‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 7 sur 98 · ROBERVAL EN CANADA · texte numérisé non relu

ROBERVAL EN CANADA

Où Roberval, vint-il se fixer.—Opinion des historiens.-—Bergeron.— Lescarbot.—Le P. LeClercq.—Sir W. Alexander.—Relation de Hakluyt.—Roberval, héros de créations légendaires.—L'île de la Demoiselle.—Marguerite,nièce de Roberval, et Bastienne, la duègne. — Rapports entre Cartier et Roberval.

La plus grande confusion entoure la chronologie des voyages du sieur de Roberval. Aïnsi, Bergeron croit que Cartier et Roberval, munis de leurs commissions de 1540, passèrent ensuite aux terres neuves, et se fortifièrent au Cap-Breton. Puis, il ajoute que Roberval y retourna en 1543, avec Jehan Alfonce comme maître pilote. ! Nous avons vu que Lescarbot dit exactement

1 B rgeron, Traité de la navigation, etc., Paris, 1629, p. 104-105.

la même chose, et comme pour donner plus de solidité à son affirmation, il ajoute qu'il restait encore de son temps des vestiges des constructions érigées par les deux chefs de l’expédition.! Lescarbot écrivait en 1609.

Le Père Chrestien Leclercq croit qu'ils passèrent l’un et l’autre quelques années au Canada, ?

Bacqueville de la Potherie dit que Cartier hiverna en 1540 avec Roberval, À six lieues au-dessus de Québec. ?

Sir William Alexander croit savoir que Roberval passa un hiver au Cap-Breton. {

L'opinion de Charlevoix est celle qui nous paraît la plus vraisemblable. Voici ce qu'il écrit : “ M. de Roberval partit l’année suivante (1541) avec cinq vaisseaux ayant sous lui Jacques Cartier en qualité de pre-

mier pilote....M. de Roberval bâtit un fort, les uns disent sur le fleuve Saint-Laurent, d’autres dans l’île du Cap-Breton, et y laissa Cartier en qualité de commandant, avec une garnison nombreuse, des provisions suffsantes et un de ses vaisseaux ; après quoi il retourna en France, pour y chercher de plus grands secours. 5

Ces versions s'accordent toutes sur un point, à savoir: que Roberval se fortitia dans la Nouvelle-France. Quant à l'endroit, il est admis que ce fut à l'embouchure de la rivière du Cap-Rouge, depuis que nous connaissons le

1 Lescarbot, liv. III, p. 401-402,

2 Etablissement de la Foi, t. 1, p. 12,

3 Voyages de l'Amérique, t. 1, p. 140, Fd, de 1729, 4 Encouragement aux Colonies, p. 15.

5 Hist. de la Nouvelle-France, liv. 1.

récit de Hakluyt. Tout incomplet qu'il est, il est difficile de ne pas ajouter foi à certains détails topographiques qui touchent à l'évidence, surtout en ce qui regarde le lieu choisi par Jacques Cartier. D'autres documents parvenus à notre connaissance et qui furent ignorés de Bergeron et des autres, nous permettent aujourd’hui de rétablir la vérité des faits. Au risque de nous répéter, nous prenons la liberté d'exposer comment, à notre idée, les choses se passèrent.

Cartier et Roberval avaient décidé de passer au Canada dès le printemps de 1541. Ce dernier n'étant pas suffisamment préparé à l’époque convenu, son pilote reçut l’ordre de prendre les devants et de choisir le lieu qu'il jugerait le plus propice à un établissement. Trois mois plus tard, Roberval partit à son tour ; mais comme la saison était déjà avancée, il ne jugea pas prudent de remonter le fleuve, et il explora le Cap-Breton et les pays adjacents. C’est ce qui explique la persistance des historiens à vouloir le faire se fortifier au Cap-Breton. Repassé en France où il arriva vers le 25 décembre, il y fit la rencontre de Noël et de Jalobert, que Cartier avait renvoyés pour obtenir des secours et aussi pour s’informer si Roberval irait le rejoindre à Charlesbourg-Royal. L'on s’adressa au roi afin d'obtenir du renfort pour la colonie, et celui-ci en effet chargeait Paul d’Auxhillon, sieur de Saint-Nectaire, de ravitailler deux navires pour le Canada. De son côté, Roberval terminait ses préparatifs de l’année précédente, recrutait ses marins, et au printemps de 1542, il quittait de nouveau la France, mais cette fois avec l'intention de se rendre au poste occupé par Cartier depuis près d’une année. On sait le

