‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 8 sur 98 · Troisième voyage, chap, I · texte numérisé non relu

Troisième voyage, chap, I

2 Ibidem. 3 Ibidem.

4 H. Harrisse est d'opinion que Roberval partit le 22 août 1541 et resta au Canada jusqu’en mai 1544, (V, Jean et Sébastien Cabot, p. 214-

L'obscurité qui entoure les courses de Roberval dans les eaux du golfe Saint-Laurent, a prêté le flanc à des suppositions plus ou moins risquées ; la chronique légen daire s’est même attachée à son nom. Bien qu’il ne fût pas un homme supérieur, car on ne lui reconnaît aucune de ces qualités qui puissent en faire un héros de légende, certain cosmographe s’est complu à vouloir lui attribuer quelque valeur militaire. Une carte le représente en officier accoutré en guerrier et entouré d’un peloton de soldats, portant les armes et costumes du milieu du seizième siècle. Ox dirait, à voir leur apparence martiale, des chevaliers partant pour les croisades, le cœur plein de vaillance. Ce dessin est œuvre de pure imagi nation. Le petit roi de Vimeux jouissait d’une grande popularité en Picardie, il était même très bien en cour, mais il n’appert pas qu’il se soit jamais élevé à la hauteur de Bayard ou de du Guesclin. Comme explorateur, il n’a pas donné une très haute idée de son jugement. Son plan de colonisation fut mal élaboré; les éléments dont il se servit pour l’exécuter, devaient nécessairement lui être fatals. Et le seul service que Roberval a rendu au Canada, est, croyons-nous, d’avoir rapatrié, du premier au dernier, les félons qui l'y avaient suivi.

André Thevet nous le représente comme un homme cruel. Voici ce qu’il en écrit dans son Grand Insulaire : “ Si quelqu'un défaillait, soigneusement il le faisait punir, En ung jour, il en fit pendre six, encore qu'ils

215). Mais alors comment expliquer sa présence à Rouen le ler mars 1542? C’est M. Harrisse lui-même qui nous apprend ce dernier détail dans ses Notes biblingraphiques, p. 5, note 1.

fussent de ses favoris, entre autres un nommé Galloys, puis Jehan de Nantes. Il y en eut d’autres qu'il fit exiler ayant les fers aux pieds pour avoir été trouvés en larcin d'objets qui vaudraient cinq sols Tournois, d'autres furent fustigés par le mesme fait, tant hommes que femmes, pour s’estre simplement battus et injuriés.” ! S'il fallait toujours juger un homme d’après les apparences, Roberval mériterait bien d’être taxé de cruauté Mais on doit tenir compte de l'espèce de gens avec lesquels il était en contact journalier. Il en fit pendre, fouetter, mettre aux fers, et des hommes et des femmes indistinctement, pour des offenses souvent légères. Ces procédés extrêmement rigoureux lui réussirent sans doute à maintenir la paix. Mais n'aurait-il pu se la procurer par des voies plus douces ? Comment se fait-il que Cartier, qui lui aussi vécut à Charlesbourg-Royal, à côté de criminels, n’eut jamais recours à la corde et au fouet ? Evidemment Roberval entendait la discipline autrement que Cartier. Nous ne pouvons pas toutefois blâmer ses procédés, parce que nous ignorons la nature des offenses qui méritèrent à leurs auteurs des châtiments aussi sévères. Tout de même c'était un maître dur et inflexible. On peut en juger par sa conduite étrange à l'égard d’une nièce, qui, si on en croit la chronique du temps, l'aurait accompagné au Canada. Marguerite, tel était son nom de baptême, ne fut pas précisément un

1 On reconnaît bien Thevet avec sa façon à lui particulière de brosur des les textes. La version de Hakluyt ne parle que d’un seul cas de pendaison : Thevet en donne six, parmi lesquels figure Jehan de Nantes, qui fut seulement mis aux fers. Entre Hakluyt et Thevet, nous n’hésitons pas un instant à faire notre choix.

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modèle de moralité durant le voyage. Sa tenue devint tellement suspecte, que Roberval résolut de la punir et de faire en même temps un exemple qui servit aux autres. Quand son escadre vint en vue d’un groupe d'îles situées entre le port de Brest et la baie de Jacques Cartier, près de la côte nord du golfe Saint-Laurent, il fit déposer sur une de ces îles !, sa nièce, avec un jeune homme qui lui faisait trop assidûment la cour, et une vieille duègne du nom de Bastienne. Celle-ci et l'amant de Marguerite, ne survécurent pas longtemps aux misères morales et aux privations qu'ils eurent à subir “ur cet ilot inhospitalier, fréquenté uniquement par des bêtes sauvages. Ce ne fut qu'au bout de près de deux ans, que la nièce de Roberval fut découverte, et ramenée dans son pays par des pêcheurs français que le hasard avait conduits dans ces parages, généralement peu fréquentés.

