‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 86 sur 98 · LE LABRADOR · texte numérisé non relu

LE LABRADOR

Quelques historiens ont attribué aux Anglais la priorité de la découverte du Labrador. Des géographes et des cosmographes du XVIE siècle sont un peu les auteurs de cette opinion, qui nous paraît peu soutenable. Ainsi nous lisons sur une mappe insérée dans un manuscrit de Wolfenbüttel, cité par Harrisse, la légende suivante annexée au mot Labrador : “Cette terre fut découverte par les Anglais de la ville de Bristol, et parce que celui qui en donna la nouvelle était un laboureur des îles Açores, on lui donna ce nom.”

Sur le globe de Molyneux de 1600, le Labrador porte en légende ces mots : “Cette terre fut découverte par Jean et Sébastien Cabot pour le roi Henri Ve 7. 1497.”

Mais, si d’un côté les Anglais ont passé pour avoir fait cette découverte, les Portugais en réclament pour eux la priorité, et en attribuent la gloire à Joâo Alvarez Fagundes, vers 1521. M. de Bettencourt soutient cette prétention dans un ouvrage publié à Lisbonne en 1881-82 et intitulé: Descobrimentos.... dos Portugueses em terras do Ultramar nos seculos XV et XVI. Harrisse révoque en doute cette opinion qui, à la vérité, ne repose

que sur une carte de Lazaro Luiz, dont M. de Bettencourt donne un fac-similé !.

Samuel Rol:ertson prétend que ce fut un baleinier basque qui donna son nom au Labrador, que les Européens visitèrent longtemps après lui.

François Lopez de Gomara croit que les Espagnols furent les premiers qui aperçurent le Labrador : “ Plusieurs, dit-il, ont côtoyé le pays de Labeur, pour savoir jusqu'où il s’étendait, et si on y trouverait passage pour aller aux Moluques, et gagner les îles des Epiceries. .... Les premiers qui ont cherché ce passage sont les Castillans, parce que les îles des Epiceries sont de leur département. Les Portugais ont fait le semblable, . .. Pour cette cause Gaspard Cortereal s’y en alla avec deux caravelles, l'an 1500 ; 1l ne put trouver le détroit qu'il cherchait... . Des gens de Norvège y sont allés avec le piloteJean Scolve, et les Anglais avec Sébastien Gavoto ?,

Herrera, parlant des navigations dans le nord de l'Amérique, cite en premier lieu le voyage de Cortereal, puis il ajoute qu'il y eut des Norvégiens qui visitèrent ces contrées sous la conduite du pilote Jean Seduco. Enfin il mentionne l'expédition de Sébastien Cabot 5,

Corneille Wyttliet et Antoine Magin s'expliquent à

1 Sur cette carte la Nouvelle-Ecosse est émaillée de pavillons espagnols avec cette légende : ‘ À terra Doo lavrador q descobrio Joaom Alverez.” Mais, par une singulière contradiction, on aperçoit sur le lit. toral l'inscription : ‘* Costa que descobrio estevao quomes”" (Estevam Gomez).

2 Gomara, liv. 2, chap, 37.

3 Herrera, t, I, liv. 6, chap. 16,

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peu près de la même manière dans leur Histoire des Indes occidentales, imprimée à Douay en 1611. Ils disent au sujet des terres de Labrador et d’Estotilande !: “ Cette dernière partie de la terre indienne fut la première découverte, car les pêcheurs de Frislande y abordèrent presque deux cents ans devant que les Portugais et Castillans y naviguassent ; et depuis encore Nicolas et Antoine Zenes y vinrent l’an 1395, aux dépens de Zichim, roi de Frislande. C’est donc à ces frères industrieux que l’on doit le premier honneur du découvrement et de la description, tant de l’Estotilande et de la mer septentrionale que d’autres îles circonvoisines ; et secondement, à Jean Scolve, Polonais, qui, naviguant entre la Norvège, Groenland, Islande l'an 1477, quatrevingt six ans après cette navigation, entra dans la mer septentrionale, qui est mise directement sous le cercle arctique, et vint aborder à ces terres d’Estotilande. Après lui on n’y a guère navigué durant le cours de quelques années, à cause de l’âpre froidure, et des continuelles tempêtes qui en détournaient les mariniers ; mais les Portugais ayant découvert tous les rivages d'Afrique en Orient, Colomb par la charge du roi catholique, fait le‘même en Occident ; et comme chaque nation voulait avoir les Moluques en sa possession, Gaspard Cortereal l'an 1500, cherchant quelques passages aux îles des Epiceries, trouva un fleuve qu’il appela Vevado, à cause des

