‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 96 sur 98 · Gra'bcr, Gnindriss, II, i, p. 411 et suiv · texte numérisé non relu

Gra'bcr, Gnindriss, II, i, p. 411 et suiv

laissé de traces dans la littérature en langue vulgaire. D'ailleurs une forte tendance en faveur de l'emploi littéraire de la langue nationale se faisait sentir partout, et les productions en latin ne pouvaient en tout cas pas compter sur une grande popularité dans des cercles étendus.

Cependant le xiv^ siècle n'est pas sans importance pour le développement de l'art du récit. La littérature moralisante se rapproche de la vie, et les événements qu'elle rapporte entrent, sous la forme d'exemples illustrant des thèses, dans les cadres de l'exposition littéraire. Malgré son revêtement allégorique, le Roman de la Rose reste en rapport intime avec les problèmes que soulève l'existence; les moralités en vers d'Eustache Deschamps renferment parfois une foule de détails tirés de la vie environnante, et c'est à cette époque que sont remaniées en français par Jehan le Fevre les plaintes de Matheolus sur la^méchanceté de sa femme. C'est de ces productions, où le réalisme est aussi fort que l'hostilité ouverte contre le mariage, que sortira ensuite la première œuvre remarquable de la prose narrative au xv* siècle, les Qnin:^e joyes de mariage.

Avec cet ouvrage s'ouvre tout à coup et directement une ère nouvelle pour la nouvelle française en prose. Il n'y a guère de traits caractéristiques de la nouvelle moderne, sauf la variété des sujets et le style plus riche et plus nuancé, qu'on ne trouve dans ce recueil poussés à un haut degré de perfection : l'observation de la réalité, l'élément dramatique, le dessin psychologique exact et fouillé, l'expression naturelle et le plus souvent frappante. Il y a, entre l'auteur de cet ouvrage et les prédécesseurs qui viennent d'être nommés, la même différence, toutes proportions gardées, qu'entre Boccace et le fableau, ou entre Lafontaine et la forme la plus rudimentaire d'une de ses fables, ou entre une nouvelle de Maupassant et l'anecdote qui lui a fourni le noyau du récit : la différence entre la pierre brute et le diamant taillé et scintillant. Mais, au point de vue de son art littéraire, il n'a guère de modèles. Cet art représente la concentration des meilleures qualités qui, dans ce genre, sont dispersées çà et là ; mais il s'y joint naturellement le talent personnel de l'auteur, la synthèse qu'il réalise, son style. Et, ce qui est le plus important et qui justement fait la différence entre un réalisme comme celui des fableaux et le réalisme artistique des auteurs comme lui : il saisit avec un regard pénétrant l'essentiel des phénomènes

psychologiques et il les décrit avec une sincérité qui nous fait ressentir les vibrations les plus profondes de la vie même. On ne peut l'expliquer comme un produit de l'époque et du milieu, car la civilisation, au début du siècle, offre la même image qu'à la fin du précédent, et les conditions extérieures dans lesquelles naquirent les Quin:(e joyes de mariage sont donc les mêmes, à cet égard, que pour le Miroir de Mariage et les Lamentations. D'autre part on ne distingue rien, chez cet artiste à la tournure personnelle, qui indique un contact direct avec la Renaissance italienne. Mais ce caractère personnel, la force avec laquelle il s'empare des incidents de la vie réelle, la connaissance intime du caractère humain et le cachet artistique de l'exposition lui donnent sans conteste un air de parenté avec les peintres de la vie de la Renaissance.

