DEUXIÈME PARTIE
L'âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même dans le plus large cercle.
NIETZSCHE
Elle voyait plus souvent maintenant Pierre Valence.
Ils passaient des fins de journée ensemble, Henri, Pierre et elle.
Mais Henri prenait l'habitude de faire de longues courses à pied, avant le dîner; il allait jusqu'à Suresnes ou Sèvres; alors madame de Fontenay et Pierre restaient seuls après le thé, et causaient.
Ils avaient de commun, d'identique, l'orgueil et la sincérité. Pierre s'étonnait qu'elle parlât
si sûrement de tout, des passions, des désirs, de toutes les subtilités de l'être. Il le lui disait. Elle répondait, grave, regardant en arrière dans son âme :
— Oui... peut-être est-ce bien que le passé ait été ce qu'il a été, et maintenant toutes mes veines ont de l'intelligence...
Il la plaisantait en souriant sur les mots qu'elle employait volontiers.
— Vous aimez beaucoup le mot « cœur »?
— Oh oui ! avouait-elle, n'est-ce pas, c'est le mot charnel et sensible, le mot rond dans lequel il y a le sang?
Et les mouvements de ses mains modelaient ses phrases.
Pierre n'était pas curieux; il ne cherchait pas à savoir ce qu'elle pensait dans le moment, il ne lui parlait jamais du passé, il l'avait du fond de son cœur oublié.
Quelquefois, à l'heure où Sabine rentrait de sa promenade ou de ses courses, elle se croisait dehors avec lui qui arrivait chez elle. Ils faisaient quelques pas ensemble, et regardaient les paysages.
— Comme c'est beau tous ces petits pays en sucre dur, disait Sabine, qui montrait ce jourlà les collines basses et le Mont-Valérien dans
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la neige. La neige a de nobles manières, ajouta-t-elle; remarquez-vous que les moindres choses, les choses pauvres et laides deviennent précieuses avec elle; par exemple les tuiles et les ardoises, la cour silencieuse d'une maison, ou bien ici, sur la route, cette brouette du balayeur avec un balai en travers. Cela fait de petits morceaux de tableaux charmants. Je vois l'hiver comme les vignettes d'un livre allemand : des toits de maisons de Bade, avec un nid de cigognes.
Il s'amusait de ce qu'elle inventait.
— Et comment voyez-vous l'été? lui demanda-t-il.
Elle réfléchit. Elle dit :
— Je le vois terrible, dans les provinces persanes, enfoui sous des feuillages d'un vert noir où fuse l'haleine des serpents... et puis de l'eau qu'on entend, qu'on ne voit pas, un bruit d'eau de luxe qui retombe par petites gouttes sur du marbre, et qui rend fou, car on meurt de soif et du désir de tout, dans mon été...
— Moi, interrompit Pierre, je le vois avec les yeux de la carpe qui souffle des bulles d'air sur les étangs des fables de La Fontaine. Vous souvenez-vous de cette carpe délicieuse et heureuse?
Et Sabine la connaissait bien, pour avoir, avec elle, laissé flotter sa pensée sur les petites ondes, le long du sable et des herbes françaises.
Pierre se trouvait bien chez la jeune femme. Il s'y livrait abondamment à ses théories sociales. Sabine l'écoutait. Elle riait parfois de la manière enfantine dont elle imaginait les époques futures.
— C'est tout à fait, lui disait-elle, comme la couverture illustrée des livres utopistes; un grand demi-soleil, avec des rayons bien nets comme à une roue, levé sur une plaine où le blé germe visiblement, et un homme nu qui a l'air à l'aise et heureux. Je crois que dans ce temps-là, ce sera toujours l'été, car les grêlons dérangeraient tout...
Mais elle était, plus encore que Pierre, passionnée de justice et de pitié humaine. C'était sa seule certitude que la pitié avait toujours raison. Elle lisait des livres de science, tout ce qui explique la vie, la pensée, l'homme faible •et voué à son destin misérable.
Elle aimait la vie, tous les signes de la vie.
Sur des visages d'ouvriers peints de plâtre, elle avait surpris les plus douces lignes de la résignation et de l'harmonie intérieure. Et ce spectacle lui ouvrait le cœur.
LA NOUVELLE ESPÉRANCE. 14i
Elle connaissait l'objection d'Henri à ses théories d'humanité :
— Tu vis pourtant confortablement, lui disait son mari, tu ne donnes pas ton salon et ton collier.
Mais Sabine sentait que cela ne voulait rien dire; elle savait que la simple fortune qu'elle avait n'était pas hostile, que ses habitudes étaient intelligentes et douces, que de porter ses cinquante perles à la rue n'eût servi de rien, et que c'était dans la clarté de l'esprit, dans la grande ardeur du cœur, dans le consentement et l'adhésion que résidaient le don essentiel, la force qui imprégnait l'air présent.
D'ailleurs ses goûts avaient changé; elle n'allait plus dans le monde, s'était retirée du luxe cruel de l'amour, vivait à lire et à regarder la nature.
Henri se disputait souvent avec sa femme et son ami. Il avait un singulier esprit habile et fermé. Il choisissait dans la vérité, prenait une part, repoussait l'autre, qui semblait pourtant aussi nécessaire, aussi indispensable à la vérité même. Et Sabine criait de cette mutilation de ce qui lui semblait l'absolu.
M. de Fontenay avait aussi une manie adroite et obscure de confondre la coutume
avec la raison. 11 aimait que les délinquants fussent, dans leur âme, coupables. C'était de la conscience atavique, un besoin de rigueur justifiable. Il se fâchait, disait à Sabine :
— Alors, toi, avec ce raisonnement contre le libre arbitre, tu pourrais commettre tous les actes?
Et c'était des heures pour expliquer que, puisqu'elle n'avait pas la possibilité de ces actes-là dans ses nerfs et son cerveau, elle ne pouvait point les commettre et que la conscience était une des pièces de l'involontaire.
Mais lui restait convaincu que les savants et les philosophes établissaient l'irresponsabilité pour se libérer du devoir.
On ne s'entendait jamais.
— Enfin, comment voudrais-tu la justice? demandait Henri.
A quoi Sabine répondait :
— La sensibilité que nous avons de nousmêmes nous a instruits sur les causes des actions humaines. C'est irriter en moi le goût de vouloir et le goût de manger que de condamner le malheureux que la misère mène à voler son pain. Je voudrais que la justice fût simple, nourrie de science et trempée d'ingénuité; que les hommes appelés à juger
d'autres hommes eussent connu la contrainte, les tribulations; qu'ils eussent le corps fraternel; qu'observateurs exacts d'eux-mêmes, ils mesurassent bien quelle atténuation la culture et l'aisance ont apportée à leurs violences primitives, et qu'ainsi renseignés, ils suivissent d'un œil brave et doux, chez ceux qu'ils vont oser juger, le parcours de l'impatience à la révolte, de l'invective à la lutte et de la colère au meurtre.
Pierre souriait de contentement, et Henri, agacé, avec le sentiment de se venger de telles idées et, comme si c'était bien fait pour ceux qui les soutenaient, répliquait :
— Eh bien! si vous voulez que les criminels se promènent, vous verrez l'agrément que ce sera!
Mais Pierre ne tenait pas à la vie des criminels, des fous, des pauvres sanguinaires. Il pensait que les supprimer, c'était aussi les débarrasser eux-mêmes de leur oppression, les délivrer de la loi affreuse de leur esprit. Quand le relèvement n'était plus possible, la mort valait mieux peut-être que le bagne éternel ; seulement, il imaginait une mort que l'on rendrait simple et pitoyable, qui épargnerait tout le frisson aux malheureux.
