais non, mais non, partez, vous partirez, j'en ai assez de tout cela! fit-elle, comme quelqu'un qui étouffe et qui attend le moment d'après pour respirer.
Et puis brusquement, elle ajouta :
— Vous n'êtes pas fâché, jurez que vous n'êtes pas fâché?
Et puis elle soupira, pleurant presque.
— On ne devrait pas se quitter comme cela, méchamment, on devrait se quitter sur de bonnes paroles.
Et, comme l'instant du départ était venu, et que Philippe allait monter en wagon, elle lui prit les doigts violemment; de tous ses ongles
éperdus, elle lui donna une cruelle, une passionnée poignée de main.
Le train s'ébranla. Calme, elle pensa : « Maintenant, il est parti, c'est mieux. » Elle entendit un long sifflet déchirant qui roulait dans de la fumée.
Alors suffoquant, étouffant, elle éprouva, sur ce quai, plus qu'à aucun moment dans sa vie, la nécessité que Philippe fût là, qu'il eût autour d'elle ses deux mains qu'elle aimait, qu'elle avait si souvent, aux instants de l'amoureuse mélancolie, brusquement retournées pour en embrasser la paume et mourir là...
Les jours qui suivirent ce départ furent pour Sabine plus simples qu'elle n'avait pensé.
Une grande fatigue amollissait en elle la force des images. Elle goûtait presque les loisirs et le repos, elle aima dormir, flâner dans sa maison solitaire, jouer du piano. Elle recevait de Philippe des lettres ardentes et vives, mêlées de ce rire juvénile, de cette possibilité d'être attentif à tout et de se réjouir, de cet amour des choses, qui étaient si beaux sur son visage et dans sa vie.
Elle rêvait de lui doucement.
L'automne venait, vert encore et froid comme une poire savoureuse.
Elle eut, dans Paris où elle était restée par faiblesse et lassitude, une vision tourmentante de la campagne et de ses plaisirs passés.
Elle se rappelait un été de son enfance, dans le Tyrol, avec d'agrestes matins frais et chauds qui sentaient le soleil, la terre mouillée, la mousse et le cyclamen. Une nostalgie lui vint aussi de la Touraine, du jardin de son adolescence que son père avait vendu, qu'elle ne reverrait plus.
Elle se souvint des réveils, en septembre, dans la chambre fraîche, avec des guêpes gourdes mourant doucement au bas des carreaux.
Elle se souvint du verger; des dahlias, semblables à de petites roues jaunes et rouges, et couverts de froide rosée; de l'odeur de grains et d'eau du colombier.
Sur une pelouse, deux cèdres de l'Atlas étaient soyeux et pleins de reflets comme la fourrure des renards bleus. Au-dessus de cette pelouse, pendant le soleil de midi, des vols d'insectes légers s'élevaient et tremblaient pareils à une buée dorée.
Elle avait aimé la basse-cour, ses écuelles
de maïs renversées, les petits rochers artificiels où grimpait le paon vert, si désespéré aux lentes approches de la pluie.
Elle avait mordu des roses qui devenaient alors de tendres cadavres fades et pâlissants, sucé des cailloux ronds, couleur de sucre gris et de muguet, et tenu dans ses mains des grenouilles angoissées, dont le petit cou battait ainsi que peut battre, au plus secret des corolles molles, le pouls des fleurs délicieuses.
Elle se souvenait comme à ces fins de septembre les journées étaient belles encore, là-bas, avec des baissers de soleil si suaves, si tristes et doux, de telles tendresses de l'air et de l'herbe que l'heure était émouvante et faible comme les visages qu'on voudrait baiser sur la bouche.
Elle désira revoir de l'espace et des champs. Les appels qu'elle recevait de Marie, si attachée et si sensible, l'attiraient aux Bruyères.
Henri de Fontenay lui écrivait souvent; dans ses lettres pleines de notations marines, d'amitié et de sécurité, il la suppliait de quitter Paris, malsain à cette saison de l'année, de s'installer près de sa mère et de Marie, où le repos et la discipline de la vie lui seraient bons. Elle eut, à l'idée d'être agréable à Henri en agissant
selon son souhait, une sorte de contentement attendri.
Elle pensa qu'il avait le cœur honnête et simple ; elle se réjouissait qu'il fût heureux. Elle se dit que si elle l'avait épousé vers seize ans, que si leur fille avait vécu, s'il avait voulu lui parler quelquefois d'elle-même et de lui, s'il l'avait plus fortement et plus mollement aimée, elle lui eût été fidèle.
Elle arriva aux Bruyères par un beau coucher de soleil froid, à bandes jaunes au-dessus des collines violettes. Elle fit à pied, par la campagne, le chemin qui conduisait aux grilles du château. Les masses d'arbres vallonnaient au loin. L'ombre venait, il ne faisait pas de vent. Des champs de chaume ras étaient lisses et roses.
Sabine s'enivrait de l'air vivifiant et du beau soir. En levant la tête elle vit un sapin, si calme dans l'air secret. Elle s'attarda un peu à le regarder. Elle l'envia, mélancoliquement, d'habiter plus haut qu'elle dans le mystère de l'atmosphère et de la nuit... Par une allée de sable doux, elle arriva lentement au château; elle trouva dans le tranquille salon, un peu éclairé, la mère d'Henri qui écrivait des lettres en se les récitant à elle-même sur un ton grave
et nuancé, Marie qui brodait et se leva vite à son entrée, Jérôme qui fumait en marchant.
Elle éprouvait de la tendresse pour eux trois, elle eut envie de leur tenir les mains, de leur dire : « Mes amis, mes amis... »
Tout lui était repos et satisfaction. Elle ne pensait presque pas. Le souvenir de Philippe était en elle comme le cœur est dans l'organisme, agissant et silencieux.
Elle se sentait bien, elle se souvenait et observait. Il lui semblait que des années, beaucoup d'années, la séparaient du temps oii elle avait aimé Jérôme, et qu'en ce temps-là les jours étaient autour d'elle comme autour d'une petite fille, tout en jardins frais et en cris puérils. Elle ne se rappelait plus combien elle avait souffert, il lui apparaissait que cet amour avait été sa jeunesse, que la douleur même y avait eu le glissement et la force légère des colères d'enfant.
Elle connaissait de plus sombres tourments.
Ce garçon qu'elle avait aimé lui était maintenant si indifférent, si doucement indifférent, qu'elle éprouvait pour lui de l'amitié nette et droite, qu'elle avait difficilement avec les hommes. Elle se réjouissait de sentir Marie heureuse.
