‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603Chapitre 18 sur 73 · PIERRE DE CHAUVIN · texte numérisé non relu

PIERRE DE CHAUVIN

SIEUR DE TONTUIT

Chauvin associé de François Gravé, sieur du Pont, et de Pierre du Guast 6ieur de Monts. — Demandent et obtiennent les mêmes privilèges que le marquis de la Roche. — Colonie de Tadoussac. — Détails sur la vie de Chauvin. — Les Malouins et les Rouennais entravent ses projets. — Jugement porté sur Chauvin.

Malgré Je sort malheureux des expéditions de Roberval et du marquis de la Roche, il existait toujours en France des personnages que le goût des aventures, joint à l'espérance de réaliser un peu de fortune, atti rait vers le nouveau monde. Les Bretons avaient ouvert la voie du Saint-Laurent à leurs compatriotes. Jacques Cartier, et après lui les pêcheurs et armateurs de Saint-

Malo et de Honfleur, avaient recueilli sur ses plages des notions peut-être exagérées des richesses naturelles du Canada, mais suffisantes cependant pour faire croire qu'il y avait lieu de s'y enrichir par l'exploitation des fourrures et même des mines qu'on rêvait toujours d'y rencontrer l. Pour parvenir plus sûrement à ce résultat, il fallait nécessairement se rendre les Sauvages favorables, afin d'obtenir de leur bouche des renseignements sur les régions aurifères. Le meilleur moyen d'arriver à ce résultat, eût été sans doute de coloniser le Canada, afin d'établir entre les Français et les sauvages aborigènes des rapports d'amitié plus directs et mieux suivis. Mais, c'était une tâche difficile à laquelle succombèrent Cartier et Roberval.

Ces tentatives de colonisation ne furent cependant pas inutiles, car elles servirent à attirer l'attention de la France sur le Canada. L'heure que la Providence avait fixée pour ouvrir ce pays à nos ancêtres, n'était que retardée, et quand elle sonnera, nous assisterons à un spectacle beaucoup plus consolant. Chaque nation a sa destinée particulière, et les peuples ne deviennent forts, que s'ils marchent dans la voie qui leur est indiquée par le doigt du grand Maître. Les rois de France avaient rêvé la formation d'une France nouvelle en Amérique, mais Dieu permit qu'elle ne donnât signe de vie qu'à l'arrivée de ses apôtres ou missionnaires. Les grands explorateurs du XVIe siècle n'avaient apporté

1 Les mines du Cap de Conjugon, que l'on trouve mentionnées dans les documents officiels, avaient de la réputation à la cour Quel était ce cap ? Quelle était la nature de ces mines ? Personne ne l'a jamais su.

avec eux que des éléments de colonisation éphémères. A l'exception de Jacques Cartier, aucun d'eux n'avait songé à se faire accompagner de prêtres qui, de tout temps, ont été regardés comme les seuls hommes susceptibles de donner de la vigueur à une colonie naissante, en ranimant les courages, et faisant respecter l'autorité de Dieu et- des hommes. Champlaiu comprit bien, après sept années de travail au développement de sa ville, qu'il ne réussirait jamais à grouper ses compatriotes sur le rocher de Québec, s'il n'amenait avec lui quelques religieux. Ce sont eux aussi qui donnèrent à son œuvre, aussi téméraire que celle de Cartier, la solidité qui lui avait fait défaut jusqu'en 1615. A peine ont-ils mis le pied sur notre sol, que nous les voyons à la peine, usant leur santé, prodiguant leurs labeurs, pour donner à l'entreprise de Champlain une vigueur nouvelle. Ils iront tour à tour déposer aux pieds du trône royal les plaintes et les besoins des colons, demander pour eux des secours aux âmes généreuses, sons jamais se lasser dans l'accomplissement d'une aussi pénible mission.