Antoine de La Sale est aussi, et déjà par toute son existence, un type de la Renaissance. Attaché au service de différents princes, sachant s'adapter aux circonstances, portant l'épée en Italie, rendant la justice dans son pays, s'adonnant au métier de précepteur, sa carrière est aussi variée que celle des coryphées de la Renaissance italienne avec lesquels il a été en relations directes dans leur propre pays, et sa production littéraire reflète en maintes nuances cette variété de vicissitudes et d'occupations. Il connaît, sans doute pas très profondément, une foule d'écrivains antiques, compile leurs ouvrages avec autant de sans-gêne que le premier venu des humanistes italiens, montre la philosophie supérieure et satirique de l'homme expérimenté, et, quand il lui arrive d'être indépendant, écrit d'un style très personnel et sans allure conventionnelle. Mais il est d'autre part une image accomplie des contrastes qu'une période de transition comme celle-là peuf offrir chez la même personne, et on peut lui appliquer quelques lignes d'un jugement que Gaston Paris a porté sur une œuvre d'un autre auteur contemporain, et que Doutrepont étend avec raison au siècle tout entier : il est « un intermédiaire entre le moyen-âge et la Renaissance, à moitié pieux, à moitié émancipé, interrompant de graves considérations morales par une culbute ou une grimace' ». Toutefois, au milieu de tous les emprunts, de tout le pesant fatras moralisateur que sa plume féconde a amassés, il y a quelques morceaux de maître : la petite description satirique des îles de Bolcan, le récit poignant de Madame du Chastel et

I Doiitrcpoiit, c/i. c/'/., p. Ç22.

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ia tin du roman de Saintré. Malgré ses relations étroites avec la Renaissance italienne, Antoine de La Sale se montre ici écrivain très indépendant. Il est vrai qu'il n'iiwente sans doute rien de lui-même ; mais, comme l'auteur d'i4î/cflf^^m^/ Nicoktte, comme celui des Qiiin:^e joies, il sait, des données réelles, tirer des œuvres d'art, et sa psychologie est plus large et plus profonde que la leur. En particulier dans les peintures du caractère féminin il est un innovateur; et on peut bien dire que d'une façon générale, comme psychologue et comme styliste, il a pénétré plus avant qu'aucun autre conteur, et même qu'aucun écrivain du siècle, sauf Villon et peut-être l'auteur anonyme delà Farce de Maître Pathelin.

C'est avec le recueil des Cent Nouvelles tiouvelles que la littérature de la Renaissance italienne fait son entrée le plus nettement en France. Le modèle extérieur est Boccace ; mais il n'a pas imprimé sa marque sur le recueil, qui, diuT^; la manière de traiter les sujets, ne montre pas de traces j^rofondes d'influences étrangères. Par contre les sujets euxmêmes sont presque toujours empruntés : il y a là un bon nombre d'anecdotes que l'humaniste it.i!ien le Pogge avait monnayé sous une forme littéraire légère et très goùtLC ; mais d'autres nouvelles latines ont contribué aussi à l'ouvrage français. Pourtant l'auteur, de même que les conteurs italiens, et surtout Sacchetti, auquel il ressemble peut-être le plus, traite aussi certains événements réellement arrivés, et, dans une large mesure, des sujets qui circulaient de bouche en bouche. C'est donc la forme qui constitue l'apport propre de l'auteur dans la littérature de l'époque, et c'est à ce mérite qu'il doit d'avoir laissé une trace si forte dans la littérature postérieure. Dans la caractéristique psychologique il n'a pas pénétré de loin aussi avant que l'auteur des Quinze joies ou Antoine de La Sale, et il n'a pas non plus comme eux une philosophie de l'existence; mais tout ce que la littérature antérieure avait réalisé de vie dramatique et de peinture des aspects extérieurs, on le retrouve ici, et avec une force multipliée encore pour ainsi dire par la multiplicité des matières. Le style de l'auteur est plein de sève et de moelle, encore qu'un peu traînant par endroits ; mais on y trouve bien développées les qualités distinctivcs de la prose narrative française postérieure, mêîiie la plus moderne. Ce recueil n'aurait peutêtre pas été absolument indispensable à la naissance des nouvelles du XVI'' siècle, car l'influence italienne devait à un moment donné se

faire sentir en tout cas; mais il a hâté l'apparition du genre, a contribue à le rendre aussi riche et lui a donné beaucoup de son propre caractère. Et il a ainsi, à beaucoup d'égards, fondé une tradition rompue, il est vrai, pendant de longues périodes, mais qui s'est étendue pourtant jusqu'à l'époque contemporaine.

