La Nouvelle-France
La France possédait autrefois, dans l'Amérique septentrionale, un vaste empire qui s'étendait depuis le Labrador jusqu'aux Florides, et des rivages de l'Atlantique aux lacs les plus reculés du Haut-Canada.
Aujourd'hui, deux îlots, Saint-Pierre et Miquelon, aux abords de Terre-Neuve, nous restent, seuls débris de cet immense domaine; une autre race a colonisé le Nouveau-Monde et pris possession des territoires qui séparent les océans, étouffant, détruisant à son contact toutes les populations indiennes, essayant de traiter de même les malheureux Français restés aux bords du Saint- Laurent. Proscriptions, transportations, pillages, dépossession, corruption, tous les moyens ont été ; employés pour atteindre le but et faire du Canada | une nouvelle Irlande ; ils ont échoué devant la / résistance insurmontable des Canadiens français.
C'est l'histoire de cette colonisation et de ces luttes, trop ignorées, que nous allons retracer, avec une admiration passionnée pour les héros qu'elles enfantèrent et pour le peuple dont les
plus dures épreuves n'ont entamé ni la foi ni Tamour du vieux pays.
De celte constante affection pour la France, nous avons trouve, pendant que nous réunissions les matériaux de cet ouvrage, une preuve bien touchante. Le premier volume d'une Histoire du Canada, de Garneau, parvenu entre nos mains par le hasard des ventes, était accompagné de l'envoi dont nous reproduisons le texte :
« A Monsieur V..., député.
« Mon cher ami, cette première édition de l'Histoire du Canada a été achetée par mon père en 1845. A cette époque nous nous doutions de ce qu'avaient été les nôtres ; nous savions qu'il avait passé au-dessus du berceau de nos anciens des émanations de poudre, des cris de guerre, des cliquetis d'épées et de tomahawks, des hourras de victoire. On se racontait ces choses dans les familles, tout en causant de la France qui ne revenait pas. Nous possédions les grandes lignes de notre passé, mais nous ne connaissions pas encore les héroïques détails de notre épopée nationale. Garneau nous les a révélés.
« Mon père, un vieux de la Nouvelle-France, m'a souvent pris sur ses genoux pour me raconter et pour commenter ce que ses pères avaient fait chez nous, chez vous, en Amérique, au nom de la vieille France. Enfant, j'ai souvent feuilleté ces chers volumes. Ils sont rarissimes aujourd'hui; de plus ils sont relique de famille.
« J(» vous les donne, ces livres, puisque vous aimez noire pays, cette Alsace, cette Lorraine perdue pour vous, — mais non pour les votrc^s — depuis 17()'L Vous les lirez au coin du feu, en sonj^eant à notre glorieux passé, en disant à nos frères d'outre-mer d'aider à notre avenir qui ne le sera ])as moins.
« Mon père est mort en priant pour la France. Si son cœur était venu en contact avec ce cœur chaud et patriotique que je vous connais, il se serait fait un plaisir de vous offrir lui-même cette Histoire du Canada.
« Il est mort : je le remplace, et je ne fais en ce moment qu'obéir à sa voix. Sur son lit d'agonie je l'ai souvent entendu répéter ces mots auxquels je m'unis avec vous de toute mon âme : Puisse Dieu protéger la France !
« Faucher de Saint-Maurice.
« Québec, ce 15 septembre 1883, 124*" anniversaire de la bataille des plaines d'Abraham. »
Le Canadien qui a écrit ces lignes nous pardonnera de les publier; elles toucheront jusqu'au fond de l'âme tous ceux qui ont le culte de la Patrie.
E. GuÉNlN.
LA
NOUVELLE-FIIANCE
Premier voyage de Jacques Cartier à la Nouvelle-France.
En l'année mil cinq cent trente-trois, Jacques Cartier, pilote malouin, désirant perpcHuer son nom par quelque action signalée, fit savoir à Messire Philippe Chabot, amiral de France, la bonne volonté qu'il avait de découvrir des terres, ainsi que les Espagnols avaient fait aux Indes occidentales, et aussi neuf ans auparavant Jean Verazzano, lequel n'avait créé aucune colonie, mais avait seulement reconnu la côte depuis la Floride jusqu'à Terre-Neuve.
L'amiral en fit part au roi François P"", qui confia audit Cartier deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux et soixante et un hommes d'équipage pour l'exécution de ce qu'il avait proposé.
Parti du port de Saint-Malo le 20 avril 1534, Cartier arrivait le 10 mai en vue de Terre-Neuve et remontant au Nord, où il trouvait le long des côtes une grande quantité de glaces flottantes, il parvenait à une île d'une lieue de circuit couverte d'une véritable nuée d'oiseaux de mer.
« Nos barques, dit-il dans sa relation, ne laissèrent
d'y aller pour avoir des oiseaux, desquels il y a si grand nombre que c'est chose incroyable à qui ne le voit, car quoique cette île en soit si pleine qu'il semble qu'ils y soient comme semés, néanmoins il y en a cent fois plus autour d'elle et en l'air; desquels les uns sont grands comme pies, noirs et blancs, ayant le bec de corbeau. Ils sont toujours en mer, et ne peuvent voler haut d'autant que leurs ailes sont petites, pas plus grandes que la moitié de la main, avec lesquelles toutefois ils volent aussi vite à fleur d'eau que les autres en l'air. Nos barques s'en chargèrent en moins d'une demi-heure comme l'on aurait pu. faire de cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fîmes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeâmes frais.
« Bien que cette île soit distante de quatorze lieues de la Grande Terre, néanmoins les ours y viennent à la nage pour y manger des oiseaux, et les nôtres y en trouvèrent un grand comme une vache, blanc comme un cygne, lequel sauta en mer devant eux ; et le lendemain, voyageant vers la terre, nous le trouvâmes à moitié chemin nageant vers icelle aussi vite que nous allions à la voile; mais l'ayant aperçu nous lui donnâmes la chasse par le moyen de nos barques et le prîmes par force. Sa chair était aussi bonne et délicate à manger que celle d'un veau. »
Après avoir suivi la côte de Terre-Neuve, Cartier s'engage dans le détroit de Belle-Isle et va reconnaître la terre du Labrador, déjà fréquentée parles pêcheurs basques et bretons venant aux bancs faire la pêche de la morue. L'aspect désolé de cette contrée devait frapper le navigateur qui la dépeint sous le jour le plus triste : « Si la terre correspondait à la bonté des ports, ce serait un grand bien ; mais on ne la doit point appeler terre, et plutôt cailloux et rochers sauvages et lieux propres aux bêtes farouches, car il n'y a autre chose que mousse, petites épines et buissons, çà et là. séchés et demi-morti- Eu somme je pense que
PREMIRH VOYAGK DE JACQnES CARTlKn. i'.i
cotto terre est celle «jim; Dieu donna k Caïn. On y voit (les hommes de belle; l;iill(;et i^randeur, mnis indomptés et sauvages. Ils [»orlenl les cheveux liés au sommet de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou, et quelques plumes d'oiseaux. Ils vont vêtus (le [)eaux d'animaux et se peignent avec certaines couleurs rouges. »
Contournant par le nord l'île de Terre-Neuve et descendant le long de la côte Ouest, le pilote malouin arrivait le ^5 juin au cap Saint-Jean; mais le brouillard était si épais qu'il ne put approcher de terre. Le lendemain, le vent commençant à souffler du nordouest, il tira vers le Sud-Est et approcha de trois îles aux bords élevés et droits comme des murailles : « elles étaient plus remplies d'oiseaux que ne serait un pré d'herbes, et en la plus grande il y en avait un monde de ceux que les marins appellent margaux, qui sont blancs et plus grands qu'oysons. »
■A cinq lieues à l'Ouest apparaissait une autre île, celle de Brion, de deux lieues de longueur et autant de largeur. Les équipages y passèrent la nuit pour y faire provision d'eau et de bois. Ils la trouvèrent « pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes couvertes de froment sauvage et de pois fleuris aussi épais et aussi beaux qu'en Bretagne. L'on y voyait aussi grande quantité de raisins, de fraises, roses, persil et d'autres herbes de bonne et forte odeur. Aux abords du rivage il y avait de grandes bêtes, grosses comme bœufs, avec deux dents en la bouche comme les éléphants, et vivant dans la mer. »
Ce sont des morses dont parle ainsi le narrateur. Les matelots essayèrent vainement d'en capturer un endormi sur le sable ; réveillé à leur approche, il put s'enfuir et gagner le large.
Se dirigeant toujours à l'Ouest, l'expédition aborde le continent et arrive à une vaste baie où elle trouve « un pays plus chaud que n'est l'Espagne, et le plus
f4 LA NOUVELLE-FRANCE.
beau qu'il est possible de voir, tout égal et uni, couvert d'arbres, de froment sauvage et de fleurs. »
Parvenu, en remouLant la côte, à la baie de Gaspé, Cartier y rencontrait une multitude de sauvages qui se livraient à la pêche : « Ils étaient environ quarante barques et tant en hommes, femmes qu'enfants plus de deux cents, lesquels après qu'ils eurent quelque peu conversé avec nous venaient privément au bord de nos navires avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chapelets de verre, peignes et autres choses de peu de valeur dont ils se réjouissaient infiniment, levant les mains au ciel, chantant et dansant dans leurs barques. Ceux-ci peuvent être vraiment appelés sauvages, d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, et tous ensemble n'eussent pu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs barques et rets. Ils n'ont qu'une petite peau pour tout vêtement, et portent la tête entièrement rase, hormis un floquet de cheveux qu'ils laissent croître long comme une queue de cheval. Ils n'ont d'autre demeure que dessous ces barques, qu'ils renversent et sous lesquelles ils s'étendent sur la terre sans couverture. Ils ne mangent aucune chose qui soit salée, sont grands larrons et dérobent tout ce qu'ils peuvent. »
Pour prendre possession du sol qu'il avait découvert, Cartier fit planter sur le rivage une croix haute de trente pieds sur laquelle était fixé un écusson relevé avec trois fleurs de lys, et dessus était écrit en grosses lettres entaillées dans du bois : « Vive le Roy de France I » Mais à peine les équipages étaient-ils revenus à leurs bâtiments qu'un canot s'en approcha : il portait le chef des sauvages, accompagné de ses trois fils. Montrant du doigt les terres des alentours, il semblait vouloir faire comprendre à ces étrangers que tout le pays lui appartenait et que la croix n'aurait pas dû y être élevée sans sa permission. Quelques présents le calmèrent et il laissa même à Cartier deux de ses fils qui furent emmenés en France.