Un peu fatiguée, couchée de bonne heure après le dîner, Sabine réfléchissait. L'air de sa chambre était pur et vif.
Elle pensa que, dans les frais dortoirs, les religieuses qui font vœu d'ordre et de chasteté devaient avoir de telles soirées blanches, sans frisson et sans ferment. Elle s'endormit dans une paix qui ne lui était pas coutumière, ayant laissé tomber la vie autour d'elle comme un vêtement défait...
Au réveil, le lendemain, tout engourdie encore, comme on ouvrait les volets de ses fenêtres, elle demanda son courrier. Depuis l'aube qui grisonnait sa chambre, en plein sommeil, elle songeait à cela, quelle allait avoir une lettre de Philippe. Parmi les papiers qu'on lui tendit, elle reconnut vite sur l'enveloppe l'écriture de Philippe Forbier, nerveuse et violente, elliptique et résumée, qui donnait bien le mouvement de la pensée rapide et du temps volé. Elle lut, avec un regard embué, cette lettre vivante et ardente, qui lui laissait ensuite sur le visage, pendant toute la journée, ce sourire suspendu et retenu, ces coins de
bouche énigmatiques que lui donnaient les longs plaisirs de la mémoire, et que Pierre, autrefois, comparait aux troubles sourires des Vinci, qui continuent de goûter sur leurs propres lèvres les demeurantes saveurs des voluptés...
Elle mesurait à ce vertige ce que serait la joie du retour, et elle adoucissait ainsi le temps présent. Mais parfois Philippe recevait d'elle des pages criantes oii s'était engouffrée sa merveilleuse possibilité de désir.
Philippe jouissait admirablement de ce caractère toujours s'égouttant et toujours empli, où le plaisir et la plainte, la déception, l'espoir, la fièvre, la fatigue et le découragement avaient le même poids de sang et de vie.
Au moment plus sage et plus prudent de son âge, savamment passionné de labeur, Philippe Forbier plein de délire et pourtant enclin à la sécurité, observait chez Sabine, avec une certitude qui le rassurait, cette aisance qu'elle avait à manier le désespoir, à précipiter et à écarter ses ténèbres; elle sortait, des larmes, plus apte à vivre. Ses tristesses étaient comme des maladies, avec les épuisements et les sombres sanglots, et elle paraissait guérir à chaque fois pleinement.
Philippe se rappelait comme elle entrait chez lui, en été, avec des attitudes accablées, et lorsqu'il s'inquiétait et la questionnait :
— Ah! — répondait-elle, moitié défaillant et moitié riant, — j'ai encore aujourd'hui des tas d'ennuis supportables!
Il est vrai que souvent, quand il la plaisantait sur les brusques sautes de son humeur, elle lui disait sérieusement :
— Ne parlez pas de cela, vous ne pouvez pas me connaître. Vous ne pouvez pas savoir comment je suis quand vous n'êtes pas là, et quand vous êtes là, je suis vous...
Mais il la voyait vivre, et ce qui le tourmentait ce n'étaient point les abattements de la jeune femme, mais ses rêveries dépaysées, la curiosité sur l'univers de ses yeux irradiants et son rire ouvert qui semblait mordre à l'inconnu.
« Comment la garderai-je, pensait-il, et qui l'empêchera de vouloir et d'agir?... Elle entre en toute émotion comme dans une île qui l'isole. Elle appartient à la musique qu'elle écoute et au roman qu'elle lit. Elle m'a dit qu'en feuilletant les Confessions àe Jean-Jacques, elle avait été jalouse de l'amour qu'il portait à madame d'Houdetot. Elle s'en ira un jour comme elle
est venue, en essayant de faire le moins de mal possible, car elle n'est pas méchante; sa bonté sera pire que tout. Je resterai son ami parce qu'on ne se détache pas d'elle ; et son cœur est fidèle. Elle viendra, elle sera sérieuse. Elle pensera : « Comment ai-je pu l'aimer? », le volontaire oubli sera dans ses yeux la plus amère défense, et elle retirera sa main vite, quand elle me dira au revoir, pour que je n'aie pas le temps de me souvenir. »
Cependant ces réflexions n'attristaient pas gravement le bonheur que Philippe avait de sa liaison avec madame de Fontenay.
Ayant dépassé l'âge oîi l'on compte sur l'infini, et n'ayant pas un naturel souci de l'avenir, il considérait Sabine comme un prêt admirable que la destinée lui avait fait.
Il l'aimait avec une sombre ardeur, et aussi avec ce côté lucide de son intelligence qui faisait pour lui de l'observation un plaisir, et encore avec cette gaieté des esprits actifs qui, ne pouvant point renoncer à de hautes occupations, s'attardent plus au contentement qu'à la peine. Le sentiment qu'il avait de la dignité d'une vie pleine et bienfaisante enlevait à sa tendresse la mièvre mélancolie de la servitude amoureuse.
A côté de la passion que lui inspirait madame de Fontenay, veillait en lui, pour elle, une indulgence infinie; il eût libéré son amie de tout devoir et il l'eût excusée de tout agissement.
Il savait que cela du moins ne lui serait point enlevé, la puissance qu'il avait sur Sabine par cette faiblesse, par sa volonté et son intelligence, et il pensait comme Nietzsche : « La femme est innocente ; qui pourrait avoir pour elle assez d'huile et de douceur? »
Autour de lui maintenant, dans son étroit jardin des Vosges, sa femme et son fils vivaient tranquilles. Ils s'en remettaient à lui de leur bonheur avec une abnégation touchante, comme du soin d'un traitement qui les concernait tous et oîi il avait plus de vues qu'eux. D'ailleurs, madame Forbier et son fils ne redoutaient plus l'attachement que Philippe avait pour madame de Fontenay. Son calme, le long labeur auquel il s'adonnait, la gaieté douce de la bonté qu'il leur témoignait les rassuraient complètement. Ce que la mère et le fils savaient de la jeune femme, de son penchant à l'étude, leur éclaircissait le secret de l'inclination de Philippe et des visites de Sabine; ils se reprenaient à être heureux.
Philippe, dont l'esprit tendre et droit repu-
gnait naturellement à la dissimulation, en goûtait maintenant le facile mécanisme, avec cette calme philosophie que donnent, au détriment de la stricte vertu, les nécessités passionnées.
Il avait arrangé sa conscience sentimentale de telle sorte qu'aucune de ses tendresses n'y fût inquiétée.