On ne songeait guère, sous Henri IV, à s'adresser aux religieux, quand on voulait assurer le succès d'une entreprise. L'édit de Nantes, du mois d'avril 1598, en mettant les huguenots sur le même pied que les catholiques, leur ouvrait toutes les charges, dans la judicatnre comme dans la finance. Le résultat fut que les calvinistes, huguenots et tous ceux qui appartenaient à la religion prétendue réformée, occupaient souvent les postes les plus importants à la cour, et les catholiques ne pouvaient obtenir quelque faveur, qu'en subissant le

joug de ces gens que les vieilles querelles religieuses avaient rendus fanatiques à l'excès. Les calvinistes avaient souvent plus de chances de voir agréer leurs demandes ; et voilà comment il se fait que, durant les dix dernières années du règne de Henri le grand, les sectes purent conserver le haut du pavé dans presque toutes les branches de l'administration. Il va sans dire que dans les entreprises à l'étranger, elles trouvaient moyen d'exercer un contrôle toujours porté au bénéfice de leurs adeptes. La suite des événements va nous en apporter une preuve bien manifeste.

Pendant que s'organisait en France une compagu ie de marchands de Saint-Malo, Laval et Vitré pour disputer aux Portugais leur prépondérance dans certaines contrées du nouveau monde, François Gravé, sieur du Pont \ négociant de Saint-Malo et marin expérimenté pour avoir déjà remonté le fleuve Saint-Laurent jusqu'aux Trois- Rivières, s'ouvrait à un riche marchand de Honneur nommé Pierre Chauvin ou de Chauvin, sieur de Tontuit 2, afin de l'engager à demander pour lui-même le privilège de faire la traite des pelleteries dans la grande " rivière de Canada." Plusieurs raisons militaient en faveur de ce choix. Chauvin était calviniste ; il avait de la fortune, de l'influence de bons états de service.

Pierre de Chauvin portait plusieurs titres : capitaine

1 Aussi bien connu sous le nom de Pout-Gravé ou Dupont-Gravé.

2 Les anciens documents écrivent Tonnetuit. Mais il en est de co nom comme de celui de Honneur que l'on trouve originairement orthographié Homufleur et Honncfleu.

DE CARTIER A CHAMPLAÎN 197

pour le roi eu la marine, maître-de-camp d'un régiment d'infanterie française, gentilhomme ordinaire de la chambre. Sa qualification d'écuyer n'est probablement qu'une présomption de noblesse, ear i1 est difficile d'affirmer qu'il était d'origine noble, ou même s'il reçut des lettres d'anoblissement de Henri IV en récompense des services rendus à la cause royale. Sa famille était très répandue dans la Haute-Normandie, où plusieurs de ses membres jouissaient de la fortune, et brillaient même aux premiers rangs de la bourgeoisie \

Chauvin servit la royauté sous la Ligue. En 1590 on le voit agir en qualité de capitaine d'une compagnie de garnison, à Hou fleur 2. Le roi lui avait destiné cette marque de confiance, afin qu'il conservât cette ville à son allégeance. Mais là n<> se borna pas son rôle. En 1591, il quittait Honfleur, traversait la Seine pour prendre part à la campagne de Henri IV dans le pays de Caux. Il y a tout lieu de croire encore que l'année suivante Chauvin et sa troupe de " gens de pied " se joignirent aux contingents amenés au roi et dirigés contre le duc de Parme.

1 Ce renseignement nous est fourni par MM. Bréard qui eux-mêmes le tiennent de M. Ch. de Beaurepaire.

2 1590, 29 octobre. — " Guillaume Le Lont', capitaine du navire, bourgeois au total du navire le Courtenay, de 50 tonneaux, estant de présent sur les Cscores du i avre neuf à Honnefleu vend à noble homme Antoine Herman, capitaine-enseigne de la compagnie du capitaine Chauv n, tenant garnison audit Honnefleu, et à honorable homme Guillaume Le Cordicr, l'aisné, bourgeois du lieu, un quart du corps de la dite navire, preste à faire le voyage en mer à la coste du Pérou et aultree par le prix de 110 écuz soleil." ^Reg. de tabellioiK;ge, Bréard, p. 162).

Chauvin et Gravé ne se présentaient donc pas les mains vicies d'influences et de raisons ; ils les firent valoir avec autant d'habileté que de persistance. En unissant leurs intérêts, ils couraient moins de risques de se voir refuser leur demande, sans compter que Gravé lui-même comptait des amis puissants à la cour. La grande fortune de Chauvin devait être mise à contribution pour l'équipement des navires, l'expérience de Gravé dans la navigation du Saint-Laurent servirait à diriger l'expédition.