Telle est, en substance, la légende attachée à l’île de la demoiselle Marguerite. Elle a servi de thème à une nouvelle, ? publiée dans un livre, # qui vit le jour à Paris en 1559. Cet ouvrage fut écrit par Marguerite de Valois, reine de Navarre. ;

1 Appelée île à la Demoiselle. Plusieurs cartographes l'ont con-

fondue avec l’île aux Démons, qui est situés s Woytfliet, au 580 latitude nord, à quelque distance de 1 entale du Labrador. L’île à la Demoiselle est placée par graphes du XVIe siècle

vers le 520 degré.

2 Voir Appendice, Pièce C,

3 En voici le titre : L’Heptameron des nouvelles de très illustre et très excellente princesse ifarquerite de Valois, royne de Navarre, remis en son vray ordre, confus auparavant en sa première impression. Paris, Vincent Sertenas, 1559.

4 Marguerite de Navarre ou d’Angoulème, sœur de François I, mourut le 21 décembre 1549, La première édition de son ouvrage fut

C'est Thevet, dit Harrisse, ! qui a popularisé cette histoire, en la racontant tout au long dans sa Cosmographie sous le titre de : Histoire de trois personnes Framçois estans en Terre-neufve.? Thevet déclare la tenir de la nièce de Roberval elle-même, qu’il avait rencontrée dans une petite ville du midi, en Périgord, où, craignant le colère de son oncle, elle avait cherché un refuge, après une affreuse existence de dix-neuf mois sur cette roche déserte.

Dans son Grand Insulaire, manuscrit conservé à la bibliothèque nationale de Paris, antérieur à sa Cosmographie, Thevet apporte une autre version de cette chronique fantastique. On y trouve le portrait d’une femme chassant les bêtes féroces sur l'Ile aux Démons Mais, comme lu Nouvelle de la reine de Navarre fut écrite plusieurs années avant les ouvrages de Thevet, il est assez naturel de croire, que ce dernier n’a fait que broder sur le texte de l’Heptameron, bien que Thevet affirme qu'il vécut sur un certain pied d'intimité avec Roberval, pendant les six mois qu’ils passèrent ensemble à Saint-Malo.

Presque tous les écrivains donnent à entendre que Cartier et Roberval se jalousaient, et que, de ce sentiment bas et mesquin surgit entre eux une espèce de rivalité, qui finit par les brouiller et les conduire, dans le règlement de leurs comptes, à un procès devant les

publiée à Paris en 1558 et renferme sous le titre de Histoire des amans fortunés, la. 67e Nouvelle, qui l’année suivante recevait le titre de : Extrême amour et austérité de femme en terre étrange. 1 Harrisse, Votes historiques, p. 278.

2 A, Thevet, Cosmographie, liv. XXIII, ch. VI.

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tribunaux. Bancroft, dans son Histoire des ÆElats- Unis, ! s'exprime en toutes lettres sur ce point et tombe dans l’exagération. Pour établir combien est peu fondée la croyance presque générale au sujet de cette prétendue dissension, il suffit d'exposer les faits sous leur vrai jour, sans chercher à pénétrer le caractère des deux hommes.

Qui pourrait dire que le départ de Cartier, trois mois avant Roberval, originât d’un différend ? Cartier partit le premier, parce qu'i: en avait reçu l’ordre du roi, et avec le consentement de Roberval, forcé d'attendre pour affréter sa flottille.

Quant au refus du capitaine malouin de retourner à Charlesbourg-Royal avec le chef de l'expédition, lorsqu'ils se rencontrèrent fortuitement dans le port de- Saint-Jean, il s'explique aisément. Nous en avons déjà donné une excellente raison. La relation de Hakluyt dit que Cartier prit la fuite, de crainte de se voir enlever l'honneur de ses découvertes. Le simple bon sens doit nous faire saisir du premier coup-d’œil le ridicule de cette raison. Cartier n’avait aucune nouvelle découverte à rapporter à son roi. Son troisième voyage fut complètement infructueux sous ce rapport. Il retournait dans son pays, parce qu’il comprenait l’inutilité de vouloir coloniser le Canada avec d'aussi faibles ressources. Ne s'était-il pas aussi aperçu que Roberval n’était pas à la hauteur de la situation ?

Le règlement des comptes de Cartier eut lieu sans beaucoup d'éclat. Au printemps de 1543, alors que Roberval était aux prises avec les mutins de François-Roi,

1 Bancroft, His'oire des Etats-Unis, Ed. 1888, Vol. I, p. 17.

Cartier s'occupait de préparer ses comptes, puis il les produisait régulièrement en cour. Après le voyage de huit znois, Cartier fit valoir ses réclamations devant l'Amirauté, qui, après mûre délibération, en reconnut la légitimité. Roberval n'eut pas à souffrir dans cette décision, qui ne l’atteignait, ni dans sa bourse ni dans sa réputation. Les finances royales même se s’en portèrent pas plus mal, car ni Cartier ni ses successeurs ne touchèrent la somme qui leur revenait en toute justice.

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