‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603Chapitre 10 sur 73 · EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EN AMÉRIQUE

AU XVIe SIECLE

Conduite des Français eu Amérique. — Leurs visites anuuelles aux terres neuves. — Les pilotes de Jean Ango. — Les frères Parmentier. — Verrazano. — Discours d'un capitaine de mer français. — Les corsaires français. — Faits d'armes.

Le retour de Roberval en France, d'après les ordres de François I, mit fin aux essais de colonisation au Canada pour une période de plus d'un demi siècle. Le roi chevalier avait été trop amèrement frustré dans ses espérances d'agrandir son domaine, en ajoutant à la couronne française une partie du nouveau monde, pour ten-

ter un nouvel effort dans la même direction. Peu de règnes cependant furent aussi célèbres que celui de François I, sous le rapport des découvertes. Verrazano, Cartier, Roberval et Jehan Alfonce, l'ont plus illustré peut-être, que ses fameuses victoires sur Charles-Quint. C'est à François I et à sa pléiade de capitaines, que la France doit d'avoir conquis la prééminence sur les mers durant ce siècle remarquable. C'est alors qu'on vit les navigateurs français commencer à parcourir les mers de Chine et des Indes ; aborder à l'île Saint-Laurent ou Madagascar; explorer les côtes de l'Amérique méridionale ; fonder des établissements au Brésil et dans la Floride ; et pénétrer dans la Grande-Baie et dans la rivière de Canada.

Les Français rivalisèrent donc d'efforts avec les autres nations de l'Europe et principalement avec les Portugais et les Espagnols. Le Portugal réclamait l'honneur d'avoir ouvert le chemin des Indes Orientales par le cap de Bonne-Espérance ; l'Espagne se glorifiait d'avoir fait la même chose pour les Indes Occidentales que l'immortel Génois avait découvertes pour elle. Les Castillans se vantaient d'être les rois de l'Océan Atlantique, et ils prétendaient même que les Français ne pourraient aller chercher de nouvelles terres sans la permission des rois d'Espagne. Cette nation ambitieuse, se prévalant d'une Bulle du Pape Alexandre VI, interdisait ainsi aux autres nations de l'Europe le droit de navigation, sans se soucier de comprendre que les mers appartiennent à tout le monde. S'il eut été en leur pouvoir de fermer l'Atlantique, depuis le cap Finistère jusqu'en Irlande, il y a longtemps qu'ils l'auraient fait, écrivait

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en 1539 l'auteur du Discours d'un grand capitaine dieppois. Cet abus d'autorité, fondé sur une interpréta tion outrée d'un document pontifical, devait bientôt céder devant les représentations éclatantes des Hollandais et des Français. Le Mare Liberum de Grotius donna le coup de grâce aux prétentions absurdes de l'Espagne et du Portugal. Les Français furent les premiers à protester contre cet état de choses, dont le résultat fut de retarder les conquêtes évangéliques des missionnaires au milieu des Indiens, qui n'étaient pas les amis des Espagnols. Dans leur fièvre d'accaparement, ceux-ci négligèrent de pousser leurs découvertes aussi loin qu'ils auraient dû faire. Colomb mourut avec l'idée que l'Amérique et l'Asie ne formaient qu'un seul continent 1. Les Espagnols, ses contemporains, ne s'aperçurent pas que, par delà les terres de Panama, existait un océan immense, à l'extrémité duquel se trouvaient l'île de Zipangu et le Cathay, qu'ils auraient bien voulu atteindre par une voie moins longue que celle du cap des Tem-

1 "Il est mort sans avoir connu ce qu'il avait atteint, dans la ferme persuasion que la côte de Véraqua faisait partie du Cathai et de la province de Mango, que la grande île de Cuba était une terre ferme du commencement des Indes, et que de là on pouvait parvenir en Espagne, sans traverser les mers . . .