Sabine s'inquiétait, elle ne voulait pas, elle, qu'on touchât à la vie ; mais quand Pierre, en causant, faisait des projets de réforme mentale par l'éducation, par l'hygiène, elle écoutait avec des yeux qui approuvaient d'une manière têtue, disant que c'était l'évidence.
Lui et elle se fâchaient quelquefois pour d'autres questions sentimentales. Un soir qu'il soutenait que, désormais, en amour, il ne serait plus jaloux, sachant ce que vaut le cœur des femmes, Sabine s'indigna. Il fallait à madame de Fontenay cette certitude que les hommes, tous les hommes, pussent être encore des amants sensibles et désespérés.
Vers la fin du mois de janvier, Jérôme et Marie revinrent du voyage qu'ils avaient fait dans l'Italie glaciale, harcelés par un vent dur en poussière de verre. On se réjouit de leur retour.
Maintenant, les jeunes époux avaient l'air de gens habitués. Leurs paroles, leurs actes se complétaient. Ils ne faisaient presque plus attention l'un à l'autre, étant eux-mêmes l'un et l'autre. On sentait leurs deux vies proches et rythmées, comme pouvaient l'être, la nuit, leur sommeil et leur respiration jumelle.
Ils se ressemblaient, ayant pris des manières
pareilles de rire en hochant la tête, de simuler l'étonnement.
Jérôme, heureux et posé, logeait dans le mariage comme dans un mobilier traditionnel et vénérable.
— C'est drôle, — pensait Sabine, en regardant du fond de ses souvenirs ce visage satisfait, un peu guindé, — moi qui aimais en lui le rêveur secret, le héros faible et passionné, l'amant de la lune et des jardins, douloureux comme Henri Heine, voilà tout de même ce qu'il est...
Alors, elle fut contente de pouvoir embrasser Marie sans amertume. Elle était seulement un peu triste de partager avec elle l'amitié de Pierre Valence.
Pierre aimait les deux jeunes femmes également. Quoiqu'il connût Marie depuis plus longtemps, les derniers mois l'avaient aussi beaucoup lié avec Sabine. Il avait une fraternelle tendresse pour elles deux. Sa pensée, son regard ne touchaient à elles qu'avec un respect prudent et naturel qui rendait leur familiarité délicieuse. Sabine avait compris à son retour à Paris, en octobre, que la liaison de Pierre Valence avec la comédienne était sur le point de se briser. Un jour cette femme aventureuse
eut assez des jalousies de Pierre et elle le quitta d'une manière cruelle et définitive.
Pierre, après les colères de la rupture, les soupirs et les menaces, se reprenait à vivre agréablement. Pendant un mois encore il souffrit des élancements de la mémoire, et puis toute peine disparut.
Il ne crut plus qu'il l'avait beaucoup aimée, il était bien certain du moins qu'il ne la regrettait pas. Il parlait d'elle en plaisantant, et mettait à cela son orgueil d'homme bien portant qui ne s'attarde pas aux places malsaines du souvenir. Henri et Sabine l'avaient un peu querellé sur les résolutions qu'il prenait de n'être plus amoureux, car l'amour était sa hantise mystérieuse.
Henri de Fontenay ayant été nommé maire de sa commune en Dauphiné, cette charge nouvelle le contraignit désormais à de fréquents voyages qu'il écourtait autant qu'il le pouvait. Mais ces départs dérangeaient un peu l'ordre de la maison, les habitudes des repas pris ensemble, et Sabine se sentait seule, n'ayant plus rien de fixe dans sa vie.
Ses journées étaient longues; elle ne voyait Pierre et Marie qu'à l'heure du thé; quelquefois le soir elle allait avec eux au théâtre, et
elle revenait lassée le plus souvent, n'ayant pas eu tout le plaisir qu'elle avait cru, contemplant d'un œil fatigué, par la fenêtre gelée de la voiture, le morne Trocadéro tout en brouillard dans le silence de minuit. L'air de la nuit restait pour elle mystérieux et un peu sacré. Elle ne s'habituait pas à le regarder indifféremment.
Un soir, dans un lieu à musique de cirque, tandis que sur la scène brillaient en maillot de soie et d'acier des héros lutteurs et jongleurs, Sabine s'aperçut que Pierre Valence observait obstinément une femme trop parée, penchée au rebord d'une loge. Elle était belle avec des yeux sombres et tourmentés, et des joues peintes du ton des roses de Bengale.
Pierre était assis entre Sabine et Marie; quoique distrait par la personne qui l'intéressait, il s'occupait des deux jeunes femmes avec une amitié protectrice et fine.
Et madame de Fontenay, sans jalousie vive, pensait :
« Il nous aime Marie et moi doucement, si doucement qu'il ne peut pas choisir entre nous deux... Alors, puisqu'il est un passionné, il s'en ira vers une de ces femmes qui sont chargées de couleurs et de fleurs comme une
saison ; l'amour étant plus fort que toute amitié, nous perdrons notre ami, je perdrai l'ami assidu qui égayait un peu ma vie. »
Cette inquiétude persista dans son être inconscient; et comme son inquiétude agissait toujours, elle modifia, sans qu'elle y prît garde d'abord, son attitude à l'égard de Pierre Valence. Plus de gêne et de choix dans la familiarité remplacèrent la camaraderie.
Maintenant, quand ils étaient seuls, il y avait des silences pendant lesquels le gros bouquet de violettes de Parme, écrasé dans une coupe d'eau près du divan de Sabine, paraissait exhaler son parfum intentionnellement, et l'air restait un peu phosphorescent et remué, comme si les mots qu'ils avaient dits, lui et elle, eussent eu de petits scintillements...
Alors, ils avaient l'air tous les deux d'écouter ce que disait le silence, ce que disait le destin, et ils réfléchissaient un instant absurdement, avec les yeux dans la brume des veilleurs sur les phares, et cela troublait ensuite la simplicité de l'adieu.
Ces souvenirs disparaissaient, car Pierre était distrait, mais le hasard, une discussion, l'obscure volonté de Sabine ramenaient de pareils moments.
Le jour où elle s'aperçut qu'il était amoureux d'elle, elle éprouva non pas de la joie — les ressorts de sa joie étaient affaiblis — mais la tranquillité et le confort de s'être attaché l'amilié de cet homme. Pierre restait très à l'aise avec Henri. Le trouble qu'il sentait naître en lui à l'égard de la femme de son ami grandissait dans la confusion, et à la faveur de cette confusion il ne s'expliquait rien. Il s'occupait au premier plan de son esprit, oîi était la curiosité; il ne pénétrait point dans les régions plus profondes de lui-même où était l'ombre.
Par moments, quelques silences, rares chez lui, pesaient, et il apparaissait harassé dans ces instants-là, privé de ses forces et de son intelligence.
Sabine, que cette Intimité mystérieuse amusait, se faisait quelquefois des reproches. Elle se disait que ce n'était pas bien à elle d'avoir mené son ami à cette tendresse où elle ne pourrait pas le suivre, que c'était le gaspillage des plus hautes forces du cœur, et qui pouvait savoir jusqu'à quelle détresse irait la violence de cet être chez qui la passion était obscure? Pourtant la bonté de Pierre la rassurait.
Marie s'égayait des scrupules de sa bellesœur. Elle lui disait :
— Que veux-tu, ce n'est pas de ta faute, c'est si naturel qu'il t'aime ; comment ne t'a-t-il pas aimée plus tôt... de quoi peux-tu te tourmenter même s'il est un peu malheureux? Tu es un beau moment dans la vie des hommes.