PRRMIIÎR VOYAGK PK JACQUES CARTIER. Ifî
A. leur dùpiirt de l;i ]);ii(' <ie Gaspé, les Français rec'oninncMil le bi-as irK'ridioiial du Sairit-Lniiroul^ dont rimiii(Mis(! (MMbou(diiii'(3 (1(î tr(;iiL(! lieues de largeur l(Mii;ip[)arul eornuie un golle profond ; ils cAtoyèrcul la i;i'ande île d'Anticosti et revinrent ci la terre du Labrador. Lîi, les vents d'est commcnçnnt à devenir violents et l;i saison des tempêtes approchant, Jacques Cartier, sur l'avis des capitaines, mariniers, maîtres et compagnons qu'il avait réunis en conseil, résolut de retourner en France.
Après avoir contourné par le nord l'île de Terre- Neuve, les navires s'engagèrent sur l'Océan et arrivèrent heureusement le cinquième jour de septembre au port de Saint-Malo d'où ils étaient partis pour leur aventureuse entreprise.
Dans ce premier voyage, Cartier avait reconnu les côtes Est et Ouest de Terre-Neuve, celles du Labrador, et le golfe Saint-Laurent. Il ignorait encore si un passage existait entre Terre-Neuve et le continent au sud de la Baie des Chaleurs*
Seconde navigation de Jacques Cartier à la découverte des terres occidentales.
Les heureux résultats de la navigation qu'il avait accomplie valurent à l'entreprenant Malouin de puissants protecteurs, qui comprenaient combien il importait à la France de ne pas laisser l'Espagne créer seule des établissements dans le Nouveau-Monde. L'un d'eux, le vice-amiral de la Meilleraie, obtint pour Cartier trois navires, avec charge de les conduire, équipés et avictuaillés pour quinze mois, au parachèvement de la découverte des terres qu'il avait commencé à reconnaître.
Le 19 mai 1535, la petite flottille appareillait. Elle comprenait :
La Grande-Hermine, bâtiment de cent à cent vingt tonneaux, sur lequel étaient embarqués Jacques Cartier, capitaine général; Thomas Froment, maître; Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye et d'autres gentilshommes, que le goût des voyages avait déterminés à partager les risques de l'expédition ;
La Petite-Hermine, de soixante tonneaux, capitaine, Macé Jalobert; maître, Guillaume le Marié;
L'Émerillon, de quarante tonneaux, capitaine, Guillaume le Breton ; maître, Jacques Mingart.
Ces intrépides aventuriers sont les premiers Européens qui aient hiverné dans la vallée du Saint- Laurent.
SECONDE NAVIGATION DR JACQUES <:aIITIKH. 17
Bientôt sôparns par 1(!S tempAtes, les trois navires se reti'ouvaii^nt le ^C) juillet au havre (h; niaiic-Sal)l()ii, sur la cote du Labrador, et s'erigaf:,(!a,ieMt entre l'île d'Antieosti et la côte du Nord ; mais le 10 aofit les vents contraires les forçaient îi cherch(îr un abri dans une haie à huiuelle Cartier, en riionneur du saint dont on célél)rait la l'êtiî k cette date, donna le nom de Saint-Laurent, qui depuis s'est étendu à tout le golfe et au fleuve qui y déverse ses eaux.
Quand les vaisseaux eurent doublé l'île d'Antieosti, les deux sauvages conduits en France rann(')e préc('idente et ramenés par Cartier reconnurent le pays qu'ils appelaient Saguenay ; ils affirmèrent en môme temps que l'on se trouvait à l'embouchure d'une grande rivière, « laquelle allait toujours se rétrécissant et si loin que jamais homme n'avait été au bout. »
Le l""" septembre, les équipages s'arrêtaient au port de Tadoussac, à l'entrée de la rivière de Saguenay, où quatre barques venues du pays de Canada, en amont du fleuve, faisaient la pêche des loups marins. Les jours suivants ils remontaient le Saint-Laurent, (( trouvant la marée fort courante et dangereuse » par suite des nombreuses roches sur lesquelles un des navires faillit se perdre. Enfin, le 7 septembre, ils arrivaient à Canada, amas de cabanes, dont le nom a été appliqué depuis à la totalité de la contrée.
Les deux sauvages qui accompagnaient l'expédition servirent dïnterprètes auprès des naturels du pays qui avaient d'abord pris la fuite et qui ne s'approchèrent qu'après les avoir reconnus. « Ils commencèrent alors à faire grande chère, dansant et faisant plusieurs cérémonies, et vinrent aux navires apportant force anguilles et autres poissons avec deux ou trois charges de mil, qui est le pain duquel ils vivaient en ladite terre, et plusieurs gros melons. Le capitaine les festoya de son mieux et leur donna de petits présents desquels ils se contentèrent fort. »
Le lendemain, le chef du pays, le seigneur de
Canada comme l'appelle Cartier, vint avec d'autres naturels auprès des navires ; les deux sauvages revenus de France lui racontèrent ce qu'ils y avaient vu, et le bon traitement qui leur avait été fait ; de quoi il fut tout joyeux.
€e chef avait sa demeure à Stadaconé, au bord d'une petite rivière où les bâtiments furent amenés. La terre, aux alentours, était aussi bonne que possible, « pleine de beaux arbres comme chênes, ormes, frênes, noyers, pruniers, ifs, cèdres, vignes, aubépines, sous lesquels croissait un aussi bon chanvre que celui de France. »
La saison s'avançant déjà fort, Cartier prit la résolution de passer l'hiver dans ce pays inconnu ; il voulait achever de relever le cours de la grande rivière dans laquelle jamais marinier n'était entré avant lui. Eii conséquence, il descendit à terre pour faire planter des balises et mettre les navires en sûreté. C'est à l'embouchure de la rivière Saint-Charles qu'il s'arrêtait ainsi, près du lieu où s'élève aujourd'hui Québec. « Ce point du Saint-Laurent, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux, des vallées, des chutes, des îles, est l'un des sites les plus grandioses et les plus magnifiques de l'Amérique. Les deux rives du fleuve conservent longtemps en remontant depuis le golfe un aspect imposant mais triste et sauvage ; sa grande largeur à son embouchure, ses nombreux écueils, ses coups de vent en certaines saisons de l'année, ses brouillards en font un lieu redoutable pour les navigateurs qui contribue encore à augmenter cette tristesse. Les côtes escarpées qui le bordent pendant l'espace de plus de cent lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord et au sud la vallée qu'il descend et dont il occupe par endroit presque toute la largeur, les îles aussi nombreuses que variées par leur forme et dangereuses à la navigation qui se multiplient à mesure qu'on avance, enfin tous les débris épars des obstacles que le grand tributaire de l'Océan a rompus et renversés pour se frayer un
SECONDK NAVIGATION M JACOIJKS CARTIER. 10
pjissafjfc à la innr saisissent l'imagination du voyagoiir ([ui lo remonte pour la prcminnï fois. Mais ci, Ôut;l)'!(; la scène cliange : autant la nature est âpre et sauvaf,^(î sur le bas du llcuve, autant elle est ici variée et pittoresque sans cesser de conserver un caractère de grandeur. » ((iariieau.)
Le site était bien choisi pour un hivernage; quant aux naturels, dès que les navires furent à l'ancre, plus (le cinq cents vinrent les visiter et offrir des vivres et du poisson, en échange desquels il leur fut fait de petits présents. Comme leur chef manifestait le désir d'entendre la détonation d'une pièce d'artillerie, Cartier donna l'ordre de tirer une douzaine de coups sur le bois voisin. « Ils en furent tous si étonnés qu'ils pensaient que le ciel fiH chu sur eux et se prirent à hurler si fort qu'il semblait qu'enfer y fût vuidé. »
Quelques-uns d'entre eux avaient parlé d'un autre village situé à soixante lieues plus haut sur le fleuve et qu'ils appelaient Hochelaga. Cartier résolut de s'y rendre avec l'Émerillon, le plus petit bâtiment de la flottille; mais ce dessein ne semblait pas convenir aux sauvages qui l'entouraient. Ils lui dirent que la rivière était mauvaise et, malgré ses insistances, refusèrent de l'accompagner. Le voyant néanmoins décidé à entreprendre ce voyage, ils imaginèrent une ruse qui dut singulièrement intriguer nos matelots, et dont Cartier rend compte en ces termes dans sa relation : « Le dix-huitième jour dudit mois de septembre, pour -nous cuider toujours empêcher d'aller à Hochelaga, songèrent une grande finesse, qui fut telle : ils firent habiller trois hommes en la façon de trois diables, lesquels étaient vêtus de peaux de chiens noirs et blancs, avaient cornes aussi longues que le bras, et étaient peints par le visage de noir comme charbon, et les firent mettre dans une barque à notre insu. Puis vinrent avec leur bande comme avaient coutume auprès de nos navires et se tinrent dedans le
bois sans apparaître environ deux heures, attendant que l'heure de marée fût venue pour l'arrivée de ladite barque, à laquelle heure sortirent tous. Alors arriva ladite barque où étaient les trois hommes apparaissant être trois diables, et faisait celui du milieu un merveilleux sermon : ils passèrent le long de nos navires sans aucunement tourner la vue vers nous et donnèrent à terre avec leur dite barque ; et tout incontinent, les sauvages prirent ladite barque et lesdits hommes, lesquels s'étaient laissés choir au fond d'icelle comme gens morts et portèrent le tout ensemble dans le bois qui était distant des navires d'un jet de pierre et ne demeura une seule personne. Et eux étant retirés commencèrent une prédication que nous oyons de nos navires, qui dura environ une demi-heure, après laquelle sortirent.
« Le capitaine voyant leurs mines et cérémonies leur commença à demander ce qu'il y avait, lesquels répondirent qu'il y avait de piteuses nouvelles, et lui dirent que leur Dieu avait parlé à Hochegala et que les trois hommes devant dits étaient venus de par lui leur annoncer les nouvelles, et qu'il y avait tant de glaces et neiges qu'ils mourraient tous. Desquelles paroles nous prîmes tous à rire. »
Le 19 septembre, Cartier appareillait, avec l'Émerillon et deux barques, pour remonter le fleuve; il trouva sur les deux rives d'excellentes terres, couvertes de beaux arbres et de vignes chargées de raisins; les naturels, qui se livraient à la pêche, venaient aux Français sans témoigner aucune crainte.
Le 28 septembre, on arrivait à un grand lac, large de cinq à six lieues sur douze de long, à l'extrémité duquel il devint difficile de trouver un passage par suite du peu de profondeur des eaux. L'Émerillon y fut laissé, et les deux barques, chargées de vivres, continuèrent le voyage. Les naturels apportaient du poisson et d'autres victuailles, dansant et menant une grande joie à l'arrivée de ces étrangers, qui leur
SECONDIi: NAVIGATION DE .lACQUIiS CAUTIKU. 21
donnaient des coiiteiiux et autres menus ()bj(;ls.
