‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603Chapitre 9 sur 73 · CAPITAINE ET PILOTE DU ROT · texte numérisé non relu

CAPITAINE ET PILOTE DU ROT

Pilote de Roberval. — Envoyé aux régions arctiques. — Explore le Saint Laurent. — Son Routier. — Va en guerre contre les Espagnols. — Emprisonné à Poitiers. — Se bat contre Menendez. — Blessé à mort. — Son fils Antoine veut le venger. — Cosmographie d'Alfonce , — Ses cartes.

Un personnage qui joua un rôle important dans la navigation française de cette époque, et que nous n'avons fait que mentionner comme pilote dans l'expédition de Roberval, est Jehan Alfonce, l marin célèbre. Champlain

1 On trouve ce nom orthographié de plusieurs manières : Alfonce, Allefonsce, Allfonsce et Alphonso

dit qu'il fut " un des plus entendus en fait de navigation Il était né vers 1483 \ au petit village de Saintonge J. près de Cognac 3. Jehan Alfonce appartint à cette catégorie de pilotes qui illustrèrent la France du XVIe siècle par leur intrépidité et leur audace. Tels furent Jehan Denys, de Normandie, Thomas Aubert, de Dieppe, Prégent de Bidoulx, Hervé de Portsmoguer, Jean de Porcon Thomas Chefd'hostel. Alfonce nous paraît avoir été le plus remarquable de cette longue série de navigateurs qui sillonnèrent presque toutes les mers du monde connu. Ses vastes connaissances embrassaient à la fois la géo graphie, la cosmographie et l'art nautique. Son grand ouvrage hydrographique 4 qu'il avait rédigé conjointe-

1 C'est la date donnée par M. B. Suite, Hist. des C. F.

2 Et non en Portugal ou en Galice, comme dit Charlevoix, I, p. 21 . Tbevet et Hakluyt affirment qu'il était de Saintonge. Les Portugais l'ont réclamé comme un de leurs compatriotes. Mais c'est à tort, car les textes qu'ils invoquent à cet effet prouvent qu'il était français : " Joannis Affmisi francez, qui erat expertus in viagiis ad Bresiliariat

nsulas . . ." — D'Avezac, Bulklin de la Soc. de Géographie ; août et sept. 1857, p. 322.

3 Cognac, ville de France, dans l'Angoumois, et sur la Charente, fameuse par ses eaux-de-vie. Quelques-uns prennent Cognac pour Campinacum, où Gérard, archevêque de Bordeaux, célébra un concile en 1238. François I naquit à Cognac. Du Chesne écrit tantôt Congnac, et tantôt Coignac ; on n'écrit plus ainsi.

On appelle aussi Cognac la jonction de plusieurs ruisseaux avec la Charente. — Dictionnaire de Trévoux, 1771.

4 II forme un volume manuscrit de forte dimension, dépourvu de titrp, mais se terminant par ces mots qui, dans l'idée de l'auteur, devaient servir d'entêté : Cos?nog nphie avec espère et régime du Soleil et du Nord ?.n iwstrc langue françoysc, etc., etc. Les deux marins composèrent cet ouvrage de longue haleine durant les années 1544 et 1545.

ment avec son ami Raulin Sécalart l, pilote comme lui. contient le récit de ses voyages en Afrique, en Asie et en Amérique. Tous deux vivaient aloi's à La Rochelle, dans la rue Saint- Jean-des-Prés, en face de l'église Saint- Jean du-Prat, dédiée aux marins, où le touriste s'arrête aujourd'hui pour y admirer de nombreux et riches ex-voto.

André Thevet appelle Jehan Alfonce " capitaine et pilote du Roy Françoys premier." Jacques Cartier avait reçu les mêmes titres pour accompagner Roberval au Canada. Nous avons vu que les retards prolongés de celui-ci engagèrent le roi à envoyer Cartier seul. Roberval se trouvait alors sans pilote pour diriger ses vaisseaux. Voilà pourquoi il s'adressa à Jehan Alfonce, que l'expérience acquise dans ses voyages au long cours, recommandait plus spécialement. Le pilote Saintongeois suivit Roberval, jusqu'à Belle-Ile, puis il continua sa route vers les régions boréales, pour aller à la recherche d'un passage aux Indes Orientales. C'était, comme nous l'avons vu, le rêve de l'époque d'arriver à l'Asie par une mer que l'on supposait exister au nord de l'Amérique. Cartier avait cru pouvoir le réaliser par la voie du fleuve Saint-Laurent. Les rapides de Lachine et le saut Saint - Louis, l'empêchèrent de poursuivre sa course jusqu'aux grands lacs, dont il ne soupçonna pas même l'existence.