Mais Sabine croyait que si, que c'était de sa faute; elle se demandait pourquoi elle avait cette manie d'imaginer qu'un homme n'aimait jamais assez une femme quand il n'en était pas amoureux, et que l'amour était la seule grande amitié de l'homme. Cela venait de ce qu'elle avait si peur des restrictions du cœur...
Pour les femmes, c'était différent. Elles pouvaient être des amies parfaites et pures, ayant en elles la source des tendresses maternelles.
D'ailleurs, Pierre avait l'air content le plus souvent. La présence de madame de Fontenay le soulageait et le réjouissait. Elle devinait que c'était plutôt loin d'elle qu'il devait être moins heureux. L'accord de leurs intelligences leur était très sensible. Lui, s'emparait des acquiescements de la jeune femme à ses idées et de chaque moment du temps où elle lui souriait
avec bonté, pour s'en faire un instant de joie complète.
L'hiver passait ainsi.
Jérôme n'existait plus pour Sabine ; elle gardait seulement dans le cœur la place de l'avoir aimé; et ce vide empêchait l'équilibre et la solidité de son caractère.
Mon Dieu! celui-là, comme elle avait dû l'aimer, pour que maintenant, quand elle le regardait, elle éprouvât encore du plaisir à se dire : « Je le vois et cela ne me fait plus mal, je l'entends et cela ne me tue pas. »
Il restait pour elle la chose retorse et sournoise dont elle ne se rassasiait pas de ne plus souffrir.
Pierre la distrayait. Il lui manqua beaucoup pendant une semaine qu'il passa à Anzin au cœur d'une grève. Elle se consolait de son absence en étant orgueilleuse de lui. Elle voyait dans les journaux son nom mêlé à la controverse, et pensait à lui avec les mains froides de la discussion et de la bataille.
Madame de Fontenay aimait les choses de la foule et tout ce que la clameur contient de délire, de désordre, de sacrifice soudain et de faiblesse sacrée.
Elle se représentait les victoires du droit,
les fêtes populaires comme dans Michelet, sous un ciel haut et bleu, entre des rangs déjeunes arbres, dans des jardins ouverts, où, près de chaises de paille et de promeneuses en toile claire, tonne Danton, la tête renversée aux bras de la chaude Révolution.
Quand Pierre Valence revint, Sabine le questionna impatiemment; elle voulait tout savoir : comment était la ville et les ouvriers et ce que disaient les ouvriers.
Pierre raconta que l'un d'eux étant mort, tué dans une charge de cavalerie, ses camarades lui avaient fait de belles funérailles.
— Quelle vie! soupirait la jeune femme.
Et elle imaginait ces travailleurs, ressemblant tous aux mineurs de Constantin Meunier, nus avec cette culotte de toile que la sueur leur colle aux hanches.
— Est-ce qu'on chantait là-bas? demandât-elle.
— Oui, répondit Pierre; l'Internationale aux sonorités noires... la Marseillaise...
— Ah! la Marseillaisel... disait Sabine, quel prodigieux rythme d'ameutement! Quel appel! Il semble, n'est-ce pas? qu'au scandement impétueux du refrain, les gens, tous les gens vont
venir... on les sent qui viennent, se rejoignent, se groupent, élargissent les rues de leurs coudes, tant ils sont pressés, nombreux, infinis... C'est étonnant, ajoutait-elle d'une voix basse et lentement, la foule... le nombre... Quelque chose que l'on est deux à aimer, cela fait de l'amour, et quand on est cent à aimer cette chose, cela fait de l'héroïque! Des hommes qui réclament le droit de raisonner, de manger, de vivre, créent une religion, des symboles... Nous sentons en nous une puissance mystique s'émouvoir à l'idée du blé, du pain. Le dur pain de la faim quotidienne nous trouble jusqu'au rêve, et de même le verbe, les livres, tout ce qui exalte la justice et la liberté...
Ses yeux brillaient sur ses joues chaudes.
— N'est-ce pas, — continua-t-elle, d'une voix un peu sourde, — l'héroïsme et la sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre sensualité... Je me souviens d'une bagarre, dans laquelle par mégarde j'ai été prise, étant presque encore enfant, avec ma gouvernante, un jour, en hiver. On ne sentait plus le froid. Il y avait des cris, des chants... on se regardait sans se connaître, les pauvres, les riches, les ouvriers... on se regardait avec
des yeux qui pénétraient, des rires fixes, mystérieux, qui mordaient les uns aux autres. Il y avait, près de ma gouvernante et de moi, deux hommes qui, poussés par les autres, nous poussaient, s'en excusaient. L'un était nu-tête, avec une veste en toile bleue, et l'autre devait être un étudiant : son chapeau était cabossé, une longue mèche de cheveux lui glissait sur l'œil; j'avais soudain en eux une confiance familière, absolue ; je leur parlais en jetant la tête en arrière pour qu'ils vissent mon âme dans mes yeux... j'avais envie qu'ils vissent mon âme... 3Ion Dieu, qu'est-ce qu'il y avait donc dans l'air? c'était plus fort, plus voluptueux, plus cruel à respirer qu'aucun printemps!...
Et les paupières de la jeune femme, étrangement baissées, diffusaient du souvenir et du plaisir.
Avec de tels sentiments, elle se plaignait de ce que la revue socialiste, à laquelle Pierre Valence se consacrait, fût si emplie de questions économiques, de chiffres et de statistiques dont la nécessité évidente ne la consolait pas tout à fait. Elle aimait le don de soi-même.
Marie entrait difficilement dans les vues de sa belle-sœur. Sa compréhension, nette et mor-
celée, la privait des aspects d'ensemble qui permettent la certitude et la possession. Elle ne se prononçait pas, pensant bien que les autres devaient avoir raison; mais, comme elle ne l'éprouvait point, sa conscience lui interdisait de se reposer sur leurs affirmations.
Jérôme causait généralement avec Henri, qu'il écoutait plus que les autres, et le jeune homme, défiant des doctrines nouvelles, se rassurait d'entendre ces discours adroits inoffensifs et confus, et de n'y pas voir clair.
D'ailleurs il ne s'occupait pas volontiers de ces questions, qui irritaient le goût qu'il avait de confondre les vieilles lois avec la distinction des manières. Il s'était remis au travail et se plaisait dans l'atmosphère délicate et noble de l'harmonie. Sa femme se réjouissait de le sentir occupé. Elle l'aimait soucieusement, tremblait des résolutions qu'il pouvait prendre et craignait cet enfant qui était le maître.
Lui, l'aimait sèchement et aigrement, comme le permettait son âme vaniteuse et personnelle.
Quand il fut intéressé à l'opéra qu'il achevait, elle fut plus libre et put sortir avec Sabine, comme autrefois. Les deux jeunes femmes étaient heureuses ensemble, et Marie
aidait, de sa gravité, sa belle-sœur à s'attendrir sur la bonté de Pierre Valence.
Madame de Fontenay avait dans son caractère obscur un peu de candeur joyeuse, par quoi les aventures qui la touchaient lui paraissaient d'abord accomplies et parfaites. Elle devait à ce sentiment le plaisir vif, vague, précipité qu'elle prenait par instant à la vie, et cette patience qu'elle avait de ne point rechercher la suite des événements et de ne rien demander de distinct à l'avenir. L'amour de Pierre la contentait. Ils allaient avec Marie visiter les musées, les églises, les vieux jardins de la ville. Quelquefois, le soir, elle restait une heure seule avec lui. Dans la pièce, éclairée à la hauteur des visages de lumière voilée, ils parlaient, s'interrompaient. On ne savait pas de qui venait la direction de la conversation, l'impulsion et l'élan, tant ils avaient de force tous les deux.
