LI LA NOUVELLE-FRANCE
dit qu'il fut “ un des plus entendus en fait de navigation ” Il était né vers 1483 !, au petit village de Saintonge ?, près de Cognac 5. YJehan Alfonce appartint à cette catégorie de pilotes qui illustrèrent la France du XVI® siècle par leur intrépidité et leur audace. Tels furent Jehan Denys, de Normandie, Thomas Aubert, de Dieppe, Prégent de Bidoulx, Hervé de Portsmoguer, Jean de Porcon, Thomas Chefd’hostel. Alfonce nous paraît avoir été le plus remarquable de cette longue série de navigateurs qui sillonnèrent presque toutes les mers du monde connu. Ses vastes connaissances embrassaient à la fois la géographie, la cosmographie et l’art nautique. Son grand ouvrage hydrographique { qu’il avait rédigé conjointe- ,
1 C’est la date donnée par M. B. Sulte, Hist. des C. F.
2 Et non en Portugal ou en Galice, comme dit Charlevoix, 1, p. 21. Thevet et Hakluyt affirment qu'il était de Saintonge. Les Portugais l'ont réclamé comme un de leurs compatriotes. Mais c’est à tort, car les textes qu’ils invoquent à cet effet prouvent qu’il était français : ‘6 Joannis Affonsi Francez, qui erat expertus in viagiis ad Bresiliarias
nsulas . . .”—D'’Avezac, Bulletin de la Soc. de Géographie ; août et sept. 1857, p. 322.
8 Cognac, ville de France, dans l'Angoumois, et sur la Charente, fameuse par ses eaux-de-vie. Quelques-uns prennent Cognac pour Campinacum, où Gérard, archevêque de Bordeaux, célébra un concile en 1238. François I naquit à Cognac. Du Chesne écrit tantôt Congnac, et tantôt Coignac ; on n’écrit plus ainsi.
On appelle aussi Cognac la jonction de plusieurs ruisseaux avec la Charente.—Dictionnaire de Trévoux, 1771.
4 11 forme un volume manuscrit de forte dimension, dépourvu de titre, mais se terminant par ces mots qui, dans l’idée de l’auteur, devaient servir d’entête : Cosmographie avec espere et regime du Soleil et du Nord en nosire langue françoyse, etc., etc. ‘es deux marins composèrent cet ouvrage de longue baleine durant les années 1544 et 1545.
ment avec son ami Raulin Sécalart !, pilote comme lui, contient le récit de ses voyages en Afrique, en Asie et en Amérique. Tous deux vivaient alors à La Rochelle, dans la rue Saint-Jean-des-Prés, en face de l’église Saint-Jeandu-Prat, dédiée aux marins, où le touriste s'arrête aujourd’hui pour y admirer de nombreux et riches ex-voto.
André Thevet appelle Jehan Alfonce “ capitaine et pilote du Roy Françoys premie:.” Jacques Cartier avait reçu les mêmes titres pour accompagner Roberval au Canada. Nous avons vu que les retards prolongé: de celui-ci engagèrent le roi à envoyer Cartier seul. Roberval se trouvait alors sans pilote pour diriger s . vaissaux. Voilà pourquoi il s’adressa à Jehan Alf nce, que l'expérience acquise dans ses voyages au lon’ cours, recommandait plus spécialement. Le pilote Saintongeois suivit Roberval, jusqu’à Belle-Ile, puis il continua sa route vers les régions boréales, pour aller à la recherche d’un passage aux Indes Orientales. C'était, comme nous l'avons vu, le rêve de l’époque d'arriver à l’Asie par une mer que l’on supposait exister au nord de l'Amérique. Cartier avait cru pouvoir le réaliser par la voie du fleuve Saint-Laurent. Les rapides de Lachine et le saut Saint- Louis, l’'empêchèrent de poursuivre sa course jusqu'aux grands lacs, dont il ne soupçonna pas même l'existence.