Tout avait été calculé et bien organisé en vue du succès. Mais, comme le but des associés était de se faire substituer au marquis de la Roche, qui faisait de fortes

aces pour que le roi lui renouvelât sa commission, ils comprirent qu'ils n'obtiendraient des lettres-patentes que s'ils s'engageaient à transporter des colons au lieu de leur futur établissement. Le grand point était de s'assurer d'abord le monopole, quitte ensuite à agir comme bon leur semblerait. Chauvin était un spéculateur entreprenant et habile. Gravé comptait parmi les capitaines de mer les plus expérimentés de la Bretagne et de la Normandie l. " C'était, dit Moreau, un armateur

1 François Gravé, sieur du Pour, était breton, et comme Jacques Cartier, originaire de Saint-Maio. Il était entré en société de commerce avec Pierre de Chauvin, vers l'année 1598 ... A Honneur, il résidait sur la paroisse Saint-Etienne ; les registres des baptêmes de cette paroisse font connaître sa femme, qui se nommait Christine Martin, et ses deux enfants, Robert et Jeanne. Le premier fit plusieurs voyage-; au Canada, commanda u;. des iiavhe.-> qui lit voile vers les îles de la Soude avec le capitaine Beaulieu. Robert Gravé mourut en mer le 9 novembre 1621. Sa sœur Jeanne épousa un c.fficier d'infanterie nommé Claude de Godet des Maretz, qui vint plusieurs fois à Québec du temps de Cbaniplain. — Bréard, Documents, etc., p. 94.

intelligent et actif; ce n'était ni un politique ni un administrateur " l.

Les associés s'adjoignirent Pierre du Guast, sieur de Monts, qui mit des capitaux dans l'entreprise. Ils obtinrent aisément le privilège qu'ils convoitaient. Une des conditions, sinon officielle mais nettement formulée de cette faveur particulière, comportait la formation d'un établissement fixe à Tadoussac ou dans tout autre endroit jugé plus favorable. Chauvin avait donné à entendre qu'il y transporterait cinq cents hommes, et qu'il y construirait un fort

Cette nouvelle concession de privilèges ne fut pas plus tôt répandue à Saint-Malo, que les bourgeois s assemblèrent pour délibérer, comme ils avaient fait en pareille circonstance, dans l'affaire Noël-Chaton, onze années auparavant. Les Malouins couchèrent leurs protestations sur papier, puis ils les soumirent aux tribunaux, alléguant, entre autres motifs propres à faire révoquer le monopole de la société Chauvin-Gravé-Du Guast, que la découverte du Canada par Jacques Cartier créait en leur faveur un droit tout spécial de faire librement le commerce dans ce pays. Les habitants de Saint- Malo, ajoutaient-ils, ont toujours continué la navigation et le négoce avec les sauvages qu'ils ont rendus traitables, doux et familiers, et s'il y a lieu d'espérer quelque nouvelle découverte au profit de Sa Majesté, personne n'est plus en état qu'un Malouin, qui serait envoyé auprès des sauvages pour se mettre en communication avec eux, et puis faire un rapport fidèle de sa mission.

1 Mereau, Histoire de VAcadie Française, p. 12.

Les bourgeois alléguaient en outre que leurs vaisseaux étaient déjà prêts à prendre la mer, et qu'en interrompant ainsi leur négoce, le roi allait ruiner les Armateurs l.

Ces remontrances, signées par Jean Gouverneur, député spécial de la communauté des marchands malouins, furent remises aux députés du parlement de Bretagne, qui les transmirent au roi. Mais leurs protestations furent inutiles. Plus heureux que les héritiers et successeurs de Jacques Cartier qui, eux aussi avaient invoqué en leur faveur, et avec beaucoup plus de raison, les découvertes de leur illustre parent, Chauvin et ses associés conservèrent dans son intégrité leur privilège de traite, et ils se préparèrent en conséquence à partir pour Tadoussac au printemps de 1600. Dans l'intervalle, les bourgeois de la communauté s'étaient assemblés de nouveau et avaient remis à Jean Martin Guiraudaye et consorts, des lettres de faveur 2 pour empêcher l'entérinement de la commission récemment accordée à Chauvin.