Pierre ramenait volontiers les questions universelles sur les points sensibles du désir et de l'amour.
Il était respectueux avec Sabine. Les seules tentatives de curiosité qu'il eût faites auprès d'elle, les seules audaces intentionnées de son esprit, étaient, par moments, des interroga-
tions un peu vives et nettes, malgré les détours, sur les goûts, la vie, l'avenir de la jeune femme.
Mais ces choses, énoncées à voix haute et simplement, semblaient d'un confesseur ou d'un médecin, et madame de Fontenay n'en avait ressenti, après la première surprise, que peu de gène, de trouble et de plaisir.
Il lui dit un jour, à propos d'un bouquet de roses qu'elle respirait passionnément :
— Vous ne savez pas encore, madame, quelle force de vivre est en vous. Elle se répand sur vous, se trahit dans tous vos gestes.
Et, chaque fois qu'il parlait ainsi, il semblait intéressé, amusé, perspicace, quand cela eût dû, pensait Sabine, le jeter dans les délires du désir fixe ou de la colère. Elle s'offensait de ce que Pierre touchât, avec des paroles ordinaires, à ce que le silence et la compression eussent augmenté en lui.
Un soir de pluie, en février, il rencontra, sur le boulevard, madame de Fontenay qui cherchait une voiture. Il arrêta un fiacre et proposa à la jeune femme de la ramener chez elle; elle répondit, hésitant un peu, qu'elle voulait bien; et lui, plaisantait, avec cette habitude qu'il prenait de défaire le mystère et la gravité de l'équivoque.
Il s'inquiéta qu'elle fût bien installée dans cette voiture cahotante dont les vitres sonnaient; il demandait qu'elle mît les pieds sur la boule d'eau chaude. Madame de Fontenayle remerciait, mais elle ne s'occupait pas en ce moment du froid et du chaud. Elle se sentait douce et fâchée, et pliait un peu vers son compagnon, ne sachant plus si elle cherchait ainsi la sécurité ou le danger.
Pierre, qui ne réussissait pas à remonter complètement une des vitres, s'en tourmentait et croisait sur les genoux de Sabine le manteau de fourrure qu'elle avait.
Il s'émouvait de la voir dans cette voiture à sa garde. Il mit sa main sur la main de la jeune femme, et d'une voix tendre, il lui dit :
— Mon amie !
Elle, qui ne pouvait pas savoir que Pierre était heureux, content, touché et plein de douceur dans son âme, avait fermé les yeux pour mieux goûter le moment où cette voix, qu'elle connaissait bien, se troublerait, dévierait, entrerait dans le magnifique inconnu.
Pierre répétait tendrement :
— Mon amie! et veillait au vent de la fenêtre mal close.
De moment en moment, à la lueur des
réverbères, madame de Fontenay, qui avait rouvert les yeux et se taisait, voyait le visage de Pierre Valence; et de retour chez elle, réfléchissant, elle s'étonnait de ne pas lui avoir trouvé ce regard de rôdeur trouble, cet air de vague assassin, vers l'amour, qu'elle supposait aux hommes, à l'instant des prompts désirs.
Donc, elle le sentait : Pierre était content, il était heureux...
Mais était-ce la chose qu'elle cherchait, était-ce bien ce qu'elle voulait : donner aux autres du bonheur?
Non, elle était meilleure que cela. Elle-même n'avait pas aimé le bonheur, elle avait toujours désiré pire, et c'est pour Pierre surtout qu'elle eût souhaité qu'il souffrît.
Le sourd tumulte qui par moments traversait le cœur de cet homme se perdait trop vite dans son active gaieté. L'amour qu'il éprouvait pour Sabine était ses vacances. Il avait eu dans son passé beaucoup de tempêtes, et maintenant il entrait dans la baie d'un plaisir qui durait, se renouvelait et ne le blessait pas. L'étonnement qu'il en ressentait le reportait à des états d'esprit plus jeunes, à l'insouciance et à la sécurité enfantines.
Jusqu'à présent, il s'était tourmenté pour
des femmes dont il avait eu envie brusquement, et il s'était toujours arrangé pour compliquer ses affaires. Il se lacérait le cœur de la pointe de leurs regards, organisait le soupçon et la jalousie, pleurait pour les infidélités subtiles de leurs pensées, criait pour le souvenir de leurs cheveux et de leurs mains.
Mais toutes ces choses étaient finies, finies tout d'un coup comme finit l'été un soir de pluie froide, comme finit l'ardente jeunesse.
C'étaient des possibilités qui étaient sorties de lui. Sans qu'il le sût encore, son âme de désir désormais se reposerait. Il aimerait sans cette fixité, ce choix terrible, étroit et tenace, qui, autrefois, faisait pour lui d'une femme incertaine et mobile, la seule place possible du plaisir et de la vie, l'unique aspect de l'air natal sans quoi on ne respire plus bien.
Maintenant il se disait que toutes sont pareilles à peu près, mouvantes, trompeuses et perverses. Et s'il restait ainsi, près de Sabine, c'est qu'elle lui paraissait un plus bel exemple de cette violence.
Il distinguait dans les âmes féminines les plans principaux : la passion, la dissimulation; et il les voyait chez l'une comme chez l'autre.
Il disait « la ruse des femmes », comme il
eût dit « leurs tempes douces » ; cela lui semblait une affaire de race, qu'elles avaient toutes en commun, sans beaucoup de nuances. Il percevait mal le particulier, et c'était ce que Sabine avait le plus vite senti, qu'elle n'était pas aimée comme elle l'eût voulu, pour l'unique forme d'elle-même, pour ces détails de l'âme et du regard que l'amour invente, et emploie à se blesser.
Mais madame de Fontenay, dans son cœur, ne se plaignait pas. Elle sentait l'amitié de Pierre pleine de sources intarissables. Cela suffisait. Autrefois, elle avait été exigeante; depuis la connaissance qu'elle avait faite de Jérôme Hérelle, elle savait qu'on ne possède pas le présent, que rien n'est sûr, et elle tenait à tout comme aux êtres qui vont mourir.
Mais le retour du printemps l'agaçait.
Elle disait à Pierre Valence avec mauvaise humeur :
— Comment empêcher le printemps?
— Nous ne le verrons pas si vous voulez, répondait-il. Venez avec moi à la Bibliothèque Nationale, où je travaille. Vous vous promènerez aux Manuscrits et aux Gravures... Les demeures de la science ont un air plus vivifiant que celui des forêts. C'est vraiment dans
ces salles qu'il faudrait aller à la campagne : le silence et la profondeur dans le temps en font les lieux les plus secrets et les plus longs du monde...
Madame de Fontenay savait bien que, quoi qu'elle fît, elle souffrirait du printemps. Les yeux fermés, elle le sentait qui arrivait avec ses heures lentes, ses nuages traînés sur du bleu vif, et toute l'odeur de l'aubépine...
Dans le bois, près de chez elle, les buissons et les faisceaux d'arbres, qui, l'hiver, ressemblaient à des fagots levés sur le ciel de pluie, se couvraient maintenant, aux pointes des branches, de semis verts, de toutes petites feuilles gluantes, qui sentaient la térébenthine. Et puis, c'était vers cinq heures, le soir, un vent mou qui donnait mal à la gorge.