Près (riloclicla^a la [Xitite troupe se vil entour(''(; de plus de mille sauvai^^es qui firent aux arrivants « aussi bon accueil que jamais père fit ii enfant, menant une joie merveilleuse, car les hommes en une haiide dansaient, les femmes de leur part et les enfants de l'autre, et apportaient les femmes leurs enfants à, brassées pour les faire toucher au capitaine et aux autres en faisant une fête qui dura plus d'une demi-heure. »
Les Français passèrent la nuit dans leurs barques, les naturels demeurant sur le bord du fleuve et entretenant toute la nuit des feux autour desquels ils dansaient « en signe de salut et de joie. »
Le lendemain, ils se rendirent à Hochelaga. C'était une bourgade comptant une cinquantaine de cabanes en bois recouvertes d'écorces, située au pied d'une montagne à laquelle fut donné le nom de Mont royal, changé depuis en Montréal. Elle était environnée de champs couverts de maïs. Une palissade circulaire de vingt pieds de hauteur, formée d'une triple rangée de pieux, entourait le village ; une seule porte fermant à barre y donnait accès. A l'intérieur, le long de la palissade, des galeries, avec échelles pour y monter, étaient garnies de roches et de cailloux pour la défense.
Les Français étant parvenus sur la place, les habitants vinrent leur baiser le visage et les bras, pleurant de joie et leur faisant toucher les enfants. « Leur chef, qu'ils appelaient Agouhanna, presque nu comme eux, hors qu'il avait à l'entour de sa tête une manière de lisière rouge pour couronne faite de poil de hérisson et qui était tout perclus, pria aussi le capitaine de toucher ses membres comme s'il lui eût demandé guérison et santé. Cartier commença à frotter avec ses mains les bras et les jambes dudit Agouhanna qui lui donna la couronne qu'il avait sur la tête. D'autres malades lui furent ensuite amenés,
aveugles, borgnes, boiteux, impotents et gens si vieux que les paupières des yeux leur tombaient sur les joues. 11 les touchait et voyant la pitié et foi de ces pauvres gens, il fît sur eux le signe de croix, et lut à haute voix la Passion du Seigneur, si bien que tous les assistants la purent ouïr, car tout le peuple fit un grand silence.
« Après avoir ensuite distribué des couteaux, des haches, des bagues d'étain, de quoi tous menèrent une merveilleuse joie, le capitaine commanda de sonner les trompettes et autres instruments de musique, de quoi ledit peuple fut fort réjoui. »
Conduit sur la hauteur, distante d'un quart de lieue, Cartier découvrit le pays à plus de trente lieues aux environs. Au nord et au sud se voyaient des rangées de montagnes entre lesquelles s'étendait une plaine vaste et fertile; au milieu de ces profondes solitudes coulait le fleuve, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, large et spacieux, se prolongeant à l'ouest au milieu de terres inconnues. A ses pieds, un peu plus loin que la plage où stationnaient ses barques, le paysage était barré par un sault, le plus impétueux qu'il fût possible de voir ; les sauvages qui accompagnaient le capitaine lui firent entendre qu'au delà de trois autres saults pareils à celui qui était devant lui on pouvait naviguer sans encombre sur le fleuve pendant plus de trois mois.
« Quelle surprise n'éprouverait pas le hardi Malouin, si du sommet du Mont royal il lui était donné de contempler aujourd'hui les mêmes lieux et la grande cité qui a remplacé la bourgade indienne ? Elle étonnerait le vieux navigateur par ses nombreux et splendides monuments, par son port couvert de vaisseaux et bordé d'une longue ceinture de quais ; par son pont tubulaire unissant les deux rives du fleuve, par sa population nombreuse s'agitant sous l'impulsion du cuniinerce et de l'indusiiie, Et comme il serait émerveille en suivant des yeux les vaisseaux à feu lancés
SKCONDK NAVHiATION DR JACQUES CAiniKIL 23
;iu milieu des trois saulls d'eau (jiii rintércssaioiil si viviMiKuit; comirie il adinirorail la vallée du j^r-and 11(uive, lion plus couverte de forêts, mais se déroulant devant lui jusqu'aux limites de l'horizon, parsemée de eliiimps, de bourgs et de villaj^es, traversée par des voies ferrées sur lescpjelles f^lissent avec la vitesse de l'oiseau de longs convois de voitures guidés par une colonne de fumée ! » (Ferland.J
Ayant obtenu les renseignements qu'ils désiraient sur le cours du fleuve, les Français retournèrent à leurs barques accompagnés par un grand nombre de sauvages dont quelques-uns, les voyant las, les chargèrent sur leurs épaules et les portèrent jusqu'à la ' plage. Ils les suivirent ensuite aussi longtemps qu'ils le purent le long des berges.
Le 11 octobre, la petite troupe rejoignit le havre de Sainte-Croix où les maîtres et mariniers qui n'avaient pas pris part à l'expédition avaient élevé devant les navires un fort, entouré d'une palissade degrosses pièces de bois plantées debout les unes contre les autres, et garni d'artillerie.
Le lendemain, accompagné de cinquante hommes, Cartier alla voir le chef du pays à son village de Stadaconé, distant d'une demi-lieue. Les habitants de ces cabanes lui montrèrent les peaux de cinq têtes d'hommes étendues sur des bois, comme du parchemin; elles provenaient de sauvages d'une tribu résidant au Sud, qui leur faisait continuellement la guerre. On lui apprit que deux ans auparavant ces barbares étaient venus assaillir les gens de Saguenay, au nombre de deux cents, hommes, femmes et enfants, qu'ils les avaient surpris la nuit dans une île du Saint- Laurent, avaient mis le feu à l'entour du lieu où ils dormaient, et les avaient tous tués, sauf cinq qui échappèrent. Les naturels se plaignaient fort de cette attaque et se promettaient bien d'en tirer vengeance.
Vêtus de peaux de bêtes et les pieds nus, ils avaient toujours sur eux une herbe dont ils faisaient giand
amas durant l'été pour l'hiver. « Ils l'estiment fort, dit Cartier, qui parle de cola comme d'une étrange curiosité, et les hommes seulement en usent de la façon qui suit : Ils la font sécher au soleil et la portent à leur cou, dans une petite peau de bête en guise de sac, avec un cornet de pierre ou de bois ; puis à toute heure ils font poudre de ladite herbe, la mettent à l'un des bouts dudit cornet, placent un charbon de feu dessus et soufflent par l'autre bout tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée, tellement qu'elle leur sort par la bouche et les narines, comme par un tuyau de cheminée. Ils disent que cela les tient sains et chaudement et ils ne vont jamais sans lesdites choses. Nous avons expérimenté cette fumée, après laquelle avoir mis dans notre bouche il semble y avoir de la poudre de poivre, tant elle est chaude. »
De retour à leur lieu de stationnement, Jacques Cartier et ses compagnons allaient y être soumis pen- .dant de longs mois aux atteintes d'un âpre et dur climat. Au Canada, l'hiver est en effet plus rigoureux que dans les contrées européennes situées à la même latitude. Nulle chaîne de montagnes ne protège le pays contre les vents glacés de l'ouest et du nord-ouest, et près de là s'étendent les froides régions arctiques. En quelques semaines la transformation est accomplie. De tous côtés les plaines immenses sont ensevelies sous une épaisse couche de neige. Au milieu d'elles, les forêts de sapins, sombres et silencieuses, s'étendent à l'horizon. Quel triste aspect présente alors ce pays naguère encore si vert, si animé et si riant !
(( Dans le jour, un horizon terne, un ciel gris ou chargé de nuages noirs, quelquefois un jaune et fugitif rayon de soleil pareil au dernier regard d'un malade qui s'éteint ; puis une obscurité subite sans les dc-.!?.es lueurs du crépuscule et, dans les nuits parfois lucides, des étoiles qui ressemblent à de froides pointes d'acier clouées au firmament et une lune pâle qui ressemble à un disque de glace. Pas une mélodie dans
SKCONDK NAVIGATION I)K JACQUES CAUTIEU. 25
les airs, pas un mouvement dans les champs ni dans les bois. Les lacs et les rivières, enchaînés par les glaces, ont perdu leurs doux murmures ; les insectes av(îc l(!urs larves sont cachés dans les réduits imperceptibles d'où ils ne sortiront qu'au printemps; les oiseaux se sont enfuis vers des rc'igions plus chaudes ; les écureils mêmes, ces vifs habitants des forêts, émigrent ; les ours et les ratons se bloquent dans une ténébreuse retraite; les daims et les élans se retirent dans les profondeurs des forêts; les loups seuls errent encore à l'aventure, cherchant une proie sur cette terre dépeupb'3e et dans leurs appétits faméliques poussent des hurlements sinistres.
« Parfois aussi, une corneille égarée fend l'air comme une flèche noire et s'abat sur un rameau de sapin en jetant un cri aigu. De temps à autre, dans les ombres du soir, retentissent les accents du hibou cornu, dont les modulations plaintives, pareilles aux gémissements d'une voix humaine, épouvantent comme un sinistre augure, comme un chant funèbre, le voyageur solitaire qui les entend résonner dans le silence des nuits. Mais quelquefois, dans cette immobilité de la nature, tout à coup le vent d'hiver se lève, et dans son vol impétueux balaie les plaines de neige comme le simoun les sables du désert. La tempête éclate et les grandes tiges de sapin s'inclinent sous sa puissance, se courbent l'une contre l'autre, s'entre-choquent et se rompent avec un fracas pareil à celui d'une muraille qui s'écroule ou d'une mer en furie qui se brise sur les rochers. En un instant les géants séculaires des forêts sont mutilés et découronnés, et la terre est jonchée de leurs larges rameaux. Après ces ouragans le ciel redevient clair et serein, la neige brillante, trop brillante môme, car elle fatigue les yeux et à certains moments son éclat est dangereux. » (Xavier Marmicr^) X
Au début de l'hivernage quelques difficultés s'élevèrent entre les sauvages et les Français qui, par mesure I. — La Nouvelle-France. 2
de sûreté, entourèrent alors le fort de fossés larges et profonds avec porte à pont-levis ; la paix fut cependant bien lot rétablie.
De la nii-novenibre au 18 avril les navires furent continuellement enfermés dans les glaces, dont l'épaisseur dépassait deux brasses ; sur la terre il y avait quatre pieds de neige; à l'intérieur des bâtiments les breuvages étaient gelés dans les futailles et une épaisseur de quatre doigts de glace recouvrait les parois du bord. Au mois de décembre la mortalité se mit dans la population du voisinage, et plus de cinquante indigènes succombèrent en quelques jours; défense fut faite aux autres de venir au fort ou aux alentours.