Aventureux comme tous les marins de ce siècle de

1 Raulin ou Raouliu Sécalart dit Le Taillois, avait épousé Marguerite Boullart. De ce mariage naquirent deux enfants, Jehan et Madeleine. Celle-ci se maria à Louis de laChandre, capitaine ordinaire pour le Roi en la marine du Ponant, homme d'armes de Mgr de la Meilleraye. M. Bréard dit, que l'on peutsxiivre la descendance de Sécalart jusqu'aux premières années du XVlIIe siècle.

fiO LA NOUVELLE-FRANCE

découvertes, Jehan Alfonce tenta de s'élever aussi loin que possible dans la direction du pôle nord, mais les difficultés de la navigation dans ces mers où la présence d'immenses banquises de glace, aussi hautes que des montagnes, offre un danger permanent, le forcèrent de renoncer à son dessein. Le livre de bord ou routier l que notre pilote a laissé à la postérité, semble établir qu'il ne dépassa pas le 52° de latitude nord ; peut-être fit il plusieurs degrés de plus. M. Pierre Margry, se basant sur un passage de la Cosmographie d'Alfonce, se plaît à croire que le pilote de Roberval pénétra dans les froides régions, jusqu'à une latitude inconnue aux recherches de tous les navigateurs qui l'avaient précédé dans le nord de l'Amérique. Voici le passage qui a frappé l'attention du savant auteur des Navigations françaises an XIVe au XVIe siècle :

" Toutes fois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré trois moys comptez pour la réverbération du soleil et n'ay pas voullu attendre davantage de craincte que la nuict me surprînt."

Si Jehan Alfonce n'eût voyagé que dans les contrées septentrionales du monde, on pourrait croire avec raison

1 On appelle ainsi dans la marine, tout livre contenant des cartes marines, des vues de côtes ou de terres, et des instructions sur les »»cueils, les routes à suivre, les passages à éviter par les bâtiments, etc. Il y a un routier pour chacune des grandes lignes de navigation. Les principaux ouvrages de ce genre sont le Routier de Garcie de Ferrande, le Grand Routier de Mer par Hugues de Linschot, hollandais, Y Hydro graphie du Père G. Fournier, jésuite, les livres de Pierre de Médine, de Manoel Figueiredo, le Miroir de la Mer, le Flambeau de la M'r. U Trésor de la Mer, la Colonne de la. Mer, etc.

qu'il atteignit en 1542 une latitude où le jour dure trois mois consécutifs. Mais le brave et audacieux pilote avait auparavant dirigé ses nef s dans les mers australes, doublé le cap de Bonne Espérance, côtoyé les plages brésiliennes, visité l'embouchure de l'Amazone et abordé aux terres magellaniqwes. Le passage dont il est ici question paraît plutôt se rapporter à d'autres pays qu'il avait aperçus durant sa longue carrière de navigation. La manière dont il rapporte l'existence de ces terres ou îles, et le fait qu'il en parle seulement dans sa Cosmographie indiquent jusqu'à un certain point que ce fut ailleurs qu'au cercle arctique qu'il prit connaissance du jour de trois mois.

" La grand Jay ve, dit-il, est une terre qui va jusques dessoubs le polie antarctique et en occident tient à la terre australe, et du costé d'orient à la terre du destroict de Magaillan. Aulcuns dient, que ce sont isles, et quant est de ce que j'en ay veu, c'est terre ferme, et quant tout est dict, tout le monde est en isles comme la terre et l'eau n'est que ung corps. La mer environne tout pour raison de force de bras de mer qu'il y a en la pomme de la terre. — Celle que l'on appelle Jayve minor est une isle; mais la grand Jayve est terre ferme. '

Dans un autre endroit de son manuscrit, Jehan Alfonce revenant à la Jayve, fait la réflexion suivante : " Et n'est pas découvert au présent plus avant que la Java pour raison des grands froidz qui sont dessoubz le polie antarctique." Ce passage est suivi de cet autre qui nous apprend qu' Alfonce a été dans " ung lieu où le jour lui a duré trois mois." S'il eût dépassé de beaucoup le cin-

quante-deuxième degré, il nous l'aurait appris,soit danssa Cosmographie, soit surtout dans son routier, que l'on peut considérer comme le rapport de son expédition de 1542. Tl le commence en entrant dans le détroit de Belle-Ile pour le terminer à François-Roi. Il parle de tout ce qu'il voit : baies, rivières, îles, montagnes, se limitant toutefois à des données géographiques ou hydrographiques propres à guider les navigateurs. Voici comment il procède :

Belle-Ile est au 51e degré et | . . .

