‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603Chapitre 17 sur 73 · LE COMMERCE DE FOURRURES · texte numérisé non relu

LE COMMERCE DE FOURRURES

AU XYI* SIÈCLE

Les voyagei en Orient aux XlIIe, XlVe et XVe siècles. — LaTrapobane. — Les Basques, Bretons et Normands. — Les Français font le commerce des fourrures avec les sauvages. — Historique de ce trafic. — Tàdoussac, rendez-vous des gens de traite au XVIe siècle. — Sauvages du Nord.

Charles VI, roi de France, écrivait un jour à Tamerlan : " Il importe que vos marchands viennent dans fitotre pays. De même que nous aurons soin d'avoir pour eux tous les égards qui leur sont dus, de même aussi nous espérons que vous rendrez aux nôtres les honneurs propre à leur rang, car le monde prospère par lee marchands, rnundus per mercatores prosperatur."

Cet échange de bons procédés entre deux des plus grandes puissances de l'époque, ne faisait que continuer une tradition de paix inaugurée sous Charlemagne. L'histoire se plaît à rappeler la visite d'Haroun-al- Raschid, calife de Bagdad, au pieux empereur, et l'amitié qui résulta de cette solennelle entrevue. Quand, en 1403, Charles VI adressait à Tamerlan le frère Jean, archevêque d'Orient, les communications avec les pays mongols ou tartares n'étaient encore que peu fréquentes* On n'était pas plus avancé alors qu'au milieu du XIIIe siècle, lorsque Marco Polo, vénitien, mit douze ans à parcourir l'Asie, et qu'au siècle suivant, quand Jean de Mandeville employa trente-trois ans à visiter le Levant jusqu'au Cathay. Ce ne fut qu'à la fin du XVe siècle, après les découvertes de Barthélémy Diaz et de Vasco de Gama, que les navires français purent communiquer avec les insulaires de la Tropobane que d'Anville, dans son Orbis veteribus notus, indique comme l'endroit ou est l'île de Ceylan. Jusque-là les Français et les Anglais achetaient des négociants allemands les produits des Indes orientales. Ces derniers s'approvisionnaient à Venise, dont les armateurs étaient en rapports réguliers avec les Algériens. Aden était l'entrepôt où ceux-ci se rendaient pour faire le commerce avec les Mahométans. Cette succession d'achats ec de ventes faisait hausser le prix des épiées, et les Vénitiens, qui rivalisaient d'habileté avec les Génois et les Pisans, en retiraient les plus gros profits.

La découverte d'une route navigable par le cap de Bonne Espérance, fut donc un grand bienfait pour les

nations de l'Europe, et l'on vit dès lors leurs vaisseaux sillonner les mers du sud pour se rendre en Chine et au Japon. Ce fut une nouvelle ère de prospérité pour le commerce des Occidentaux. La France ne fut pas la dernière à diriger ses flottes vers le Levant. Nous avons vu les pilotes de Jean Ango y aller préparer la fortune de leur maître. Paulmier de Gonneville et d'autres navigateurs de Normandie doublèrent le cap des Tempêtes, dès le commencement du XVIe siècle.

Preque dans le même temps, le génois Christophe Colomb révélait à ses contemporains un monde inconnu. L'Amérique allait à son tour ouvrir ses trésors à l'avidité des peuples de l'Europe. Le nord du nouveau monde était encore presque inconnu, quand les Espagnols, les Portugais et les Français avaient déjà parcouru tout le littoral du Brésil, et visiter les îles du golfe du Mexique. Mais comme nous l'avons vu, les Basques, les Bretons et les Normands devinrent bientôt les hôtes assidus des terres neuves, et soit avant, soit après Cartier, ils pénétrèrent dans les eaux du fleuve St- Laurent, les uns, pour y chasser les baleines et les morses, les autres, pour s'y livrer au commerce des fourrures avec les indigènes.