Bien moindre a été, pour la littérature postérieure, l'importance des deux ouvrages suivants qui nous ont occupé, les Arrêts d'Amour et Jehan de Paris. Mais tous deux témoignent aussi à leur manière de la naissance d'un nouvel art en prose, et de l'apparition subite, dans des milieux différents et de côtés différents, de nombreux talents véritables. Le premier travail, comparé à la poésie précieuse et subtile de l'époque immédiatement précédente, nous montre avec netteté comment une transition se produit, comment tout est transposé dans une sphère moins élevée, comment les objets, personnages, scènes, sujets, sont dépouillés de l'auréole à moitié romantique dont les avait entourés la poésie antérieure et replacés dans la réalité, et comment cette tendance vers une réalité palpable et prosaïque est accentuée par l'accumulation de petits détails tirés de la vie journalière. Quant au petit roman de Jehan de Paris, c'est une fantaisie où se mêlent de nombreux éléments, mais dont la composition montre plus de sûreté qu'aucune autre des productions littéraires dont nous avons parlé, et qui révèle l'expression à la fois naïve et orgueilleuse d'une fierté nationale sans bornes. On croit -voir le coq gaulois se redresser, quand on entend ces vantardises amusantes, et, quand Jehan se donne pour un bourgeois de Paris et que les Anglais le croient, bien qu'étonnés, on se prend à penser que peut-être un Jacques Cœur a pu donner à l'auteur l'idée de présenter son héros comme le représentant, non seulement de la puissance royale, mais aussi de l'opulence et de l'importance bourgeoises.

C'est ainsi que ces deux derniers ouvrages marquent l'ère bourgeoise qui atteignit son apogée en France sous le gouvernement de Louis XL Les Cent Nouvelles nouvelles donnent aussi pour leur part la mesure des courants sociaux, car elles montrent combien nous sommes loin de l'époque où les cercles élevés se divertissaient à entendre raconter des aventures romantiques, et combien on est satisfait de l'amusement que procure la récitation des anecdotes les plus grossières, où même les chevaliers sont vaincus par des représentants rusés des classes infé-

rieures. A son tour La Sale a exprimé le matérialisme de cette époque dans son abbé, caricature de ceux qui raillent la chevalerie. Lui-même est trop resté l'homme du passé, des exploits chevaleresques et de la conception chevaleresque pour prendre part à la réaction contre ce qu'il a appris à placer si haut durant sa jeunesse. Et il donne à ces sentiments une expression poignante dans la nouvelle de Madame du Chastel, éloge de la véritable chevalerie, du devoir, de l'amour de la patrie, en même temps qu'étude de psychologie féminine d'un genre autrement sérieux et profond que les portraits réussis et excellents, il est vrai, mais, pour la plupart, très uniformes et exclusifs qui figurent dans les autres ouvrages.

Les productions littéraires que nous avons étudiées ne sont pas les ramifications d'un seul large courant traversant la littérature française ; elles proviennent de sources différentes et diffèrent essentiellement les unes des autres. Mais le trait commun qu'elles présentent, c'est une subite maturité artistique de l'art de conter qui les place bien au-dessus de tout ce qui précède dans ce genre, et assure en même temps le fondement de l'évolution suivante. A cet égard elles vont de pair avec les poésies de Villon et un chef-d'œuvre comme PatMin. Cette marche vers un réalisme artistique et un subjectivisme approfondi est un signe que la Renaissance approche, et correspond à l'évolution des beaux-arts à la même époque. Là aussi on voit partout germer l'esprit de la Renaissance, en partie sous l'influence directe de l'Italie, en partie aussi sur une base nationale. Des peintres comme Fouquet et Perreal visitent l'Italie ; mais la peinture apprend surtout des Flamands, tandis que la conception générale, dans les mouvements gracieux et le libre réalisme, trahit un pur esprit français ' . Un sculpteur comme Claus Slutcr est dès le début du siècle nationalisé en France, et lui et son école produisent des travaux qu'on a comparés à ceux de Donatello. Dans l'architecture le style flamboyant s'imprègne de plus en plus d'éléments Renaissance, et un monument comme la maison de Jacques Cœur — ce marchand aussi puissant que Cosme de Médicis, qui finit sa vie en condottiere italieiT, type complet de la Renaissance — nous montre que le style gothique s'harmonise