. . . Carpunt est au 52e degré ....

... Le milieu de la Grande Baye est par le 52e degré et demi, et au côté nord d'icelle il y a un rocher. . .

. . .Les isles de Bîanc Sablon et les Isles de la Demoiselle sont Nord-Est, Ouest Sur-Ouest, et vous prendrez un peu du Ouest Sud-Ouest, et elles seront distantes l'une de l'autre de trente six lieues. . . .

... Le Fort de France-Roy est par les 47e degrés et un sixième de degré *

Ce routier n'est, à peu de chose près, qu'une nomenclature aride des lieux que Jehan Alfonce a aperçus de son bord, de leur latitude plus ou moins exacte, de la direction qu'ils occupent, suivant le rhumb des vents, des dangers de la navigation à certains endroits, surtout près du littoral des îles et de la terre ferme. Il mentionne Belle-Ile, Carpont, 2 la Grande-Baie, 3 le havre de

1 Le Routier de Jehan Alfonce, de Xanctoigne, Ed. canad. p. 81-85.

2 C'est le nom d'une île ainsi appelée par Cartier qu'il place au 51e degré. C'est le mot Querqwponl défiguré, fort usité dans le vocabulaire des pêcheurs d'autrefois, ainsi que degrat, chafaud, etc.

8 La partie la plus orientale du golfe Saint- Laurent.

Butte, Blanc-Sablon, la Baie des Châteaux, ainsi nommée par Jacques Cartier, les îles de la Demoiselle, le cap Tiennot, les monts Notre-Dame, Ognedoc l, le cap Gaspé, les sept Iles, la pointe d'Ongéar 2, la rivière de Caën 3, l'île de Raquelle 4, le cap de Marbre 5, etc. Il donne le nom d'Ascension à l'île d'Anticosti que Cartier avait appelée de l'Assomption, de baie des Morues6 à la Malbaie 7, au sud de la baie de Gaspé. Toujours imbu de l'idée qu'il pourrait se rendre en Asie par le nord de l'Amérique, il prend le Saguenay pour un bras de mer : " je crois, dit-il, qu'icelle rivière vient de la mer du Cathay 8," c'est-à-dire de Chine. Les Européens crurent pendant longtemps que l'Amérique n'était qu'un prolongement de l'Asie. A l'époque de Cartier, c'était la croyance universelle. Dans les lettres patentes qui lui furent accordées par François I, en 1540, il est dit que le Canada et les terres voisines " font un bout de l'Asie du côté du nord 9." Alfonce ne faisait que partager l'erreur générale.

1 Honguédo.

2 La pointe des Monts, probablement.

3 La rivière Matane.

4 II est difficile de dire quelle est cette île "distante de la rivière de Caën de douze lieues . . . très basse proche de la côte du sud, et près d'un cap de marbre . . . entre elle et le cap il peut y passer Navires." C'est vraisemblablement une des îles du Bic que Jeban Alfonce aura appelée de la Rochelle, devenue Raquelle par une erreur d'écriture.

5 Un des caps du Bic.

6 Dans cette baie, dit Alfonce, le poisson est bien meilleur que celui de Terreneuve.

7 Ce mot semble originer de l'anglais Molue Bay, d'où Malbaie, par une contraction vicieuse.

8 Le Routier, p. 84.

9 H. Michelant, Documents sur Jacques Cartier, p. 13.

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Avant de parler de François- Roi. le Routier signale la chute de Montmorency qui " tombe de la hauteur de quinze à vingt brasses, et fait un bruit terrible V

Ici le pilote s'arrête dans ses descriptions nautiques, puis il ajoute que plus on remonte le fleuve vers Hochelaga, plus les terres deviennent meilleures. " Cette terre de Hochelaga, dit-il, tient au Figuier et au Pérou, en laquelle abonde or et argent 2." Hakluyt donne à ce passage un sens absurde. " Cette terre, dit-il, peut produire des figues et des poires. D'après le rapport des gens du pays, je crois que l'on y pourrait trouver des mines d'or et d'argent :V

Hakluyt n'est pas un traducteur très fidèle. 2sTous le trouvons souvent en faute. Ainsi dans la version du Routier, nous lisons ces mots : Fort de France-Roi, bâti en août et septembre 1542. Or, le manuscrit du pilote de Roberval mentionne le fait sans indiquer la date. Hakluyt s'est permis d'y suppléer, en y ajoutant 1542.