1 D'après M. Gravier, Estotilande paraît une traduction littérale du nordike Æust-outland, terre extérieure de l’est, dénomination vraie par rapport à la situation du Labrador, du Nouveau-Brunswick et de Terreneuve. Forster et Malte-Brun pensent que Terreneuve est l’Estoflande des Frislandais.

neiges et des grandes froidures ; mais ne pouvant supporter une si grande froidure, tit voile vers le midi, et découvrit toutes ces terres jusqu’au cap de Malva.... Sébastien Cabot, l'an 1507, ayant entrepris d'aller à Cataya (Japon) et à Sina (Chine), par les détroits septentrionaux, après avoir rôdé toutes ces côtes de la mer Océane jusqu’au 67 degré de largeur, il fut contraint de s’en retourner en Angleterre, ne pouvant avancer par les glaces et excessives froidures 1

D'après ces témoignages, Cabot ne serait venu dans les parages des terres neuves et de Labrador qu'après les Norvégiens et les Portugais.

Quoiqu'il en soit de ces différentes opinions, il y a un fait assez évident, c’est que l’appellation de Labrador semble originer des Basques plutôt que des Anglais ou des Espagnols. On a prétendu que ce mot originait du voyage de Cortereal, qui avait emmené avec lui à Lisbonne un certain nombre de naturels pour vendre comme esclaves. M. Parkman et M. Biddle, s'appuyant sur le passage d’une lettre de Pasqualigo dans ses Paesi novamente retrovatri de 1507, arrivent à cette conclusion.

L'explication offerte par M. Margry nous semble beaucoup plus naturelle, comme nous pouvons en juger par la citation suivante, extraite de son magnifique ouvrage: Les navigations françaises : “ Quoique je sache que le nom de pays de Labour, ou mieux de Labourd, venant selon les uns de Lapurdum, selon les autres, du mot basque Lapurdi, loin de comporter l’idée de labou-

1 Liv. 2, p. 98.

1 Liv. VI, chap. CXXXI.

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rage, signifie, d’après M. de Marca, dans son Histoire de Béarn, un pays désert et ouvert aux voleurs, et d’après quelques écrivains, une terre de pirates, n’est-il pas possible de conjecturer, à l’appui de la tradition de la découverte du Labrador par les Basques, que les Espagnols et même les Portugais auraient traduit par ce nom, celui de la Terre de Labour, donné primitivement, peut-être par les Basques, à cette partie de leurs découvertes, et auraient ainsi confirmé leur priorité en acceptant ce nom altéré d’après la signification apparente que lui donne son rapport de son avec le mot français ?”

Le Labour était une petite contrée de France située dans la Gascogne, au pays des Basques. Ses principales villes étaient Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. Les pêcheurs de cette localité ont pu facilement donner au Labrador, qui se traduit lubowreuwr, le nom de leur bourg, comme ils firent à l'égard du cap Breton.

Les cosmographes apportent plusieurs variantes au mot Labrador. Ainsi l’on trouve sur les cartes : Terra Laboratoris, (Globe d’Ulpius, 1542), Tierra del Labrador (Carte marine de Ptolémée de 1548, mappes de Ribero et de Gastaldi), Terra del Laborador, (Ramusio, Ruscelli, Porcacchi et Corneille de Jode), Laborador tout court (N. Vallard et Quadus). Jehan Alfonce désigne le Nouveau-Brunswick comme faisant partie de la côte de Laboureur. Une mappe de Robert Thorne, de 1527, l'appelle Nova Terra laboratorum dicta. Une autre de 1534, attribuée à Bordone, représente une terre, qui paraît être l'Amérique du Nord, désignant la côte nordest vaguement dessinée par ces mots : Terra delavora-

tore. Deux cartes antérieures du même, 1521 et 1528 la désignent sous le nom de Terra del laboradore.

Une mappe de Laurentius Frisius (1525) représente à l’ouest d’une terre, qui apparemment correspond au Groenland, une île marquée Terra laboratoris, à l'ouest de sa partie extrême.