Aventureux comme tous les marins de ce siècle de
1 Raulin ou Raoulin Sécalart dit Le Taillois, avait épousé Marguerite Boullart. De ce mariage naquirent deux enfants, Jehan et Madeleine, Celle-ci se maria à Louis de la Chandre, capitaine ordinaire pour le Roi en la marine du Ponant, homme d'armes de Mgr de la Meilleraye. M. Bréard dit, que l’on peut suivre la descendance de Sécalart jusqu'aux premières années du XVIIIe siècle,
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découvertes, Jehan Alfonce tenta de s'élever aussi loin que possible dans la direction du pôle nord, mais les difficultés de la navigation dans ces mers où la présence d'immenses banquises de glace, aussi hautes que des montagnes, offre un danger permanent, le forcèrent de renoncer à son dessein. Le livre de bord ou routier ! que notre pilote a laissé à la postérité, semble établir qu’ilne dépassa pas le 520 de latitude nord; peut-être fit-il plusieurs degrés de plus. M. Pierre Margry, se basant sur un passage de la Cosmographie d’Alfonce, se plaît à croire que le pilote de Roberval pénétra dans les froides régions, jusqu'à une latitude inconnue aux recherches de tous les navigateurs qui l'avaient précédé dans le nord de l'Amérique. Voici le passage qui a frappé l’attention du savant auteur des Navigations françaises du XIVe au XVIe siècle :
“ Toutes fois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré trois moys comptez pour la reverberation du soleil et n’ay pas voullu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint.”
Si Jehan Alfonce n’eût voyagé que dans les contrées septentrionales du monde, on pourrait croire avec raison
1 On appelle ainsi dans la marine, tout livre contenant des cartes marines, des vues de côtes ou de terres, et des instructions sur les écueils, les routes à suivre, les passages à éviter par les bâtiments, etc. [1 y a un routier pour chacune des grandes lignes de navigation. Les principaux ouvrages de ce genre sont le Routier de Garcie de Ferrande, le Grand Routier de Mer par Hugues de Linschot, hollandais, l’Æydrographie du Père G. Fournier, jésuite, les livres de Pierre de Médine, de Manoel Figueiredo, le Miroir de la: Mer, le Flambeau de la Mer, le Trésor de la Mer, la Colonne de la Mer, etc.
qu'il atteignit en 1542 une latitude où le jour dure trois mois consécutifs. Mais le brave et audacieux pilote avait auparavant dirigé ses nefs dans les mers australes, doublé le cap de Bonne Espérance, côtoyé les plages brésiliennes, visité l'embouchure de lAmazône et abordé aux terres magellaniques. Le passage dont il est ici question paraît plutôt se rapporter à d’autres pays qu'il avait aperçus durant sa longue carrière de navigation. Là manière dont il rapporte l'existence de ces terres ou îles, et le fait qu'il en parle seulement dans sa Cosmographie indiquent jusqu’à un certain point que ce fut ailleurs qu’au cercle arctique qu'il prit connaissance du jour de trois mois.
“ La grand Jayve, dit-il, est une terre qui va jusques dessoubs le polle antarctique et en occident tient à la terre australe, et du costé d’orient à la terre du destroict de Magaillan. Aulcuns dient, que ce sont isles, et quant est de ce que J'en ay veu, c’est terre ferme, et quant tout est dict, tout le monde est en isles comme la terre et l'eau n'est que ung corps. La mer environne tout pour raison de force de bras de mer qu’il y a en la pomme de la terre.—Celle que l’on appelle Jayve minor est une isle, mais la grand Jayve est terre ferme.”
Dans un autre endroit de son manuscrit, Jehan Alfonce revenant à la Jayve, fait la réflexion suivante : “ Et n'est pas decouvert au présent plus avant que la Java pour raison des grands froidz qui sont dessoubz le polle antarctique.” Ce passage est suivi de cet autre qui nous apprend qu’Alfonce a été dans “ ung lieu où le jour lui a duré trois mois.” S'il eût dépassé de beaucoup le cin-
quante-deuxième degré, il nous l'aurait appris,soit danssa Cosmographie, soit surtout dans son routier, que l’on peut considérer comme le rapport de son expédition de 1542. Il le commence en entrant dans le détroit de Belle-Ile pour le terminer à François-Roi. Il parle de tout ce qu'il voit : baies, rivières, îles, montagnes, se limitant toutefois à des données géographiques ou hydrographiques propres à guider les navigateurs. Voici comment il procède : Belle-Ile est au 51° degré et 4...