Le mensonge de son attitude lui parut être une forme de sa sollicitude conjugale et paternelle. Et même il voyait avec plaisir sur l'une et l'autre de ses affections les reflets dont elles s'illuminaient contradictoirement : la vie paisible et familiale lui donnait un plus vif désir de Sabine, brûlante et fraîche comme de la menthe, et lorsqu'il commençait à souffrir trop sombrement d'elle, il trouvait dans la douceur certaine et soumise de sa femme et de son fils un baume admirable à la faiblesse de son cœur et à son orgueil.
Si enivré qu'il fût de madame de Fontenay, il gardait vis-à-vis d'elle, quand il en était éloigné et que la tendre véhémence de la jeune femme ne le dominait pas, cette légère défiance, ce recul hostile, cette sécheresse que provoquaient en lui la crainte et la jalousie.
Moins sûr d'elle qu'il n'aurait dû, et hanté
de la peur d'en trop souffrir un jour, il s'appliquait à se priver d'elle. « Quand elle sera partie de moi pour tout à fait, pensait-il, je vivrai comme je vis aujourd'hui, sans elle. Il me restera encore les livres que je lis et que j'écris, les conversations savantes avec de nobles amis, la paix de ma maison et la bonté de l'air, et les arbres que j'ai plantés, et la connaissance que j'ai de l'univers. »
Il semblait à Philippe qu'étant données les années qui le séparaient de Sabine et la peine qu'elle pourrait lui faire, il devait s'étudier à prendre sur elle l'avance d'une fermeté plus insensible. Il ne savait que trop bien comme il était fou et faible quand il la revoyait, et comme elle ferait de lui ce qu'elle voudrait l'hiver.
Elle, aux Bruyères, continuait de recevoir ses lettres, et le plaisir qu'elle en avait assurait la paix de ses journées; la fatigue dont le trouble été l'avait accablée se dissipait. Ses entretiens avec Marie lui étaient chers. Elle apprenait que peu à peu sa belle-sœur avait réussi, grâce à une volonté souple et sage, à gagner le cœur entier de Jérôme.
Il y avait plus d'une semaine déjà que madame de Fontenay était dans l'Oise, et que
le temps glissait légèrement du lever aux fins des journées.
Ce matin-là elle se promenait comme à l'ordinaire, seulement Marie, un peu souffrante, ne l'accompagnait pas.
La jeune femme, vêtue d'un manteau rude, un chapeau d'homme en feutre, baissé sur les yeux, marchait allègrement dans les allées claires, le long des gazons, faisant sous ses pieds rouler, hors des coques fendues, les marrons d'acajou verni.
Par instants, dans le silence, un cri d'oiseau était aigre, vif et isolé, comme la baie du houx dans la neige, en hiver.
Tout le feuillage du parc, humide et bruni, et les fleurs des massifs, hérissées, effeuillées, penchées, prenaient l'émouvant aspect et le parfum mou delà mort végétale.
Il faisait froid, octobre approchait. Passant auprès du jardin potager, elle respira, dans le vent, la faible odeur des poires, des violettes, du réséda et de la verveine acidulée.
Elle sortit par la grille du parc et se trouva dans un chemin étroit, grossièrement pavé, qui pénétrait dans la campagne. Des poiriers et des pommiers penchaient au-dessus d'elle leurs branches entraînées par des petits fruits
durs et avortés. Le soleil d'onze heures commençait de briller et de chauffer, et ce fut bientôt par-dessus l'automne comme un nouvel et clair été.
Au loin, les terrains, les collines, prenaient ces plans simplifiés, cette apparence espacée et peu touffue qu'on leur voit dans les estampes. Autour de la plus haute colline, les arbres, les petits hameaux montaient, semblaient partis en pèlerinage circulaire vers le sommet, et avaient ce mouvement, ce côté artériel des paysages d'Albert Durer.
Madame de Fontenay rencontra Jérôme sur la route et ils revinrent ensemble en causant doucement.
Ils trouvèrent Marie sur le perron, elle les avait vus, elle prit un visage aigre et agité. Elle bouda. Sabine, que cette attitude contrariait, fit mine de ne point l'avoir remarquée; mais vers le soir elle interrogea Marie qui tout de suite tomba en larmes dans ses bras. Elle sanglotait, elle répétait seulement qu'elle était bête, qu'il ne fallait pas faire attention à ce qu'elle avait, n'en pas tenir compte. Elle était
jalouse Pourquoi? comment? elle ne le
savait pas; elle était jalouse.
Elle expliquait qu'elle avait durement acquis
de l'autorité sur Jérôme, réussi à gagner sa tendresse, qu'elle en jouissait, et que lorsque Sabine était là, elle se sentait sans force, anéantie, pauvre, dépossédée.
Madame de Fontenay, en une bonté de désordre et de torrent, lui raconta toute son aventure avec Philippe Forbier afin que son amie fût sans autre soupçon.
Mais Marie répétait :
— Je sais bien, mais je t'aime trop, lui me détache de toi, toi de lui, je ne sais pas ce que c'est.
Sabine voyait que Marie souffrait chaque jour de sa présence. Elle lui dit gaiement, un soir, qu'elle allait rentrer à Paris, qu'elle n'en pouvait plus d'être loin de la rue où elle avait connu Philippe. Marie essaya de la retenir, mais faiblement, et le départ de Sabine fut décidé.
Le matin de son départ, la jeune femme descendit dans le parc de si bonne heure que nulle fenêtre n'était encore ouverte au château ; elle pensait :
« Je vais vous quitter pourtant, chers arbres penchés qui m'écoutez, maîtres paisibles... Aujourd'hui encore je pourrai vous voir et vous entendre, et puis avant la nuit je partirai.
» Que deviendrai-je alors?... Vous m'aviez prise si fortement, moi errante et misérable, que j'étais parmi vous comme l'un de vous; je vous parlais. Je savais vos habitudes, l'heure à laquelle vous êtes encore engourdis de sommeil et où le silence habite sous chacune de vos feuilles; et l'heure où vous portez le soleil sur votre branche orientale ; et l'heure du soir où vous commencez de vous inquiéter et de vous agiter, tandis que le vent secoue, dans les massifs autour du château, les faibles anthémis.
» Vous saviez que je tenais en moi l'image de l'homme qui est ma vie, et vous nous accueilliez tous les deux, parce que vous aimez ce qui est naturel. »
Les pelouses étaient couvertes de colchiques violettes, en forme d'un petit cœur éclaté.