I. Dès la fin du siècle comnieuccnt à apparaître dans l'art religieux des traces très directes de l'influence italienne, voy. Mâle, L'art religieux de la fin du moyeu-âge en France, p. 280. Cmp. aussi Battifol, Le siècle de la Renaissance, p. 1075 et suiv.

par le mélange de lignes calmes, et qu'une fusion s'opère, qui annonce la Renaissance proprement dite, mais conserve un cachet tout à fait national.

Si tout cela a pu fleurir à des époques où des malheurs de toute sorte s'abattent sur le pays, et où les esprits, semble-t-il, étaient remplis de choses plus graves, c'est 'sans doute que l'art et la littérature sont au service de maisons princières et de riches particuliers, et qu'ils exercent leur mission sous leur égide, à l'abri des événements qui se passent autour d'eux. Et ici, comme en Italie, les luttes extérieures et intérieures n'empêchent pas ces princes de s'entourer de beauté et de consacrer aux arts un intérêt vivant. Nous nous souvenons qu'Antoine de La Sale écrit tous ses ouvrages pour quelque particulier en vue, que l'auteur des Cetit Nouvelles nouvelles rassemble son recueil pour le duc de Bourgogne, et que l'auteur de Jehan de Paris compose sa nouvelle pour glorifier la royauté.

C'est donc une Renaissance dans la littérature, en harmonie avec celle qui se produit dans l'art, que représentent les meilleurs des ouvrages dont nous avons parlé '. Ce n'est pas seulement, comme on le dit d'ordinaire, la synthèse et l'apogée de l'ancien type de nouvelle à caractère anecdotique que produit le xV^ siècle ; c'est le cas des Cent Nouvelles nouvelles, et le genre meurt au siècle suivant après une dernière et riche floraison. C'est aussi, et déjà dans la forme, quelque chose d'autre : une satire comme les Ouin:{e joies, une nouvelle touchante comme le Réconfort, une autre d'un ton amer et burlesque comme la fin du Saintré. Ces genres ne sont pas destinés à périr ; pourtant ce n'est que plus tard et à des époques différentes que la littérature narrative reprendra le fil de cette tradition.

Mais, abstraction faite des genres, on trouvera (et cette étude a eu pour objet principal de le montrer) que dès cette époque s'expriment, d'une manière brillante et dans plusieurs cas non dépassée, les qualités

I . Hn faisant commencer la Kcnaissancc française avec le règne de François le-, on ne tient pas assez compte, selon moi, de l'cVolution dans l'art et dans la littcraturc, peut-être aussi dans d'autres manifestations de la vie, qui se produit dcj;\ au xvc siècle. On donne au mot « Renaissance » une signification par trop restreinte en dcsij^natu par là avant tout l'introduction en France des influences classiques. Une étude intime et d'enhemble sur l'état de la civilis.ation en France pendant ce siècle contribuerait beaucoup à (l*claircir cette question.

qui deviendront par la suite caractéristiques de la littérature narrative en France. En d'autres termes, la nouvelle réaliste, si éminemment française par son observation malicieuse et saine, sa psychologie, sa vie dramatique, son style pétillant de sève, cette nouvelle s'est développée dans ses traits principaux dès ces premières œuvres de la Renaissance et par elles ; et elle est représentée à cette époque déjà par des chefsd'œuvre qui, à travers les âges, pourront soutenir la comparaison avec ceux qui, dans la littérature suivante, sont les successeurs les plus directs et les plus dignes de cette floraison, avec les chefs-d'cuvre d'un Rabelais, d'un Voltaire, d'un Guy de Maupassant, d'un Anatole France.

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