Les mélancolies de la jeune femme déplaisaient à Pierre Valence. Il redoutait ce qui n'était pas le rire, la compréhension et la confiance. Pourquoi compliquait-elle ainsi la vie, qui pouvait être si confortable et si facile? Marie était plus simple et jouissait de toutes les choses; elle était véritablement attentive, tandis que l'autre, de jour en jour, n'écoutait plus qu'en s'irritant.
Sabine n'avait pas même voulu entendre,
un soir, ce que Pierre expliquait à Marie des théories de la régénérescence des cellules.
— Est-ce dans quinze ans, disait-elle, que cela empêchera le déclin, la vieillesse? Non! Alors qu'est-ce que cela nous fait? Laissez-moi être triste...
Elle était de ces êtres, sans marge sur le désir, qui n'ont pas beaucoup de temps et qui veulent tout employer au bonheur.
— Mais il y a d'autres satisfactions, d'autres curiosités, madame, répondait Pierre, que la rêverie et la perpétuelle pensée de soi !
— Pas pour tout le monde, interrompait Sabine, je n'ai pas le sens des degrés du plaisir. Il n'y a qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal.
Pierre la regardait, essayant de comprendre ce qu'elle pensait vraiment, ce qu'elle préméditait. Il croyait au déguisement éternel de la pensée des femmes, à la ceinture retenue sur la lettre amoureuse ou sur le poignard; et il souffrait confusément de la sentir secrète et encline aux obscures paraboles : car elle racontait une histoire de fleurs, une histoire d'enfance pour libérer un bout de son âme.
Pierre la grondait; amicalement soucieux d'elle, il la croyait malade, il lui expliquait
que plus tard elle verrait que la vie et l'aventure emploieraient ses forces sourdes.
Elle dédaignait cette attitude de confident et de conseiller. C'était donc de cette manière qu'il l'aimait! Pourquoi ne l'aimait-il pas pour ce qu'elle avait en elle de vraiment mystérieux, pour ses yeux à plusieurs couches de regards, pour ses cheveux tièdes comme les veines, ses cheveux noirs et acres, qui avaient l'odeur du bois sec et de la fumée; pour son âme enfin, au fond de laquelle, sous les ondes emmêlées, roulait l'enfantin caillou blanc du désir?...
Pierre Valence s'entretenait avec Henri de ce qu'on pourrait faire pour amuser Sabine, si bien qu'elle, ayant senti leur coalition affectueuse, avait repoussé, un soir, d'un rire méchant qui était aigu et insolent comme un coup de coude, leur projet de l'emmener à la campagne.
Marie reprochait à sa belle-sœur ses vivacités.
— Tu n'es pas bien pour les pauvres qui t'aiment, lui disait-elle en l'embrassant.
— Pas bien? ripostait madame de Fontenay. Et elle sentait ce qu'elle avait en soi qui souffrait du médiocre et du morne journaliers.
Mais elle s'observa pourtant et modifia son caractère.
Plus de douceur l'emplissait. Elle avait de la tendresse pour Pierre, ils s'étaient fait de la peine l'un à l'autre, et elle en éprouvait des remords, d'affreux remords sentimentaux d'enfant qui s'est mis en colère, méchamment, un jour de fête, après les étrennes reçues.
Que reprochait-elle à Pierre?
De ne pas mourir à cause d'elle, inviolable, de respirer l'air de sa vie et de sa maison sans qu'il en fût bouleversé à l'image de Werther ou de Dominique? D'aimer Henri, qui était son vieil ami, de parler avec Marie du fond de son cœur, de ne pas s'ennuyer avec les autres, de ne pas mentir, de ne pas être fourbe, de ne pas être ingrat?
Elle le voyait bien, c'était de la folie. Aussi ne boudait-elle plus aux parties du soir qu'on faisait tous ensemble, dans la beauté de l'été maintenant venu. Elle riait, elle riait tout le temps. On pouvait la traîner dehors, dans les cabarets près des lacs d'où montait du brouillard, la faire manger sous la nuit bleue avec des insectes sur la table, cela l'amusait. Elle revoyait gaiement, sur les nappes des restaurants, s'étaler les habituels hors-d'œuvre : les petites tranches de tomates crues, vives comme de la chair, les céleris qu'on devinait cra-
quants comme des joncs et gardant le goût de la terre, les olives roulées autour de leurs noyaux, et tous les petits poissons d'argent, étranglés de poivre.
On se passait ces plats d'attente, tandis que la musique de Bohême ou de Naples jouait.
Un musicien, le chef, menait l'orchestre de son geste, riait en prestidigitateur de la réussite des mélodies, montait et abaissait d'un signe les tons des violons et témoignait d'une connaissance rusée du plaisir des nerfs.
Le visage accéléré de fièvre, Sabine goûtait passionnément ces romances molles, qui, sur les cordes glissantes des violons, faisaient déraper son âme du plaisir à la langueur.
Mais comme elle se fatiguait!...
Etait-elle faite pour cette vie sans halte intérieure, dans les décors clinquants des cabarets de verre?
N'était-elle pas au fond un être de solitude ; qu'avait-elle le plus aimé dans la vie? Le rêve, l'imagination, la paisible monotonie. Certainement elle avait dû être heureuse autrefois, au commencement de son mariage, quand elle peuplait de tant de vagues désirs la blancheur du vide, quand elle se réveillait lentement au matin, ne sachant pas l'année qu'il était, ni
l'âge qu'elle avait, tant la douceur des jours lui semblait infinie.
Comme elle s'était amusée, en juillet, assise devant les graviers chauds des jardins, et en automne, à courir le long du feuillage rouge des noisetiers, où luisaient, durement chevillées à leurs capuchons verts, les noisettes en bois de soie...
Elle avait aimé aussi toutes les choses des maisons et des chambres, l'aurore d'été, prise dans les rideaux de perse gommée, et quand on ouvrait la fenêtre les matins d'octobre, la première entrée du vent froid, qui sentait l'anis et le raisin...
Elle avait aimé de vieilles commodes à ventre rebondi; le tapis d'une table ronde fait du châle de son aïeule, des coussins à franges, des cache-pots, des écrans de cheminée en faille raide, d'un vert de cresson, tous les objets qui gardaient l'âme de madame de la Sablière, de Lucile de Chateaubriand et de la reine Hortense.
Ne ferait-elle pas mieux de laisser les autres sortir le soir, et de rester chez elle à s'organiser une vie paisible et rêveuse?
Mais elle se préoccupait de Pierre. Par moments, elle ne reconnaissait pas le visage de son ami. Maintenant, pour lui parler elle
n'osait plus, familièrement comme autrefois, poser la main sur son bras.
Les irritations sourdes de madame de Fontenay, ses nervosités, avaient surpris, peiné Pierre Valence. Voyant que l'insécurité flottait autour d'elle, il avait eu obscurément peur des tragédies somptueuses pour lesquelles son cœur n'était plus accordé.
Et puis il se trouvait lésé dans la chance qu'il avait eue avec elle. Il était moins heureux, il ne l'était plus. Il s'était senti tout d'un coup embarrassé d'une intimité douce qu'il désirait prolonger malgré elle, qui semblait n'y plus goûter. Alors son âme mal à l'aise, se protégeait à son insu.