Mais l'amiral mourut fermement persuadé que s'il avait

touché à un continent à Cuba (au cap Alpha et Oméga, cap du commencement et de la fin) à la côte de Paria et à celle de Véraqua. ce continent faisait partie du grand empire du Khatai, c'est-à-dire de l'empire Mogol, de la Chine septentrionale

Les espérances de ce grand homme se fondèrent alors, comme

on sait, sur ce qu'il appela " des raisons de cosmographie," sur le peu de distance qu'il y a des côtes occidentales d'Europe et d'Afrique aux

pêtes et de la mer des Indes. Mais l'amour des richesses faciles à conquérir, leur ferma les yeux, et quand ils eurent frappé les mines du Pérou et du Mexique, leur ambition se trouva amplement satisfaite '.

Combien fut différente la conduite des Français en Amérique. Leur esprit inquisiteur les poussa d'abord à connaître les pays qu'ils visitaient pour la première fois. Cartier et Roberval crurent, comme tous leurs contemporains, à la possibilité d'une route aux îles des Epices par le nord de l'Amérique. Le fleuve Saint- Laurent et la rivière Saguenay étaient les seules voies qui, apparemment, pouvaient les conduire vers l'ouest. Mais, détrompés dans leur attente, ils abandonnèrent ce chimérique projet. Ceux qui vinrent après eux, ne perdirent pas leur énergie dans d inutiles recherches. Bien autrement agirent les Anglais, qui s'épuisèrent en <!e vains efforts durant la dernière partie du XVIe siècle, pour traverser la mer Glaciale. Eux aussi, avaient une idée imparfaite de la configuration terrestre, et ils igno-

côtes du Cathay et de Lifrango, sur des opinions d'Aristote et de Sénèque, comme sur quelques indices de terres situées vers l'ouest, qu'on avait recueillis à l'orto-Santo, à Madère et aux îles Açores . . .

L'amiral ne rétrécissait pas seulement l'Océan Atlantique et

l'étendue de toutes les mers qui couvrent la surface du globe ; il réduisait aussi les dimensions du lobe intime. El mundo es poco ; digo que cl mundo no es tan grande como diee cl vulgo, le monde est peu de chose, écrit-il à la ruine Isabelle, il est, je certifie, moins grand que ne croit le vulgaire." — Humboldt. Hist. de la géographie du nouveau continent

— N&varr. etc.

1 Depuis l'an 1519 jusqu'en 1617, les registres de Se ville portent qu'il est arrivé des Indes Occidentales en Espagne, 1536 millions d'or.

— Traité de la Navigation, p. 41 .

raient la sphéricité du globe. C'est ce qui explique les nombreuses erreurs des cosmographes de cette époque. Les Français, ayant renoncé à l'idée de se rendre en Chine et au Japon par l'ouest, visèrent à quelque chose de plus pratique. Pendant que les uns allaient en Floride et au Brésil pour y fonder des établissements, les autres venaient tous les ans dans les eaux qui baignent les terres neuves, pour y faire la pêche des baleines et des morues. Après lès entreprises avortées de Cartier et de Roberval, personne ne songea à coloniser, dans le moment, un pays riche, bien arrosé par un fleuve im mense et de nombreux tributaires, mais froid et habité par des barbares, à côté desquels il était difficile, sinon impossible, de vivre dans la sécurité. Les Bretons et les Normands devaient être renseignés sur les faits et gestes du grand navigateur malouin. Celui-ci avait publié un rapport circonstancié de ses voyages, rendu mieux compréhensible par des cartes marines. Honfleur, Dieppe, Saint-Malo, La Rochelle et d'autres villes maritimes, que l'on avait mises à contribution pour le prélèvement des équipages, et qui en avaient fourni les principaux officiers, devaient avoir eu connaissance des premières expéditions au Canada, avec autant de facilité que des pérégrinations des pilotes de Jean Ango * dans le Levant et au nord de l'Amérique.