Jehan Alfonce se montre enthousiaste du Canada et de la richesse de son sol. " Toute l'étendue de ces terres, écrit-il, peut, avec raison, être appelée la Nouvelle-France, car l'air y est aussi tempéré qu'en France, et elles sont situées dans la même latitude 4." Pour lui la production agricole dépasse toutes ses espérances :

1 La chute Montmorency a plus que deux fois cette hauteur.

2 Le Routier, p. 86. L'édition canadienne est tombée dans la même erreur que Hakluyt en traduisant ce passage Verbatim.

3 Ibidem, p. 86.

4 Le Routier, p. 86.

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" J'ai compté dans un épi jusqu'à cent-vingt grains de froment, tel qu'est notre froment de France ,."

La rigueur de notre climat, sous une latitude parallèle à celle de la France, l'étonné, et il essaie d'en expli quer les causes. " La raison pour laquelle il y fait plus froid en hiver, vient de ce que le fleuve d'eau douce est naturellement plus froid que la mer, et aussi parce qu'il est large et profond ; et aussi parce que la terre n'y est pas cultivée, ni remplie de peuples, et qu'elle est toute couverte de forêts, ce qui est la cause du froid .... Et si le pays était cultivé et rempli de peuple, il y ferait aussi chaud qu'à La Rochelle ; et la raison pour laquelle il y neige plus souvent qu'en France est, parce qu'il n'y pleut que rarement ; car la pluie se convertit en neige 2."

Cette explication est incomplète, et en partie erronée. Le pilote ne connaissait pas l'existence, en hiver, des courants d'air glacé qui nous arrivent par delà les montagnes du nord, de cette vaste mer ou baie d'Hudson qui reste congelée pendant près des deux tiers de l'année. Bien que cultivé et peuplé, le Canada a conservé sa même température depuis trois cent cinquante ans ; il y fait aussi chaud en été qu'à La Rochelle, mais en hiver le froid est aussi intense qu'à Moscou.

Plusieurs écrivains rapportent que Jehan Alfonce, se voyant entouré par les glaces le long des côtes du Labrador, abandonna son projet d'aller plus loin vers le septentrion, et fit voile au sud,laissant à d'autres la tâche, aussi ingrate que périlleuse, de découvrir la route du

1 lbid.

î Ibidem, p. 86-87.

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Japon. Le Père Chrestien LeClercq nous donne quelques détails sur ce voyage. Comme il est à peu près l'unique historien qui en parle, citons-le : " Le sieur de Roberval entreprit quelques voyages considérables dans leSaguenay et plusieurs autres rivières. Ce fut lui qui envoya Alfonce, pilote très expert, Xaintongeois de nation, vers Labrador, afin de trouver un passage aux Indes Orientales, comme il l'espérait. Mais Alfonce, n'ayant pu réussir dans son dessein à cause des montagnes de glace qui l'empêchèrent de passer plus outre, fut obligé de retourner à M. de Roberval, avec ce seul avantage d'avoir découvert le passage qui est entre l'île de Terreneuve et la grande Terre du Nord, par les 52 degrés 1."

Ce témoignage du religieux de S. François est évidemment basé sur le récit de Champlain, qui s'exprime ainsi : " L'an 1541, le sieur de Roberval ayant renouvelé cette sainte entreprise, envoya Alphonse Saintongeois (homme des plus entendus au fait de la navigation qui fut en France de son temps) qui voulut par ses découvertes voir et rencontrer plus au nord un passage vers Labrador. 11 fit équiper deux bons vaisseaux de ce qui lui était nécessaire pour cette découverte, et partit au dit an 1541. Et après avoir navigué le long des côtes du nord, et terres de Labrador, pour trouver un passage qui put faciliter le commerce avec les Orientaux, par un chemin plus court que celui que l'on fait par le Cap de bonne espérance, et détroit de Magellan ; les obstacles

1 Premier fitoMissement,de la Foi, etc., Paris, 1691, I, 12-13. Le Père LeClercq est dans l'erreur, quand il dit que Jehan Alfonce décousit le passage entre Terreneuve et la terre du nord. Il ne fit qu'explorer ce détroit que Cartier avait connu plusieurs années auparavant.