Sabine entra dans le potager. Elle venait souvent là, le long des murs où grimpait la vigne à l'abri de tout vent. C'était un endroit de tiédeur, de silence et de fécondité. Par bandes bien ordonnées, se suivaient les salades, ouvertes comme des roses, le haut feuillage des artichauts découpés dans du bronze et couleur de vert-de-gris, les verdures légères de l'asperge, plus volantes que des plumes fines. De place en place, on voyait des citrouilles
énormes, roulées au pied de leur tige, dans l'attitude de la chute et de l'accident.
En bordures, le long des plates-bandes, poussait la violette d'automne, avec, au bas d'elle, sa feuille pareille à une petite soucoupe pleine des grosses gouttes de la rosée ; et l'odeur de ces violettes était si parfaite et si satisfaisante en volupté que Sabine, à chaque fois qu'elle la respirait, avait le sentiment d'un miracle du parfum.
« Ah! soupirait-elle, Philippe, où êtes-vous, et quels baisers pourront aspirer hors de mon corps, mon âme si passionnée qu'elle s'étend toujours au delà de vous-même et de moi!... »
Elle partit ce même soir.
« Mon Dieu, — pensait-elle, assise dans son wagon, que la nuit, venant aux deux vitres, fermait comme une boîte, — mon Dieu, que tout cela, autrefois, m'eût embarrassée, ce retour à Paris dans une maison qui n'est pas installée, et cette fatigue, cette faiblesse, ce serrement du cœur et des tempes! J'aurais pleuré; maintenant je suis pratique; comme la vie est facile au fond, il suffit seulement d'être très malheureuse... »
Après quelques heures de trajet, elle descendit, portant son sac un peu lourd, dans la gare où le froid et la fumée simulaient le brouillard d'hiver. En voiture, à présent, au
travers des rues noires et clinquantes, elle se sentait doucement s'assoupir, gagnée par cette fatigue profonde, ce sommeil d'ouate, où le coup du cœur s'amortit.
Rentrée chez elle dans sa chambre sommairement préparée, elle se déshabillait vite, se couchait, goûtant le plaisir du feu qui réchauffait un peu la froide haleine de la chambre déshabituée; et elle éprouvait, en torpeur voluptueuse, la grande joie de ne plus rien désirer et de ne plus rien aimer pour le moment que ce léger frisson de froid, de chaud, qui montait le long d'elle, dans les draps frais et tièdes, dans le mol oreiller.
Pourtant, le lendemain, au réveil, le lourd sommeil ne l'avait pas reposée. Elle avait froid chez elle et toussait un peu. Elle était triste; à sa fenêtre se collait le dur ciel bleu d'octobre avec ses boules de nuages blancs.
Elle avait le cœur étranglé. Elle se représentait le visage de Marie, ce visage de scrupuleuse, brûlant de tendresse et de peur. Et Philippe lui paraissait un peu lointain, un peu dur, d'être indifférent à cette nouvelle peine qu'elle avait. Ne recevant pas, ce matin-là, de lettre de lui, elle se disait qu'il était paresseux...
Paresseux et flâneur, elle le savait, avec des
manières d'être surchargé, encombré de tout, et des yeux harcelés qui sembhiient toujours chercher autour d'eux une place vide dans le temps.
Elle lui avait dit souvent en plaisantant :
— Puisque vous ne faites rien en ce moment, n'ayez pas l'air si occupé.
Et il en riait avec elle.
Toute la journée, elle le bouda en pensée.
Elle l'imaginait se passionnant pour un coin de la forêt rousse qu'il lui décrivait souvent, et pris d'amour, dans son jardin, pour quelque chrysanthème emmêlé et rebroussé. 11 regardait tout avec une curiosité extasiée comme s'il ne savait rien, et cela fâchait quelquefois Sabine, quand c'était trop long et le distrayait d'elle.
Le lendemain elle reçut une lettre de lui, lettre hâtée où l'écriture était lancée comme des fils par une aiguille rapide. Il disait son ennui, son harassement, sa lassitude; sa femme avait été très malade un moment, toute la maison avait perdu la tête ; c'était mieux maintenant, mais avec encore le choc cruel dans les esprits. Et puis il parlait amoureusement, avec des mots passionnés, doux et tristes.
comme s'il avait écrit à une infidèle et à un cœur peu sûr.
Et madame de Fontenay, qui sentait que cette lettre lui barrait la respiration par la crainte qu'elle lui donnait d'une plus longue absence de Philippe, le trouvait méchant, lui en voulait de son cœur voluptueux, soupçonneux et indulgent pour elle; de son cœur sage, grave et confiant pour l'autre seulement.
« Je vois bien, pensait-elle, qu'il me traite comme la folie de sa vie, comme la chose d'à côté qui est quelquefois plus chère que tout, mais dont il se repent et se lamente avec sa manie de piété familiale et de candeur.
» Il m'aime, le pauvre, d'un coin de son âme, du coin le plus obscur, le plus involontaire de l'âme de l'homme, et pour cela il me regarde comme la mauvaise tentatrice, et il ne voit pas que je suis plus à plaindre que lui... »
Alors par les jours clairs de la fin d'octobre, dans l'air et le vent collés aux joues comme des mains vivifiantes, dans le bois et dans les rues qui gardaient le luisant et l'eau des fréquentes averses, elle promenait sa colère et son désir de lui. Une colère et un désir qui devenaient malades et fous pour un peu de
soleil tombé sur des arbres et rappelant le sensuel été.
Elle ne pouvait pas écouter de musique, et pas lire, sans que cette pensée lui vînt qu'elle perdait dans sa solitude le seul bonheur humain, ce pour quoi étaient faits justement la musique et les livres : le misérable et admirable amour.
Le soir elle allait voir quelques-unes de ses amies et, les yeux fixes dans les brûlures de la lampe, elle parlait de la passion et de la jalousie.
Elle apprit chez l'une d'elles que madame de Rozée, la femme de son père, n'était plus heureuse, qu'elle avait un amant dont sa conscience souffrait affreusement.
Elle pensa simplement : « Mon Dieu, elle! elle aussi... »
Elle jura de ne plus retourner au théâtre, parce qu'elle avait eu trop envie de mourir à voir Hermione, dans une robe que la violence de son sein déchirait, pleurer contre Pyrrhus, avec un aspect de volupté livide, d'héroïsme et de carnage.
Quelquefois, une lourde fatigue l'envahissait. Elle prenait un morceau de tapisserie à quoi elle s'obstinait d'abord, et, peu à peu.
elle s'en amusait, pensait à écrire à Henri, à voyager peut-être avec lui, à être heureuse autrement.