Malgré cette précaution les équipages furent atteints; les malades perdaient rapidement leurs forces, leurs jambes enflaient, leurs nerfs se retiraient et devenaient noirs comme du charbon; des taches de sang apparaissaient à la peau ; l'infection gagnait les hanches, les cuisses, les épaules et les bras; les gencives pourrissaient et tombaient avec les dents. A la mi-février, sur cent dix hommes il n'y en avait pas trois capables de secourir les autres ; vingt-cinq étaient morts, plus de quarante se trouvaient dans un état désespéré, tous avaient à peu près perdu l'espérance de retourner au pays natal lorsque le hasard leur fit découvrir un remède merveilleux.
Un jour, le capitaine, sorti du fort, aperçut une bande de gens de Stadaconé ; un des sauvages qui se trouvait parmi eux avait été atteint quelque temps auparavant de la même affection que les équipages et il paraissait guéri. Interrogé, il répondit qu'il avait bu le jus des feuilles d'un arbre dont il envoya par des femmes chercher quelques rameaux. Cartier fit prendre de cette infusion aux malades dont la guérison fut complète en moins de huit jours.
C'était le scorbut qui avait si cruellement éprouvé l'expédition dont la nouiTiture, à défaut de viande
SECONPK NAVIGATION DE JACQUES CARTIKM 27
fraîcho, avait forcc'mcnt consisU'; on salaisons oL vivres apportés d'iMiropc;.
Au retour de la l)el]c saison, la Pctito-îlermine était al)an(lonnée sur j)laco par suite de l'aHaiblissement des (''(|uip;ii»;os, otCartic^r, répartissant ccqiii lui r-cstait d'iiunnucssur la (irande-llcnnine et l'Emerilloii, commençait i\ descendre le Saint-Laurent. Il emmenait, pour les présenter au roi, quelques sauvages (pii no survécurent ({ue peu de temps à cette exhibition.
Les deux navires reutraicnl au porl do Sainl-Malo le 16 juillet 1530, deux mois après leur départ du havre de Sainte-Croix.
En 1843, sur les indications de quelques chasseurs, les restes de la Petite-Hermine ont été retrouvés dans la rivière de Saint-Charles, à l'endroit où la flottille avait passé l'hiver de 1535-1530. Ils ont été remis à la 1 p f mairie de Saint-Malo, et figurent au musée de cette ville.
Troisième voyage du pilote malouin à la Nouvelle- France, où se rend de son côté le sieur de Rober val, nommé vice-roi.
A son retour en France, Cartier avait rendu compte au roi François P"" des résultats de son voyage. Les découvertes déjà faites devaient, semblait-il, doter miner une nouvelle tentative ; mais la France était alors engagée dans une lutte acharnée avec l'Espagne et plusieurs années se passèrent avant que la voix de l'explorateur malouin fût écoutée. Sa relation trop fidèle ne provoquait d'ailleurs pas l'enthousiasme ; le froid terrible éprouvé dans les contrées qu'il avait reconnues, les pertes subies par ses équipages durant le long hiver passé dans les neiges et les glaces, l'absence de mines d'or et d'argent que l'on recherchait surtout dans ces pays lointains, avaient soulevé des oppositions qui retardèrent jusqu'à l'année 1540 toute expédition.
Mais, d'autre part, on faisait valoir l'importance qu'il y avait à découvrir une route allant directement à la Chine, but principal des efforts de tous les navigateurs de ce temps, et, quant au Canada, les avantages que l'on pourrait retirer du commerce des pelleteries avec les indigènes ; enfin nombre de gentilshommes à la cour estimaient indigne de renoncer à s'établir dans une partie du Nouveau-Monde où les Espagnols avaient déjà conquis un vaste empire.
L'un d'eux, François de la Rocque, sieur de Roberval,
TROISH^IMR VOYAGFO DU PH.OTK MAf.OdlN. 20
no])l(^ (lo I?icîir(li(', (Hait, par l(;l,tr(!s patentas du 15 janvier iriiO. nomuM^ vice-i"oi et lieutenant génériil en Canada, llocdielaga, Sa|,nienay, Terre-Neuve, Jielle- Isle, Labrador et autres lieux. Le L^3 juin 1 '>/<(), un édit l'autorisiiit Ji « lever une armée de volontaires avec victuaill(>s et artillerie. » 11 lui était en outre permis, pour compléter le nombre de ses hommes, de prendre dans les prisons cin([uante individus coupables de lèse-majesté ou de crimes, à l'exception des faux monnayeurs.
Le 17 octobre 1540, Jacques Cartier était adjoint au sieur de Roberval en qualité de capitaine-général et maître pilote de tous les navires destinés à l'expédition. 45000 livres étaient accordées pour les frais qu'elle devait entraîner. Cartier en reçut les deux tiers pour acheter ou noliser cinq navires de 400 tonneaux de charge, le gallion l'Émerillon, « déjà vieil et caduc », devait servir au radoub desdits navires.
Au printemps de 1541, les bâtiments étaient équipés à Saint-Malo et tous les hommes rendus à bord, mais l'artillerie et les munitions manquaient encore ; Roberval autorisa Cartier à partir seul pendant qu'il se rendait lui-même à Honfleur pour achever de réunir le matériel avec lequel il irait le rejoindre au Canada.
Le 23 mai, la petite flotte, munie de provisions pour deux ans, mettait à la voile ; mais les vents contraires et les tourmentes la retinrent en mer pendant trois mois et elle n'arriva que le 23 août au havre de Sainte- Croix. Le manque d'eau pendant la traversée fut tel que l'on dut abreuver avec du cidre les chèvres, porcs et autres animaux que l'on avait emportés pour multiplier dans le pays.
Bien reçu par les indigènes, auxquels il évita de donner des nouvelles trop exactes du sort de ceux qu'il avait emmenés lors de son second voyage, Cartier choisit comme lieu de stationnement l'embouchure d'une petite rivière à quatre lieues de Sainte-Croix, et y mit en sûreté trois des navires qu'il entendait gar-
der, pondant qu'il renvoyait les deux autres à Saint- Malo sous le commandement de Marc Jalobert, son beau-frère, et d'Etienne Noël, son neveu.
Pendant que ses hommes construisaient des logements, des ouvrages de défense afin de se mettre à l'abri de toute attaque, et commençaient des défrichements, le capitaine résolut de remonter jusqu'à Hochelaga et d'essayer de franchir les saults qui barraient le fleuve après cette bourgade, afin de se rendre au pays de Saguenay où les sauvages prétendaient que l'on trouvait de l'or et d'autres métaux. Ils affirmaient, en outre, que l'on y parvenait par une grande rivière dont l'embouchure se voyait du haut du Mont-Royal. C'était la rivière des Outaouais à laquelle ils faisaient allusion.
La violence du courant dans le premier sault du Saint-Laurent rendant impossible la remontée en barque, les Français descendirent à terre et trouvèrent un sentier qu'ils suivirent jusqu'au deuxième sault, où les naturels d'un village voisin, qui leur apportèrent des vivres, les informèrent qu'après le troisième sault le fleuve n'était plus navigable.
Revenu à ses navires, Cartier trouva ses compagnons inquiets; les sauvages avaient cessé de venir les voir et de leur fournir des provisions. L'un d'eux, maltraité par un jeune gentilhomme qui faisait partie des équipages, avait tué son agresseur en le jetant du haut d'un cap et s'était défait de la même manière d'un autre soldat venu au secours de son camarade. Le fort fut mis en état de résister à une surprise; mais les attaques des naturels, les incommodités de l'hiver, le manque de vivres frais, les maladies découragèrent les équipages et Cartier, ne voyant pas arriver Roberval, finit par se décider à retourner en France.
En vue de la côte de Terre-Neuve, il rencontra le vice -roi qui, parti de la Rochelle le 46 avril 154-i, amenait avec lui, sur trois navires équipés aux frais du
TROTSîftMR VOYAGE nil PILOTE MALOIITN. 31
roi, (IcMix cents colons dos doux scx(!S cl, pliisiciii's gentilshommes, (lailicr lui iil, coimiulre «[u'il ii",i\;iil, pu, avec sa pcl,it(i tioupe, résister aux sauva^^es dont les continuelles a|;r(!ssions avai(;nt amène son d(''j)ait, mais (jne le ])ays ])araiss;ut iertile et riche, car on y trouvait des cristaux ressemblants à des diamants et de la poudre d'or. Ces renseignements fournis, le capitaine malonin, dont l'accord avec le sieur de Rohiu'val ne paraît pas avoir été des plus parfaits, continua sa route vers la Bretagne. 11 était de retour dans sa ville natale en octobre 1542, car le 21 de ce mois il y tenait sur les fonts baptismaux Catherine, fille de René Moreau, sieur de la Péraudière, et de damoi selle Roze des Pallys.
Roberval , de son coté, achevait la traversée qu'il avait entreprise et arrivait dans le courant de juillet au lieu même où Cartier avait hiverné. Il y fit construire ou réparer les bâtiments nécessaires pour loger tout son monde. Ils consistaient en un fort érigé sur la hauteur voisine et contenant deux grosses tours, avec diverses chambres, une cuisine, un four, des moulins et un puits. Une autre tour à deux étages, près de la rivière, servait de dépôt pour les provisions. Ces dispositions prises, deux des navires furent renvoyés en France pour y chercher des vivres.
La nouvelle colonie fut aussi cruellement éprouvée, pour les mêmes causes, que les équipages de Cartier dans son premier hivernage. Plus de cinquante personnes succombèrent, pendant les neiges, aux atteintes du scorbut.
Pour maintenir l'ordre au milieu de ce personnel, dont une partie sortait des prisons, il fallut recourir au fouet et à la corde; un voleur fut pendu, on fustigea des hommes et des femmes, « au moyen de quoi ils vécurent en paix et tranquillité. »
Les glaces du Saint-Laurent commencèrent à disparaître au mois d'avril 1343 et, les expéditions redevenant possibles, Roberval voulut compléter les décou-
vertes de Jacques Cartier en remontant la rivière de Sagiienay. Il s'y engagea avec huit bar(^uos montées par 70 hommes et conduites par le pilote Jean Fonteneau, plus connu sous le nom de Jean Alfonse, originaire de Saintonge, près Cognac, qui avait d6]h fait de nombreux voyages à la côte d'Afrique. Il existe de lui à la Bibliothèque Nationale (fonds français, 676) une intéressante Cosmographie imiverselle. Durant cette expédition, il releva les côtes des pays le long desquels on naviguait.
Pendant le voyage, une des barques se perdit et huit hommes se noyèrent. Alfonse fut ensuite chargé de remonter vers le Labrador afin de trouver un passage conduisant aux Indes orientales, mais ayant rencontré des montagnes de glace qui l'empêchèrent d'avancer, il se vit obligé de revenir auprès de M. de Roberval sans avoir réussi dans sa mission.