Jean Ango était un riche armateur de Dieppe. Il portait en 1525 le titre de vicomte de Dieppe, et en 1532 il joignait à son nom celui de sieur de la Rivière. " Protégé par les d'Amboise dont l'un avait été fait amiral de

1 Voir Note 3.

France en 1508, Jean Ango était devenu tout puissant; ses richesses, sa position, sa magnificence, son goût pour les arts, le mirent en rapport avec ce qu'il y avait de plus élevé. Il reçut le roi François I, et l'on trouve des lettres écrites en sa faveur au cardinal Légat par la reine de Navarre, sœur du roi, la Marguerite des Marguerites, tandis que la renommée des hommes qui formaient sa petite cour, s'étendait dans les provinces. Dans cette cour on remarquait les capitaines qui menaient ses navires au Brésil, au Sénégal, aux Indes, boris cosmographes, savants mathématiciens, excellents à composer des mappemondes en globe et en plat, ainsi que des cartes marines d'après lesquelles on pouvait naviguer en toute sûreté 1."

Quels étaient ces capitaines, ces cosmographes et ces mathématiciens d'élite ? Jean Verrazano, Jean Parmentier et son frère Raoul, Pierre Crignon, Thomas Aubert, Jehan Denys, Pierre Maucler, sont ceux qui portèrent dans tous les coins de l'univers connu le nom du puissant armateur dieppois, en même temps qu'ils ouvraient à la France et aux autres nations de l'Europe des routes nouvelles et des horizons plus vastes pour leur commerce, à une époque où les Anglais ne songeaient guère " à découvrir un passage dans les Indes par le nord-ouest." Ce fut dans l'intervalle de 1508 à 1530, que l'on vit flotter le pavillon de Jean Ango sur les mers du Levant et du Ponant. Verrazano, les frères Parmentier et les autres, avaient connu les terres neuves et exploré le golfe Saint-Laurent, avant que Cartier y

] Lu Navigations françaises, p. 198.

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lit son apparition, et l'on sait que le nom de Nouvelle- France, donné au Canada reconnu plus tard par le grand fttalouin, qui en prit possession officielle au nom du roi, date du passage de Verrazano dans nos parag -

Tous les pilotes et navigateurs de Jean Ango avaient pour mission, en venant en Amérique, de découvrir une route pour arriver à la Chine et au Japon par le nord. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire cette phrase détachée d'une lettre de Fernand Carli, qui exprime ses craintes sur le résultat de l'expédition entreprise en 1524 par le florentin Verrazano : ' Plusieurs personnes pensaient qu'on n'aurait plus de nouvelles de lui ni du navire et qu'il se perdrait vers les parages de la Norvège à cause des grandes glaces qu'il y a dans l'Océan septentrional. "

Verrazano, dans une lettre du 8 juillet 1524, dit formellement que son intention était d'arriver à l'Océan oriental, espérant trouver quelque détroit qui l'y conduirait y

Quant aux frères Parmentier, Pierre Crignon en a écrit ce qui suit : " Ainsy qu'il (Jean) me dist plusieurs fois, il estoit bien délibéré, luy retourné en France, de aller chercher s'il y a ouverture au nort et découvrir par là jusqu'au su."

1 Voici le passage de cette lettre écrite dans sa langue maternelle : " Mia intenzione era di pervenire in questa navigazione al Cataio allô extremo Oriente dell' Asia, pensando trovare taie impedimento di nuova terra quale ho trovata, e se per qualche regione pensavo qnella trovare non senza qualche freto di penetrare allô Oceano orientale essera stimavo questa oppinione di tutti gli antichi e istata credendo certamente il nostro Oceano orientale de India uno essere senza interpotizione di terra. "

Les frères Parmentier et Verrazano cherchèrent donc un passage pour arriver à l'île des Epices, en suivant la route du nord-ouest. Qu'avaient fait les Anglais avant eux ? Cabot avait poussé ses explorations jusqu'à la hauteur du 58° degré, et puis s'en était retourné mourir dans sa patrie d'adoption. Son fils Sébastien suivit ses traces ; il reconnut les côtes de l'Amérique septentrionale, et de retour, il s'en alla terminer ses jours dans un exil volontaire.