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fortunés, et le risque qu'il courut à cause des glaces, le fit retourner sur ses brisées, et n'eut pas plus de quoi se glorifier que Cartier V

Notons en passant que Champlain fixe la date du voyage de Jehan Alfonce à l'année 1541, contrairement à Hakluyt.

Au retour de son expédition infructueuse, le pilote de Roberval, alors âgé d'environ soixante ans, prit un repos qu'il avait bien mérité, après quarante ans de labeurs. Cependant sa carrière aventureuse et mouvementée n'avait pas pris fin. Nous le voyons bientôt, à l'instar de plusieurs de ses contemporains, se livrer à des combats sur mer contre les Espagnols, qui faisaient de la piraterie le long des côtes atlantiques. Ce fut à la suite d'une prise de navires appartenant à ces écumeurs de mer, qu'il fut enfermé dans le château de Poitiers, " par exprès commandement du Roy." Thevet rapporte ainsi l'emprisonnement de son ami : " Depuis cet aage (1528) les barbares et chrestiens (de Porto-Rico) ont souffert beaucoup de maux de l'incursion des Coursaires qui ont souventes fois mouillé l'ancre, bruslé et saccadé les habitans de l'isle. Jehan Alfonce, .... s'il estoit en vie, il scauroit bien qu'en dire, suivant le récit qu'il m'en a faict jadis, estant détenu prisonnier par exprès commandement du Roy dans les prisons de la ville de Poitiers."

Notre brave pilote fut bientôt élargi, mais non guéri de son amour des batailles. Aussi se hâta-t-il de reprendre la mer où il était la terreur des Espagnols par

1 Champlain, Le* Voyages de la Nouvelle- France, édition 1632, p. 36.

ses coups d'audace l. Un jour il s'empara, près du cap Saint-Vincent, de dix ou douze navires biscaïens, chargés de fer et de marchandises de prix. Pedro Menendez 2 marin espagnol fort redouté, reçut l'ordre d'aller à la recherche du pilote français et de lui livrer combat. Ayant équipé une flotte dans ce but, il se dirigea vers les côtes de la Bretagne, où il réussit à reprendre cinq des vaisseaux capturés, après une lutte terrible, durant laquelle Alfonce reçut une grave blessure. Menendez vint ensuite jeter l'ancre à l'entrée du port de La Rochelle pour y mettre ses vaisseaux en sûreté. Mais il n'eut pas à se féliciter de son choix, car le vent et la marée l'empêchèrent de gagner le large, quand il se résolut à filer vers l'Espagne. Le maître du port alla le sommer de se rendre à terre pour expliquer sa conduite. Menendez le suivit à contrecœur. Pour se donner une contenance, il exhiba sa commission, et essaya de faire agréer les motifs justes qui l'avaient induit à tourner ses armes contre le pilote français, nonobstant le traité de paix conclu entre les deux puissances rivales. L'officier rochelais ne se laissa pas convaincre par ces explications peu satisfaisantes, et il ne voulut pas consentir à le relâcher. Les autorités de la ville tirent main basse sur tout le butin renfermé dans les navires en rade, le mirent en lieu sûr, afin qu'une fois l'affaire réglée, il pût être remis à qui de droit. Menendez con-

1 Le fait d'armes qui suit, est rapporté par Barcia dans son ouvrage intitulé : Ensnyo cronologico para la llistorw General de la Florida, par don Gabriel de Cardenas y Cano. Madrid, 1723, fol. 58.

2 Le P. Charlevoix dit que Don Pedro Menendez de Avilez était Chevalier de Saint- Jacques et Commandeur de Santa Cruz de la Carç»

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sentit à signer deux documents identiques narrant les faits qui venaient de se passer. L'un, fut adressé à Charles-Quint, qui était alors dans les Flandres, et l'autre, demeura en la possession du maître du havre.