Mais brusquement l'angoisse la glaçait comme si une voix en elle lui avait dit : « Tu sais bien que ce sont des mensonges, de pauvres repos de ton esprit. Tu ne peux pas vivre sans le plus amer, et le plus fou, et le plus trouble de la vie... »
Et elle savait bien qu'elle ne pouvait pas vivre sans cela.
Elle avait écrit à Philippe des lettres qu'elle atténuait, ménageant l'embarras où elle le devinait. Un jour elle fut si mal, si fatiguée, qu'elle pensa prier Henri de revenir, de rester avec elle. Et puis elle eut de la honte et du dégoût à la pensée de lui voir porter la peine que lui faisait l'autre.
Lorsqu'elle reçut une lettre où son cousin Louis de Rozée lui annonçait ses fiançailles, elle pleura, tant cela lui semblait attendrissant.
Elle se disait :
— Je dois avoir quelque chose de malade dans la tête.
Elle toussait aussi, sortait quand même et n'avait plus de goût à manger.
Les pensées lui venaient au cerveau par plaques lumineuses ou sombres, qui provoquaient en elle l'élan ou l'accablement ; mais jamais plus d'ordre, ni de précision, ni de plaisir. Elle alla un jour voir un médecin qu'elle connaissait et qu'elle aimait. Elle lui dit :
— Docteur, cela va très mal.
Il lui répondit :
— D'abord, asseyez-vous tranquillement.
Mais elle reprit :
— Je n'ai pas la force de m'asseoir tranquillement, on ne se repose que quand on est bien portant.
Elle ajouta :
— Il faut que vous me guérissiez tout de suite, je vous en supplie, de cette douleur que j'ai dans la nuque tout le temps, et d'une tristesse qui me met des larmes dans toutes les veines.
Il lui conseilla le calme, le sommeil, la nourriture. Il la pria de regarder doucement la vie, indifférente et drôle. Il l'assura des plaisirs prudents qui attendent l'observateur et l'amoureux de la nature.
Elle lui dit :
— Alors, docteur, le soleil et les soirs vio-
lets, et des bouts de nuit où semblent s'égoutter encore les lunes qui furent sur Agrigente et sur Corinthe, ne vous font pas un mal affreux?,..
Il dit que cela lui était très agréable, et Sabine comprenait qu'il considérait la nature comme le repos dominical, comme la grande salle d'air et d'azur où il se chauffait et se baignait. Elle ne la traitait pas ainsi; elle la traitait comme un amant mystérieux pour qui elle mettait de belles robes.
Voyant la jeune femme si surprise et si triste, il lui demanda sur un ton de grande bonté si elle n'avait point de préoccupation et de tourment.
Elle réfléchit un instant, ne sachant pas si elle le dirait ou si elle ne le dirait pas, et puis elle répondit que non, et, prenant de la gaieté, elle parla de choses différentes, le visage si vif et les yeux si nets que le médecin, réjoui au fond de lui-même, voyait bien qu'il ne s'était pas trompé sur les ressources de cette vivante.
Et Sabine, s'en allant, pensait :
« Qu'aurais-je pu dire de moi-même qui n'eût point été stérile? Ses raisons ne sont pas mes raisons... La satisfaction seule console; la faim, la soif et la fatigue ne se guérissent point
par tel envisagement de l'univers, mais par le pain, l'eau ou le lit; et, de même, la douleur ne se guérit que par le bonheur... Elle ne veut pas autre chose. »
Alors, de jour en jour, madame de Fontenay se laissa glisser le long de sa douleur, des pieds, des mains, maladroitement, comme un ouvrier qui tombe et se tue.
Elle écrivait à Philippe :
« Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime aimer comme je vous aime. Je ne compte sur vous pour rien, dans la vie, mon bien-aimé. Je n'attends de vous que mon amour pour vous... »
Son état de malaise physique l'avait rendue si sensible et irritable qu'aucun point de son âme n'était plus protégé; le plaisir lui eût fait de la peine. Elle était déjà hors de la vie, avec une vision morbide de toutes choses.
Le matin, quand elle voyait les meubles de son salon remués et un domestique balayant, elle en éprouvait de la répugnance triste, un sentiment pauvre et désespéré, comme si cet acte médiocre et passager se fût étalé sur la vie, eût primé tout le rêve et tout l'idéal.
« Un jour, quand je serai morte, pensait-elle, on fera cette pauvre chose de balayer et de
ranger; quelle misère que les petits rouages paisibles de l'existence ! »
La femme de Philippe F'orbier ne se remettait que lentement; Sabine le savait par les lettres de Philippe, d'un ton plus sage qu'autrefois, où, au travers des mots, il semblait soupirer : « J'ai vieilli maintenant, j'ai besoin de ma conscience et du repos, et que suis-je pour vous, si glorieuse? »
Elle n'avait pas envie de lui dire comment elle était. Elle avait appris, peu à peu, que les paroles des femmes n'ont pas de sens pour les hommes qui les aiment...
Et puis sa lassitude lui donnait une sorte de faiblesse de l'orgueil, une peur physique d'occuper les autres de soi, fût-ce Philippe ou Marie.
Marie allait partir le mois prochain avec Jérôme pour l'Espagne; sa dernière lettre était heureuse et plus énergique.
« La pauvre, pensa Sabine, comme je lui faisais peur, je l'empêchais de vivre. »
Et elle lui en voulut un instant, avec un mélange de vanité et d'ironie.
Se sentant si désespérée, elle eut le désir d'aller voir, dans le quartier de Clichy, une demoiselle qui lui avait donné autrefois des
leçons de dessin, et dont l'énergie, la résignation brave, la bonté, lui apparaissaient comme un secours émouvant.
Elle trouva cette personne chez elle, dans une petite pièce froide, chauffée seulement à la place même du poêle étroit. Un jour triste éclairait des meubles de laine.
Dans un coin de la pièce, le lit étouffé par un édredon et couvert de rideaux devait remédier au froid de la nuit par l'asphyxie et l'écrasement.