Jean Parmentier, l'un des plus célèbres pilotes d'Ango, naquit vers l'an 1494, bien qu'Estancelin pense que ce fut en 1480, se fondant sur les Mémoires chronologiques pour servir à V Histoire de Dieppe, de Desmarquetz, qui fait mourir ce navigateur en 1529, à l'âge de 49 ans. Mais Pierre Crignon dit dans son Prologue en tête des poésies de Parmentier, que Jean était âgé de 35 ans, et Raoul de trente, en 1529, année de leur mort. Celui-ci serait donc né en 1499. On mentionne un autre de leurs frères, navigateur comme eux, mais moins connu. Tous trois appartenaient à une famille bourgeoise, de Dieppe, qui les fit instruire en vue de les destiner au commerce et à la navigation. Jean et Raoul acquirent beaucoup de science astronomique, géographique et cosmographique. Jean fit plusieurs cartes marines et des mappemondes.

Ramusio rapporte, dans ses Raccolte, le " Discours d'un grand capitaine de mer français du lieu de Dieppe, sur les navigations faites à la terre neuve de l'Inde occidentale, nommée la Nouvelle-France, depuis le quarantième au quarante septième degré vers le pôle arc-

tique, sur la terre du Brésil, la Guinée, l'île de Saint- Laurent (Madagascar) et celle de Sumatra, jusqu'où ont navigué les caravelles et navires de France. "

Ce discours, dont l'auteur a voulu garder l'anonyme, mais attribué à bon droit, croyons-nous, à Pierre Crignon, a sans doute voulu désigner Jean Parmentier par ce " grand capitaine de mer français du lieu de Dieppe," reconnu pour avoir visité une grande partie des Ramusio rapporte la date de rédaction de cet important récit à l'année 1539. Voici ce qu'il dit : " A été ci après joint un écrit, comme qui dirait discours fait en 1539 d'un ou au sujet d'un grand capitaine français, lequel discours nous avons voulu traduire de sa langue en la nôtre " l.

Ce discours donne une description sommaire de Terreneuve, avec une carte assez curieuse, qui représente la terre de Labrador, l'île des Démons, Bonnevue, Baccalaos, Cap de Ras, Cap d'Espérance, l'île des Bretons. Le nom de Nouvelle-France couvre la partie médiane du continent; le long des côtes maritimes est écrit : Terre de Nurumbega ; on y voit des baies et des ports nombreux, sur lesquels sont inscrits les noms de Cap-Breton, Port-du-Refuge, Port-Royal, Paradis, Flora.

" La partie de cette terre, y lisons-nous, qui s'étend du levant au couchant, a été découverte, il y a trente cinq ans, par les Bretons et les Normands, et pour cette cause elle est nommée Cap des Bretons. L'autre partie qui s'étend du septentrion au midi, depuis le cap de Ras

1 Estata appresso aggiunta una scrittura, o vogliamo dir discorso, fâtto del 1539 d'un gran cajàtano francese, il quale habbiamo voluto tradurre délia sua lingua nella nostra. "

jusqu'au cap de Buona-Vista, et qui embrasse un espace d'environ soixante et dix lieues, a été découverte par les Portugais. Le reste, jusqu'au golfe des Châteaux et audelà, a été découvert par les Bretons et les Normands, et il y a environ trente trois ans qu'un navire d'Hon fleur, duquel était capitaine Jean Denis, et pilote Gamart de Rouen, y alla le premier ; plus tard, en 1508, un navire de Dieppe, appelé la Pensée, dont était possesseur Jean Ango, père de monseigneur le capitaine et vicomte de Dieppe, et qui avait pour maître ou patron Thomas Aubert, fut le premier qui conduisit des Dieppois dans les mêmes parages."