Madame de Fontenay, qui ne voulait pas perdre le peu qu'elle avait dans la vie, la grande amitié de Pierre, employait à la retenir des regards plus soigneux que des mains maternelles : retenir! ne pas perdre ce qu'on avait! ne pas laisser le temps passer, garder l'amour ou l'amitié, comme, étant petite, elle avait essayé de garder, de prolonger, le soir de Noël, divin et court... C'était sa faute; si elle n'avait pas, le dernier mois, avec ses mauvais nerfs, attristé et déconcerté Pierre Valence, il serait encore le camarade au cœur profond, au
LA NOUVELLE ESPERANCE. d69
rire fraternel; il serait encore le confident curieux et discret qui l'avait irritée, l'ami égal, de toute heure et de l'avenir, à qui elle avait dans son cœur reproché cette douceur.
A présent, elle ne le comprenait plus; et lui n'avait plus le maniement de son àme à elle. Sans se quitter, sans cesser de causer ensemble, ils s'étaient oubliés, et maladroitement ils essayaient de recommencer à se connaître; mais la tristesse de Sabine et sa fausse mine de gaieté, le désenchantement de Pierre, qui tournait en négligence, précipitaient la rupture.
La peine sentimentale, chez madame de Fontenay, faisait résonner la mémoire jusqu'aux pointes les plus lointaines du souvenir. Tout ce qu'elle avait connu, dès le plus jeune âge, de déceptions et de chagrin, revenait, et elle souffrait alors véritablement comme les enfants, dont le cœur saute dans des larmes. Le visage et les mains lavés de pleurs, l'âme coupée d'une blessure de tendresse et de faiblesse, elle se disait qu'elle ne savait rien ménager de la vie, que probablement elle vieillirait et mourrait ayant écarté d'elle jusqu'à la sainte amitié.
Et voici qu'elle ne reprochait plus rien à Pierre, elle s'étonnait seulement qu'il ne vît pas comme elle était pleine de regrets et de
soupirs, et comme sa pensée le servait tendre ment. Elle se sentait triste, vertueuse et grave, fatiguée par ce nouveau chagrin, ayant perdu la jeunesse de son cœur, mais disposée à vivre courageusement et noblement. Que Pierre vînt lui parler une fois encore, et elle lui dirait tout cela, et aussi qu'ils demeurassent, elle, Henri et lui, des amis simples et confiants.
La contrariété dont Pierre Valence avait souffert avait endormi son esprit, et, à la faveur de ce sommeil, son instinct l'entraînait hors de l'ombre où s'agitaient l'inquiétude et l'effort; il ne voulait plus rien. Ayant eu de la peine, il ne s'occupait pas de celle que pouvait éprouver madame de Fontenay.
Maintenant, par de puérils moyens, la jeune femme tentait de ramener le passé. Elle organisa une promenade sur la Seine dans un bateau qu'on avait loué pour la soirée.
Ils étaient entre eux : Henri, elle, Pierre, Jérôme et sa femme. Il faisait jour encore au moment de l'embarquement, et sur l'eau d'argent plat, qui, à l'avant coupant du bateau, fondait et jaillissait, les reflets roses et gris du crépuscule bougeaient et simulaient des vagues.
Aux deux côtés du fleuve, les collines et les berges passaient.
On voyait à Suresnes, à Saint-Cloud, à Sèvres, les petites villas frustes et prétentieuses, compliquées de peintures italiennes, de découpures mauresques, et l'une d'elles, d'un blanc de chaux, avec un dôme et une terrasse, donnait vraiment l'idée de l'Orient, évoquait, sur le ciel calme, le cri aigre et montant de la flûte tunisienne.
Dans le feuillage dru d'un coteau, un bâtiment droit, de style sévère, rappelait de vieilles gravures et jaunissait comme les pipes d'écume.
Au retour, ce fut la beauté de l'ombre, le mystère du fleuve fumeux ressemblant aux canaux de Hollande. Les lumières des côtes et des larges barques de marchandises plongeaient dans l'eau remuée, et s'allongeaient, froissées et plissées en forme d'un brûlant accordéon. Sabine, que chaque chose émouvait, le bruit de l'eau, l'odeur du goudron, une lanterne rouge dans le lointain, pensait à Pierre, dont la quiétude la déconcertait, car la nuit, croyait-elle, devait avoir pour tous la même signification.
— Epouvante, douceurs, désirs, baisers que Juliette solitaire s'arrachait de la bouche et jetait aux étoiles, rossignols qui pleurez dans les arbres, grenouilles qui broyez des cris mys-
térieux sur les étangs mous recouverts de feuilles plates, n'êtes-vous pas les âmes désolées de la nuit, et ceux qui vous perçoivent n'ont-ils pas tous vos sanglots dans leurs poitrines?...
Quelques jours plus tard, quand Pierre annonça qu'il partait à la fin de la semaine pour passer l'été chez son frère, en Bourgogne, où il travaillerait, car il avait perdu son temps toute l'année, affirmait-il, Sabine se dit :
— Il n'est pas bon pour moi, mais il se souviendra de tout au moment de l'adieu, où passe toujours un peu la pensée de la mort.
Ce jour-là vint. Pierre, occupé de sa malle, de son train, de regarder sa montre, ne voyait plus ses amis, venus pour lui à la gare. Sabine restait à l'écart, prévoyant le moment de gêne et d'effusion où, lui serrant les deux mains, Pierre Valence, soudain ému, les yeux pleins de souvenirs, échangerait avec elle sa vie profonde; et alors l'intimité se referait par lettres.
Les portières des wagons commençaient de se refermer, et Jérôme criait à Pierre :
— Dépêchez-vous, montez!
Alors, oubliant sa hâte et que le train pouvait partir, une ombre lourde d'amitié et la vive angoisse de l'arrachement couvrirent le
visage de Pierre qui, prenant Henri dans ses bras, le pressa fortement contre lui ; il serra la main de Jérôme, garda longuement celle de Marie, et puis, cherchant Sabine qui était derrière les autres, il lui dit :
— Au revoir, madame.
Il se hâtait, car il n'avait plus le temps...
Et Sabine comprenait. A présent, il était, comme dans le passé, l'ami d'Henri et de Marie, leur ami sûr, familier et fidèle ; pour elle, il n'était rien. l\ avait tout à fait oublié l'année qui venait de s'écouler : pour les autres, il partait, mais d'elle, il s'en allait, il s'en allait véritablement...
Madame de Fontenay, tranquille et lasse, se disposait, vers la fin de juillet, à quitter Paris pour le Dauphiné, avec son mari, lorsqu'elle reçut un mot de son père qui lui disait qu'il était malade, qu'il passerait l'été en Suisse et qu'il désirait la voir.
Depuis le mariage de M. de Rozée avec cette jeune fille viennoise qu'elle refusait de connaître, Sabine s'était retrouvée avec son père à Paris plusieurs fois ; mais, hostiles et fermés, ils n'avaient eu rien à se dire. Maintenant, elle se sentait changée : avait-on le droit de juger, de haïr, et le temps de se fâcher pour ce que faisaient les autres? D'ailleurs, n'était-
ce pas naturel que cette seconde femme de son père l'eût épousé probablement pour sa fortune et le nom qu'il portait.
Elle aussi, avait été vaniteuse autrefois. Cette personne ne devait pas avoir plus de défauts qu'elle n'en avait elle-même, et elle croyait les avoir tous, puisqu'elle était triste et malheureuse; elle sentait bien que les âmes vertueuses, qui n'éprouvent ni l'envie, ni l'orgueil, ni l'éternel sentiment de soi-même, ne descendent pas à de tels abîmes de défaillance et de langueur. Elle avait vu des vieilles filles et des veuves vivre seules et durement, travailler, donner des leçons dès l'aube, avoir leurs tiroirs pleins de lettres d'amour fini et trahi, et pourtant rire, le cœur éclairé, pour du bonheur qui arrivait aux autres.