Madame de Fontenay se sentit désolée; la demoiselle qu'elle venait voir était habituée, active et confortable là dedans. Elle reçut aimablement Sabine qu'elle n'avait pas vue depuis cinq ans. Sabine s'était attendue à plus de transports, elle sentait la faveur qu'elle faisait à ceux qu'elle allait visiter. Mais la vieille fille n'en était plus à considérer ces choses. La vie lui était dure depuis trop de temps. Elle n'avait même plus le loisir des plaisirs du cœur et., s'excusait auprès de la jeune femme d'être obligée de préparer vite son déjeuner et de ressortir ensuite pour ses leçons. Elle demanda à son ancienne élève si elle allait bien, ce qu'elle faisait. Madame de Fontenay n'eut pas le goût de se plaindre devant ce
labeur pauvre et morose. Elle dit seulement :
— Tout est une affaire de caractère dans la vie. Vous ne vous trouvez pas malheureuse, mademoiselle, moi je me trouve malheureuse...
— Il ne faut pas penser à tant de choses, reprit mademoiselle Jacquin qui rangeait, allait et venait; mais si, je me trouve malheureuse aussi, maintenant que le temps passe trop vite, et que j'ai plus que jamais besoin d'air, de l'air et du repos de la campagne. Je mourrai sans avoir respiré de l'air...
— Pauvre mademoiselle... soupira Sabine qui était accablée.
Et elle observait cette personne, sur le visage de laquelle le regard et le sourire de la bonté s'étaient usés, et dont les gestes n'étaient plus que des gestes pratiques, qui poussaient le tiroir de la commode et la petite porte du fourneau.
— Je vais vous mettre en voiture où vous allez, lui dit-elle.
Et ayant déposé mademoiselle Jacquin à l'entrée de son cours, elle revint chez elle plus lassée.
Elle flâna et se coucha; elle avait des rêves doux et sentimentaux dont elle mourait de
regret au réveil. Dans ces rêves, Philippe lui apparaissait avec une vie si proche qu'elle pouvait la toucher. Il avait pendant des heures la plus belle expression de son visage; ils étaient, elle et lui, dans l'atmosphère qu'ils auraient choisie si on leur avait dit de choisir... Et l'entretien durait sur une sensualité d'àme si complète et si longue, qu'en songe le cœur de Sabine en défaillait.
Après cela, c'était l'affreuse tristesse du matin, la légère indisposition physique des mauvais réveils; le regard tremblé de Philippe devenait une idée fixe, un point lumineux qui appelle, assoupit et irrite.
Elle gardait tout le jour cette lumière devant les yeux, s'enfermait dans sa chambre pour savourer le souvenir, roulée sur son lit, les deux mains contre les paupières, avec le sentiment d'une dégustation délicieuse.
Un matin qu'elle errait sur les quais de la Seine, elle rencontra, mêlé à d'autres jeunes hommes, le fils de Philippe Forbier.
11 ressemblait tant à son père que Sabine, avec un grand frisson, le reconnut immédiatement.
Ils étaient pareils... Elle sentait qu'il devait avoir aussi le cœur de son père, cette âme
double, à la fois mâle et femelle, qui trouvait en soi-même les satisfactions suffisantes.
Madame de Fontenay se disait tristenrent :
— Il est jeune comme fut l'autre, et beau comme lui. A son tour il aura des fils qui lui ressembleront, auront ce même visage d'Antinous têtu... Le fils de Philippe c'est réternité vivante de cette race dont je meurs...
Elle voulut, de toutes ses forces, revoir son ami.
Ses scrupules l'abandonnèrent.
Elle écrivit à Philippe qu'elle voulait le voir, qu'il fallait que ce fût lui qui vînt, parce que Nancy, où elle eût pu se rapprocher de lui, n'était pas sûr, des parents de son mari s'y trouvaient. Elle fut alors comme quelqu'un qui a sauvé sa vie : elle eut la conscience tranquille.
Philippe lui envoya un télégramme où il lui dit : « Je viens », et puis un autre télégramme où il annonçait qu'il ne pouvait pas se mettre en route; et une lettre arriva où il expliquait quil serait à Paris dans trois ou quatre semaines.
Sabine ne s'étonnait plus, elle connaissait la déception, elle se disait : « C'est bien », à la manière de quelqu'un qui avale avec un gosier étranglé. Elle regardait, d'un œil abêti et
tranquille, la malchance la pousser hors de la vie.
Elle ne se levait presque plus. Elle soupirait :
« Dormir, dormir! »
Un jour, elle se dit :
« Pourquoi ne pas dormir toujours? »
Et cela la séduisit comme si on lui avait donné à goûter une saveur merveilleuse.
Elle écrivait à Philippe un peu moins souvent, et des lettres qui plaisantaient, qui étaient gaies ; il répondait par des mots qui ne correspondaient jamais à rien.
Elle ne se le représentait plus là-bas, sa pensée ne pouvait plus faire ce voyage. Même s'il revenait maintenant, elle serait toujours loin de lui puisqu'elle avait peur de lui... Ce n'était pas le chemin qui faisait la vraie distance, c'était la crainte qu'on avait de tendre les bras...
Elle ne cherchait pas non plus à s'expliquer ce caractère ; c'était trop difficile, trop épuisant, et puis tous les hommes qu'elle avait toujours vus étaient fous. Elle se demandait si Philippe l'avait seulement aimée.
Elle ne s'occupait plus de tout cela ; elle avait de lui une vision dont elle mourait.
Des regards de cet homme, de ses gestes
pleins et doux, de ce qu'il y avait de trouble et de sensuel dans son cœur, du désir qui montait à son visage avec la lumière et le vertige de l'inspiration, elle se faisait quelque chose avec quoi elle se tuait. Elle pi'it un sombre plaisir à cette ardeur : elle goûtait sa folie. Les moindres détails de sa vie avec Philippe lui revenaient. Elle se souvint, le cœur crevé, d'un soir passé au quartier Latin, dans un cabaret où se trouvaient des étudiants, des ouvriers, des femmes tête nue.
Un artiste s'avançait, un camarade, mourant d'alcool, plein d'un talent misérable; et il chantait de sa voix triste des chansons amoureuses, lâches, saoules et veules, intentionnées de vice et de candeur. Sur la mélodie languide, élastique et moite, la poésie disait l'éternel besoin, l'odeur des peaux amoureuses, les lits dans l'herbe, la jalousie et le couteau.
Et cela coulait des racines attendries de la vie.
Sabine se souvenait qu'elle avait écouté avec un grand trouble du corps, émue par le désir populaire qui mord aux lèvres comme au pain, regardant autour d'elle ces pauvresses, qui écoutaient aussi, — égalité de l'amour et de la mort! — qui écoutaient doucement et brave-
ment, ayant dépassé tous les risques du baiser. . . Et voici qu'en ce moment elle ne pouvait plus se défaire d'une de ces musiques molles qui traînait en elle :
Tu me disais au clair matin.