Toutes ces contrariétés découragèrent le vice-roi. D'ailleurs, malgré les pertes éprouvées par la petite colonie, les vivres manquaient et la famine aurait achevé la destruction de ces malheureux si les sauvages ne leur avaient donné quelques secours. Enfin, le roi François P"", qui allait se trouver encore aux prises avec Charles-Quint, chargea Cartier de retourner une quatrième fois aux terres qu'il avait découvertes et de ramener en France les survivants et M. de Roberval, dont l'influence sur les populations de Picardie, théâtre de la nouvelle guerre, pouvait lui être utile.
Ainsi s'acheva le premier essai de colonisation au Canada. Le nom de Jacques Cartier disparaît de l'histoire après ce dernier voyage. Retiré à Saint-Malo, il y mourait le mercredi i" septembre 1557, ainsi que l'atteste une inscription récemment découverte sur les registres d'audience de cette ville.
« Aucun navigateur n'avait encore osé de son temps, si rapproché de celui de Colomb, pénétrer jusque dans le cœur même du Nouveau-Monde. En s'aventu-
TIlOISlFilMK VOYAfiK DU IMLOTK MALOUIN. 33
ranl dans le climat rigoureux du Canada, où la terre est couverte do neigo et les communications fluviales interrompues durant six mois de l'annc'îc;, en liivernant deux fois au milieu de peu[)la(Ies sauvaf^es dont il pouvait avoir tout à craindre, il adonné une nouvelle preuve de l'intrépidité des marins de cette époque.
« Avec lui commence la longue série des voyageurs (jui ont lait des découvertes dans l'intérieur de l'Amérique du Nord. Le Saint-Laurent, qu'il remonta jusqu'au sault Saint-Louis, conduisit successivement tes Français dans la vallée du Mississipi, dans le bassin de la baie d'Hudson et jusque dans les immenses contrées que baigne la mer Pacifique
« Pour récompense de ses découvertes, on dit qu'il fut anobli par le roi de France, mais sa gloire la plus durable sera toujours d'avoir placé son nom à la tête des annales canadiennes et ouvert la première page d'un nouveau livre dans la grande histoire du monde. »
C'est en ces termes que le hardi navigateur malouin est jugé par l'historien national du Canada, e t personne ne saurait mieux dire.
Comment les Français allèrent en Floride. — Triste fin de l'expédition.
En 1560, les protestants de France, longtemps persécutés, avaient fini par s'organiser, et une nouvelle guerre civile allait sans doute éclater lorsque l'amiral de Goligny, voulant prévenir ce malheur, . songea à créer dans le Nouveau-Monde un établissement où la liberté de conscience serait assurée aux huguenots qui voudraient s'y rendre. En 1555, il avait envoyé dans le même but, au Brésil, une expédition qui avait échoué ; mais cet essai malheureux ne le découragea pas et il entreprit de porter ses efforts vers une région encore inconnue, la Floride. On désignait alors sous ce nom la côte des États-Unis actuels sur l'Atlantique. « La terre voisine de ces pays-là, écrivait un contemporain, est tellement chargée d'arbres et de fleurs et la mer semblablement, que quelque profonde qu'elle soit, se dirait-on que c'est un pré le plus beau et verdoyant que l'on voit ici durant le printemps. Et l'ayant vue telle, tant les nôtres qu'autres d'Europe, l'appelèrent Floride. » (Thevet.)
Les Espagnols, qui les premiers s'étaient engagés dans cette contrée, croyaient y découvrir des mines d'or et, suivant une tradition universellement accréditée chez eux, une fontaine merveilleuse dont les eaux rendaient la santé et la jeunesse à ceux qui en buvaient. Ils y trouvèrent des forêts et des marécages au milieu desquels les indigènes, torturés par eux,
COMMKNT LKS KUANÇAIS ALLKIUCNT KN FLOHinK. 3r.
poiii- icscuiitraiiidi'càlivierdes trùsors imaginaires, se vengeront en anéantissant ces cruels envahisseurs.
La Floride était donc abandonnée par les Espagnols lors(iu(; ('oligny (Miti'oprit de la coloniser. Il choisit pour diriger rex[)édi lion un gentilhomme de lar(;Iigion réformée, dont il connaissait la bravoure, Jean ilibaut. Celui-ci, parti du Havre le 18 février 1562 avec deux navires portant bon nombre de soldats et ouvriers, l)resque tous calvinistes, arrivait après deux mois de traversée à la côte de la Floride, près de l'embouchure d'un tleuve dont il remontait quelque temps le cours. Pour symboliser par un témoignage matériel la prise de possession de la contrée, il lit dresser près du rivage une pierre sur laquelle on grava les armes de France.
Les indigènes, après quelques marques de défiance bientôt dissipijes, se pressaient autour des arrivants et leur apportaient du poisson, des graines et du gibier; ils recevaient en échange des bracelets d'étain argenté, des couteaux et des miroirs.
Ribaut, satisfait de cet accueil, émerveillé par le paysage qu'il avait sous les yeux, résolut d'installer la colonie dans cet endroit et y construisit un fort suffisant pour loger les vingt-huit hommes qui acceptaient de rester dans ce lieu sous promesse de prompts secours.
Le 20 juillet 1562, cinq mois après son dépar', Ribaut revoyait les côtes de France. 11 y trouvait la guerre civile, dont le signal avait été donné par le massacre de Yassy; les efforts qu'il put faire pour rejoindre Coligny et l'intéresser au sort des colons abandonnés à la Floride, restèrent sans résultat. Réfugié en Angleterre avec d'autres protestants compromis par l'exaltation de leurs opinions religieuses, il y publia, en 1563, une relation de son voyage. Ce livre eut un grand retentissement, qno vint angnienter encore la rencontre en mer, non loin des côtes anglaises, d'une embarcation informe où quel(|ues hommes, réduits par la faim et la soif à l'état de squelettes am-
bulants, allaient rendre le dernier soupir. C'étaient les survivants de l'expédition dont Ribaut, dans son ouvrage, racontait les débuts.
Par quels déplorables événements avait donc été éprouvée la colonie abandonnée à elle-même? Il faut bien le dire, l'insubordination s'était promptement répandue parmi ses membres. Le chef qui leur avait été laissé, le capitaine Albert, voulant réprimer les dissensions, condamna au supplice un nommé Guernache, ancien tambour aux gardes françaises, et le pendit luimême, personne ne voulant servir de bourreau. Un autre soldat fut dégradé et exilé à trois lieues dans une île du fleuve où, malgré la promesse de lui envoyer des vivres, Albert le laissa mourir de faim. Ces actes de froide cruauté exaspérèrent les camarades des victimes qui se jetèrent sur le capitaine et le massacrèrent.
Les derniers jours de l'année 1563 s'écoulant sans que les secours promis de France apparussent à l'horizon, tous se crurent abandonnés, — ils ne se trompaient pas du reste, — et malgré leur inexpérience ils résolurent de construire un navire qui leur permettrait de revenir en Europe. La forêt voisine leur fournit les bois nécessaires; la résine des arbres remplaça le goudron ; la mousse servit d'étoupe ; des lianes tressées tinrent lieu de cordes ; quant aux voiles, on parvint à en fabriquer en sacrifiant les chemises et les draps. Dans leur joie de retourner en France et sans tenir compte de la longueur de la traversée comme de l'inconstance des vents, ces malheureux partirent avec si peu de vivres que la disette les obligea bientôt à réduire les rations. Surpris parles calmes si fréquents sous les tropiques, ils n'avancèrent pas de vingt-cinq lieues en trois semaines ; les aliments devenaient alors si rares qu'ils étaient contraints de ne manger chacun que douze grains de maïs par jour.
Ils n'eurent plus ensuite que les souliers et les collets de cuir de leurs vêtements qu'ils découpèrent pour les
COMMKNT LKS FRANÇAIS AI.LKHKNT KN n.ORlDM. :\1
mâcher. Comme; boisson ils iisjiicMit do l'oau do mer (jui MO fiiisail ([ii'cxcitor leur soif. Ils demciurèrciiL ainsi dui-aiil, un l'orl lonjj; Uîinps pondant loc^uol uno partie moninl d'épuisement. Malgré l'extrême faiblesse à laiiuollo ils étaient réduits [)ar la famine qui « de si près les accompagnait », ils se voyaient contraints de jeter continuellement l'eau qui, de toute part, enirait clans leur barque dont une tempête avait défoncé l'un des cotés. Après avoir passé trois jours sans manger ni boire, quelques-uns proposèrent de tuer celui d'entre eux que le sort désignerait ; ses membres dépecés permettraient' aux survivants de prolonger leur existence. Cette abominable proposition fut acceptée, la malheureuse victime égorgée, et ses compagnons dévorèrent cette chair encore palpitante. L'arrivée du bâtiment en vue de l'Angleterre empêcha sans doute d'autres meurtres. Débarqués par le capitaine du navire qui les avait sauvés, les survivants, conduits à Londres, furent présentés à la reine Elisabeth qui daigna écouter le récit de leurs aventures et s'intéresser vivement aux détails qu'ils lui donnèrent sur le pays par eux abandonné.
Telle fut la triste fin de la première tentative d'établissement dans cette partie de l'Amérique du Nord.
« De vérité, dit un de ceux qui ont raconté cette aventure, ce fut manquer de foi et une inhumanité soit au capitaine Ribaut, soit à celui qui l'avait envoyé, de n'avoir autre soin de ces gens-là et les laisser sans secours de vivres ni des vaisseaux pour revenir. » Et le vieil écrivain à qui nous empruntons ces lignes termine sa trop juste critique par cette réflexion humoristique : « C'est chose qu'on doit principalement désirer en voyage si lointain d'avoir un cheval à l'étable sur lequel on se puisse asseurer, arrivant quelque changement en un État ou accident en la mer. » (Lescarbot.)
Entreprise du capitaine Laudouinière. — Construction du fort Caroline.
Après la paix conclue entre Charles IX et les huguenots, l'amiral de Coligny, « qui ne s'était souvenu de ses gens tandis qu'il faisait la guerre à son prince, en parla au roi au bout de deux ans, lui remontrant qu'on n'en avait aucune nouvelle et que ce serait dommage de les laisser perdre. A cause de quoi Sa Majesté lui accorda de faire équiper trois vaisseaux pour les aller chercher et secourir ; mais il était bien tard ! »
Ce passage de l'historien de la Nouvelle-France donnerait lieu de croire que les désastres survenus à la Floride étaient restés ignorés de Coligny, qui n'aurait pas eu connaissance du livre de Ribaut et de l'arrivée des colons survivants en Angleterre. Quoi qu'il en soit, l'amiral obtint le consentement du roi et chargea de la conduite de l'entreprise un gentilhomme poitevin qui avait accompagné Ribaut dans son premier voyage, René de Goulaine de Laudouinière (1). C'était un de ses familiers, froid, honnête, conscien-
(1) Nous suivons ici, pour l'orthographe du nom de ce capitaine, la version de M. Guériu. (Les Navigateurs français.) C'est le René de Laudonnière du père Charlevoix, le capitaine Laudunière d'Urbain Chauveton et de la cosmographie de Ihevet. Le nom de Laudonnière n'existe dans aucun document géographique. La seigneurie de Laudouinière était située paroisse de Vieillevigne, en Poitou.
