‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 56 sur 98 · P. An · texte numérisé non relu

P. An

ANTOINE DE LA SALE : SES ŒUVRES AUTHENTIClUES I05

S'il est dans la littérature française un type de nouvelle achevé, c'est certainement celui de notre « damp Abbez ». De tous les moines dont on se raille dans les fabliaux et contes — et il y en a, comme nous le savons, une riche galerie — il est de beaucoup le plus original. Tandis que les autres ne sont en général dépeints que d'une couleur uniforme et assez grossière, qui en fait le plus souvent des types abstraits, celui-ci présente des nuances; il est surtout un être vivant, un personnage composé de traits clairement accentués, un individu dont nous voyons (de nos propres yeux) les gestes et dont nous entendons la voix bruyante. Il est entouré d'une auréole de satire magistrale, où le comique alterne avec la finesse. Les scènes dans lesquelles il se produit n'ont rien de comparable dans la littérature précédente ou contemporaine ; on pourrait à la rigueur penser à certains épisodes dans le Morgante Maggiore de Luigi Pulci, mais là c'est surtout le grotesque qui est en jeu, tandis qu'ici c'est la plus impertinente ironie relevée de l'art le plus exquis. Ce personnage n'a pas dans la littérature française son égal avant Rabelais, et à tout prendre, il est une des créations classiques de l'esprit français.

Tout à fait admirable est le mélange de bouffonnerie insolente et de galanterie chevaleresque qui le caractérise jusqu'à la dernière scène où il est traité si pitoyablement. Ce n'est pas un sot, comme nous l'avons vu du reste par l'habileté qu'il a mise dans ses attaques amoureuses : les invectives qu'au premier repas avec Saintré il lance contre les chevaliers sont des saillies bien tournées et mordantes, dont les racines protondes plongent plus loin que dans l'inspiration momentanée d'un particulier : elles expriment certainement les idées de la classe bourgeoise et d'autres sur la chevalerie en décadence '. Ce n'est pas un modeste, non plus : il profère ses impertinences avec un orgueil hautain — l'encouragement de la dame est d'ailleurs pour le stimuler ; quand il s'engage dans la première lutte corps à corps, quand il répète ironiquement cette

I. P. 389-390. — Remarquez cette manière hautaine et dédaigneuse de parler des mœurs chevaleresques de la société élégante, dans lesquelles une conception robuste et vulgaire comme celle de l'abbé ne peut voir que des mignardises et des tromperies • Remarquez aussi la façon de dénigrer les chevaliers en disant que leurs prétendues prouesses guerrières dans les pays étrangers se réduisent i des amusements avec les « fillettes », etc. : c'est ainsi que dans tous les temps l'esprit bourgeois et ignorant a jugé les classes qu'il envie et qu'il hait.

exhortation : « Madame, recommandez-moi au seigneur Saintré », quand il cabriole, à moitié nu, devant la dame, sans s'apercevoir de la figure incroyablement comique qu'il fait, il est profondément conscient et extrêmement fier de sa beauté et de ses forces ; quand, après avoir jeté à terre son adversaire, en lui donnant un croc-en-jambe, il essaie de l'apaiser, c'est dans le ton de condescendance clémente du noble vainqueur. Et quand il désire l'armure de Jehan et qu'il la revêt avec un contentement qui rayonne de tout son être, c'est la vanité qui le fait tomber dans le piège tendu. Mais sa jactance s'écroule misérablement dans la dernière lutte, et de tout le fier abbé il ne reste que ce gros corps renversé, les joues et la langue percées de l'épée de Jehan. Pourtant, il garde encore une consolation. Guéri de ses plaies, il promet à la dame de venir souvent la voir sous un déguisement. C'est dans ce doux espoir, dit l'auteur, qu'ils prennent congé. Et voilà la perspective par laquelle se continue le roman au delà de son cadre !

