CHAPITRE IV
C'est avec les Cent Nouvelles nouvelles que commence, dans la littérature française, le genre proprement dit de la nouvelle, ou ce qu'on range sous cette rubrique, d'après les modèles italiens. Le genre avait été consacré en Italie par l'apparition du Novellino ou des Cenlo Novelle antiche,- réunies à la fin du xiii' ou au début du xiv^ siècle et très largement répandues, ainsi que par le Décaméron de Boccace ; mais c'est avec ce dernier recueil qu'il atteint une forme artistique. Le xv* siècle vit naître d'autres recueils ; mais l'auteur des Cent Nouvelles nouvelles n'a pu connaître que les Facetiœ du Pogge, qui sont plutôt un recueil d'anecdotes, comme, du reste, plusieurs des Cento Novelle antich, comme les Conti d'antichi Cavalieri, et ne méritent guère le nom de nouvelles. Dans sa dédicace, notre auteur dit que son ouvrage « en soy contient et tracte cent histoires assez semblables en matère, sans attaindre le subtil et trèsorné langage du livre de Cent Nouvelles ' » : par quoi il entend naturellement le Décaméron et non le recueil précédent. Il connaissait de l'ouvrage de Boccace peut-être l'original, mais en tout cas la version française faite sur une mauvaise traduction latine due au cordelier Antonio d'Arezzo -.
Il a donc reçu d'Italie l'idée de son ouvrage, et on a donc le droit de dire que le premier recueil de nouvelles françaises est né sous l'influence italienne directe. Mais là ne se borne pas cette influence. Elle s'étend d'abord et surtout à la forme. Que les nouvelles aient été ou non racontées à une cour princière, l'auteur les met dans la bouche de conteurs nommément désignés, qui appartiennent à un même cercle et se
1. Les Cent Nouvelles nouvelles, publiées d'après le seul manuscrit connu avec introduction et notes par M. Thomas Wright. Paris, Jannet (Bibl. Elzévir.), 1858, p. XXI et suiv.
2. Ihiuvettc, De Lanrentio i/c Piimofalo, Parisiis, MCMIII, p. 13, 63 et suiv.
distraient les uns les autres par ces récits. La cour princière forme le cadre, moins nettement accusé, il est vrai, que dans le Décaméron ou les recueils orientaux, mais pourtant indiqué. Notre recueil est le premier en France de ce genre, suivi au xvi'= siècle par VHeptaméron de Marguerite de Navarre. Ce dernier recueil donne beaucoup plus de place au cadre, et se rapproche davantage du grand modèle italien ; mais le procédé est au fond le même. L'influence italienne sur le choix des sujets est moins nette, et on a même estimé qu'elle manquerait entièrement ' . Il est vrai que les Cent Nouvelles nouvelles ne renferment pas un seul sujet dont on puisse prouver qu'il remonte directement à Boccace, malgré certaines ressemblances dans la matière des récits. Mais on a de bonnes raisons pour prétendre qu'un autre recueil composé en Italie a fourni la matière à plus d'un conte de notre recueil : ce sont les Facéties du Pogge mentionnées plus haut. On a voulu objecter qu'alors ce n'est pas une influence italienne, puisque le Pogge écrivait en latin, et que, d'ailleurs, le caractère des Cent Nouvelles nouvelles n'aurait pas été modifié même si l'auteur n'avait jamais entendu parler du Pogge. Cette dernière remarque constitue une question à part. Quant à la première, il est vrai que le recueil des Facéties éditées en latin par le Pogge n'oflre pas les caractères distinctifs de la nouvelle artistique italienne ; mais il est né en Italie, sous l'influence de l'esprit régnant à la cour pontificale où le Pogge était secrétaire ; il a sa place marquée dans la série des productions analogues qui trouvaient un terrain si propice dans l'Italie du xV siècle. Enfin les Cent Nouvelles nouvelles présentent, pour la mise en scène, certaines ressemblances avec ces Facéties. Celles-ci étaient racontées dans le Bugiale, « la chambre aux mensonges », par les secrétaires à la cour de Martin V, en guise de délassement après leurs travaux de plume ; de même les Cent Nouvelles nouvelles se donnent comme racontées par le cercle des courtisans de « Monseigneur » c'est-à-dire du duc
I. Cnip. r»3tudc de .\L \\ . Kuchlcr sur les C. N. «., dans la Zeitschrift Jl'ir fran:{oesiic)}e Spracht uiul Littcratiir , t. XXX', p. 330. — Cette étude est très complète en ce qui concerne les sources. A d'autres égards aussi, j'ai beaucoup appris de M. K., et )e me trouve d'accord avec lui pour plusieurs des questions de détail, bien que sur d'autres tkos points de vue difTèrcnt assez. Voyez du reste le compte-reudu que M, Vossler a donné de cet ouvrage dans la LitlcnilurbhUl ffir '^cniuiuischt iind rotiianische PluUilogit, 1908^ coL 289.