L'équipement de la flotte en destination pour le Canada se fit avec célérité. Chauvin possédait quatre navires : le Don-de-Dieu, V Espérance, le Bon-Espoir et le Saint-Jean. Le plus grand des quatre, le Don-de- Dieu jaugeait 400 tonneaux, et les autres seulement 230 à eux trois. Nicolas Tuvache commandait le Saint-

1 Michelant, Documents, p. 51-53.

2 Documents inédits, p. 12. Dans cette pièce Chauvin apparaît comme résidant au Havre- de -Grâce. Partout ailleurs on voit qu'il était de Honneur. La vérité est qu'il était originaire de Dieppe, mais plus tard ii choisit Honneur pour y demeurer. Dans la protestation signée par Gouverneur, il est désigné à tort 6OU8 le nom de .Âa;>.

Jean, Guy on Dières l'Espérance, Henry Couillard était maître à bord du Don-de-Dieu qui portait Chauvin, Gravé et Pierre du Guast.

Au lieu de prendre cinq cents hommes, comme il l'avait laissé croire, Chauvin n'en engagea pas même un cent. Parmi eux se trouvaient quelques artisans et des gens de métier. Jehan Brouët, de Honfleur, était le chirurgien de l'escadre \ Gravé avait été chargé de la lieutenance, ainsi que du commandement de l'un des navires.

La flottille vint mouiller à Tadoussac, où une installation immédiate fut résolue. Gravé, qui connaissait déjà le pays, aurait préféré se rendre jusqu'aux Trois- Rivières, qu'il considérait comme un lieu beaucoup plus favorable à la traite et plus propre à une habitation. Du Guast partageait cette idée. Mais tous deux durent céder devant l'obstination de Chauvin, qui tenait à Tadoussac. L'endroit ne pouvait être plus mal choisi, car, suivant la juste réflexion de Cbamplain" c'était le lieu le plus désagréable et le plus inculte du pays. On n'y trouvait que des montagnes et des rochers presque inaccessibles, et des arbres de maigre venue, comme des pins, des sapins et des bouleaux. Et puis, " s'il y a un once de froid à quarante lieues amont la rivière, il y en a là une livre,2 " ajoute l'immortel fondateur de Québec.

1 M. Charles Bréard dit dans sa Préface de Y Histoire de Pierre Berthzlot, pilo'e et. cotmographe du roi de Portugal aux Indes orientales, (Pars, 1889) que Thomas Jourdain fut l'associé et le compagnon de Pierre de Chauvin dans ses entreprises de 1(500 et 1602. Pierre Berthelot débuta dans la marine sous cet habile navigateur, qui venait tous îes ans à Terreneuve et au Canada.

'l Champlain, Voyages, éd. canad. 1632, p. 42.

Chauvin se hâta de remplir ses vaisseaux de peaux de castor, de marte et d'autres fourrures de prix, et partit pour la France avec Gravé et du Guast, ne laissant à Tadoussac que seize hommes, exposés aux intempéries d'un hiver dont ils ne prévoyaient pas les rigueurs, sans autre abri qu'une chétive cambuse en bois rond que Champlain appelle ironiquement wne maison de plaisance. Ce misérable taudis pouvait mesurer quatre toises de longueur sur trois de largeur, était couvert de planches et entouré d'une palissade de claies, avec, tout autour, un petit fossé que l'on avait creusé dans le sable de la grève. "Les voilà bien chaudement pour leur hiver,1 " s'écrie Champlain.

La saison des neiges fut bien rude. " Ce que Chauvin avait laissé de vivres et d'autres objets, était à l'abandon des uns et des autres ; c'était la cour du roi Pétaud, où chacun voulait commander" -. La paresse les rendit insouciants, et puis la maladie les réduisit à un état tellement lamentable, que les Sauvages des environs, émus de pitié, les amenèrent dans leurs cabanes peur les empêcher de mourir de faim et de f roid. Onze d'entre eux succombèrent à la maladie dui-ant l'hiver, et deux autres, sur les cinq qui restaient, partagèrent bientôt le triste sort de leurs compagnons. Les trois survivants attendirent, au milieu des plus terribles perplexités, le retour du printemps, qui devait ramener des vaisseaux français dans ces parages.