KNTIU-llMnSK lill CAPITAINK LAUDODINIKIUi:. 'M
cicux, « d'uiio iiisiijjiie \)\cXv. et li<'ibil(! (;ri l)(;niH'nii|) de; cliosi^s, surtout do cclh^s de la inariuo. » C()li;^^uy lui lit compter i 50.000 livres pour le voyage.
Les volontaires ne manquèrent pas ; l'expédition projetoo faisait grand bruit ; les merveilleuses conquêtes des hlspagnols, les trésors ([u'ils avaient découverts transportaient les imaginations. Des gentilshommes demandèrent à partir. M. d'Ottigny fut engag('' comme lieutenant, M. d'Krlach comme enseigne ; MM. La Uocheferrière, de Marillac, do Grontaut, Normans de Pompierre partaient en qualité de volontaires. Un dessinateur détalent, Jacques Lemoyne, se joignait à eux ; une partie de ses dessins, conservée avec leur texte explicatif, donne sur ce voyage et ses dramatiques incidents des détails d'une extrême précision. Les frères Michel et Thomas Vasseur, chargés de la conduite des navires, étaient deux des meilleurs pilotes de leur temps.
Le départ du Havre eut lieu le 22 avril 1504. Des trois navires, le plus grand, l'Elisabeth, jaugeait cent vingt tonneaux; le second, le Breton, cent; et le troisième, le Faucon, soixante ; bien faibles esquifs pour de si longues et si dangereuses traversées.
Après avoir renouvelé sa provision d'eau à l'île de Saint-Domingue, la flottille arrivait le 22 juin en vue des rivages de la Floride, et le 24, Laudouinière prenait terre près du lieu où Ribaut avait planté les armes de France. Les naturels, accourus en foule, manifestèrent le plus vif contentement, et lui firent voir la pierre laissée par son prédécesseur; ils l'avaient couronnée de lauriers et entourée de paniers de grains, i
Ils la baisèrent plusieurs fois et invitèrent les Français à faire de môme.
Le pays aux alentours paraissait fertile, les forêts abondaient en gros gibier ; le maïs et les fruits ainsi que la chasse et la pêche devaient assurer les ressources ([uotidiennes ; les indigènes connaissaient les métaux précieux et montraient des lingots d'argent provenant
de l'intérieur ; dans le fleuve même-une petite île, de défense facile, semblait indiquée pour un établissement. Laudouinicre, d'accord avec ses officiers et les pilotes des navires, résolut de s'y installer; il fît débarquer tout le matériel, renvoya en France l'Elisabeth avec son équipage et garda les deux autres bâtiments pour les besoins de l'avenir. Son premier soin fut ensuite de pourvoir à la construction d'un fort ; à l'ouest l'île fut défendue par un rempart de gazon contre une attaque soudaine ; des palissades et des fascines garantirent les approches sur les autres côtés. Des baraques en planches, construites presque à ras du sol pour éviter de donner prise aux ouragans, servirent d'habitation ; les canons, mis en place, battaient les deux rives du fleuve.
La fortification achevée, Laudouinière donna le nom du souverain à la citadelle, et le drapeau aux fleurs de lys flotta sur les remparts de la Caroline.
Les premiers rapports avec les indigènes avaient été excellents, mais peu à peu les tributs que leur réclamaient les nouveaux arrivants, d'abord amicalement, puis par la menace et la force, dissipèrent rapidement leur confiance, et ils en vinrent à considérer comme des ennemis ces exigeants envahisseurs. Mais le plus grand fléau de la nouvelle colonie venait du caractère même des émigrants ; « quoique le patriotisme et l'enthousiasme religieux eussent inspiré cette expédition, la classe inférieure des colons n'était qu'un amas d'hommes sans principes, aveuglés par leur désir de faire une fortune rapide, et les mutineries y étaient communes. » (Lorain.)
Il s'en fallut de peu que Laudouinière n'éprouvât le sort du capitaine Albert, massacré lors de la première tentative d'établissement; un des mécontents, nommé Lcgendre, proposa de l'cmpoisonnner, puis de le faire sauter en plaçant sous son lit un baril de poudre. Le maître artificier refusa de se prêter à ce meurtre eu livrant les munitions nécessaires pour l'accomplir.
ENTRKPUISK DU CAf^ITAlNP] LAUnOlMNIl^RE. 41
Fiilin plusieurs ui.it(;l()l,s, (l(''fi;c)ùl,(!S du travail aux lorlilicalious et sachant par cxpôricnco qu'aux Aiitill(;s il y avait du butin à faire sur les Ks[)aguols, sV!m])arquèrent dans le vaisseau slationnairc et s'enfuircînt après avoir coupé les amarres. Laudouinière les fil poursuivre, mais sans succès, car ils avaient déjéi ga^iu'^ la haute mer.
D'autres, fatiii^ués de prêter la main à la construction de l)ar(iues destinées à remplacer celles qui avaient été dérobées par les déserteurs et voulant comme eux se rendre aux Antilles « afin de se faire tous riches », se réunirent au nombre de soixante, sous la direction d'un nommé Desfourneaux. Envahissant brusquement les logements des officiers, ils firent prisonnier le chef de l'expédition et ses lieutenants d'Ottignyet d'Erlacli. Ils forcèrent ensuite Laudouinière, en le menaçant de lui couper la gorge s'il s'y refusait, à leur signer une permission d'embarquement sous le prétexte d'aller chercher des secours aux Iles. Après avoir dissipé les ressources de la Caroline, ils équipèrent les deux barques que l'on venait d'achever, et les chargeant de provisions ils mirent à la voile le 8 décembre. Ils emmenaient de force, pour diriger leur navigation, les pilotes Michel VasseuretTrenchant. Comme disaient les quatre ou cinq meneurs qui avaient pris la direction du complot, si le fait était trouvé mauvais en France, « ils auraient le moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant que les colères se passent, puis il surviendrait quelque guerre qui ferait tout oublier. »
Parvenus en vue de Cuba, ces pirates s'emparèrent d'un brigantin espagnol chargé d'huile et de vin, puis d'une caravelle de 60 tonneaux et d'une patache portant le gouverneur de la Jamaïque avec beaucoup de richesses en or, argent et marchandises. Ne se contentant pas de cette prise inespérée, ils délibérèrent d'aborder à la Jamaïque où le gouverneur promettait de leur faire remettre une forte rançon. Ils exigeaient en outre cinq ou six singes appelés sagouins et autant
42 LA NOUVEM.R-FRANCE
de beaux perroquets, car ils ne reculaient plus devant la satisfaction d'aucun de leurs caprices. Mais pendant qu'ils étaient à Tancre dans une anse déserte où ils se croyaient à l'abri de toute attaque, ils furent surpris à l'aube naissante par des navires espagnols qui leur barraient la sortie pendant que des troupes les cernaient par terre. L'enfant chargé du message relatif à la rançon auprès de la femme du gouverneur prisonnier avait donné l'éveil. Vingt-six hommes, parmi lesquels les chefs du complot, parvinrent à s'échapper sur le brigantin ; six furent tués en se défendant; on vendit les autres comme esclaves ou on les déporta dans les prisons d'Espagne.
Parmi ceux qui avaient pu s'enfuir se trouvait le pilote Trenchant, qui n'avait accepté qu'à son corps défendant la direction d'une des barques au départ du fort Caroline. D'accord avec cinq ou six des moins compromis, il dirigea le navire sur la Floride pendant le sommeil des autres rebelles. Les hommes, affamés, descendirent à terre où ils furent surpris par Laudouinière qui avait été rétabli dans son autorité après leur départ.
Les quatre principaux coupables, traduits devant un tribunal militaire improvisé, furent condamnés à être pendus. Comme c'étaient de vieux soldats, le capitaine les fit passer par les armes avant d'attacher leurs corps aux potences élevées à l'embouchure de la rivière. Telle fut l'issue de cette mutinerie, qui devait bientôt amener de cruelles représailles des Espagnols et la ruine de la colonie française en Floride.
Malgré la diminution du nombre des hommes qui restaient à la Caroline, le gaspillage des vivres par les mutins avant leur départ, la négligence des autres qui, étrangers à la culture, n'avaient même pas songé à semer et à récolter le grain nécessaire à leur nourriture, amenèrent une extrême disette que les reconnaissances à l'intérieur, dirigées par les lieutenants de
RNTURPIUSK no CAIMTAINK I.AnDOUINIKHK. 43
l.iiiKloiiiiiirrc, ou \)iiv liii-niôino, iio parvinrent pas à, coiijiiici'. Il y nul, ])iiMilnl UM(; I(îII(; f;iniiiHî (|ue l'on on l'uLii'iluil. à pilor dans un niurtiordos racines bouillicjs pour (Ml fal)ri(iuer du pain; un des soldats alla jusqu'à ('pluclicr [)armi les ordures des arêtes de poisson et les réduisit en une pâte dont il essaya de se nourrir.
Les naturels, devenus hostiles, s'éloignaient à l'approche des Français et engageaient la lutte lorsque ceux-ci voulaient leur prendre leurs vivres. Ils étaient courageux, hardis et l'éroccs. Les dessins de Lenioyne indi([uent à quelles mutilations ils soumettaient les cadavres des vaincus, qu'ils scalpaient et auxquels ils coupaient les bras et les jambes; le tronc était ensuite empalé d'une flèche et laissé sur le terrain de la lutte. Les membres coupés, les chevelures arrachées aux crânes étaient fichés sur des pieux plantés autour des cabanes des vainqueurs.
La dernière expédition à la recherche du maïs faillit se terminer par un désastre, et sans l'extrême énergie du lieutenant d'Ottigny qui la conduisait elle aurait abouti à un massacre. Le chef au village duquel il s'était rendu à la tète d'une trentaine d'hommes l'avertit qu'il avait vu par les chemins dos (lèches au bout desquelles il y avait des cheveux longs, signe certain de guerre dénoncée et ouverte: il lui fit comprendre que les Floridiens avaient délibéré d'abattre des arbres au travers de la route qu'il devait suivre à son retour ; il lui apprit enfin que des embuscades étaient préparées sur son passage, et que le nombre de ses ennemis augmentait d'heure en heure.