de Bourgogne, pour passer quelques heures en faisant leur digestion '. De même qu'à Rome, les sujets d'entretien consistaient non pas exclusivement, mais surtout, en histoires scabreuses, d'ordinaire très scabreuses. L'analogie du « cadre » est donc plus grande que les ressemblances de mise en scène entre le Décaméron et les Cent Nouvelles nouvelles. Mais en tout cas les Facéties sont un des ouvrages de la Renaissance italienne qui ont été le plus connus et répandus ; elles sont elles aussi, en quelque manière, une manifestation de l'esprit de cette période ; et on ne saurait prétendre qu'un ouvrage en parti dérivé de ces anecdotes n'ait subi aucune influence de la Renaissance littéraire italienne. Mais, objectera-t-on, si, comme l'ont dit des critiques autorisés, les Cent Nouvelles nouvelles sont vraiment la rédaction retouchée d'histoires et d'anecdotes transmises oralement, comment l'auteur a-t-il pu montrer quelque indépendance dans le choix des sujets ? Et comment dès lors parler d'influence de la nouvelle italienne, etc. ?
La contradiction n'est qu'apparente. Car, si, en eflfet, l'auteur n'a pas imaginé de toutes pièces le milieu, si les récits sont nés véritablement dans les conditions que nous venons d'indiquer, on peut cependant parler d'influences étrangères éventuelles sur le cercle d'idées dans lequel se mouvait l'imagination de ces courtisans-conteurs et sur les sujets qui leur étaient inspirés par la connaissance de littératures étrangères, spécialement de la littérature italienne. Et on ne peut nier que l'esprit qui anime les Cent Nouvelles nouvelles ne soit éminemment semblable à celui qui circule à travers les recueils italiens, et qui est précisément l'esprit de la Renaissance. On a critiqué, dans notre recueil de nouvelles, l'absence de toute trace des grands événements au milieu desquels elles furent créées, du trouble et de la misère qui avaient suivi en France la guerre de Cent ans et les luttes intérieures ; on a blâmé, en un mot, que l'époque ne s'y trouvât pas reflétée. Mais n'estce pas là un pur trait Renaissance ? N'est-ce pas un signe caractéristique des conteurs et en général des artistes, dans la Renaissance italienne, que rien de la vie extérieure, pleine de soucis et de dangers, ne soit passé dans leurs œuvres ? Si Boccace nous donne une si riche peinture des idées et des sentiments contemporains, c'est parce que sa
I. Le Pogge, il est vrai, ne nomme pas les conteurs comme le fait l'écrivain français.
personnalité les reflète fidèlement, et que ses sujets sont infiniment variés, mais non parce qu'il y donnerait l'histoire de son temps. On peut dire que, dans une sphère plus restreinte, l'auteur des Cent Nouvelles nouvelles donne aussi une image de son temps. Son œuvre renferme à cet égard des traits positifs, en ce qu'elle révèle quel était le goût d'alors, ce qu'on estimait devoir exiger d'un sujet pour le trouver amusant'. Mais elle forme aussi un document négatif, en ce qu'elle exclut précisément toute influence des événements historiques, et montre qu'ils étaient loin de projeter leur ombre sur toutes les phases de la vie humaine. Production indirecte, au point de vue littéraire, de la Renaissance italienne, les Cent Nouvelles nouvelles sont aussi en quelque manière une expression de la conception individualiste qui, pendant cette époque de transition entre le Moyen- Age et la Renaissance, commençait à se développer en France sous l'action des événements historiques, et devançait l'éclosion de la vraie Renaissance artistique et littéraire.