Pendant ce temps, Jehan Al fonce succombait aux suites de sa blessure. Son fils Antoine conçut une telle indignation de cette mort, dont il rejetait toute la responsabilité sur Pedro Menendez, qu'il s'engagea aussitôt dans la piraterie, et envoya une lettre de menaces à cet adversaire dangereux, l'avertissant en même temps qu'il prendrait la mer dans deux mois, et qu'il le poursuivrait jusqu'au bout du monde pour venger l'auteur de ses jours. En effet Antoine Alfonce fit voile, au temps dit, vers les Indes Orientales où il savait que son ennemi était déjà rendu. Après l'avoir cherché vainement le long des côtes d'Afrique, et désespérant de l'atteindre, il rebroussa chemin, avec l'idée qu'il le rejoindrait tôt ou tard. L'occasion ne tarda pas longtemps à s'offrir.

Antoine Alfonce aperçut un jour les vaisseaux de Menendez et courut à eux pour s'en emparer. Un combat s'ensuivit, qui ne fut pas de longue durée. Alfonce fut tué par un boulet, et sa flottille devint la proie du navigateur espagnol, resté maître du champ de bataille.

Telle fut la fin glorieuse de Jehan Alfonce et de son fils.

Plusieurs historiographes ont cru que le pilote saintongeois était d'extraction portugaise. Cette erreur s'explique par le fait qu'il avait été au service du Portugal pendant plusieurs années. C'est d'eux qu'il apprit le

chemin du Brésil. Barcia le mentionne sous le nom (YAlonzu Gattego o Portugues.

La carrière de Jehan Alfonce se termina vers 1557 1, la même année qui vit mourir Jacques Cartier. Il pou vait être âgé d'environ soixante-quinze ans, dont il avait passé cinquante en navigations sur presque tous les. océans de l'univers. Aucun marin de son temps ne le surpassa en bravoure, même en témérité. Comme tous les corsaires du XVIe siècle, il rendit de grands services à son pays, en courant sus aux vaisseaux suspects de piraterie. Aussi sa mémoire fut-elle exaltée jusqu'au lyrisme par des poètes, dont les plus célèbres comptaient au nombre de ses intimes amis. Mellin de Saint-Gelais 2 et Jean de Marnef contribuèrent par des morceaux en vers, où l'imagination l'emporte souvent sur la vérité historique, à lui faire une réputation extraordinaire comme pilote et comme cosmographe. C'est dans ces poésies que l'on a pu tirer les traits les plus saillants de cette vie orageuse.

Rabelais 3 semble avoir entretenu des relations assez

1 Harrisse croit qu'il faut placer la mort d' Alfonce entre les années 1546 et 1551.

•2 Né à Angonlême en 1491, mort en 1558, fut pourvu par Fran cois 1 de l'abbaye de Keclus, devint ensuite aumônier du dauphin et bibliothécaire du roi à Fontainebleau. Poète et musicien, Saint-Gelaie fut l'âme des fêtes qui se donnaient à la cour, et vécut dans l'intimité de Clément Marot. On a de lui des contes pleins de grâce et de naïveté, des épigrammts, des sonnets, des madrigaux et des poésies latines. On l'a surnommé, sans motif suffisant, l'Ovide français. Ses œuvres ont été réunies à Lyon eu 1574 et à Paris en 1719.

3 Né en 1483 à Chiuon, mort en 1553, Rabelais se fit moine, puis* prêtre ; mais, s'accommodant peu de la vie claustrale, il jeta le froc, et

étroites avec Alfonce. L'auteur de Gargantua et Pantagruel, vivait à Fontenay-le-Comte, qui n'est pas très éloigné de La Rochelle, où Alfonce se retirait ordinairement. Rabelais ne connut-il pas Cartier, qui pourtant n'eut d'autres résidences que Saint-Malo et son manoir de Limoilou ? On croit qu'il fit un voyage à S. Malo, afin d'apprendre du navigateur malouin les termes de marine et de pilotage, pour en chamarrer ses bouffanesques Lucianismes et impies Epicuréismes 1. L'école de Rabelais avait ses coryphées dans plusieurs endroits de la France. Saint-Malo n'avait pas échappé à l'influence délétère du courant rabelaisien. Les amusements bouffons et grotesques étaient devenus la passion du jour, les théâtres licencieux et les plaisirs de la table étaient passés dans les mœurs. Bacchus avait de nombreux adorateurs. A l'occasion des cérémonies du baptême, les familles se réunissaient pour festoyer à qui mieux mieux. Les registres de Saint-Malo ont conservé un acte de baptême très original, qui se termine par une remarque propre à démontrer comme, en ce temps-là, on poussait la plaisanterie jusque dans les choses les plus sérieuses. Ce document signé par Messire L. Ruffier date du 15 octobre 1552. Nous y lisons ces mots : " Faict en presance du capitaine Jacques Cartier et aul très bons biberons." Cette observation, fût-elle vraie n'en est pas moins déplacée.