... Carpunt est au 52° degré...
... Le milieu de la Grande Baye est par le 52e degré et demi, et au côté nord d’icelle il y a un rocher...
.. Les isles de Blanc Sablon et les Isles de la Demoiselle sont Nord-Est, Ouest Sur-Ouest, et vous prendrez un peu du Ouest Sud-Ouest, et elles seront distantes l’une de l’autre de trente six lieues...
.. Le Fort de France-Roy est par les 47e degrés et un BLXIOMe de HOT En, 4 de end e ne 4 Ce routier n’est, à peu de chose près, qu'une nomen-
clature aride des lieux que Jehan Alfonce a aperçus de son bord, de leur latitude plus ou moins exacte, de la direction qu'ils occupent, suivant le rhumb des vents, des dangers de la navigation à certains endroits, surtout près du littoral des îles et de la terre ferme. Il mentionne Belle-Ile, Carpont, ? la Grande-Baie, 3 le havre de
1 Le Routier'de Jehan Alfonce, de Xanctoigne, Ed. canad. p. 81-85.
2 C’est le nom d'une île ainsi appelée par Cartier qu'il place au 61e degré. C’est le mot Querguepont défiguré, fort usité dans le vocabulaire des pêcheurs d'autrefois, ainsi que degrat, chafaud, etc.
8 La partie la plus orientale du golfe Saint-Laurent.
Butte, Blanc-Sablon, la Baie des Châteaux, ainsi nommée par Jacques Cartier, les îles de la Demoiselle, le cap Tiennot, les monts Notre-Dame, Ognedoc !, le cap Gaspé, les sept Iles, la pointe d’Ongéar ?, la rivière de Caën à, l’île de Raquelle {, le cap de Marbre 5, etc. Il donne le nom d’Ascension à l’île d’Anticosti que Cartier avait appelée de l’Assomption, de baie des Morues 6 à la Malbaie ?, au sud de la baie de Gaspé. Toujours imbu de l’idée qu'il pourrait se rendre en Asie par le nord de l'Amérique, il prend le Saguenay pour un bras de mer : “je crois, dit-il, qu'icelle rivière vient de la mer du Cathay 8” c’est-à-dire de Chine. Les Européens crurent pendant longtemps que l'Amérique n’était qu’un prolongement de l'Asie. A l’époque de Cartier, c'était la croyance universelle. Dans les lettres patentes qui lui furent accordées par François I, en 1540, il est dit que le Canada et les terres voisines “ font un bout de l’Asie du côté du nord” Alfonce ne faisait que partager l'erreur générale. |
1 Honguédo.
2 La pointe des Monts, probablement.
3 La rivière Matane.
4 Ilest difficile de dire quelle est cette île ‘distante de la rivière de Caën de douze lieues . . . très basse proche de la côte du sud, et près d’un cap de marbre... entre elle et le cap il peut y passer Navires.” C’est vraisemblablement une des îles du Bic que Jehan Alfonce aura appelée de la Rochelle, devenue Raquelle par une erreur d'écriture.