Quand on examine ces rapports des Cent Nouvelles nouvelles avec l'époque, on trouve, à ce qu'il me semble, des raisons de penser que les indications de l'auteur : « Compté par Monseigneur le Duc » etc., ne sont pas de pure invention. Le genre même de ces histoires, servies comme digestifs après de copieux repas et des banquets animés, porte à croire que les sujets étaient constitués par des anecdotes connues, tirées, moins delà littérature que de la tradition orale. Mais ce que le Pogge fournissait dans son recueil d'anecdotes était très propre à être reproduit dans ces conditions ; ses Facéties, comme on l'a déjà noté, étaient devenues célèbres, et les sujets s'en étaient sans doute répandus en dehors même des cercles qui avaient directement connaissance du livre lui-même. L'emploi de sujets tirés du Pogge n'exclut donc nullement l'éventualité que les récits aient été réellement racontés comme l'indique l'auteur. Mais il n'est pas dit que toutes ces nouvelles soient nées de même. L'auteur déclare dans sa dédicace qu'il a voulu composer "une sorte de parallèle au Décaniéron : on est donc en droit de supposer qu'une partie des récits ont été écrits pour parfaire la centaine ; et il
I. On ne peut cependant pas dire qu'elle décèle la conception régnante en matière d'amour ; car des histoires scabreuses mises dans la bouche de courtisans et racontées à litre de passe-temps ne prouvent rien ù cet égard. Il en est tout autrement de ÏHeptam^roii.
semble même qu'on puisse en indiquer quelques-uns qui paraissent peu propres à distraire le cercle de la cour, tels que la 98" et la 100" nouvelle. Il est naturellement difficile de dégager sans subtilités une distinction précise ; mais il n'est pas interdit de penser que les nouvelles dont le sujet est plus ample, où on remarque une tendance moralisatrice, etc., représentent plutôt l'apport propre de l'auteur. En tout cas, il est clair que la plupart des sujets adoptés par l'auteur ont été traités par lui d'une manière personnelle, et que, sous sa plume, les brèves anecdotes se sont développées et ont pris le caractère de nouvelles ' .
Le parallèle avec le Décaméron, que l'auteur dit avoir eu en vue, s'étendil aussi au caractère et aux traits intérieurs du recueil ? C'est une question qui vient tout naturellement à l'esprit. La ressemblance est faible, si faible que l'auteur ne paraît pas avoir pensé sérieusement à une imitation. On retrouve ici bien peu de la variété multiple de Boccace, bien peu d'une véritable conception de la vie. L'élément dramatique y est sans doute, mais réduit à de petites scènes ; il ne se développe pas en comédies compliquées et amusantes ou en tragédies émouvantes comme chez Boccace. Il suffit de penser à un personnage comme cet Andreuccio de Pérouse, arrivé à Naples pour acheter des chevaux et traversant une suite d'aventures des plus bizarres, où plusieurs fois en une même nuit il est à deux doigts de la mort ^ : il n'y a pas trace d'une figure semblable dans les Cent Nouvelles nonvelles. Ou bien que l'on songe aux peines raffinées et barbares que subissent les femmes ou les maris infidèles, et qu'on y compare les légers châtiments qui leur sont distribués dans nos nouvelles (par exemple 19, 49, 52); même lorsqu'ils sont plus sévères (par exemple 47, où la femme trouve la mort), ils n'ont rien du pathétique sombre qui anime les maris italiens, servant à leur femme le cœur de son amant, ou les exécuteurs des vendettas de famille, ou l'adorateur méprisé se vengeant sur l'objet de son amour, comme l'étudiant qui tire vengeance de la veuve au cœur insensible'. Il n'y a en général pas de note pathétique dans nos nouvelles, à quelque rare exception près; le rédacteur n'éprouve le plus souvent aucun sentiment personnel ; il se contente de raconter. Avec
1 . Il arrive pourtant que le caractère de l'anecdote contée de vive voix soit absolument conservé, comme dans la 84e nouvelle.