se fit recevoir docteur. Son ouvrage par excellence est la fameuse his • toire de Gargantua et Pantagruel, roman composé de cinq livres, qui parurent séparément depuis 1533 jusqu'en 1553 ; le dernier ne fut publié qu'après sa mort. On a aussi de Rabelais un recueil de Lettres. 1 Antiquité d? AUX, 1628, p. 50.

Si l'on veut avoir une peinture des mœurs du temps, on n'a qu'à lire la littérature des poètes et des écrivain» du milieu du XVIe siècle qui se sont rendus tristement célèbres par leurs écrits immoraux. Le Gargantua, au témoignage de la Bruyère, " est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse, et d'une sale corruption : où il est mauvais, il passe bien loin au-delà du pire, c'est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets le plus délicat." Rabelais paraît avoir voulu immortaliser dans ce livre plusieurs de ses amis qu'il met en scène sous des noms d'emprunt. Il suffit d'en détacher quelques passages pour s'en convaincre. Ainsi y lisonsnous : " Leurs buvettes souvent réitérées, chacun se retira en son nauf (nef) et en bonne heure firent voile au vent grec levant, selon lequel le pilote principal, nommé Jamet Brayer, avoit désigné la route et dressé la calamite de toutes les boussoles. Car l'avis sien et de Xenomanès aussy fut, vu que l'oracle de la Dive Bacbuc étoit près le Catay en Indie supérieure, ne prendre la route ordinaire des Portugalois, lesquels passent la ceinture ardente 1." (l'équateur).

Que sont Jamet Brayer et Xenomanès i M. Pierre Margry croit que sous ces noms imaginaires, Rabelais a voulu dissimuler Jamet ou Jacques Cartier et le Xaintongeois Alfonce. Panurge appelle ce dernier son singulier ami ; or, Panurge, qui paraît être Rabelais en personne, pouvait fort bien avoir connu d'une manière particulière le pilote de Roberval, et, comme nous l'avons

1 Pantagruel, liv. IV,cb. 1.

DE CABTIER A CHAMPLAIN 7 S

déjà insinué, Cartier lui-même. Ce rapprochement, tout conjectural qu'il est, ne manque pas d'une certaine vrai semblance.

Jehan Alfonce eut un autre ami, dans la personne de Raulin S»écalart, son ancien compagnon de pilotage. Nous avons vu qu'ils avaient rédigé de concert la Cosmographie, restée en manuscrit. Ce travail commu11 fut commencé en 1544, et terminé le 24 novembre 1545

Nous trouvons vers la fin de ce livre précieux des cartes des côtes atlantiques K Elles nous montrent l'entrée du golfe sous le nom d' " Entrée des Bretons." L'île du Cap-Breton est clairement désignée sous son nom propre. Ainsi de l'île du Prince-Edouard qu'il appelle "Isle de Saint-Jean," nom que les Acadiens lui reconnaissent encore. Le texte de la Cosmographie, s'appliquant à ces divers endroits, est assez conforme à la vérité géographique. Le passage suivant, relatif à l'île du Prince- Edouard, est remarquable d'exactitude et même de précision, quand on considère qu'à cette époque on était encore sous l'impression que le cap des Bretons était terre ferme :

" Continuant environ vingt lieues ouest nord-ouest le long de la côte, vous trouvez une île, appelée Saint- Jean, au milieu de cette région, et plus rapprochée de la terre de Breton que de la terre neuve. Cette entrée des Bretons est vingt lieues de large, et au 47° 30' nord. De l'île Saint-Jean à l'île de l'Ascension (Assomption) dans la mer du Canada, il y a quarante lieues de traversée, nord-ouest par ouest. Saint-Jean et Bryon et l'île aux Oiseaux sont au 47° nord."

1 Feuilleta 184, 186 et 187.

UiTpeu plus loin nous lisons : " Au sud-est de Cap Ratz (Race) sont deux îles perdues, qui sont appelées îles Saint-Jean et d'Estevan, — perdues parce qu'elles sont de sable.''