A partir du milieu du XVIe siècle, la traite des pelleteries prit des proportions considérables, et l'avidité des marchands, que l'on remarque surtout au commencement du siècle suivant, est facile à expliquer. Cependant, il n'en avait pas toujours été ainsi ; car, si on étudie l'histoire de ce genre de trafic, on constate que sous le règne d'Elizabeth, la mode l'emportant sur le goût, avait

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puissamment servi à le ruiner momentanément. Durant tout le moyen âge, la dépouille de l'hermine avait fait fureur. Tout le monde voulait s'habiller de fourrures. La passion fut poussée à un tel excès, que les rois d'Angleterre et de France, certains princes italiens, furent obligés de décréter des lois somptuaires pour mettre un frein à cette espèce de frénésie. Henri II, d'Angleterre, par un acte du parlement daté de l'année 1158, fit défendre l'usage du vair 1 et du petit gris. Deux autres lois, de 1334 et de 1363, interdisaient l'usage des fourrures à toute personne qui aurait moins de cent livres de revenu.

La Russie devint, au milieu du XVIe siècle, le grand comptoir pour le commerce des pelleteries. Les pays situés à l'ouest et au nord-est des monts Ourals, fournissaient aux chasseurs abondance de martes zibelines, d'hermines, de renards rouges, noirs et blancs, de castors, etc. Les Samoyèdes payaient leurs tributs en fourrures, et la Sibérie, alors indépendante, donnait aux Russes et aux Anglais, en échange des objets dont elle avait besoin, les peaux les plus précieuses. Telles avaient été jusqu'alors les sources auxquelles s'alimentaient les marchés européens.

Les explorations françaises dans les parages du Saint-Laurent ranimèrent le goût de ce commerce, profitable à eeux qui s'y livraient, et la mode, toujours capricieuse, redevint ce qu'elle avait été avant les lois prohibitives des souverains anglais et français. C'est alors que commença cette guerre d'extermination contre

1 Fourrure blanche et grise.

les animaux qui peuplaient les vastes régions tombées sous la domination de la France. Ce furent d'abord les Sauvages seuls qui firent la chasse aux bêtes à la rich* toison, pour les troquer avec les marchands et les capitaines de vaisseaux français. Avec eux ils échangeaient des bagatelles européennes contre des peaux de martes, castors, orignaux, loups-cerviers, loutres, renards, blaireaux et rats musqués l. Ils avaient à offrir aux indigènes des fers de flèche, des alênes, des épées, des haches, des tranchets pour couper la glace en hiver, des couteaux, des chaudières ; également des capotes, des chemises, des draps ; enfin du blé d'Inde, des pois, du biseuit ou galette, du petun, des pruneaux et des raisins.

Durant la seconde moitié du XVIe siècle, Tadoussac fut l'endroit favori pour ces ventes ou foires annuelles. Le témoignage des vieux marins dont parle Champlain à l'occasion de la traite de 1610, d'après lequel ils paraissaient avoir fréquenté cet endroit depuis plus de soixante ans, c'est-à-dire avant 1550, prouve que depuis

1 Le commerce ne se limitait pas à ces seuls animaux. Les sauvages troquaient en outre les peaux de putois que Sagard appelle les enfants du diable, en montagnais babougi manitou ou ouinesque ; les lapins, en hxaon queutonmalisia ; les écureuils, dont on reconnaissait trois variétés : Pécureuil volant, les suisses, et celle que les Hurons appelaient arouessen ; enfin les ours noirs.

Les martes les plus estimées venaient des régions septentrionales. Mais de tous ces animaux les plus recherchés étaient les castors, surtout les castors gras d'hiver. Ces derniers étaient pris durant l'hiver ; les sauvages s'en faisaient des robes, qu'ils portaient assez longtemps pour le» engraisser, en les pénétrant de leur sueur jusqu'à la racine du poil. Les Montagnais appelaient un castor amiscou, et les Hurons Toutayé.

le passage de Cartier et de Roberval dans le fleuve Saint-Laurent, les Français avaient eu des rapports constants avec les aborigènes du Canada. Le motif de ces visites annuelles devait être plutôt dans les intérêts du commerce de fourrures que pour la pêche de la baleine.