Les frères Parmentier firent deux voyages à Sumatra, et dans l'archipel de la Sonde, l'un en 1520, qui avait duré deux ans et demi, et l'autre en 1529. Pierre Oignon, poète, savant et bourgeois de Dieppe, Pierre Mauclerc, astrologue, et plusieurs autres savants, accom plirent le voyage qui se fît sur la Pensée et le Sacre, cooimandés par Jean et Raoul Parmentier. " Si la mort, dit Léon Guérin, n'eût prévenu Jean Parmentier, ce navigateur fût allé jusqu'aux Moluques, et il avait décidé, si Dieu lui eut permis de revenir en France, de reprendre la mer pour aller chercher un passage du nord au sud, à travers les Terres Neuves."

La Nouvelle-France était donc connue à Paris, du temps de Verrazano, et cependant l'Italie ne savait rien encore en 1548 des découvertes de l'un de ses enfants. La Hollande était plongée dans une ignorance aussi complète. Ce ne fut qu'en 1544, que les Anversois s< mblent avoir appris l'heureuse nouvelle. L'Angle-

terre, qui n avait pas perdu le souvenir de Jean Cabot et de ses fils, n'était pas au courant des efforts des Français pour prendre possession du nord du continent américain. D'autre part, si l'on examine les mappemondes de Henri II, et de Vallard, on y trouve des indications géographiques qui, sans être toujours marquées au coin de la plus stricte exactitude, nous donnent toutefois une idée approximativement juste des lieux visités par les pilotes de Jean Ango et de François I.

N'est-il pas raisonnable d'affirmer, après avoir oui ces faits, que la France du commencement du XVIe siècle était loin d'être rétrograde dans la voie des découvertes. Ce mouvement n'avait pourtant pas atteint son apogée, car, après que les premiers explorateurs furent disparus, d'autres prirent leur place, et ne furent pas moins actifs. Entrainés par l'exemple des Espagnols et des Portugais, qui s'enrichissaient dans la zone des tropique, par tous les moyens, même les moins légitimes, nos Français dirigèrent d'abord leurs voiles vers le Brésil, et un peu plus tard vers la Floride. Le chevalier Villegagnon \ Bois- Lecomte, et Jean de Léry sous Henri II, et dans la suite Ribaut 2, Laudonnière 3 et de Gourgues 4 sous le règne de Charles IX, illustrèrent leur patrie, pendant les vingtsept années que ces rois gouvernèrent la France 5. Dans

1 Voir Note 4. 2 V.Note 5. 3 V. Note 6. 4 V. Note 7 , 5 Les voyages de Ribaut, de Laudonnière et de Gourgues sont rapportés par la Popelinière et par Lescarbot, et surtout par Richard Hakluyt, érudit anglais qui, en 1587, était attaché à Lord Stafford, ambassadeur d'Angleterre à Paris. Hakluyt a aussi traduit dans sa langue, les voyages de Verrazano, de Jacques Carrier, de Roberval, de Jehan Alfonce, de la Court-Ravaillon, les lettres de Jacques Noël à Jean Groote.

des combats où l'audace et la témérité l'emportèrent souvent sur le nombre, les marins français conquirent de glorieux lauriers. Ceux que l'on désignait sous le nom de corsaires l, étaient la terreur des- mers. Ils rendirent d'innombrables services à leur patrie. Braves jusqu'à l'excès, ils se laissaient quelquefois emporter dans l'ardeur des combats à des actes de cruauté qui mirent sous la plume de Boileau ce vers bien connu :

Endurcis ton cœur, sois Arabe, sois corsaire.