5 Un des caps du Bic.
6 Dans cette baie, dit Alfonce, le poisson est bien meilleur que celui de Terreneuve.
7 Ce mot semble originer de l’anglais Molue Bay, d'où Malbaie, par une contraction vicieuse.
8 Le Routier, p. 84.
9 H. Michelant, Documents sur Jacques Cartier, p. 18.
Avant de parler de François-Roi, le Routier signale la chute de Montmorency qui “tombe de la hauteur de quinze à vingt brasses, et fait un bruit terrible 1”
Lei le pilote s'arrête dans ses descriptions nautiques, puis il ajoute que plus on remonte le fleuve vers Hochelaga, plus les terres deviennent meilleures. “ Cette terre de Hochelaga, dit-il, tient au Figuier et au Pérou, en laquelle abonde or et argent 2” Hakluyt donne à ce passage un sens absurde. ‘“ Cette terre, dit-il, peut produire des figues et des poires. D’après le rapport des gens du pays, je crois que l’on y pourrait trouver des mines d'or et d'argent 3,”
Hakluyt n'est pas un traducteur très fidèle. Nous le trouvons souvent en faute. Ainsi dans la version du Routier, nous lisons ces mots: Fort de France-Roi, bâti en août et septembre 1542. Or, le manuscrit du pilote de Roberval mentionne le fait sans indiquer la date. Hakluyt s'est permis d'y suppléer,en y ajoutant 1542.
Jehan Alfonce se montre enthousiaste du Canada et de la richesse de son sol. ‘“ Toute l'étendue de ces terres, écrit-il, peut, avec raison, être appelée la Nouvelle-France, car l’air y est aussi tempéré qu’en France, et elles sont situées dans la même latitude #” Pour lui la production agricole dépasse toutes ses espérances :
6 ce : ë Sera : = = = ET = Re = MCE eus = RS —— S
1 La chute Montmorency a plus que deux fois cette hauteur.
2 Le Routier, p. 86. L'édition canadienne est tombée dans la même erreur que Hakluyt en traduisant ce passage verbatim.
3 Ibidem, p. 86. 4 Le Routier, p, 86.
“ J'ai compté dans un épi jusqu’à cent-vingt grains de froment, tel qu'est notre froment de France 1”
La rigueur de notre climat, sous une latitude paral lèle à celle de la France, l’étonne, et il essaie d'en expliquer les causes. ‘“ La raison pour laquelle il y fait plus froid en hiver, vient de ce que le fleuve d’eau douce est naturellement plus froid que la mer, et aussi parce qu’il est large et profond ; et aussi parce que la terre n’y est pas cultivée, ni remplie de peuples, et qu’elle est toute couverte de forêts, ce qui est la cause du froid....Et si le pays était cultivé et rempli de peuple, il y ferait aussi chaud qu’à La Rochelle ; et la raison pour laquelle il y neige plus souvent qu’en France est, parce qu'il n’y pleut que rarement ; car la pluie se convertit en neige 2”
Cette explication est incomplète, et en partie erronée. Le pilote ne connaissait pas l'existence, en hiver, des courants d'air glacé qui nous arrivent par delà les montagnes du nord, de cette vaste mer ou baie d'Hudson qui reste congelée pendant près des deux tiers de l’an. née. Bien que cultivé et peuplé, le’ Canada a conservé sa même température depuis trois cent cinquante ans ; il y fait aussi chaud en été qu'à La Rochelle, mais en hiver le froid est aussi intense qu'à Moscou.
Plusieurs écrivains rapportent que Jehan Alfonce, se voyant entouré par les glaces le long des côtes du Labrador, abandonna son projet d'aller plus loin vers le septentrion, et fit voile au sud, laissant à d'autres la tâche, aussi ingrate que périlleuse, de découvrir la route du
1 ibid.
2 Ibidem, p. 86-87.
Japon. Le Père Chrestien LeClereq nous donne quelques détails sur ce voyage. Comme il est à peu près l'unique historien qui en parle, citons-le : “ Le sieur de Roberval entreprit quelques voyages considérables dans le Saguenay et plusieurs autres rivières. Ce fut lui qui envoya Alfonce, pilote très expert, Xaintongeois de nation, vers Labrador, afin de trouver un passage aux Indes Orientales, comme il l'espérait. Mais Alfonce, n'ayant pu réussir dans son dessein à cause des montagnes de glace qui l’empêchèrent de passer plus outre, fut obligé de retourner à M. de Roberval, avec ce seul avantage d’avoir découvert le passage qui est entre l’île de Terreneuve et la grande Terre du Nord, par les 52 degrés !”