Les sauvages de Tadoussac ne formaient qu'un tout petit rameau de la grande famille indienne, éparpillée un peu partout, le long des rivières et sur le littoral des lacs. Tout de même ils entretenaient des relations suivies avec leurs congénères disséminés vers le nord et l'ouest, depuis la région du Saguenay jusqu'au pays des Hurons, et même avec les peuplades de la baie d'Hudson. Leurs voisins les plus rapprochés étaient les Kahouchakis x ou la nation du Porc-épic, qui demeuraient sur les bords du lac Saint-Jean, à l'endroit où la rivière Saguenay prend sa source. " C'était autrefois, dit la Relation 2, l'endroit où toutes les nations qui sont entre les deux mers, de l'Est et du Nord, se rendaient pour faire leur commerce." J'y ai vu plus de vingt nations assemblées, s'écrie le Père Albanel 3. C'était le pays par excellence des loutres, des orignaux, des castors, et principalement du porc-épic 4.

En gagnant la hauteur des terres, dans la direction du nord-ouest, l'on trouvait des sauvages, établis d'une façon plus ou moins sédentaire, à Paslistâskau. L'endroit

1 De kakou, qui signifie porc-épic.

2 Relation de 1672, p. 44

3 Ibidem.

4 Ibidem.

est charmant ; c'est une petite langue de terre, dont les deux extrémités, terminées en pointe, sont arrosées par deux petits lacs d'où s'échappent deux rivières : l'une, allant à l'est, et l'autre vers le nord-ouest. La première déverse ses eaux dans un des tributaires du lac Saint- Jean ; l'autre va se jeter dans la baie d'Hudson, en formant sur son parcours le lac appelé Nemiskau. Paslistaskau était justement situé à la hauteur des terres, et le lac Nemiskau indiquait aux sauvages qu'ils étaient rendus à mi-chemin entre la baie d'Hudson et le fleuve Saint-Laurent l.

Continant à pénétrer dans la profondeur des bois, le lac des Mistassins se présentait bientôt à la vue des chasseurs. Ce lac immense, dont on ne pouvait faire le tour qu'en vingt journées de canot et de beau temps, est rempli d'îles où l'on trouvait en abondance les orignaux, les ours, les caribous, les porcs-épics et les castors.

A quelque distance de cette mer intérieure, on rencontrait le lac Nemiskau, de dix journées de circuit. Il est entouré de hautes montagnes, du sud au nord, lesquelles forment un demi-cercle. Cinq grandes rivières s'y déchargent. Les castors, les orignaux, les cerfs et les porcs-épics y séjournaient en telle quantité " qu'il

1 La Relation de 16G1 nomme ce lac, Nekouba, et le place sous la latitude 49o 20', et long. 305o 10'. Nekouba, à cette époque, " était un lieu célèbre à cause d'une foire qui s'y tient tous les ans, à laquelle tous les Sauvages d'alentour se rendent pour leur petit commerce." L'écrivain de cette même Relation ajoute que Nekouba était éloigné de Tadoussac d'environ cent lieues. En doublant ce trajet, pour atteindre la baie d'Hudson, celle-ci n'aurait été distante de l'embouchure du Saguenay que de 200 lieues. Ce chiffre est loin d'être exagéré.

semble que ce fut là leur demeure de prédilection " l. Aussi y voyons-nous, vers 1660, les Iroquois venir s'y fixer et même s'y fortifier, pour y devenir la terreur des nations du voisinage.

Les Sauvages entraient dans la baie d'Hudson par la rivière Nemiskausipiou, qui prend sa source dans le lac Nemiskau. Cette rivière, dont la largeur atteint presque une demi-lieue, vient du sud-est et se dirige vers le nord-ouest sur un parcours d'environ 80 lieues. Son embouchure est au 50°. Les Kilistinons 2 étaient cabanes à la pointe de l'ouest, et dans cet endroit de la baie résidaient les Mataouakirinouègues et les Monsouniks. Le commerce des fourrures se faisait à vingt lieues plus loin, en gagnant le nord-est, sur une longue pointe de rochers, située au 51°. Il y avait là plusieurs nations occupées à faire la chasse et la pêche.

Cette longue course, de Tadoussac à la Mer du Nord, ne se faisait pas sans quelques difficultés. Il fallait éviter deux cents sauts ou chutes, et traverser quatre cents rapides. Mais, pour les Sauvages, accoutumés à la vie des bois, ce long trajet, estimé, suivant les uns, à 400 lieues, et, suivant d'autres, à environ la moitié de cette distance, pouvait être franchi en vingt jours, bien que le

1 Relation de 1672, p. 49-50.

2 Appelés aussi Cristinos et Cris. 11 y en avait de quatre tribus : 1° ceux de la baie d'Hudson appelés Ataouabouscatoueks ; 2e les Kilistinons Alimïbegoueks ; 3e les Kilistinons des Nipissiriniens, ainsi nommés parce que 1-s Nipissiriniens avaient découvert leur pays et venaient y faire la traite. Ils jouissaient d'un bon naturel ; 4W enfin les Nisi~ bourounikt.