D'Ottigny était un officier d'un courage éprouvé ; ces avis, et une tentative sur un de ses soldats que l'arrivée de plusieurs Français empêcha seule d'être égorgé, ne modifièrent en rien sa résolution ; il avait reçu une mission, il entendait la remplir et ne partir qu'avec les provisions dont ce chef avait promis la remise. Elles ne furent prêtes qu'après un délai de plusieurs jours. Alors d'Ottigny donna l'ordre du
retour au fort Caroline. Chacun de ses hommes portait un sac de maïs pour regagner les barques, auxquelles on ne pouvait parvenir qu'en traversant la foret sur un espace assez considérable.
A peine la tête de la colonne était-elle engagée sous bois qu'elle fut assaillie par une troupe de deux ou trois cents Indiens qui la criblèrent de flèches et l'attaquèrent avec furie. Les détonations des armes à feu et les ravages causés par les arquebusades les dispersèrent, mais la colonne, dégagée et reformée, avait à peine fait quatre cents pas que, de nouveau, elle était chargée en tête pendant que les premiers agresseurs l'attaquaient en queue. Ce second assaut, au dire de Laudouinière, fut tellement soutenu « que le seigneur d'Ottigny y fit un aussi grand devoir qu'il est possible à homme de bien de faire. »
Le combat dura depuis le matin jusqu'à la nuit. Acharnés à la poursuite de ces envahisseurs, les Floridiens, s'abritant avec rapidité dès qu'ils voyaient les arquebuses en joue, ripostaient par des flèches qui trop souvent atteignaient leur but, et les Français auraient peut-être succombé sous le nombre si d'Ottigny ne s'était avisé de faire rompre tous les traits que l'on trouvait, ce qui ne permit plus aux adversaires de renouveler leur provision comme ils le faisaient d'abord dès que l'ennemi s'était écarté.
Lorsqu'on arriva enfin aux barques, deux soldats avaient été tués, vingt- deux blessés plus ou moins grièvement, et tout ce qui restait de maïs ne représentait plus que la charge de deux hommes ; car dès que le combat avait commencé chacun avait été contraint de laisser à terre son sac pour se défendre. Parmi les blessés se trouvaient le dessinateur Lemoyne et le lieutenant d'Ottigny, dont la bravoure et l'intelligente initiative avaient sauvé l'expédition.
La situation de la colonie était désespérée, et pmtr ne pas laisser ses compagnons mourir de faim et de misère, Laudouinière résolut de retourner en France
ENTREPRISE 0(1 CAPITAINE [.AlinOlIINII' RE. 45
sur le (liM'iiior navire (jiii lui r(ïst<iit. (Tnlail, hî IJicl.on^ (|iii' les charpentiers dnrent exhausser d'un poiil pDiir [XM-niclUc (r('nihai'(|iH'i' tous les honinies. On y travaillait lorsqu'une Hotte anglaise, eonduile par le capitaine ilawkins, qui venait de vendre une cariçaison d'esclaves nègres, aux Antilles, appai'ut à. l'hori/on. I\ir syni|)alhi(' pour d(!S l^'rancais du culte r(';i'ormé ([u'il praiiciuait lui-même, il leur lournit des vivres et leur laissa l'un de ses navires pour regagner l'Europe. Aussitôt après son départ les préparatifs de retour se continuèrent avec activité; on cliargea les bâtiments, le fort fut en partie démoli afin de ne pas servira quelque ennemi, et tout était prêt le 28 août quand plusieurs voiles apparurent à l'horizon. C'était une Hotte française commandée par Jean liibaut.
Deuxième voyage de Jean Ribaut à la Floride. — Massacre des colons par les Espagnols.
Quelques mutins, renvoyés en France par Laudouinière lorsque les premiers troubles s'étaient produits dans la colonie naissante, l'avaient desservi auprès de Coligny qui résolut de pourvoir à son remplacement. Il choisit pour lui succéder l'homme qui avait déjà conduit la première expédition, Jean Ribaut, sur l'énergie duquel il pouvait compter pour mener à bonne fm la nouvelle tentative d'établissement à la Floride.
Rappelé d'Angleterre, le capitaine huguenot se rendit à Dieppe, où il s'employa de son mieux à organiser la flottille qui devait emporter un millier de personnes, soldats, ouvriers, femmes et enfants, réparties sur sept navires.
Le départ avait lieu le 10 mai 1565, mais une tempête ramenait la flotte au Havre ; une autre la jetait sur l'île de Whight, qu'elle ne quittait que le 14 juin pour traverser enfin l'Océan et arriver le 13 août en vue des côtes de la Floride, à cinquante lieues du fort Caroliue. Le débarquement y était opéré le 27 août.
Ribaut, bientôt convaincu de l'inanité des plaintes formulées contre le capitaine Laudouinière, lui offrit de rester avec lui, de partager même le commandement ; mais cet officier préféra retourner en France pour y obtenir une justification éclatante. 11 comprenait d'ailleurs qu'une autorité partagée n'amènerait
nr:(ixii>.ME voya(;k dk .ikax inii.MjT a f.a kloiudr. m
([uo (les (l(''suî'(lrcs doiil, il ;iv;iil, (l(''i;i on Iroj) (h; m.'iiii- Icstatiuiis sous les ycu\. CcpcjidiiiiL, alLciiil d'une licvio violente du(î à un excès do fatii;iic et au cha^i'in Cl lise par les calomnies dont il avait été l'objet, il se vil obligé de retarder sou dé[)ai*t (]() ([ue]([ues joiits, et il s'en fallut de peu qu'il ne laissât de c(3 lait ses ossements sur cette terre où il avait commandé en maître.
On commençait à peine à se réinstaller à la Caroline et II remettre le fort en état d'abriter les nouveaux colons ainsi que le matériel qui avait été débarqué, lorsque le lundi 3 septembre plusieurs voiles furent signalées au large ; elles se dirigeaient vers quatre des vaisseaux français restés à l'ancre; ceux-ci, à leur approche, se couvraient de voiles et gagnaient précipitamment la haute mer, fuyant devant un ennemi supérieur en forces.
Cet ennemi, c'était l'Espagnol. La guerre n'était cependant pas déclarée entre les deux pays ; bien au contraire, les deux cours vivaient dans les meilleurs termes, surtout depuis le mariage d'Elisabeth de Valois, sœur de Charles IX, avec Philippe II ; mais sous ces apparences d'amitié se cachaient une haine profonde et une politique qui se traduisait, après la Saint-Barthélémy, par ce mot célèbre de l'amiral de Castille : « La guerre de la France est la paix de l'Espagne. »
Philippe II, par ses représentants ou ses espions, poussait d'une part à la guerre civile, et de l'autre se tenait au courant de toutes les intrigues pour en tirer parti contre la France. Il fut informé des projets de Coligny par son ambassadeur, dont les relations avec les Guise donnent lieu de croire que l'avis serait venu de ce côté. Il ne leur déplaisait pas, en efï'et, de voir disperser ce nid de calvinistes installé dans le Nouveau-Monde. C'est ce que dit assez clairement un contemporain : « Il courut lors un bruit que plusieurs tiennent encore aujourd'hui pour véritable, à savoir
que cette entreprise ne fut pas plutôt faite qu'il y eut des messages secrets en campagne pour avertir l'Espagnol qu'il aiguisât ses couteaux, que ce serait une belle depesche, et que la France n'y perdrait rien. » (Le Challeux.)
Lorsqu'une pareille nouvelle lui parvint, Philippe II fut à la fois saisi d'étonnement et animé d'une violente colère. Les Espagnols considéraient en cti'et l'Amérique comme leur bien propre, à l'exclusion de tous les autres peuples, ainsi que la Papauté en avait décidé, et pensaient « qu'il n'appartenait à aucun homme vivant d'y marcher ou d'y respirer, sinon à eux seuls. » Les Français s'établissant à la Caroline devaient donc être tenus pour des flibustiers et traités en ennemis. A bien plus forte raison, lorsqu'il s'agissait d'hérétiques avérés, fallait-il les poursuivre et les détruire pour le triomphe de la foi. Ce roi, dont le sombre fanatisme n'avait pas besoin d'être excité, trouva sans peine l'homme qu'il allait charger d'anéantir la colonie naissante. C'était un des meilleurs officiers de ce temps, dont la vaillance et la ferme volonté n'avaient pour égales qu'une cruauté féroce. Devenu capitaine général de la flotte, il avait commis en Amérique de telles exactions qu'il avait été arrêté, traduit en jugement et condamné à une longue détention. Philippe II. qui l'appréciait à sa juste valeur, le ht sortir des cachots et lui ordonna de se rendre à la Floride « pour dresser une carte de ces parages. » Pedro Menendez de Avila, dont le caractère et le passé viennent d'être brièvement indiqués, comprit fort bien que son souverain avait un autre but qu'il ne voulait pas préciser davantage. Mis au fait de ce qui se passait par un entourage complaisant, il supplia le roi de lui permettre de fonder un établissement en Floride et d'y établir la vraie foi en supprimant les hérétiques ou les idolâtres qui pourraient s'y trouver.
Un traité fut signé entre Philippe et Menendez ;
OEUXIRMR VOYAGK OK JRAN IUI5AIJT A LA FI,0F{1[)K. 40
colui-ci, (l;ins sos vjisUîs j)i()j(!ls, no son^o;iil, ;i, i'i<;n moins ([u'îi coiH|U(';rir toiito rAiri('!n'(|iie du Nord, do la Floriih; îui I1(miv(! Saiiil-Lauiciil, (3t à arracher aux Anglais ainsi (|u\iux Français le monopole des pêclieri(^s de Terre-Neuve. Il était autorisi'; à emmener 'lOO soldats, des laboureurs, H\ prêtres, et à prendre aux Antilhîs i20() chevaux, /lOO fantassins et trois vaisseaux. 11 s'engageait de son côté à conquérir le pays dans trois ans et « à en établir la carte ».
Dès que l'expédition fut annoncée, des centaines d'aventuriers vinrent s'oflrir; c'était une véritable croisade, on se pressait en foule pour courir sus aux hérétiques; 2,000 soldats, marins ou artisans, enrôlés pour cette sainte entreprise, partaient bien tôt de Cadix, mais une tempête dispersait la flotte et à son arrivée à Porto-Rico Menendcz n'avait plus avec lui que le tiers de ses forces. Apprenant que les Français avaient débarqué en Floride, il voulut néanmoins les attaquer sans délai pour ne pas leur laisser le temps de se fortifier. Les indigènes qu'il interrogea en suivant la côte l'informèrent de la situation exacte du fort Caroline vers lequel il se dirigea. A son arrivée, quatre des navires français, qu'il attaquait à coups de canon, coupaient leurs câbles et prenaient le large. Il les poursuivit, mais ils manœuvrèrent assez habilement pour lui échapper. Il revint alors à l'embouchure de la rivière où il trouva, embossés, cinq autres bâtiments qui l'attendaient, soutenus par deux bataillons et plusieurs pièces de canon en batterie sur le rivage. Ne se croyant pas en état de surmonter de pareils obstacles, il redescendit vers le sud jusqu'au fleuve Saint-Augustin, à huit ou dix lieues de l'ennemi. Il y effectua son débarquement et jeta les fondements d'un fort et d'une ville, aujourd'hui la plus ancienne des États-Unis.