Chauvin ne fut pas heureux dans son premier essai de coloniser le Canada. Il ne pouvait en être autrement,

1 Ibid. p. 42. 2 lbid. p. 43.

vu que lui-même, le principal actionnaire, ne songeait à rien autre chose que d'arrondir ses capitaux par le trafic des fourrures. La colonie de Tadoussac n'était qu'un trompe-l'œil. Eût-il voulu fonder un établissement sérieux, il aurait pu' facilement trouver mieux que Tadoussac pour l'y asseoir. " Combien de fois me suis-je étonné, s'écrie Champlain, ayant vu ces lieux si effroyables sur le printemps " l. Mais Tadoussac était un lieu de rendez- vous pour les sauvages échelonnés le long de la rivière Saguenay et même pour ceux du lac Saint- Jean. Ces derniers avaient des relations avec leurs congénères des tribus du nord, qui avaient leurs postes de traite, à la façon des Français. Les Montagnais de Tadoussac et du Saguenay s'approvisionnaient de marchandises européennes, pour les trafiquer ensuite avec les pelleteries des nations septentrionales. Les Français qui abordaient chaque année au port de Tadoussac, mettaient en définitive la main sur cette énorme quantité de fourrures qu'ils obtenaient à vil prix, pour les vendre chez eux avec des profits considérables.

Chauvin réalisa-t-il de gros bénéfices dans son premier voyage au Canada ? C'est peu probable, quoiqu'il menât un gros train de vie, mais il paraît certain que son commerce avec le Canada ne contribua en rien à augmenter le chiffre de sa fortune, qu'il avait acquise autrement. Il possédait, depuis plusieurs années, la terre de Tontuit, et en 1597 la duchesse de Longueville lui en avait aliéné les rentes seigneuriales. Nous avons vu qu'en 1599 il possédait quatre navires. Il avait aussi

1 Tbid.

des barques, des maisons et un opulent mobilier. Ce fut de sa résidence, située rue Haute, à Honfleur, que les membres du corps municipal tirèrent des cuirs dorés et des tapisseries pour décorer l'hôtel royal, quand Henri IV séjourna dans cette ville, au mois'de septembre 1603 l. Su fortune resta fort obérée après sa mort. La veuve renonça à la succession, et son fils, ne voulant pas se charger des dettes commerciales dont elle était grevée, ne l'accepta que sous bénéfice d'inventaire.

En 1601, Chauvin n'entreprit pas le voyage du Canada, comme beaucoup d'historiens l'ont cru. Mais il est certain qu'il y expédia un de ses navires, X Espérance, sous la conduite de Guyon Dières 2. Pierre Deschamps et Jehan le Roux, de Dieppe, recevaient, le 3 mai, 16 écus pour faire le voyage, en qualité de matelots. Le même jour, Charles Andrieu, bourgeois de Honfleur, prêtait à Chauvin 25 écus pour " mettre hors en mer en pays de Canada l'un de ses navires dont est maître Guyon Dières, lequel est en ce port prêt à partir à faire le voyage de Canada."

Voici ce que dit Champlain de cette seconde expédition : " Le sieur Chauvin, voyant ses gens humer le vent du Saguenay, fort dangereux, poursuit ses affaires pour refaire un second voyage, qui fut aussi fructueux que le premier" 3.

Au mois de mars 1602, le Don-de-Dieu et l'Espérance étaient de nouveau prêts à faire voile pour le

1 Arch. corn, de Honfleur. Compte des deniers, 1603.

2 Bréard, Documents, etc., p. 69.

3 Chtimplain, éd. can. 1632, p. 44.

DE CARTIKH A CHAMPLAIN 205

Canada, sous le commandement de Chauvin. On cite trois actes qui ont rapport à ce voyage, et par lesquels les maîtres des deux navires, Guyon Dières et Henry Couillard, empruntaient à 35 pour cent sur l'expédition projetée. C'était le taux ordinaire des profits sur les prêts aux armateurs de navires de pêche et de traite à la Nouvelle-France.