Il faut encore noter le soin que prend l'auteur de donner du relief au caractère de l'abbé en le plaçant en face de Saintré. Ce n'est certainement pas sans intention qu'il les fait échanger si souvent des propos, car chaque fois la différence des caractères ressort de leurs actes et leurs paroles d'une manière tout à fait frappante. Voyez d'abord la réponse ferme que fait Jehan aux bavardages et aux calomnies de l'abbé ' ; ensuite leur attitude avant la première lutte : l'abbé, après s'être déshabillé ^, « vint devant ma dame tout le premier, et après sa révérence faicte, riseement fist ung tour, en saillant en l'air, monstrant ses grosses cuysses pelucs et vellues comme ung ours. Après vint le seigneur Saintré, qui à ung bout de préau s'estoit deshabillé, ses chausses estant richement brodées à grosses perles ; et vint à ma dame faire sa révérence, en feignant la très amere douleur qu'il avoit au cueur » ; les louanges que Saintré fait à l'abbé, en regrettant avec fine ironie qu'il ne soit pas chevalier pour défendre vaillamment la patrie, et l'abbé, flatté, qui « se iieve en l'air, et tour en tour saulte un saut devant ma dame et sa compaignie » ; la scène où l'abbé, pour apaiser Jehan, lui offre ou une

2. Notez la satire dans cette phrase : « Lors fist damp Abbez ce que Sainct Benoist, Sainct Robert, Sainct Augustin, ne Sainct Bernard, qui furent prclatz de Saincte Eglise, n'eussent mie faicte (/. faict) en leur vivaat, car illcc pubiicquenient se mist en pourpoint », etc.

mule ou un faucon ou bien de l'argent, et Saintré dit qu'il ne monte jamais une mule, qu'il n'a pas besoin de son argent et qu'il accepte le faucon SOUS condition qu'il reste chez l'abbé ; le dialogue lors de la rencontre dans le bois, en route pour le dîner chez Saintré ; enfin, la caricature de l'abbé armé et de Saintré faisant le métier qui lui est propre'. — Très soucieux de jeter une pleine lumière sur les extravagances de l'abbé, l'auteur fait écrire aux moines de l'abbaye une lettre où ils montrent à leur abbé le tort qu'il se fait par sa conduite -.

La mise en scène de cette tragi-comédie est pratiquée, comme on a déjà vu par les citations qui précèdent, avec une supériorité complète. Pour la vie dramatique, les différentes scènes sont comparables à celles des Qnin:(e joies et à ce que La Sale lui-même a écrit de mieux ; mais elles sont, en outre, empreintes d'une gaieté qui ne se trouve dans aucune œuvre antérieure, et qui par elle-même est déjà propre à vivifier. Le talent dramatique de La Sale trouve son apogée dans les deux scènes des duels. La première est toute burlesque ; elle présente l'abbé dans le plein éclat de ses victoires physiques et amoureuses, et la vivacité en est rehaussée par les exhortations de la dame et les exclamations bruyantes de l'abbé ; elle se termine finement par les compliments de Saintré et les pirouettes satisfaites et grotesques de son adversaire, préludes à la grande flatterie dont va se servir Saintré plus tard pour atteindre son but. La scène définitive, qui à la manière de la nouvelle forme la pointe, est admirablement bien conduite. Remarquez déjà les préparatifs : l'abbé a promis à Saintré de venir, la dame ne veut pas, mais son amant ne permet pas qu'elle le désavoue ; Saintré, qui entre temps a préparé les armures, va au devant de ses invités, il trouve l'abbé de bonne humeur, comme toujours, mais la dame boude et défend à ses femmes de parler avec Jehan. On arrive, on se met à table, l'abbé occupe la place d'honneur. « Quand les pances furent bien plaines et farcies, et les estomatz bien arrousez et bien abruvez », Saintré demande à l'abbé s'il fut jamais armé et assure qu'il serait beau à voir ainsi. La dame, qui ne soupçonne encore rien, est du même avis ; la vanité de l'abbé lui fait penser qu'il ne refuserait pas, si on le

priait de mettre la cuirasse. Mais tout d'un coup la dame s'aperçoit que c'est sérieux. Elle élève la voix, de plus en plus irritée, femmes et moines pleurent en tremblant. Saintré laisse voir ses intentions et prend un ton de commandement; la dame, hors d'elle, essaie de faire valoir son autorité, et Saintré, à bout de patience, se rue sur elle, mais la laisse. Et alors la lutte commence, avec l'issue que nous savons. Quand tout est fini, et la ceinture de la dame ôtée, Saintré vient aux « dames et damoyselles, aux moynnes et aux aultres gens qui, comme brebis, aux coings de la salle estoient plourans » et leur demande pardon de leur avoir causé du désagrément. Son attitude sérieuse se déride, et il finit par une plaisanterie ironique : si l'abbé veut garder la grande cuirasse, qu'on la lui donne 1 '