Madame de Fontenay dut se résigner à laisser Henri partir seul pour le Dauphiné où l'appelait le souci des élections, fixées au printemps prochain. Et tandis que Jérôme, Marie et sa mère s'installaient dans leur château de l'Oise, elle se disposa à rejoindre monsieur et madame de Rozée.
Elle descendit du train à Genève, un matin du commencement d'août. L'air avait une densité bleue. Les vagues molles du lac soûle-
valent et portaient des cygnes immobiles tout autour de l'île de Jean-Jacques.
Du soleil grésillait sur les murs blancs, les trottoirs, les hauts monuments de la ville.
Madame de Fontenay prit une voiture qui devait la mener à Ferney, où son père et madame de Rozée avaient loué une petite maison dans un jardin.
Elle fit un trajet charmant entre l'eau, la plaine fleurie et les vignes ; mais elle n'en jouissait pas complètement, étant préoccupée de la manière dont elle voulait se comporter avec madame de Rozée, qu'elle imaginait, d'après ce qu'on lui en avait dit, aiguë, rose et d'un blond vif, avec une taille étroite et des mouvements d'acier.
Ayant traversé la petite ville de Ferney, sonore du bruit de sa fontaine et du cri des enfants qui sortaient de l'école, madame de Fontenay descendit de voiture devant une porte rustique ombragée de sapins. Elle poussa la barrière de bois et entra dans une allée de graviers qui montait un peu vers la maison; sa jupe de linon rose, alourdie de dentelles au bas, traînait les cailloux. Elle remarqua quel mystère de mousse, de terre noire, de parfums humides et de petits champignons vivait
SOUS les iDranches pendantes des sapins foncés.
Dans l'air chaud du milieu de l'allée, le silence semblait filer du soleil et du miel, aidé par le vol des insectes énervés qui faisaient un imperceptible bruit de rouet. Les hautes tiges des fleurs dans le gazon inculte, l'assiette verte du pissenlit, la fléole pointue luisaient recouvertes d'une fine sueur.
Madame de Fontenay monta les marches de pierre du perron qu'un arceau de vigne abritait, et elle vit en face d'elle, au bout d'un petit couloir, dans le salon dont la porte était ouverte, une femme qui se levait vite, laissait tomber une broderie et des ciseaux, et s'avançait vers elle.
Cette personne jeune, qui paraissait austère avec ses cheveux relevés, ses yeux au regard droit et sa taille inflexible, ne lui plut, ni ne lui déplut.
Elles se dirent bonjour courtoisement, et Sabine, qui pensait masquer sa gêne par la volubilité, racontait en désordre les embarras de son voyage, entassait les mots et riait gauchement en posant les deux mains sur le bras de l'autre.
Mais madame de Rozée, continuant de sourire par politesse, paraissait étourdie de ces
élans, si différents des habitudes de réserve et de froideur qu'elle avait, et qu'elle croyait communes à toutes les jeunes femmes bien élevées.
Sabine sentit l'étonnement qu'elle causait; pourtant l'attitude de madame de Rozée était si franche, si doucement sérieuse, qu'elle ne lui en voulut pas d'un calme qui ressemblait à une réprimande, et que se sentant brusquement redevenir toute jeune près de cette personne qui n'avait que deux ans de plus qu'elle, elle lui demanda, avec une modération de tout son être, si son père était là en ce moment, et si elle pouvait le voir, car elle ne l'avait pas prévenu de l'heure de son arrivée, afin qu'il en eût la surprise.
Madame de Rozée répondit qu'il devait être occupé à écrire dans sa chambre, et que sa fille aurait le plaisir de le trouver en bonne santé.
Avec des manières simples et une grande politesse, elle conduisit madame de Fontenay à travers la maison, dont le plancher verni craquait. Par la porte fermée de la chambre, elle appela son mari qui accourut, prit sa fille, l'embrassa, la regarda et l'embrassa à nouveau.
— Tu vois, Alice, dit-il en se tournant vers sa femme, je t'avais bien dit comme elle était jolie.
— Oui, — répondit madame de Rozée, qui souriait tout à fait maintenant, l'air pensionnaire, les yeux contents, la bouche contente.
On s'occupa de décider Sabine à habiter la villa; mais elle affirma qu'elle serait très bien logée, avec sa femme de chambre, dans un petit hôtel de Ferney, et que ce serait plus commode aussi pour les jours où Henri viendrait.
Elle promit de prendre ses repas chez son père et d'y être le plus longtemps possible.
Il était près d'une heure; on se mit à table.
Sabine n'avait pu qu'enlever son chapeau de paille jaune couvert de clématites et arranger ses cheveux mêlés, avec ses doigts, devant la glace. La coquetterie, qu'elle avait toujours en présence de l'attention et de l'examen féminins qu'elle redoutait, devait se résigner à cette seule toilette, puisqu'il était tard, et à l'ennui de sa robe toute plissée par la nuit de voyage.
Madame de Rozée lui disait en la taquinant :
— Vous êtes très bien ainsi, ne vous tourmentez pas, venez.
On voyait bien qu'elle-même, sortie de son
cabinet de toilette où elle mettait le temps qui convenait à sa coiffure et à un exact ajustement, n'y pensait plus jamais.
— Vous n'êtes pas coquette? demanda Sabine, en regardant tout au long la jeune femme, droite et bien habillée.
— Non. — fit madame de Rozée en riant, et amusée, comme si la coquetterie était un gentil défaut qu'ont les jeunes filles et qu'il est drôle de prolonger après vingt ans.
La petite salle à manger plut à Sabine. Elle était en bois frais encore et sentait la résine. Cette pièce donnait sur le coin touffu du jardin. Les branches d'un pin venaient si près de la fenêtre qu'on pouvait voir, tout contre la vitre, sur l'une d'elles, plus fine et plus balancée, un oiseau, gonflé de plumes, qui se reposait entre les aiguilles vertes et les petites pommes de pins. On n'entendait aucun bruit, ni dans la maison, ni dehors, seulement un crépitement latent, comme si le silence enregistrait l'heure et le temps, les buvait par petites aspirations régulières...
Et c'était vite le milieu du jour, vite le crépuscule, vite le soir à la campagne.
Le lendemain de l'arrivée de Sabine, ma-
dame de Rozée lui avait dit, en lui prêtant une ombrelle pour la conduire au jardin :
— Nous nous connaissons un peu à présent, appelez-moi Alice, oui?
Et l'interrogation sur le mot « oui » était charmante, hésitante et autoritaire à la fois.
A voir M. de Rozée auprès de sa femme, la différence de leurs âges n'étonnait pas, tant il paraissait vif et heureux auprès d'elle plus grave et précocement mûrie.
Sabine savait peu de chose de la vie passée de sa nouvelle amie ; elle avait seulement appris par elle qu'ayant perdu ses parents de bonne heure elle avait été élevée par ses tantes, et ensuite s'était mariée selon son cœur. Aux questions que Sabine lui posait, madame de Rozée répondait : « Ne parlons pas de moi, voulez-vous? », avec une simplicité qui témoignait d'une sincère habitude de ne pas s'entretenir de soi et de ne jamais se plaindre.
Madame de Fontenay commençait à se sentir heureuse à la manière qui, peut-être, lui était la plus chère. Des heures régulières la ramenaient chez son père, qu'elle trouvait occupé à lire avec sa femme, déférente et studieuse. Quelquefois elle surprenait, entre eux, ces re-
gards de bonté infinie, où un être accepte tout l'autre être.
