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Au commencement de l’année 1598, Henri IV était paisible possesseur du trône de France; la paix était virtuellement conclue et les chefs des Ligueurs étaient venus tour à tour prêter le serment d’allégeance. Le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, le plus irréconciliable de tous, cédant aux instances de sa femme et de son entourage, avait fait des ouvertures de paix équivalant à une complète soumission, lorsque Troïlus du Mesgouez, marquis de la Roche, qui, depuis quinze ans, n'avait connu que les malheurs et les infortunes de tous genres, pour avoir voulu rester fidèle à la cause royaliste en résistant au puissant duc de Mercœur, s’adressa au roi pour obtenir la revivification des commissions que Henri III lui avait accordées, en 1577 et en 1578. Bien qu’elles n’eussent pas été révoquées dans l’intervalle— du moins rien ne l’indique—le marquis de la Roche ne pouvait pas s’en prévaloir sans l'autorisation du nouveau roi, qui d’ailleurs se prêta spontanément à sa demandes lui accordant beaucoup plus qu'il n'avait reçu de Henri IITL
Donc, en 1577, Troïlus du Mesgouez, gouverneur de Morlaix depuis neuf ans, après avoir été attaché à la cour depuis 1550, avait reçu une commission qui lui permettait de lever, fréter et équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il désirerait pour aller aux terres neuves et autres terres adjacentes, avec pouvoir de descendre à terre, de s’y appatrier, d'y prendre des terrains, d'y construire des forts, enfin de se rendre maître de toute partie des terres neuves qui n'appartenaient pas
alors aux amis, alliés et confédérés de la couronne française !,
Il faut croire que le marquis n’eut pas le temps de se préparer à partir cette année même, ou qu'il ne se trouva pas satisfait de ces lettres royales, car dès le trois de janvier de l’année suivante, il réussissait à obtenir une seconde commission, beaucoup plus ample. Elle l'établissait “ gouverneur, lieutenant général et vice-roi ès Terres neuves et pais occupés par gens barbares qu'il prendra et conquestra sur les dits barbares, lui donnant plein pouvoir et puissance et auctorité de faire là construire et édifier telles forteresses et lieux de retraite qu'il verra estre nécessaire pour la conservation de notre obéissance ès dites terres et pays tout ce qu'il verra appartenir au bien de nostre service et aux commodités de nostre Royaume............ 3
Quand Troiïlus du Mesgouez recevait cette marque d'estime et de confiance de la part de Henri TTL, il était gouverneur de Morlaix depuis dix ans. Catherine de Médicis avail usé de son ascendant sur Charles IX pour faire ériger en gouvernement, dès l’année 1568, la capitainerie de la ville bretonne. Comme on le sait, l’amitié de la reine n’était pas à dédaigner. D’humble page qu'il était à la cour, Troïlus était arrivé graduellement par sa protection au grade de chevalier, de conseiller au conseil privé et de capitaine de cinquante hommes d'armes des
1 Michelant et Ramé, Documents inédits, p. 5-8.—Titres de Robien, Morice, Pr. III, 1439. Voir Appendice Pièce F.
1 Zbidem, p. 8-10.—Titres de Robien. Morice, Pr. III, 1443, Voir Appendice, Pièce G.
ordonnances du roi. En 1576, une nouvelle faveur royale tomba sur sa tête. Il obtint pour lui-même l'érection de la terre de Coëtarmoal en marquisat, sous le nom de la Roche-Helgomarc’h, autre terre située dans la paroisse de Saint-Thoix. Sa femme, riche héritière de la maison du Juch, en Cornouailles !, avait ajouté à son blason la baronnie de Laz et le comté de Gournoi.
Aux premiers mouvements de la Ligue, en 1586, il abandonnait volontairement le gouvernement de Morlaix pour celui de Fougères. On le voit à Blois à la fin de l’année 1588, auprès de la reine-mère mourante. A peine avait-il rendu les derniers devoirs à celle qui avait toujours été sa protectrice, qu’il apprit que le duc de Mercœur, alors gouverneur de Bretagne, et en pleine révolte contre le roi, s'était rendu maître de Rennes, et qu’il se dirigeait sur Fougères. Le marquis courut en poste à la défense du siège de son gouvernement ; mais un jour qu’il traversait la ville de Sablé ?, il fut aperçu et reconnu par les soldats de Mercœur, qui s’en étant saisi, le livrèrent à leur chef. De la Roche fut enfermé dans le château de Nantes, d'où il ne devait être élargi que longtemps après.
Ce fut en cette même année (1588) que le roi Henri III accorda aux héritiers et successeurs de Jacques Cartier le privilège d'exploiter les mines du cap de Conjugon
1 Petit pays de France qui faisait alors partie de la Basse-Bretagne. On donnait aussi le nom de Cornouailles à la ville même: de Quimper- Corentin et à l’évêché dont elle était le siège.