BACCALAOS

L'incertitude qui plane sur la découverte du Labrador, existe également au sujet de l’île de Terreneuve ou Baccalaos, comme elle fut primitivement connue. Jean Cabot ne fit que toucher à cette île. Il nomma Primavista le cap de Bonnevue !, le Bonnevue de Jacques Cartier, puistil continua sa route vers les régions arctiques, allant à la recherche du fameux passage aux îles des Epices. Chassé par les glaces et la rigueur du climat, il retourna en Angleterre, pour ne plus franchir les mers. Si Cabot n’eut été muni d’une mission officielle du roi Henri, son rôle comme découvreur se fût réduit à bien peu de chose, car il n’a laissé aucun rapport circonstan-

1 Quelques-uns croient que ce cap était sur l’île des Bretons, mais cette croyance ne repose que sur des probabilités.

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cié de son voyage, rien qui dise qu'il visita les îles du golfe Saint-Laurent, entre autres le Cap-Breton. Un pur hasard le conduisit à Terreneuve ; mais ce n’était pas le but de ses recherches. Les Normands ou Worthmen avaient connu l’Amérique septentrionale bien longtemps avant Cabot, et beaucoup mieux que lui. Les Basques et les Bretons fréquentaient le grand Banc de son temps, et ils avaient baptisé l’île de Terreneuve du nom de Baceulaos, avant que Cabot eût aperçu le cap de Primavis!a ; ces derniers cherchaïent à gagner leur vie en pourchassant les baleines ou en tirant les morues des abîmes de l'Océan; Cabot allait à la poursuite d’une idée fantastique, comme aujourd'hui ou s’'évertue à chercher une mer libre dans le rayon le plus voisin du pôle arctique.

Nous croyons que ce furent les Basques qui donnèrent à l’île le nom de Baccalaos. Ces Français avaient la réputation bien méritée d’être les plus grands baleiniers de l’Europe. M Margry rapporte comment ils arrivèrent par degrés jusqu'à Terreneuve :

“ La tradition rapporte, dit-il, que de temps immémorial, les Basques adonnés à la pêche de la baleine étendirent leurs pêcheries le long de la côte d'Espagne jusqu’au cap Finistère, mais que, lorsqu'ils eurent connu l'usage du compas de route et celui de la balestrille, ils se mirent à chercher le repaire de ces animaux, devenus plus rares dans leurs parages. L'expérience leur montra qu'ils se dirigeaient à l’ouest; alors nos Basques, qui, à mesure qu'ils s’'avançaient sur cette route, trouvaient des baleines de plus en plus, poussèrent jusqu’au banc

de Terreneuve, où elles étaient par troupes. Et comme l'espèce qu’ils rencontrèrent était différente de celle qu'ils avaient sur leurs côtes, ils la distinguèrent par le surnom de Sardaco baleuc, propre à désigner des baleines de troupe.”

Nous faisons cette citation afin de prouver que les Basques, une fois habitués à la route de Terreneuve pour y faire la pêche, durent y revenir tous les ans, et s'installer même sur l’île la plus rapprochée du grand banc, pour y déposer les baleines et en retirer les huiles. On conçoit que ces pêcheurs ne s’arrétèrent pas indéfiniment à poursuivre leur proie dans le voisinage des bancs. Les mammifères vagabonds émigrèrent encore, comme ils avaient émigré des côtes espagnoles. Les uns prirent la direction du nord, les autres entrèrent dans le golfe Saint-Laurent où leurs ennemis, les Basques, les suivirent avec obstination. Du golfe les baleines pénétrèrent dans le Saint-Laurent, et l’histoire nous apprend qu’au XVIe siècle et dans la première moitié du XVII, les Basques harponnaiïent les baleines dans les eaux du fleuve, jusque dans les environs de Tadoussac.

À travers toutes leurs pérégrinations, ces pêcheurs aventuriers stationnaient dans les lieux les plus propices à un débarquement. C’est ainsi qu’ils connurent, avant tous les autres peuples du monde, et très probablement même avant leurs compatriotes de Bretagne et de Normandie, le cap Breton, l’île d’Anticosti et l’entrée du Saint-Laurent. Pour rallier leurs navires, ils se donnaient rendez-vous à des endroits auxquels ils donnèrent des noms tirés de leurs pays, et très souvent aussi dans le langage qui leur était le plus familier.

Il ne manque pas d'écrivains originaires de la Grande-Bretagne qui ont cherché à enlever à Jean Cabot la gloire d’avoir découvert l’île de Baccalaos!, Ainsi nous lisons dans l'Histoire navale d'Angleterre que “ le premier Anglois qui aborda en cette partie du continent fut le chevalier Drack (Drake), à son retour des Indes Occidentales en 1586.” Nous trouvons dans un ouvrage intitulé l'Amérique Anglaise, ces lignes : “ Robert Thorn écrit que son père et un certain M. Elliot découvrirent l’île de Terreneuve en 1530.”

Nous pourrions ajouter à ces témoignages écrits celui de Pierre Martyr d’Anghiera ? qui a écrit que beau-

1 Wieser, dans son Magalhaes-Strasse (p. 77) référant à un glone de Schôüner, auteur d’un Opusculum geographieum, prétend que Bachalaos vient d’une espèce particulière de poisson découverte dans ces parages.