Ce témoignage du religieux de $S. François est évidemment basé sur le récit de Champlain, qui s'exprime ainsi: “ L'an 1541, le sieur de Roberval ayant renouvelé cette sainte entreprise, envoya Alphonse Saintongeoïs (homme des plus entendus au fait de la navigation qui fut en France de son temps) qui voulut par ses découvertes voir et rencontrer plus au nord un passage vers Labrador. Il fit équiper deux bons vaisseaux de ce qui lui était nécessaire pour cette découverte, et partit au dit an 1541. Et après avoir navigué le long des côtes du nord, et terres de Labrador, pour trouver un passage qui put faciliter le commerce avec les Orientaux, par un chemin plus court que celui que l’on fait par le Cap de bonne espérance, et détroit de Magellan; les obstacles
1 Premier Etablissement de la Foi, etc., Paris, 1691, I, 12-13. Le Père LeClercq est dans l'erreur, quand il dit que Jehan Alfonce découvrit le passage entre Terreneuve et la terre du nord. Il ne fit qu’explorer ce détroit que Cartier avait connu plusieurs années auparavant.
fortunés, et le risque qu'il courut à cause des glaces, le fit retourner sur ses brisées, et n’eut pas plus de quoi se glorifier que Cartier 1!”
Notons en passant que Champlain fixe la date du voyage de Jehan Alfonce à l’année 1541, contrairement à Hakluyt.
Au retour de son expédition infructueuse, le pilote de Roberval, alors âgé d'environ soixante ans, prit un repos qu'il avait bien mérité, après quarante ans de labeurs. Cependant sa carrière aventureuse et mouvementée n'avait pas pris fin. Nous le voyons bientôt, à l'instar de plusieurs de ses contemporains, se livrer à des combats sur mer contre les Espagnols, qui faisaient de la piraterie le long des côtes atlantiques. Ce fut à la suite d’une prise de navires appartenant à ces écumeurs de mer, qu’il fut enfermé dans le château de Poitiers, “ par exprès commandement du Roy.” Thevet rapporte ainsi l’'emprisonnement de son ami : “ Depuis cet aage (1528) les barbares et chrestiens (de Porto-Rico) ont souffert beaucoup de maux de l’incursion des Coursaires qui ont souventes fois mouillé l'ancre, bruslé et saccagé les habitans de l’isle. Jehan Alfonce,.... sil estoit en vie, il scauroit bien qu’en dire, suivant le récit qu’il m’en a faict jadis, estant detenu prisonnier par exprès commandement du Roy dans les prisons de la ville de Poitiers.”
Notre brave pilote fut bientôt élargi, mais non guéri de son amour des batailles. Aussi se hâta-t-il de reprendre la mer où il était la terreur des Espagnols par
1 Champlain, Les Voyages de la Nouvelle-France, édition 1632, p. 36.
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ses coups d’audace L Un jour il s’empara, près du cap Saint-Vincent, de dix ou douze navires biscaïens, chargés de fer et de marchandises de prix. Pedro Menendez ? marin espagnol fort redouté, reçut l’ordre d'aller à la recherche du pilote français et de lui livrer combat. Ayant équipé une flotte dans ce but, il se dirigea vers les côtes de la Bretagne, où il réussit à reprendre cinq des vaisseaux capturés, après une lutte terrible, durant laq' elle Alfonce reçut une grave blessure. Menendez vint ensuite jéter l’ancre à l'entrée du port de La Rochelle pour y mettre ses vaisseaux en sûreté. Mais il n’eut pas à se féliciter de son choix, car le vent et la marée l’empêchèrent de gagner le iarge, quand il se résolut à filer vers l'Espagne. Le maître du port alla le somimer de se rendre à terre pour expliquer sa conduite. Menendez le suivit à contrecœur. Pour se donner une contenance, il exhiba sa commission, et essaya de faire agréer les inctifs justes qui l'avaient induit à tourner ses armes contre le pilote français, nonobstant le traité de paix conclu entre les deux puissances rivales. L'officier rochelais ne se laissa pas convaincre par ces explications peu satisfaisantes, et il ne voulut pas consentir à le relâcher. Les autorités de la ville firent main basse sur tout le butin renfermé dans les navires en rade, le mirent en lieu sûr, afin qu’une fois l'affaire réglée, il pût être remis à qui de droit. Menendez con-
1 Le fait d'armes qui suit, est rapporté par Barcia dans son cuvrage intitulé : Ensayo cronvlogico para la Historia General de la Florida, par don Gabriel de Cardenas y Cano. Madrid, 1723, fol. 58.