reste. A Terreneuve il fit la rencontre de Cartier, et poursuivit seul sa route jusqu'à Charlesbourg-Royal. D'où il suit que Roberval fit deux voyages au Canada l’un en 1541 et l’autre en 1542. Cette opinion est assez conforme au témoignage de Bergeron. La plupart des historiens s'accordent aussi sur le nombre de ces voyages, mais ils placent le deuxième en 1549.

La version de Hakluyt ne détruit pas notre manière de voir, car le récit qu’il apporte du second voyage, bien qu’il soit mal agencé, doit faire autorité. Nous n'avons du reste aucun autre document pour nous guider. Cette relation, dont Lescarbot, Champlain et Ramusio ne font aucune mention, probablement parce qu'elle leur était inconnue, est composée de pièces disparates, soudées les unes aux autres, sans beaucoup d'ordre. On s’aperçoit, en la lisant, que le traducteur n'avait sous les yeux que des feuillets épars. Les évènements y sont rapportés sans liaison, comme s’il eut manqué des pages au manuscrit, Ainsi le chapitre III, sur les manières des sauvages, semble avoir été composé après coup, ou extrait d'un autre ouvrage.

Hakluyt, qui à également traduit le troisième voyage de Cartier, fait partir le navigateur malouin de France en 1540. Le savant collectionneur se donne à lui-même un démenti formel, quand, après avoir fixé le voyage de Roberval à l’année 1542, il ajoute : “ Durant notre long séjour en cet endroit (rade de Saint-Jean, Terreneuve) Jacques Cartier et sa compagnie venant du Canada où il avait été envoyé l’année d'auparavant,” ! c’est-à-dire en

1 Voyage de Roberval, chap. T.

x} , ‘4 1541, et non pas en 1540. Si, en eflet,FRoberval rencontra Cartier à Saint-Jean en 1542, et'si ce’ dernier était venu au Canada l’année précédente, il va de soi que ce fut en 1541. Pourquoi alors cette grossière inconséquence ? Voilà ce que l’on peut appeler à bon droit, comme l'a écrit Biddle, une des «bsurd perversions de Hakluyt.

Cartier laisse voir clairement dans le récit de son troisième voyage, qu’il attendait Roberval durant l'été de 1541. Celui-ci n'étant pas encore arrivé à la date du deux septembre, le Découvreur, inquiet sur!le sort de son chef, avait expédié deux des principaux officiers de son escadre ‘“ pour donner connaissance à François [ de ce qui avait été fait et trouvé, et comment Monsieur de Roberval n'était pas encore arrivé, et comme il craignait que pour la cause des vents contraires et tempêtes il avait été contraint de retourner en France.” ! En d’autres endroits Cartier s'exprime de façon à faire croire que Roberval le suivait de près. Ainsi nous lisons : “ Après avoir délibéré toutes ces choses....Roberval donna à Cartier pleine autorité de partir et prendre les devants..”? Ailleurs : “ Ayant été l'espace de’trois mois à naviguer sur la mer, nous étant arrêtés à Terreneuve, attendant le Sieur de Roberval.” #

Ces citations prouvent suffisamment qu'il ‘était entendu entre Roberval et Cartier qu’ilsise rencontreraient au Canada en 1541. Cet agrément fut respecté. {

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