Le départ se fit de Honfleur au mois d'avril. Après un séjour de quatre mois environ à Tadoussac. Chauvin revint en France où il arriva au mois d'octobre. Il devait passer par le Portugal et La Rochelle à son retour, mais il dut modifier son plan et s'en venir directement à Honfleur. Ce fut à ce voyage que Henry Couillard ramena avec lui du Canada trois Màlouins qui y avaient été délaissés par le capitaine Soynard 1, de Saint-Malo. Leurs noms étaient Jehan Bibes, Jacques Oulquin et Jehan Hérizon. Ce fut aussi au cours de cette expédition "mieux ordonnée" que les autres, suivant Champlain, que le sieur de Tontuit contracta la maladie qui devait bientôt le conduire au tombeau.

Chauvin n'avait pas ainsi conservé son monopole, pendant trois années consécutives, sans avoir subi l'assaut des Màlouins, les plus obstinés des Bretons. La lutte, commencée avant qu'il mît le pied en Canada, se continua avec non moins d'ardeur à son retour, dans l'automne de 1602. Nonobstant cette opposition faite dans toutes les formes, Chauvin vit ses pouvoirs réitérés, comme le

1 Ne serait-ce pas François Crosnier Souesnaye que l'on trouve cité dans les Archives de Saint-Malo, à la date du 24 norembre 1608 ?

comporte une lettre missive du roi, en date du 28 décembre 1602, et dont voici le passage le plus saillant :

" Ayant depuis peu esté particulièrement informé par plusieurs bons rapportz et fidèles avis combien il est important pour le bien de notre service de fere promptement parachever et accomplir nostre desseing de la descouverture et habitation de terres et contrées de Canada, dont nous avons cy devant donné et réitéré notre pouvoir et commission au capitaine Chauvin 1 "

Cette lettre signée Henry et contresignée Potier, avait été provoquée par les marchands de Rouen ; ils avaient suscité un procès à Chauvin, qui avait refusé de payer certaines impositions sur treize milliers de morues rapportées des terres neuves par Henry Couillard dans le Don-de-Dieu. L'affaire avait d'abord été portée devant la juridiction de l'élection de Pont-L'Evêque, par Guillaume Morin, receveur des nouvelles taxes ; puis, appel avait été interjeté à la chambre des Aides à Rouen. Le roi convoquait, par sa lettre, le sieur de la Cour, premier président au parlement de Normandie, et le vice-amiral Aymar de Chastes, afin qu'il se rendissent à Rouen pour s'entendre avec les principaux négociants de cette ville et régler le litige.

Sept jours auparavant, c'est-à-dire le 21 décembre, les Malouins, ayant appris par une lettre envoyée de Paris par le doyen de leur Communauté à Thomas Porée, sieur des Chesnes, procureur de la ville de Saint- Malo, que les marchands rouennais et malouins avaient obtenu du roi des lettres portant interdiction à tout autre

1 Documents inédits, p. 1 5 .

qu'à eux de trafiquer au Canada, avaient résolu de supplier Sa Majesté de lever cet interdit l. De là l'édit royal du 28 décembre, et la convocation des marchands de Rouen et des principaux officiers de la cour.

Les bourgeois de Saint-Malo se réunirent de nouveau le 26 janvier (1603) pour prendre communication des lettres du roi. Après délibération, il fut décidé que le procureur Porée écrirait à Bertrand Lefer Lymonnay, député à la cour, pour qu'il informât Henri IV que la ville de Saint-Malo, ne tirant que peu d'avantages de son commerce avec le Canada, n'entendait pas encourir de frais dans le procès alors pendant. La communauté préférait laisser aux intéressés dans ce commerce le soin de poursuivre les débats qui pourraient s'élever à ce sujet 2.

Le trois janvier précédent, Charles de Montmorency avait adressé aux bourgeois, manants et habitants de Saint-Malo, une lettre par laquelle ils étaient informés que le roi avait résolu de substituer à Chauvin des négociants de Rouen et de Saint-Malo, •' sachant qu'il ne pourioit seul sufiir à tel desseing. " Pour faciliter le règlement de cette question épineuse, Henri IV leur enjoignait, par l'intermédiaire du duc de Montmorency, d'envoyer à la fin du mois des députés à Rouen, où Chauvin avait été également averti de se trouver en personne. Le premier président du tribunal et le commandeur Aymar de Chastes étaient chargés d'entendre les raisons des deux parties. Dans l'intervalle, défense

1 Documents inédits, p. 12 et 13.

2 JHdem p. 14 et 15.

formelle avait été faite à tous les pilotes et marins habitant la Normandie, la Bretagne, la Picardie, la Guyenne, la Biscaye, les pays Boulonnais, Calais et toutes les villes maritimes, d'aller plus loin qu'à Gaspé, sous peine de confiscation et d'emprisonnement.