2 Le P. Charlevoix dit que Don Pedro Menendez de Avilez était Chevalier de Saint-Jacques et Commandeur de Santa Cruz de la Carga.
sentit à signer deux documents identiques narrant les faits qui venaient de se passer. L’ün, fut adressé à Charles-Quint, qui était alors dans les Flandres,et l’autre, demeura en la possession du maître du havre.
Pendant ce temps, Jehan Alfonce succombait aux suites de sa blessure. Son fils Antoine conçut une telle indignation de cette mort, dont il rejetait toute la responsabilité sur Pedro Menendez, qu'il s'engagea aussitôt dans la piraterie, et envoya une lettre de menaces à cet adversaire dangereux, l’avertissant en même temps qu’il prendrait la mer dans deux mois, et qu’il le poursuivrait jusqu’au bout du monde pour venger l’auteur de ses jours. En effet Antoine Alfonce fit voile, au temps dit, vers les Indes Orientales où il savait que son ennemi était déjà rendu. Après l'avoir cherché vainement le long des côtes d'Afrique, et désespérant de l’atteindre, il rebroussa chemin, avec l’idée qu’il le rejoindrait tôt ou tard. L'occasion ne tarda pas longtemps à s'offrir.
Antoine Alfonce aperçut un jour les vaisseaux de Menendez et courut à eux pour s’en emparer. Un combat s’ensuivit, qui ne fut pas de longue durée. Alfonce fut tué par un boulet, et sa flottille devint la proie du navigateur espagnol, resté maître du champ de bataille.
Telle fut la fin glorieuse de Jehan Alfonce et de son file.
Plusieurs historiographes ont cru que le pilote saintongeois était d'extraction portugaise. Cettee ur s’explique par le fait qu’il avait été au service du Portugal pendant plusieurs années. C’est d'eux qu'il apprit le
chemin du Brésil Barcia le mentionne sous le nom d’Alonzo Gallego o Portugues.
La carrière de Jehan Alfonce se termina vers 1557 !, la même année qui vit mourir Jacques Cartier. Il pouvait être âgé d'environ soixante-quinze ans, dont il avait passé cinquante en navigations sur presque tous les océans de l'univers. Aucun marin de son temps ne le surpassa en bravoure, même en témérité. Comme tous les corsaires du XVI siècle, il rendit de grands services à son pays, en courant sus aux vaisseaux suspects de
piraterie. Aussi sa mémoire fut-elle exaltée jusqu’au
lyrisme par des poètes, dont les pius célèbres comptaient au nombre de ses intimes amis. Mellin de Saint-Gelais ? et Jean de Marnef contribuèrent par des morceaux en vers, où l'imagination l'emporte souvent sur la vérité historique, à lui faire une réputation extraordinaire comme pilote eb commé cosmographe. (C’est dans ces poésies que l’on a pu tirer les traits les plus saillants de cette vie orageuse,
Rabelais * semble avoir entretenu des relations assez
1 Harrisse croit qu’il faut placer la mort d'Alfonce entre les années 1546 et 1551
2 Né à Angou!ôr: ‘191, mort en 1558, fut pourvu par François 1 de l'abbaye ei 1, devint ensuite aumôuier du dauphin et bibliothécaire du ro; à Len :nebleau, Poète et musicien, Saint-Gelais fut l'âme des fêtes Qu: cr naient à la cour, et vécut duns l'intimité de Clément Marot Où a di sui des contes pleins de grâce et de naïveté, des épigranuncs, @ 5 5021 :s, des madrigaux et des poésies latines. On l’a surnommé, sans motif suffisant, l'Ovide français. Ses œuvres ont été réunies à Lyon en 1574 et à Paris en 1719.
