‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 55 sur 98 · Chap. LXXVII-LXXX · texte numérisé non relu

Chap. LXXVII-LXXX

qu'en général les caractères de la nouvelle, et sont devenus par là plus intéressants que ne sont ordinairement ces derniers. Il est vrai que le troisième personnage, introduit seulement lorsque commence cet épisode final, ne le cède en rien aux autres pour l'intérêt qu'il éveille et l'art avec lequel il est dépeint.

Cependant les antécédents de la dame des Belles Cousines ne doivent pas nous occuper. Toute son attitude est ici, dans la dernière partie, si différente de ce qu'elle a été auparavant, que nous pouvons fort bien l'envisager indépendamment de son histoire antérieure. Malgré les traits peu sympathiques de son caractère auxquels l'auteur a fait allusion dans la première partie, il faut avouer qu'elle dépasse dans sa rencontre avec Saintré tout ce qu'on aurait pu attendre. L'insolence avec laquelle elle le reçoit est vraiment grandiose. Et quelle méchanceté brutale quand elle engage Saintré à renouveler le combat indigne ; quelle impertinence quand elle fait semblant de ne pas le voir et défend à ses dames de lui parler ! Sa contenance vis-à-vis de Jehan montre pendant toute cette dernière partie du roman un manque de cœur et un égoïsme complètement dignes des femmes dans les Qiim:^e joyes de mariage. Mais tandis que celles-là provoquent quelquefois chez nous des sentiments d'indignation morale, la dame des Belles Cousines se rend ridicule en même temps qu'elle est cruelle et cynique. C'est que son attitude est pour nous inséparable de ses relations avec l'abbé, qui sont en elles-mêmes comiques et ne sauraient éveiller chez nous aucune espèce de réflexions morales générales. Il est vrai cependant que quand Saintré la châtie avant de réduire son amant, nous applaudissons de tout cœur à la réponse qu'il donne ainsi à ses efforts pour ménager son amant. Pourtant, son rôle s'efface un peu devant le conflit entre ses deux adorateurs ; mais elle reste ce qu'elle est devenue, ou plutôt ce qu'au fond elle a toujours été : rentrée à la cour et dévoilée par le petit Jehan, elle ne se sent pas du tout coupable : son cœur est complètement guéri des quelques accès de tendresse qui l'avaient assaillie pendant qu'elle se faisait l'éducatrice de Saintré et dont sa figure, grâce à l'auteur, pouvait tirer tant d'avantage.

Le petit Jehan de Saintré nous apparaît, pendant tout l'épisode de ces fâcheuses déceptions erotiques aussi fin et digne de sympathie, qu'il l'a toujours été. Surpris et saisi de douleur dans la rencontre avec sa dame, il garde pourtant contenance. Et, trait excellent de l'auteur, il s'aperçoit

bientôt du ridicule de la situation, et quand l'abbé l'invite chez lui, il accepte tout de suite « pour bien veoir la farce ' ». Même vaincu dans la scène grotesque de la lutte, il ne laisse pas voir ce qui se passe en lui ; mais l'injure subie l'a profondément irrité, il arrange une seconde rencontre chez lui, où il se sert de ses propres armes, et il se révèle tout d'un coup vengeur terrible. Quand, alors, la dame prend la défense de l'abbé, la patience de Saintré est à bout, il se répand en accusations amères contre celle qu'il a servie aussi longtemps et aussi fidèlement qu'un homme a jamais servi une femme, et qui vient de se déshonorer en lui préférant un misérable moine. Il va même si loin qu'il la saisit par les cheveux et qu'il est sur le point de lui donner un soufflet ; mais il se retient au souvenir des « grands biens qu'elle lui avait faits ^ ». Cet accès de colère est plus que compréhensible ; sans ce trait, Jehan serait apparu trop pâle, trop bon enfant, et la rancune éclate en action juste au moment où la tension de ses sentiments a atteint son paroxysme ; la forme que revêt ce premier châtiment, n'a rien, non plus, qui doive nous surprendre. Après avoir jeté son adversaire à terre, Saintré se contente de lui percer de son épée la langue et les joues — la victime est trop vile pour être traitée autrement! — il salue la dame d'un « adieu, dame la plus faulce qui oncques fut ! », et lui prend sa ceinture bleue qu'elle n'a pas le droit de porter, puisque le bleu est la couleur de la fidélité. Il est décidé: son honneur personnel et son honneur de chevalier ont été trop profondément blessés pour qu'il puisse pardonner, et sa dame bien aimée s'est dévoilée comme une créature vulgaire,, une criminelle contre les lois d'amour qui ne pourra plus être soufi'erte à cette cour, modèle de chevalerie et d'obseiTance loyale des préceptes de l'amour chevaleresque. Et, revenu à la cour, Saintré raconte à mots couverts l'histoire de la dame, tout en gardant la dignité et la retenue qui lui sont propres, et la dévoile en montrant la ceinture.

Le caractère de Saintré est, beaucoup plus que les autres, un « caractère de roman ». Mais il faut remarquer cependant que lui aussi est devenu une figure de nouvelle, parce que l'évolution de son caractère ne se continue plus et nous n'apprenons rien sur sa vie ultérieure. Ce qui intéresse l'auteur et ce qu'il nous fait voir, c'est uniquement la façon dont Saintré triomphe de son amante infidèle.

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