L'assemblée en effet eut lieu à Rouen, vers la fin de janvier, mais il n'appert pas que les Malouinè s'y firent représenter. Au lieu de perdre leur temps et leur argent dans des procès qui pouvaient porter préjudice à leurs intérêts, ils avaient préféré attendre le résultat des négociations d'un des leurs qu'ils avaient envoyé à la cour dans le but de soutenir leur cause. Ce délégué était Messire Guillaume le Gouverneur 1, chanoine- doyen du chapitre de l'évêché de Saint-Malo 2, un des membres les plus éminents du clergé breton. Entre autres missions, il était chargé de régler la question du monopole commercial au Canada.

Après avoir pris l'opinion de son conseil d'Etat, Henri accordait, le treizième jours de mars, à Gilles Eberard, mieux connu sous le nom de capitaine Coulombier, de Saint-Malo, la permission de fréter, pour cette année-là (1603) seulement, un navire pour se rendre, soit séparément, soit conjointement avec François Gravé, sieur du Pont et le sieur Prévert, " au traficq et descouverture des terres de Canada et païs adjaczans," à la charge de contribuer pour un tiers dans les dépenses 3.

1 Le vénérable et discret Messire Guillaume le Gouverneur, doyen et chanoine de l'église de S. Malo, devint évêque de cette ville. Ce fut un prélat de grande distinction. Cet évêque mourut le 25 juin 1630.

2 Voir Note 14.

3 Documents inédits, p. 24 et 25.

Cette décision du roi avait été déterminée par les représentations du vénérable chanoine de Saint-Malo qui, le 7 avril suivant, voyait sa ligne de conduite approuvée et ratifiée par la communauté, " particulièrement pour le faict de Canada."

Le privilège du trafic au Canada finit par échoir au commandeur Aymar de Chastes, qui, sans doute, pour accommoder les Malouins et les Rouennais, fit une association avec des armateurs des deux villes. Prévert fut envoyé à Gaspé, Gravé à Tadoussac, tous deux avec la mission de faire la traite avec les sauvages. Champlain vint aussi au Canada en même temps qu'eux, mais lui était chargé de s'occuper des découvertes et des explorations.

Quant à Chauvin, il était mort peu de jours après l'assemblée de Rouen. Il est difficile de préciser la date de son décès. Henry Harrisse dit que ce fut avant le 15 mai 1603, car le Prévôt de Paris rendit, ce même jour, une ordonnance contre certains individus accusés de s'être appropriés une somme d'argent provenant de la succession de Chauvin. D'autre part, il est constaté, que le 20 janvier précédent, il donnait une procuration générale et spéciale à sa sœur Madeleine, veuve de Jean Plastrier K Cet acte est de bien peu antérieur à son décès, que l'on pourrait fixer avec assez de vraisemblance au mois de février. En tous cas, il mourut entre le 20 janvier et le 15 mai 1603.

1 1603, 20 janvier. — " Pierre de Chauvin, sieur de Tonnetuit, demeurant à Honneur, pour procuration générale et spéciale à Madeleine Chauvin, sa sœur." (Bréard, Reg. de tabell. p. 91).

Un inventaire des " lettres et écritures du sieur de Tonnetuit " fut fait les 17 et 26 mai 1603 .

Le 8 juillet 1604 et les jours suivants, on procédait à la vente de ses navires et de ses meubles, en présence de deux conseillers au parlement de Rouen 2.

Pierre de Chauvin avait épousé, en premières noces, Jeanne de Mallemouche, de laquelle il eut un fils, vers l'année 1588. François de Chauvin porta, comme son père, le titre d'écuyer et de sieur de Tontuit. Il fit alliance avec Anne Desson, fille de Jean Desson, sieur de Torpt, et il mourut en 1661 ou 1662, sans laisser d'enfants 3.

Pierre de Chauvin avait épousé, après la mort de sa première femme, Marie de Brinon, veuve de Jean Fréard, lieutenant-général en la vicomte d'Auge. Cette dernière se maria trois fois et, en dernier lieu, avec Pierre Sausay, sieur de Sienne, en 1606 4.