Voici du thym, Pour ton lit qui sera ma tombe...
Par moments le souffle et la brûlure gonflaient en son cœur; elle ne savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini ; elle imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir.
Et après, de l'accablement, des larmes et le dégoût de l'univers...
Elle se disait :
« C'est assez de journées semblables... il ne faut pas continuer. Je vais mourir. »
Elle ne pouvait pas croire que la mort voudrait bien la reposer. Elle souriait à cette idée. Et puis elle se dit : « Je vais me tuer. » Alors ce fut une résolution inévitable, pareille à un mécanisme qui ne peut plus sortir de ses rainures. Sa mollesse et sa langueur se dissipèrent. Elle mit de l'ordre dans sa maison. Elle se sentait précise et forte.
Ensuite, comme si la certitude de Tanéantissementpossible la calmait, elle vécut quelques jours sans penser à rien, pas malheureuse, ayant tout oublié.
Mais, en se réveillant un matin, il lui apparut, d'une manière qui lui comprimait les deux poumons, que jamais plus elle ne serait heureuse, ni contente, ni même tranquille.
Elle vit que tout était fini.
Les quelques jours de torpeur douce qu'elle venait de passer avaient tout dérangé. Elle percevait les choses au travers d'une fumée lourde, inchassable, sa volonté ne se levait plus. Puisqu'elle savait que tout était fini!
Pourquoi? Elle n'aurait pas pu le dire...
Dans sa pensée, elle voyait Philippe comme sur une route où on se sépare, et où on n'aperçoit plus celui qui s'en va que diminuant, et de dos.
Elle songeait :
« Il est retourné à eux, il ne reviendra pas. »
Pourquoi vivre? Elle était fatiguée de tout. Elle passa une journée de folie morne, de dégoût, de désespoir. Ayant jeté hors d'elle toute sa force, elle fut mieux vers le soir. Alors elle pensa « se sauver, sortir de la vie, s'en aller, n'importe comment; partir! par la porte
la plus noire et la plus basse, partir!... »
Elle le disait à haute voix, comme si c'était quelque chose qu'elle demandait à quelqu'un, et qu'on pouvait lui donner. Et puis elle se tut; elle n'avait plus de pitié d'elle-même comme elle avait eu si souvent. Elle se disait :
« Je ne suis pas à plaindre, je suis bête et je suis lâche, on ne plaint pas les bêtes et les lâches. »
Elle se menait durement maintenant, avec sécheresse et netteté, en colère de s'être supportée si longtemps.
Il était dix heures du soir.
Elle alla, d\m pas raide, dans la bibliothèque où était une petite armoire de pharmacie. Elle l'ouvrit. Il y avait là des flacons ordinaires, et des flacons bleus, les poisons, avec des étiquettes rouges. Elle lut des noms difficiles et puis elle vit « morphine ». Ce flacon était chez elle depuis l'été, à cause d'une crise de rhumatisme qu'Henri avait eue.
Elle lisait les étiquettes avec curiosité, s'y intéressant, indifférente à elle-même.
Morphine ! Cela lui rappelait une maladie de son adolescence, un soirdesouffrancesaffreuses, et puis on lui avait fait une piqûre de morphine. Ah! la lourdeur incomparable et délicieuse!
296 LA NOUVELLE ESPÉnANCE.
On avait refusé une seconde piqûre, et alors, elle s'en souvenait, elle avait passé la nuit à appeler la morphine, doucement, mélodieusement, d'une voix amoureuse du pavot...
Mon Dieu, que tout cela était loin!
Elle prit ce flacon etl'aiguille qui était à côté. Dix centigrammes de morphine, c'était une dose qui tuait et ne faisait pas souffrir.
Elle entra dans sa chambre; il y avait du feu et un petit sifflement bas et doux entre les deux bûches. Elle s'assit à sa table, emplit l'aiguille de poison, la reposa sur la table. Elle se dit :
« Tout à l'heure, il faudra prendre cette aiguille, ne plus penser à rien qu'à la volonté de faire cela, et brusquement l'enfoncer dans la chair. »
Et puis, l'esprit rassuré, elle chercha des enveloppes, du papier. Elle prépara deux enveloppes : sur la plus grande elle mit l'adresse de Marie, et sur l'autre le nom de Philippe. Marie se chargerait de faire parvenir la lettre à Philippe.
« Mon ami, je vais faire tout à l'heure quelque
chose que je n'aurais jamais cru que je ferais.
» Il est onze heures passées ; quand minuit
sonnera je me tuerai. Je n'ai pas peur, je ne souffrirai pas; je me suis enquise,avec la méticulosité que j'ai toujours apportée à ne pas vouloir souffrir, de ce que je pourrais éprouver : cela ne peut être que rien.
» Mou ami, ce que je vais l'aire, je le fais avec beaucoup d'assurance et un grand repos.
» Tout ce mois-ci a été abominable, mais voici plus de huit jours que la tristesse que j'endure a débordé ma force et le possible.
» Je sais que si vous étiez là vous me diriez que le plus dur tourment s'affaiblit, diminue en quelques mois; mais on ne se tue pas parce que l'avenir peut être mauvais, mais parce qu'on ne peut pas supporter le lendemain. Et puis ma vie n'est point de celles dont on puisse préjuger, comme des autres ; j'ai fait cette expérience que, tandis que la destinée détrompe et rassure l'attente et la peur des hommes, tous les maux que j'ai prévus me sont arrivés.
» La déception et le malheur ont été la règle de ma vie, quand ils ne sont, pour presque toutes les créatures, que l'incident et le hasard.
» Mon ami, vous m'avez vue rire et jouer et m'exalter parce que j'ai aimé toutes les choses du monde d'une passion exténuante, mais ma raison demeurait hagarde, effrayée.
» J'avais déjà souffert quand je vous ai connu : à cause de quelques mauvaises chances, et parce que c'était mon habitude,
» J'étais comme ces ivrognes qui aggravent leur mal en buvant en route, mais qui étaient déjà ivres au départ. Je suis née ivre, et j'ai vécu toujours altérée de véhémence et de douleur.
» Quand je vous ai connu, j'ai goûté un tuant et merveilleux bonheur, je vivais entre vos deux mains avec une ardeur, une faiblesse, une fatigue et une force inconcevables. Je pense que nulle n'a eu les dents serrées sur de plus vives extases.
» Vous m'aimiez et vous êtes parti parce que votre femme et votre fils vous l'ont demandé... Vous avez fait ce que vous deviez faire : les hommes ont de la conscience.
» Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne peuvent.