Il y a d'autres scènes encore à peu près de même mérite. Telle la rencontre au bois à l'arrivée de Saintré. Remarquez l'attitude des deux amants, de l'abbé, qui craignant que ce ne soient des parents de la dame, « vira et tallonna sa mulle bien tost à cousté ; et, son esprevier sur le poing, lui, atout ses moynnes qui portoient grans bouteilles et le gardemenger pour refrechir, tant qu'il peut se tira à l'equart », et de la dame qui resta à regarder qui c'est, et en reconnaissant Saintré s'écrie : « Faut il que pour un homme ainsi desvoyez ! * » Telle aussi la scène du souper chez l'abbé '.

Dans tout cela, les gestes, les moindres attitudes, les physionomies, les nuances de voix, sont étudiées et dépeintes, de telle sorte qu'il ne reste vraiment rien à désirer. C'est tout simplement la perfection.

Le style, si lourd dans les passages sérieux de ce roman, est dans cette partie d'un relief, d'un esprit, d'une grâce incomparables. Et quelles nuances ! Comparez entre elles seulement les répliques des trois personnages : la conversation fine et modérée de Jehan, vrai langage de courtisan bien élevé, tandis que les phrases même les plus polies et galantes de l'abbé sentent toujours leur origine ; son langage, c'est les grands cris: « Arrière, arrière », « ostez, ostez ces tables »,etc., — et quand il voit venir Saintré pour le saluer : « Haro ! qui parle du loup, il en voit la queue ; les oreilles, monseigneur de Saintré, vous cornoient elles

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point ?» ^ ; le parler de la dame, entièrement en harmonie avec son état d'âme, dur et sec. A noter qu'elle n'a pas un seul mot amoureux pour l'abbé : ses protestations contre la dernière lutte n'ont rien de tendre, c'est une attaque contre Saintré autant qu'une intervention pour l'abbé. Mais ses paroles sont pleines d'amertume et de dureté pour Jehan. Rien de plus explicite que les répliques très nettement formulées dont elle l'accueille : « Ha ! sire, le très mal venu soyez vous ! », et quand Saintré demande : « Comment vous est? » : « Comment, faut il demander ce qu'on voit ? Ne voyez vous pas bien que je suis sur ma hacquenée et tiens mon esprevier », et quand il demande gentiment pourquoi elle le traite ainsi : « Savez vous autre chanson que ceste ? se n'en sçavez, que vous taisez - ». A cette brutalité vient s'ajouter l'ironie méchante dans les exhortations à Saintré après la première lutte K

Tout en conduisant si bien le fil de l'action et en ne laissant pas de vue un seul moment la psychologie des caractères, l'auteur est loin d'oublier les détails. Il fait merveilles surtout en énumérant tout ce qu'on mange ^ ; l'entassement de choses spécifiées — qui, du reste, n'est pas sans rappeler certaines énumérations dans les œuvres de La Sale examinées ci-dessus — accentue bien l'état d'esprit où on est. Il prend soin de décrire minutieusement comment on est assis, et qu'on commence par la salade « que ma dame et damp Abbez mangeoient volentiers », et l'abbé donne sa première réplique quand, après avoir beaucoup mangé, et bu, il <' se commença à reveiller ^ ». Et dans les combats et les préparatifs qui les précèdent, tous les moindres pirouettes et gestes sont rendus. Remarquez ce petit trait drôle dans le costume de l'abbé : « destacha ses chausses, qui en ce temps ne s'entretenoient mie, et les avalla soubz les genoulx ^ » . Les tableaux se déroulent ainsi devant nos yeux avec une clarté parfaite.

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