Jehan Alfonce mentionne encore l'île de Saint- Brandan et une autre appelée l'île des Sept- Villes. Il y a plusieurs personnes qui l'ont vue, ajoutc-t-il, comme moi et je puis le certifier ; mais je ne sais pas ce qu'il y a dans son intérieur, car je n'y suis point débarqué. — Elle est au 28° 30' de latitude nord.

On se demande, après avoir lu ces passages de la fJosmographie, si Jehan Alfonce n'a pas été le premier Européen qui ait appelé l'île Saint-Jean d'un nom qui aurait dû lui rester. Cartier avait exploré en 1534 une partie des côtes nord et ouest de cette île, mais on ne constate, dans aucun endroit de sa relation, qu'il lui ait donné une appellation particulière. Il ne vit pas d'abord que c'était une île, mais il s'aperçut plus tard de son erreur. Alfonce est beaucoup plus explicite : non-seulement il baptise l'île Saint-Jean, mais il la pose sur la carte du golfe, précisément à l'endroit qu'elle occupe

On pourrait objecter que le pilote saintongeois avait pu prendre connaissance de la carte de Cabot publiée en 1544, sur laquelle on aperçoit, à peu de distance de Terreneuve, une île nommée Yâ de S : Juan D'abord il est assez peu probable qu'Alfonce ait vu cette carte durant les années 1544 et 1545, alors qu'il tra vaillait à son grand ouvrage, à moins de s'être mis en communication avec Cabot lui-même. Or, celui-ci était en Espagne, après avoir fui l'Angleterre, dégoûté de l'ingra

titude de la patrie d'adoption de son père. Du reste il n'est pas prouvé que cette carte soit bien de Cabot. Elle a pu être copiée par des mains étrangères, sur des cartes contemporaines, encore inédites en 1544, ou même sur d'autres plus anciennes, comme celle du Dauphin ou de Henri II, laquelle, d'après D'Avezac et le Dr Kohi, pourrait bien remonter à l'année 1542 ou 1543, ou encore sur celles de Cartier et d'Alfonce lui-même. Comment, en effet, Cabot, qui ne remonta jamais le fleuve Saint - Laurent, aurait-il pu, dès 1544, donner une description aussi exacte du grand fleuve ? Où avait-il appris l'existence du lac d'Angoulême, de la baie des Iles et d'autres lieux découverts et baptisés par le Découvreur du Canada ?

Il paraît donc assez probable que les relations de voyages de Cartier écrites avant 1540, la carte marine élu même navigateur et les travaux hydrographiques du pilote de Roberval, ont servi de base à toute la cartographie du XVIe siècle. Les géographes ne connurent rien des terres neuves par eux-mêmes. Qui prétendra que Gastaldi, Ortelius, Wytfliet, Corneille de Jode et les autres dessinateurs de planisphères et de mappe mondes, ont entrepris leurs travaux, après avoir visité les lieux qu'ils ont décrits ? Ils se sont tout simplement inspirés les uns des autres, se copiant plus ou moins servilement, commettant les mêmes erreurs topogra phiques. Cabot n'avait, pour se guider, que les récits de Cartier et de Jehan Alfonce, tandis que les eosmo graphes italiens, anglais, hollandais et espagnols, purent se modeler sur les travaux de Pierre Desceliers et de Vallard

La carte de Cabot, quoique assez exacte par rapport à la position géographique de l'île S. -Jean, n'apporte pas la même précision que celle d'Alfonce. Il est assez curieux aussi de trouver dans le planisphère de Cabot, trois îles du même nom de Saint-Jean, dont l'une en plein fleuve Saiût-Laurent, en face de la rivière Saguenay et près de la rive sud, et l'autre située au sud des terres neuves dont il fait un immense archipel, y comprenant l'Ile del berto. La plus étendue du groupe ne dépasse pas en grandeur l'île de Saint-Jean dont nous avons parlé en premier lieu *

Le cosmographe français, d'autre part, ne se perd pas en des données confuses ; il n'y a qu'une seule île du nom de Saint-Jean, et la description qu'il en fait, nous donne lieu de croire qu'il l'avait contournée.

Honneur donc à Jehan Alfonce,le grand pilote français du XVIe siècle ! Gloire aussi à la France, qui lui a donné le jour !

1 On attribue au pilote saintongeois la paternité d'un autre ouvrage i ntitulé : Les Voyages avantureux, etc. Voir à ce sujet, la note 2, en appendice.

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