» Si vous étiez là, je ne pourrais pas mourir, parce que, en voyant votre regard et en m'approchant de vous, je meurs en vous, ce qui est un anéantissement et une volupté terribles.
» Si vous étiez là, vous me prendriez la
main et je ferais ce que vous me diriez, comme le jour où je vous ai vu chez vous pour la deuxième fois, où, me conduisant à votre bibliothèque et me tendant la main dans l'escalier difficile, vous avez, sans le vouloir d'abord, dans ma manche qui était large et ouverte, serré mon bras. Je sentais, après cela, que si vous me disiez de me jeter par la fenêtre, je me jetterais par la fenêtre.
» Mais vous n'êtes pas là, et je puis réfléchir. Ce matin, en me regardant dans la glace, j'ai vu le visage que m'ont donné tant de tourments et de larmes : un visage plein d'ombre, où chaque place est humiliée.
» En craignant et en souffrant pour vous, je me fatiguerais, je vieillirais, je connaîtrais cette torture, qui va m'être épargnée, de ne plus vous offrir une beauté sûre de soi, tandis que j'ai senti quelquefois, avec une ivresse si orgueilleuse, que je vous apportais tous les paysages et tous les degrés de la lumière dans mes yeux et mes mains éblouis.
» Et puis je n'ai jamais éprouvé, en plaisir, que ce que j'avais en moi. Quand je suis fatiguée et que je sens mon corps jnisérable, je ne vois pas les jardins et les fleurs.
» Mon ami, j'ai ces temps-ci, en marchant
dans les rues, beaucoup observé les visages des femmes. Presque toutes celles que j'ai vues passer avaient le front sombre, les traits détendus dans l'ennui, l'air installé dans l'indifférent. Elles ne sourient et ne rient plus du tout : on n'imagine pas qu'elles puissent rire!
» Elles vont, s'asseyent, s'occupent, regar- ■ dent, se dirigent avec une sorte d'exactitude navrante. Sur quelle horloge règlent-elles leurs nécessités si vaines?
» Je ne veux pas vivre pour cela, je ne vis pas quand il n'y a plus de joie... Enfant, je sentais que la résignation et l'accablement était quelque chose qui était fait pour d'autres gens que pour moi.
» Et tu ne voudrais pas, mon bien-aimé, que celle que tu as prise pour sa vitalité, sa colère et ses cris, que tu as tenue contre toi, mouvante et multiple à force d'aspects, de regards et de désirs, et d'un tumulte tel, que ses gestes et sa voix changeaient la couleur de l'air, fût ainsi morne et soumise.
» Mon bien-aimé, la semaine que je viens de passer m'a amolli le cœur, m'a rendue pauvre et faible. Je m'attendris et je pleure parce qu'il
y a en face de moi, accroché au mur, le portrait où je suis une petite fille. Je suis là, très petite, à deux ans, je crois ; j'ai les yeux grands, un peu lourds et doux, qui regardent devant soi... Je regarde devant moi bien doucement et patiemment, comme si on m'avait assise là en me disant qu'on allait revenir me prendre. Les cheveux sont tout plats, un peu blonds encore, baissés sur le front, j'ai l'air très sage et d'attendre. Les épaules nues dans la robe de broderie sont encore pliantes; elles devaient être molles et faibles comme le corps des oiseaux qu'on tient serrés.
» Mon ami, ces épaules qui avaient deux gros nœuds de soie bleue, bien lisse, ont porté la chère violence de vos mains qui m'ont courbée un jour vers votre désir. Dites-moi pourquoi cela fait si mal et pourquoi je pleure parce que j'ai été petite, et si sage, et si confiante?...
» Mon bien-aimé, j'ai eu peur de tout dans la vie : de l'orage, de la nuit, de la solitude; et même, quand je sortais si brûlante de chez vous, du vent qui me prenait en hiver au coin de la rue, et me glaçait, et me faisait croire que j'allais mourir de froid; et maintenant je vais absorber ce poison tranquillement...
Vous comprenez ce qu'a fait en moi cette semaine...
» Je ne veux plus maintenant penser qu'à toi... je ne serai plus, mais tu vivras, et c'est cela qui m'est nécessaire; tu seras cet hiver dans la belle pièce sombre où tu travailles.
» Tu seras près de la cheminée chaude, devant ta table pleine de livres et de papiers; tu auras le cou et la figure teintés de cette lampe qui a un globe de porcelaine rose, et qui me semblait n'éclairer que par ton visage.
» Tu seras là comme le jour où je suis entrée pour la première fois et où je t'ai vu.
» Tu t'es levé, tu avais cet admirable regard de côté qui ne voyait pas les personnes, qui semblait se répandre dans l'air, si bien que tout ensuite dans la chambre avait tes yeux et brûlait.
» Ce regard, et un moment de ton sourire, quelque chose dont tu ne peux pas te douter, qui est dans le son du rire finissant et dans un pli de la bouche de profil, — ce rire qui était toi, et qui aussi, je puis te le dire, me rappelait le visage d'un homme qui m'avait un
peu troublée quand j'étais petite, — ton l'egard et ton rire étaient quelque chose de plus que toi, que j'essayais, t'ayant quitté le soir, de retrouver nettement; je m'y appliquais la nuit, lorsque j'étais si longtemps réveillée... Et quand brusquement, comme un don fait par la mémoire, les détails m'en revenaient, je sentais passer sur mon front ces doubles battements de joie et de douleur que tu aimais, et qui sont le soupir de la chair et des nerfs.
» Mon bien-aimé, voici minuit bientôt; je suis tranquille, mais je pleure. Je pleure à cause de toi, parce que, quoique tu fusses le maître et moi si docile, tu avais quelquefois des lassitudes, des tourments, et que je mettais mes mains sur ta tête.
» Qui mettra sur ta tête des mains si amoureuses?...
» Mais tu es loin, tu es loin, il faudrait vivre demain sans toi, je ne peux pas... Voici minuit dans quelques instants, je pense à toi, je ferme les yeux, je pense à toi... Je vois tes yeux et ton rire et je retrouve toute l'odeur qui est sur ton visage... Je ferme les yeux, et tu es devant moi; tu ne crois pas que je veux vraiment mourir, et tu dis, avec tes yeux de côté :
304 LA NOUVELLE ESPÉr.ANCE.
« Comme elle est folle!... » et tu ris, et tu me prends avec tes deux bras qui me jettent contre toi, et c'est en toi que je meurs, et que je vais mourir... »
Le premier coup de minuit sonne.