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Père Albanel mît, en 1672, plus d'un mois à le parcourir. Cependant cet intrépide religieux déclare avoir fait, dans ce voyage de découvertes, 600 lieues en 40 jours, une moyenne de quinze lieues par jour. Ce rapport est exagéré, car les sauvages eux-mêmes atteignaient rarement cette proportion dans des lieux beaucoup plus faciles à franchir que les forêts du nord. Ordinairement ils faisaient quinze lieues en descendant les rivières, et sept ou huit lieues en les remontant. Le voyage de Tadoussac au lac Saint-Jean exigeait cinq jours de canot, et cependant la distance n'est que de quarante lieues en ligne directe.

Les Kilistinons et les autres peuplades de la baie d'Hudson avaient des relations régulières avec les Sauvages échelonnés le long du Metaberoutin (Saint-Maurice). Ils en remontaient le cours jusqu'au lac Ouapichiouanou, distant du fleuve d'environ 150 lieues. De là ils se rendaient directement à la rivière des Ouakoungouachiouek, parcours de 40 lieues, et ils franchissaient en quatre jours les 60 ou 70 lieues qui les séparaient de la baie des Kilistinons, appelée Nisibourounik.

Les Nipissiriniens et les Algonquins supérieurs fréquentaient aussi les Kilistinons, peuplade nombreuse et puissante, parlant la même langue que les Atticamègues ou Poissons blancs et les Sauvages de Tadoussac. On les appelait aussi gens de terre et gens de la Mer du Nord. Nous avons vu qu'ils habitaient vers le sud-ouest de la baie d'Hudson. Bien que sédentaires dans le principe, ils finirent par se répandre dans les environs du saut Sainte-Marie, après avoir été chassés de leurs foyers par la famine. Cette émigration n'empêchait pas cepen-

dant les grandes ventes annuelles et la célébration de leurs fêtes publiques. L'on comprend aisément que cette nation puissante, vivant au cœur même du pays des animaux recherchés pour le commerce, avait eu pendant longtemps le monopole des échanges avec toutes les tribus de la région boréale, depuis le lac Huron jusqu'au Saguenay, grâce aux nombreuses rivières qui arrosent ce vaste territoire. Quand, plus tard, les Anglais pénétrèrent dans la baie d'Hudson, ils accaparèrent à leur tour ce commerce énorme dont ils surent tirer un bon parti. Mais, en attendant qu'Hudson parvînt à reconnaître la baie à laquelle il donna son nom, les Français avaient amené à eux, par le moyen d'intermédiaires ou d'entremetteurs, les produits de la chasse de ces peuples, d'abord par la voie du Saguenay et des tributaires du lac Saint- Jean, avec Tadoussac comme poste de rendezvous, et bientôt après, par le Saint- Maurice, aux Trois- Rivières, et puis en dernier lieu, par la rivière des Outaouais, les trois grandes artères de communication avec le fleuve Saint-Laurent où ils furent les maîtres absolus durant le XVI0 siècle.

L'exploitation du trafic des fourrures fut laissée d'abord, faute d'organisation, à l'initiative privée. Les marchands bretons et normands faisaient négoce, presque sans contrôle, avec les aborigènes du Canada. Pendant la ligue, les Malouins durent payer certains impôts, mais ces droits n'affectaient pas la vente des pelleteries. Nous avons vu qu'en 1587 et les années précédentes, Jacques Noël et ses tils remontèrent le fleuve Saint-Laurent et qu'ils y firent du commerce sans se préoccuper de se pourvoir de permis royaux. Le marquis de la Roche,

dix ans plus tard, dut se mettre en règle avec la couronne, et nous verrons, dans le chapitre suivant, Pierre de Chauvin se faire délivrer en bonne forme des lettres patentes, qui l'autorisaient lui et ses associés, à l'exclusion de tout autre, à acheter les peaux de castor des Sauvages de la Nouvelle-France.

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