Mais, on dira que les Français, tout bien doués qu'ils étaient pour faire respecter leurs armes sur l'océan, ne furent pas heureux dans leurs tentatives d'établissement en Amérique, alors que tout semblait sourire aux Castillans. Comme question de fait, force nous est d'avouer que la France vit avorter ses projets. L'esprit hérésiarque, qui fut la base de ces organisations, fut aussi la cause de leur insuccès. Le souffle calviniste empêcha aussi plus tard la prospérité de la colonie de Port-Royal,

1 On nommait ainsi tout navire appartenant à un particulier et destiné à courir sus pour capturer les bâtiments marchands ennemis. Cette course, d'où est venue l'origine du mot corsaire, a existe chez toutes les nations. Elle était autorisée par le gouvernement, qui délivrait aux capitaines des lettres de mai que servant à les distinguer d'avec les forbans et les pirates, ces pilleurs de la mer qui couraient en tout temps, tandis que les corsaires n'étaient autorisés qu'en guerre et furent en maintes circonstances les auxiliaires dévoués du gouvernement. Ils furent abolis après la guerre, de Crimée, par un traité conclu à Paris en 1856. L. Duplais, La Bretagne et ses Fi/s, Paris, 1887.

Jacques Cartier et Jehan Alfonce sont souvent désignés sous le nom de corsaires.

et de Saint-Sauveur, sur l'île des Monts Déserts, qui eût été si utile à la France pour lui assurer la prépondérance dans le nord du continent. Cependant, en dépit des vicissitudes de la fortune des colonisations françaises dans le nouveau monde, les marchands et les pêcheurs basques et rochelais expédiaient rondement leurs affaires, circuculant en toute liberté dans les parages du golfe Saint- Laurent. Les Malouins donnaient la chasse aux navires portugais, et on cite maints exemples de captures par les navigateurs de Saint-Malo, terribles adversaires à rencontrer sur mer l. De tels faits d'armes furent nombreux à cette époque, et plusieurs de ceux qui en furent les héros, sont considérés aujourd'hui comme des bienfaiteurs de la France. Il est assez curieux de rencontrer souvent au milieu des débats qui se produisaient en cour, à la suite de ces prises sur les Portugais, Jacques Cartier agissant en qualité d'interprète. Où et quand le célèbre navigateur avait-il appris cette langue étran

1 En 1544, l'on voit un navire portugais, La Fantaisie, capturé par deux marins français du nom de Lhostellier et Clavegris, et comparaître ensuite dans le procès qui s'ensuivit devant la juridiction de Saint-Malo. —Audienes, 1544, 27 février, 7 avril.

Sept années plus tard, en 1551, une affaire à peu près semblable se déroulait devant le même tribunal. Une bisquine appelée le Griffon et deux hourques pansues, le Faucon Blanc et Y Assomption de Biscaye étaient saisies par trois capitaines malouins, Jullien Frotet, corsaire de renom, sur la Jehannette, Guillaume Pépin Broussardière, sur le Jacques, et François Crosnier sur le Daulphin, avec Macé Jalobert, pour maître d'équipage. — Audiences, 1552, sous le 23 décembre 1551.

En 1557, c'est le tour d'une caravelle portugaise enlevée par Guillaume Pépin, sieur de la Broussardière, François Lucas et Hervé de La Lande, trois corsaires des plus redoutés.

gère ? Etait-ce en Portugal, ou dans des voyages sur des navires portegallois ? Quoiqu'il en soit, ces apparitions réitérées devant la juridiction de Saint-Malo, prouvent que ses concitoyens surent utiliser les connaissances de linguiste qu'il avait dû acquérir par le contact avec les marins du Portugal. Cartier fait souvent allusion au Brésil dans ses relations de voyage 1. Est-ce à dire qu'il visita ce pays avant qu'il connût la route du Canada? Dès l'année 1504 les Normands étaient en rapport avec les nations sauvages du Brésil. Ces relations étaient fort amicales, comme elles furent du reste en tout temps et partout entre Français et Sauvages de l'Amérique 2.

Nous verrons dans le chapitre suivant des preuves manifestes de ces bons rapports, d'autant plus agréables à constater, que les autres nations semblaient avoir pris à tâche de se rendre détestables par leur conduite, sou vent peu digne de nations civilisées.

1 Voir Jacques Cartier, p. 24.

2 Voir Note 8

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