Kohl croit que ce mot dérive de bo/ch, poisson.

Dès l’année 1360 le registre de Saint-Gall mentionne les mots belche, balche, comme désignant une espèce de saumon.

Littré dit que Xabeljoauw est un dérivé, par renversement, de bacailhaba, nom basque de la merue, d’où l'espagnol bacalao et le flamand bakkeljaw, et le français cabillaud.

Pierre Martyr croit que c’est un mot indien.

2 Historien italien, né en 1455, mort en 1526, se fixa en Espagne où il obtint la protection de Ferdinand et d’Isa” I] fut nommé en 1505 prieur de la cathédrale de Grenade, Or .: De insulis nuper inventis et incolarum moribus, Bâle, ” .83 ; De rebus Oceanicis et de Orbe novo decades, qui renfe: précieux détails sur les voyages de Colomb et sur es premières decvuvertes faites en Amérique ; cet ouvrage parut pour la première fois à Paris en 1536 ; Legatio Babylonica, relation d’une ambassade en Egypte (c’est le Caire qu’il désigne sous le nom de Babylone) ; et un recueil de Lettres, en latin, riche en anecdotes sur la cour d’Espagne. Pierre Martyr ne visita point les Antilles,

coup de personnes niaient que Cabot eût découvert l’île de Terreneuve.

La mappe de Ribero (1529) indique que l'ile de Baccalaos fut découverte par les Cortereal : Tierra de los Bacallaos, la qual descubrieron los cortereales. Elle ajoute que la terre de Labrador fut découverte par les Ang'ais: Esta tiera del Labrador descubriero los Ingleses.

NOTE 1s

ESTEVAM GOMEZ

Oviedo est le premier qui mentionne le voyage de Gomez. Il dit que Gomez retourna en novembre (1525) d’un voyage commencé l’année 1525, et qu'il trouva au nord “une grande partie de terre contiguë à Baccaleos, courant vers l’ouest au 40€ et 42€ degré, d’où il ramena certains Indiens.”

Pierre Martyr en parle dans ses Décades, publiées à Alcola en 1530, et dit que Gomez ne trouva pas le détroit qu'il cherchait.

Gomara consacre tout un chapitre à Gomez, dans son ist. gen. de las Indias, Anvers, 1554.

Herrera et Galvano donnent aussi le récit de cette expédition, restée sans résultat.

Diego Ribero indique, dans sa mappemonde, les découvertes de Gomez. Nous remarquons le long de la côte, qui s'étend depuis le Cap-Breton en allant vers l'ouest, sur un parcours de trois cents lieues, jusqu’à un point où la terre fait une courbe vers le 41d, ces mots : “Tierra de Estevan Gomez la qual descubrio por mandado de su magt nel arno de 1525 ay en alla muchos arboles y fructos de los de espana y muchos rodovallos y salmones y sollos : no han allado oro,” c’est-à-dire : La terre d'Estevan Gomez qu'il a découverte par le commandement de Sa Majesté, en l’année 1525. Ilya ici beaucoup d'arbres et de fruits semblables à ceux de l'Espagne, et beaucoup de morses et de saumons, et poissons de toutes sortes. Ils n’ont pas trouvé d’or.”

Gomez, parti de la Corogne quelques jours après le 10 février 1525, fut absent dix mois. Il paraît que ses explorations se portèrent sur la région comprise entre Terreneuve et la Floride. Il était allé auparavant avec Magellan (Fernan Maghalhaens) jusqu'au milieu du détroit de Magellan, et là, ayant fait la rencontre d’un vaisseau commandé par Alvaro de la Mesquita, il s’embarqua avec lui pour retourner en Espagne.

Gomez représenta l'Espagne à la conférence de Bajadoz, qui siégea du ler mars au ler mai 1524. Sébastien Cabot y était aussi présent. Plusieurs grandes questions occupèrent ces explorateurs. Les uns désiraient que l’on fixât la propriété des îles Moluques, que l'Espagne et ie Portugal se disputaient. D’autres au-

raient voulu s'assurer, par les rapports des voyageurs convoqués en ces lieux, s’il existait un passage libre vers le Japon st la Chine, du côté de l'Amérique. Si Cabot eut vraiment longé la côte orientale du nouveau monde, depuis la Floride jusqu'aux terres neuves, comme l’a prétendu Pierre Martyr, comment se fait-il qu’il n’a pas

éclairé de ses lumières les savants cosmographes de .

l'Espagne ? Le congrès fut clos sans résultat pratique sur ce point, et il résolut alors d'envoyer Estevam Gomez à la recherche d’une mer libre, que l’on croyait exister.

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