2 Au confluent de la Sarthe et de l’'Erve. Ville jadis très forte, prise par les Normands en 869, Elle se rendit à Henri TV en 1589 et fut érigée en marquisat en 1602.
et de faire le trafic des pelleteries au Canada, privilège dont il a été amplement question. Ce fait prouve que la commission accordée au marquis de la Roche en 1578 était ou tombée en désuétude, ou reléguée dans l'oubli. Du reste les protestations qu’on a vu s'élever contre Chaton et Noël de la part des Malouins, n’auraient pas manqué de se faire jour, si le noble marquis eut tenté de se servir de son vieux privilège.
Le gouverneur de Fougères resta enfermé dans les prisons de Nantes, jusqu’après la trève consentie par les ligueurs et les royaux, en 1596, c'est-à-dire pendant près de huit ans1, Les Etats royalistes de Rennes tentèrent, en 1590, de le faire élargir. Malgré l'échange de prisonniers qu'ils offrirent à l’inexorable duc, celui-ci refusa et retint soigneusement son captif, comme un otage de plus grand prix que ceux dont on lui faisait l'offre.
Pour mieux comprendre cette époque de troubles pendant laquelle le marquis de la Roche eut l’occasion de souffrir pour la cause de son roi, il importe de bien connaître quels furent les agissements de la Ligue en Bretagne. Ce petit bout d'histoire servira à prouver combien il était difficile, pour ne pas dire impossible, au marquis de laisser son gouvernement de Morlaix d’abord, et celui de Fougères ensuite, c’est-à-dire depuis 1576 à 1588, pour se rendre aux terres neuves. Troïlus du Mesgouez était trop intimement inféodé à la couronne
1 Depuis le commencement de l’année 1589 jusqu'à la fin de 1596 ainsi que l’attestent les mémoires contemporains de Jean du Matz, sieur de Terchaut et de Montmartin, gouverneur pour le roi des ville et château de Vitré.—D. Morrice, t. II, hist. col. p. 277 et suiv.
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pour abandonner, même temporairement, le théâtre des hostilités. Pour lui c'était une question d’honneur de rester ferme à son poste, afin de battre en brèche la puissance du duc de Mercœur, le plus ardent et le plus dangereux peut-être des tenants de la Ligue. Qu'était donc ce petit potentat qui pouvait ainsi emprisonner impunément les amis du roi ?
Philippe-Emmanuel de Lorraine naquit à Nonmény, ! le 9 septembre 1558. Le 12 juillet 1575, il épousoit Marie de Luxembourg-Martigues, cinq mois après avoir été fait duc de Mercœur. (15 février). Il avait d’abord pris du service dans les armées royales, sous le duc de Brouage et de Fère, en Picardie? Mercœur se déclara dès le principe partisan de la Ligue, œuvre des princes de sa maison, et il l’avait jurée en 1576. Le titre de gouverneur de Bretagne lui fut décerné en 1582, au détriment du duc de Montpensier, qui avait été pourvu de ce gouvernement depuis la mort de M. de Martigues, et surtout du prince de Dombes, son petit-fils auquel la survivance en avait été promise.
Depuis que le duc de Mercœur, beau-frère de Henri III, avait donné son adhésion à la Ligue, la ville de Nantes lui servait de quartier général. La duchesse, son épouse, alla s’y fixer le 19 ou le 20 mai 1582, mais le duc n’y fit son entrée triomphale que le premier jour de septembre de l’année suivante. Ce choix était habile en même temps qu'avantageux pour servir à ses fins d’ambition. Nantes était une ville forte ; elle offrait
1 Nomény, d'après Bouillet, 2 Pierre Biré, AU. gén. p. 246.
un port convenable, facilement accessible du côté de la mer, Rennes n’apportait pas autant de sécurité.
Mercœur avait comparu, le trente novembre précédent (1582), devant les Etats assemblés à Vannes, pour y faire lire et enregistrer ses provisions du gouvernement de Bretagne. A partir de ce moment, il se donna beaucoup de mal pour parvenir à son but, qui était, à ce que nous pouvons voir, de s'emparer de la couronne ducale de Bretagne. La mort en 1584 du duc d'Alençon, frère du roi, sembla augmenter ses chances de succès, en lui faisant entrevoir, dans un avenir assez rapproché, tous les embarras que susciterait la future succession de Henri III, prince d’une santé débile, sans enfants, et sans espoir d'en avoir jamais. Henri IV était bien l'héritier légitime du trône, mais il pouvait en être autrement quant à la province de Bretagne, parce qu’il ne descendait que par les femmes de la branche royale des Valois, et nullement d'Anne de Bretagne ni de Jeanne la Boiteuse. Marie de Luxembourg, duchesse de Mercœur, héritière directe et par aînesse de cette dernière, pouvait renouveler par le sort des armes un procès qui n'avait été décidé que par la force des armes.
Voilà qui explique pourquoi Mercœur se réfugia à Nantes pour s’y fortifier contre des attaques probables. Il se contint d’abord dans une certaine tranquillité, mais l'assassinat du duc de Guise, aux Etats de Blois, en 1588, luj offrit le prétexte de manifester ouvertement son mauvais vouloir contre le roi. Cependant les événements qui eurent lieu à Nantes, au commencement de 1589, furent tellement graves, que le Parlement de Rennes, par arrêt du 15 avril, déclara Mercœur rebelle
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