Comme nous l'avons dit déjà, la famille Chauvin était très répandue en Normandie. Il y avait aussi les Chauvin, sieur de la Pierre. L'un deux est assez intimement lié à l'histoire primitive de la, Nouvelle France. C'est sous les ordres d'un autre Pierre de Chauvin, sieur de la Pierre, que Champlain laissa son établissement à Québec, à son retour en France, au mois de septembre 1609. Le mois de février 1603 est la date la plus ancienne à laquelle on rencontre le nom de ce capitaine, qui, originaire de Dieppe, paraît s'être fixé à Honfleur

1 Bréard, note, p. 71-72. 2 Ibid. 3 Voir Note 15.

4 Bréard, Documents, etc., p. 72.

après la mort de son parent, le sieur de Tontuit, avec lequel il ne doit pas être confondu.

Le Canada ne doit guère de reconnaissance à Pierre de Chauvin, qui ne fît rien de plus pour la colonisation française en ce pays que les autres négociants ou armateurs de son temps. Son établissement de Tadoussac ne fut qu'un simulacre de colonie. Chauvin désirait avant tout faire de l'argent, en monopolisant, pour lui et ses associés, les profits d'un trafic d'ordinaire très lucratif.

Quels motifs d'ailleurs auraient pu induire le spéculateur normand à coloniser la Nouvelle-France ? Appartenant au calvinisme, il ne se souciait pas plus qu'il ne fallait d'implanter sur notre sol une croyance qui n'était pas la sienne. Car les rois n'accordaient de charte qu'à la condition expresse que les Sauvages seraient évangélisés suivant les dogmes de la foi catholique. Pour certains fanatiques, cette clause pouvait être un obstacle à leurs visées de sectaires. Chauvin n'appartenait peut-être point à cette catégorie, car, alors comme aujourd'hui, beaucoup de protestants se prosternaient plutôt devant le veau d'or que devant le Dieu du Ciel. La conduite de Chauvin est toujours moins à blâmer que celle des marchands huguenots, qui, plus tard, ruinèrent la colonie française par un zèle religieux poussé au-delà des bornes que la cour leur avait tracées. La manie qu'ils eurent de jeter sur les rivages du Saint- Laurent, des colons de toute croyance, semble avoir débuté sous Chauvin. Champlain le laisse entendre, quand il dit : "Ce qui fut à blâmer en cette entreprise, est d'avoir donné une commission à un homme de contraire religion, pour pulluler la foi catholique, apostolique et

romaine, que les hérétiques ont tant en horreur et abomination 1."

Malgré son abjuration, qui aurait dû en faire un homme dévoué à la cause catholique, Henri IV ne put jamais se résoudre à briser complètement avec ses anciens coreligionnaires. Il avait pour eux des faiblesses. Souvent il les favorisait, sous le ridicule prétexte d'être juste et impartial envers tous ses sujets indistinctement. C'est dans sa politique vis-à-vis le Canada qu'il donna de fortes preuves de son manque de fermeté religieuse. Aussi le catholicisme n'y eut-il guère droit de cité, au début, les huguenots ayant partout la prépondérance. L'avancement matériel des premières fondations ressentit le contre-coup des querelles qui s'ensuivirent. Le privilège, accordé à Pierre de Chauvin, fut le premier pas dans cette voie néfaste. Plus tard, un autre calviniste, Pierre du Guast, sera à son tour l'objet des munificences royales. Quand, après les particuliers, les compagnies mercantiles prendront charge des affaires du Canada, Louis XIII, suivant la politique désastreuse de son prédécesseur, ouvrira lui aussi les premières places aux officiers huguenots. Aussi que d'animosités et de dissensions religieuses en Acadie, à Tadoussac et à Québec ? Que d'ennuis causés aux missionnaires récollets et jésuites ? Par bonheur ces religieux possédaient à côté d'eux, pour les encourager et les soutenir dans leur œuvre de pacification, un homme capable de faire face aux ennemis du catholicisme, et de sauvegarder à la fois les intérêts de sa religion et ceux de sa patrie adoptive : cet homme s'appelait Champlain.

1 Champlain, édit. canad. 1632, p. 44.

CARTOGRAPHIE

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