3 Né en 1443 à Chinon, mort en 1553, Rabclais se fit moine, puis prêtre ; mais, s'accommodant peu de la vie claustrale, il jeta le froc, et
étroites avec Alfonce. L'auteur de Gargantua et Pantagruel, vivait à Fontenay-le-Comte, qui n’est pas très éloigné de La Rochelle, où Alfonce se retirait ordinairement. Rabelais ne connut-il pas Cartier, qui pourtant n'eut d’autres résidences que Saint-Malo et son manoir de Limoiïlou ? On croït qu'il fit un voyage à S. Malo, afin d'apprendre du navigateur malouin les termes de marine et de pilotage, pour en chamarrer ses bouffanesques Lucianismes et impies Epicuréismes !. L'école de Rabelais avait ses coryphées dans plusieurs endroits de la France. Saint-Malo n'avait pas échappé à l’influence délétère du courant rabelaisien. Les amusements bouffons et grotesques étaient devenus la passion du jour, les théâtres licencieux et les plaisirs de la table étaient passés dans les mœurs. Bacchus avait de nombreux adorateurs. À l’occasion des cérémonies du baptême, les familles se réunissaient pour festoyer à qui mieux mieux. Les registres de Saint-Malo ont conservé un acte de baptême très original, qui se termine par une remarque propre à démontrer comme, en ce temps-là, on poussait la plaisanterie jusque dans les choses les plus sérieuses. Ce document signé par Messire L Ruffier date du 15 octobre 1552. Nous y lisons ces mots : “ Faict en presance du capitaine Jacques Cartier et aultres bons biberons.” Cette observation, fût-elle vraie n’en est pas moins déplacée.
se fit recevoir docteur. Son ouvrage par excellence est la fameuse histoire de Gargantua et Pantagruel, roman composé de cinq livres, qui parurent séparément depuis 1533 jusqu’en 1558 ; le dernier ne fut publié qu'après s8 mort. On a aussi de Rabelais un recueil de Lettres.
1 Antiquité d’Alet, 1628, p. 60.
Si l’on veut avoir une peinture des mœurs du temps, on n'a qu'à lire la littérature des poètes et des écrivains du milieu du XVI£ siècle qui se sont rendus tristement célèbres par leurs écrits immoraux. Le Gargantua, au témoignage de la Bruyère, “est un monstrueux assemblage d’une morale fine et ingénieuse, et d'une sale corruption : où il est mauvais, il passe bien loin au-delà du pire, c’est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusques à l’exquis et à l'excellent, il peut être le mets le plus délicat.” Rabelais paraît avoir voulu immortaliser dans ce livre plusieurs de ses amis qu’il met en scène sous des noms d'emprunt. Il suffit d'en détacher quelques passages pour s’en convaincre. Ainsi y lisonsnous : “ Leurs buvettes souvent réitérées, chacun se retira en son nauf (nef) et en bonne heure firent voile au vent grec levant, selon lequel le pilote principal, nommé Jamet Brayer, avoit désigné la route et dressé la calamite de toutes les boussoles. Car l’avis sien et de Xenomanès aussy fut, vu que l’oracle de la Dive Bacbuc étoit près le Catay en Indie supérieure, ne prendre la route ordinaire des Portugalois, lesquels passent la ceinture ardente 1” (l'équateur).
amer
Que sont Jamet Brayer et Xenomanès ? M. Pierre Margry croit que sous ces noms imaginaires, Rabelais a voulu dissimuler Jamet ou Jacques Cartier et le Xaintongeois Alfonce. Panurge appelle ce dernier son singulier am: , or, Panurge, qui paraît être Rabelais en personne, pouvait fort bien avoir connu d’une manière particulière le pilote de Roberval, et, comme nous l’avons
ne on RER .
en
1 Pantagruel, liv. [V,ch. 1.