L'estime que Sabine éprouvait pour la jeune femme s'accroissait de la connaissance qu'elle faisait chaque jour davantage de cette âme qui était bien des pays d'Allemagne, oîi les légendes blanches, comme les belles cigognes, habitent le foyer des hommes.
Toutes deux se plaisaient; elles s'asseyaient l'une près de l'autre, sur le banc du jardin, autour de la table de bois, peinte en vert; l'une brodait, l'autre lisait; elles s'arrêtaient quelquefois ensemble de faire ce qu'elles faisaient, pour regarder la douceur de l'été et dire de ces mots vagues, isolés, détachés de la pensée complète, où le cœur secret se révèle. De temps en temps, un petit papillon violet s'en allait de la houppe d'une fleur sauvage et semblait l'âme du parfum.
Madame de Fontenay s'emplissait du rêve grave de l'autre jeune femme, était comme une sœur, entre les bras de qui toutes les pensées de l'autre couraient.
Elles se respectaient mutuellement. Madame de Rozée goûtait maintenant en Sabine l'élan et l'emportement; elle était de ces personnes enclines à la vertu, qui pensent que l'ardeur
est un don plus haut de charité humaine et ne peut s'employer qu'au bien.
La réserve qu'elles gardaient ensemble était délicate et charmante; elles essayaient de se deviner au lieu de tout se dire, et se ménageaient à la place de se consoler.
Elles avaient des rires de jeune fille que chaque journée contente; la nature leur paraissait familière et mystérieuse ainsi qu'elle est dans les contes, et une prune tombée de l'arbre sur leurs genoux les égayait comme un cadeau.
— Je crois beaucoup aux histoires des fées, disait madame de Rozée en souriant — et, en effet, à l'écart de sa raison sage, son cœur y croyait. — Rien n'empêche, poursuivait-elle plaisamment, que, la nuit, des nains, en longs capuchons, viennent boire la rosée au calice amer des dents-de-lion...
Et Sabine se souvenait comme elle aussi avait aimé l'interminable histoire d'une famille de colimaçons, logée dans l'herbe sous un toit de feuilles mouillées.
— Vos contes français, dit madame de Rozée, n'ont pas, je crois, cette connaissance minutieuse du potager, de la ruche, de la souricière...
— C'est vrai, répondait madame de Fontenay, nos contes, ceux de Perrault, si beaux, s'adressent aux petits hommes et aux petites femmes que sont les enfants de chez nous. Ce sont des histoires sans innocence qui traitent de la vanité, de l'envie, de l'amour et de la prodigalité. Il y a dans Peau d'Ane un prince qui meurt de continence et du goût d'un gâteau où trempèrent les doigts de la bien-aimée. On sent que la robe couleur de lune et la robe couleur du temps sortaient de chez la bonne faiseuse de l'époque. Ces contes ressemblent à la vie; les fées n'y interviennent que comme le hasard, chez les humains...
Lorsque Henri de Fontenay venait passer quelques jours auprès de sa femme, il se félicitait de l'heureuse influence que madame de Rozée avait sur elle, et se reposait agréablement.
Sabine était si attachée maintenant à la petite ville de Ferney qu'elle n'imaginait pas le moment de son départ. Elle connaissait de tout son cœur la rue pavée, les boutiques qui se rangeaient et se poussaient le long de l'étroit trottoir.
Quand elle passait près de la place où se trouvait la statue de Voltaire, qui y semblait
non point fixé, mais arrêté seulement et en promenade, dans l'attitude de la marche et de la conversation, elle éprouvait cette tendresse déférente que lui donnaient les grandes gloires, et elle aimait que ce bourg fît jouer ses enfants et envoyât ses servantes chercher de l'eau à la fontaine, sous les yeux de ce père illustre.
L'automne vint; les deux jeunes femmes ne s'asseyaient plus au jardin, avec leurs corbeilles à ouvrage. C'était fini, la saison d'été, si tendre aux créatures, quand le dehors a la température des chambres, que les allées sont comme les longs couloirs bleus et fleuris de la maison, et que la nuit des jardins est habitable, à peine moins tiède que le jour, et plus amoureuse seulement...
Mai s elles étaient contentes encore . L'automne leur rapprochait le cœur, comme des mains qui cherchent à se chauffer ensemble. Elles se promenaient vite sur les routes, fraîches à leur respiration. Le soleil et de l'air bleu brillaient en haut; il semblait que l'été se retirât en montant. Des troupeaux paissaient sur la pente ronde des collines, leurs cloches cognaient l'air et sonnaient. Les feux d'herbe brûlaient et toute la campagne avait l'odeur d'un toit qui fume. Des noix abattues, des châtaignes
molles et incurvées, hors du hérisson vert des coques, couvraient les bords des chemins.
Madame de Fontenay remarquait, en marchant, la terre d'automne, fine et serrée comme la pâte douce des gâteaux. Elle était heureuse. Sa joie sortait d'elle en hymne léger.
— 0 soleil, pensait-elle, qui ennoblissez toute chose, la plaine lourde où le bœuf et le cheval travaillent, la mare du village, et le pauvre tas de cailloux sur la route vicinale, si brillant et pareil à de la monnaie qu'il semble la fortune du prodigue abandonnée là, faites que je sois, longtemps encore, candide et tranquille, comme ce mur recouvert de cymbalaire rose, comme le petit sapin qui joue avec les couches d'air, prises entre ses branches superposées...
Alice et Sabine s'amusaient à retrouver après la mélancolie du crépuscule, goûtée dehors, le salon vitré oîi le feu flambait; le vent jetait contre la fenêtre la vigne-vierge rouge, pendant du balcon d'en haut.
Quelquefois madame de Fontenay parlait de ce qu'avait été son passé, de ce qu'elle craignait de l'avenir.
— Non, vous ne sentirez plus de cette manière, disait madame de Rozée.
Et elle ajoutait : « N'est-ce pas? » pour que l'autre dît oui et que ce fût une promesse, un pacte, ce qui pour elle était sérieux.
— Vous ne savez pas, reprenait Sabine, comme je suis bien près de vous; je voudrais vivre sans vous quitter, ici ou à Lausanne protestante et studieuse, qui vous ressemble. Vous êtes bonne...
— Je ne suis pas bonne, affirmait Alice, car elle avait une idée de la perfection.
Toutes deux n'aimaient pas penser à leur départ, qu'elles sentaient proche, M. de Rozée devant aller passer l'hiver en Egypte.
Lorsqu'il fallut prendre une décision, Sabine préféra partir la première, pour ne pas voir la maison où elle avait été heureuse se fermer et les autres s'en aller.
Le jour de la séparation attrista les deux amies. Elles se quittaient pour longtemps, ne sachant pas si elles pourraient se retrouver le prochain été. On sentait que l'absence ne changerait rien au cœur fidèle de madame de Rozée. Elle était de la race de ces filles de François de Sales qui causent toute la vie avec leur enfant mort. Elle s'occupait que Sabine fût plus forte pour l'existence. Elle la regardait avec ces yeux des mères qui s'assurent que
l'âme et le corps du petit sont bien pour le long voyage.
Elle perdait avec Sabine la plus douce joie de sa vie, mais elle ne se plaignait pas. Et gagnée par cet exemple, quand l'heure de l'adieu fut venue, madame de Fontenay s'en alla simplement, comme si elle pouvait revenir le lendemain...