Pendant ce temps, les Français délibéraient s'ils attendraient le retour des Espagnols en se fortifiant, ou s'ils iraient les attaquer par mer. Malgré le conseil
r^O LA NOUVELLE-FRANCE.
de tous ses officiers et de Laudouinière en particulier, Ribaut se résolut à ce dernier parti. Il s'éloigna avec toutes ses forces embarquées sur les quatre plus grands vaisseaux; il emmenait le lieutenant d'Ottigny ainsi que tous les soldats valides et ne laissait à la Caroline que les blessés, des ouvriers impropres au métier des armes et quelques femmes, avec Laudouinière, malade et alité, pour chef. Son obstination à courir sus aux Espagnols, malgré le temps qui menaçait et les avis les plus j^ressants, allait aboutir à un affreux désastre. A peine ses vaisseaux apparaissaient-ils en vue de la rivière Saint-Augustin, qu'une furieuse tempête du Nord-Ouest se déchaînait, les ballottait plusieurs jours elles jetait enfin à la côte où ils se brisaient sur des écueils aux abords du cap de Canaveral. Tous les hommes, sauf un volontaire parent de Coligny, parvinrent à rejoindre la terre ferme; mais leurs armes étaient perdues, leurs vêtements en lambeaux, et ils n'avaient plus pour vivre que les fruits ou les racines qu'ils allaient rencontrer.
A l'approche des Français, Menendez, qui n'avait pas encore eu le temps de se fortifier, s'était cru perdu. La tempête, écartant par miracle ses adversaires, lui sembla une intervention du Ciel, et sa résolution fut aussitôt prise de profiter de la disparition de la tlotte ennemie pour attaquer le fort Caroline, certainement dégarni du plus grand nombre de ses défenseurs.
A la tête de cinq cents hommes portant chacun huit jours de vivres et guidé par quelques indigènes, il s'engagea au milieu des marécages et des forêts, s'enfonçant dans les ornières, arrêté par les lianes ou les arl)res renversés, marchant le premier par une pluie continuelle dans ces sombres solitudes, au milieu des cyprès et des pins où la fièvre interdit encore tout séjour aux humains. A force de persévérance et d'énergique obstination, il parvint à sortir de ces interminables fondrières et à s'approcher, sans donner l'éveil, du fort Caroline, en vue duquel il se trouvait
DRIIXII^MK VOYAfiK DE .IRAN FURAllT A LA KI,onU)K. .'il
1(3 lî) S(;pt(iml)ro vers dix liouros du soir. F/<il,l,aquc aussil<M, di'cidrc, los roiuparls fnniiil, l)i(MiLôt fiancliis par 1rs hrrchcs ([uo Tuii n'nvait pas rôpai'(M;s, (;L h.-s Français, surpris dans leur sommeil, n'opposè-rent, qu'une faible résislanc(î ; assaillis do tous côtés il leur fut impossible do se rallier au milicui de l'obscurité et du luiuull(^ de l'assaut. Les l']sp;i|;uols lu; firent aucun (pi;uii(>r : malades, blessés, furent systématiquement mis à mort comme les combattants : « G'estoit à qui mieux égorgeroit liommes sains et malades, femmes et petits enfants, de sorte qu'il n'est possible de songer un massacre qui puisse estre égalé à cestui-cy en cruauté etbarl^arie. » (Le Challeux.)
L'artillerie, les magasins abondamment pourvus en munitions et objets d'écbanges, 120 cuirasses, 300 piques, des arquebuses, 200 tonneaux de farine, autant de sacs de blé, quantité de toiles et de draps devinrent la proie du vainqueur. Les quelques malbeureux échappés dans la nuit aux coups des assaillants s'étaient sauvés dans les bois et les marais ; à grand'peine ils purent rejoindre les navires à l'ancre près de l'embouchure de la rivière et y trouver un refuge. Parmi eux étaient Landouinicre qui n'aviwt évité que par miracle les coups des ennemis qui l'entouraient, le dessinateur Lemoyne, et un charpentier dieppois, Nicolas Le Challeux, à qui l'on doit un récit de cette sauvage agression.
Lefortétaitpris, les Espagnolsmenaçaient d'attaquer les navires auxquelsleur flotte pouvait, si elle survenait, couper la retraite vers la mer ; sous les yeux des équipages épouvantés ils s'acharnaient après les corps de leurs victimes, auxquelles ils tiraient les yeux avec leurs dagues pour les jeter ensuite à l'eau avec des injures au nom français. Il fallait s'éloigner de cette côte devenue si funeste ; toute espérance de revoir Ribaut avait disparu, on gagna le large et l'on fit voile vers l'Europe.
Après une pénible traversée, dans laquelle ils furent très éprouvés par le froid et le manque de vivres,
les survivants débarquèrent les uns à la Rochelle, les autres en Angleterre, où Laudouinière fut assez longtemps retenu par le mauvais état de sa santé. Le Ghalleux revint à Dieppe ; les souffrances qu'il avait endurées l'avaient singulièrement dégoûté des lointaines entreprises. « Aille à la Floride qui voudra, ditil dans la préface de sa relation. Je ne confesserai jamais que l'homme père de famille fasse son devoir de quitter ainsi sa vocation pour à l'aventure aller en pays étranger. » Et il ajoutait gaiement:
Qui veut aller à la Floride
Qu'il y aille; j'y ai esté,
Et revenu sec et aride
Et abattu de pauvreté.
Pour tous biens j'en ay rapporté
Un beau baston blanc en ma main ;
Mais je suis sain, non dégousté;
Çà, à manger, je meurs de faim.
Pendant que Menendez, le massacre accompli, retournait à Saint-Augustin, les Français naufragés avec Ribautà quelques lieues au Sud, ne sachant rien de ce qui s'était passé, espéraient pouvoir revenir à travers bois au fort Caroline, où ils trouveraient les secours qui leur étaient nécessaires. Ils se mirent en marche, mais ils furent découverts et rejoints par les Espagnols qui leur promirent de les bien traiter s'ils se rendaient et de leur fournir un navire pour retourner en France. Se fiant à ces avances mensongères, épuisés d'ailleurs par les fatigues et les privations, ils remirent ce qui leur restait d'armes et traversèrent par petits groupes la rivière qui les séparait de l'ennemi. Au fur et à mesure qu'ils étaient arrivés dans la forêt hors de la vue des autres, les Espagnols les attachaient deux par deux ; lorsque tous furent réunis et qu'il n'y eut plus de résistance possible, ils se jetèrent sur eux à un signal donné et les massacrèrent. Ribaut, d'Ottigny et leurs compagnons tombèrent, prenant le ciel à témoin de la scélératesse de leurs meurtriers. « Ces toit à qui don-
DKIIXIKMK VOYAOK DK .IKAN UlltAllT A LA l'I.OlUnK. IV.\
lioroil le plus bciiii (•(nip de pi(|ii(^ (h; li;ill(;l);i,i-(l(; et, (l'ospcc, (Ml sort(; ([u'cmi une deini-licurc ils gaigrièrcMil 1(mIi;iiii|) cl LMiiporlriciil ('('slo glorieuse victoire, tuiiiil (îeux-là v;illlainiiieul <jiii s'esloyent r(!ri(lus et lesf[uei/, ils .-ivoient reçcu à leur i'oy et sauvegarde. » (Le Clia]l(Mix.)
Par ordre de Menenclez, le cadavre de Ilibaut fut écorclu'' et sa peau envoyée on Enr()[)e. Ce fait d'armes a('C{)ni[)li, le vainqueur annonça sa victoire au roi Pliilipi)e II et lui fit connaître le sort qu'il avait infligé à ses prisonniers : « Je leur fis lier les mains, tous furent égorgés. Il m'a scmbl('' que je servais bien Dieu et votre Majesté en les châtiant ainsi; car au moins cette mauvaise secte n'entravera plus nos efforts pour semer la bonne parole dans ces contrées. »
Pour compléter son œuvre, cet odieux fanatique faisait pench'c les corps de ses victimes et placer audessus cette inscription : « Je ne fays ceci comme à Français, mais comme à Luthériens. »
Quelques hommes, des catholiques, des ouvriers, avaient été épargnés par les Espagnols rassasiés de carnage ; leur sort fut promptement réglé. En marge de la lettre de Menendez relatant sa victoire, Philippe II écrivit de sa main : « Quant à ceux qu'il a tués, il a bien fait; et pour ceux qu'il a épargnés, qu'on les envoie aux galères. »
Reprise du fort Caroline par le capitaine de
Gourgues.
Lorsque le résultat de l'expédition à la Floride fut connu en Espagne, « la Cour s'en réjouit plus que d'une victoire sur le Turc, » le ducd'Albe et les ministres ne cachèrent pas leur satisfaction et le peuple applaudit à l'extermination des hérétiques. Enfin le roi, pour aller au-devant de toute réclamation, faisait dire à Catherine de Médicis, régente, par l'intermédiaire de son ambassadeur, que Menendez « n'avait pu faire moins que de courir sus à ces Français comme pirates et gens qui étaient là pour entreprendre sur ce qui lui appartenait. » Il réclamait en même temps le châtiment de Coligny, inspirateur de l'entreprise.
C'était vraiment trop d'audace. Grâce aux récits de quelques hommes échappés au massacre, on commençait à apprendre en France dans quelles conditions de lâcheté morale et de cruauté fanatique des compatriotes, envoyés régulièrement par leur gouvernement dans cette Amérique où l'espace était assez large pour tous, avaient été férocement assassinés. Ces relations avaient excité tout à la fois une profonde pitié pour les victimes et une violente indignation contre leurs agresseurs. Les récits de Le Challeux, de Laudouinière achevèrent de jeter un jour effrayant sur ces abominables scènes de meurtres, et tous les cœurs s'associèrent à la « Requeste au roy, faite par les femmes veuves, enfanls orphelins, parents et amis de ses sujets
nEPHisr: nii fort caholink. :;:j
rniolIcîTKMil. niJissacrcîz ]);ir les llcspaf^iiols on lu Franco antail.i(jii(! noiriiiiôo la Floride. »
L(!S |)(''l ilioiinaii-es, dans cet écrit répandu à milliers (rcxcinpiaircs, riM-lainaicnl. veniçcanco du massacre doiil. ils rap|)elai(Mit les d(''tails; mais les observations de la, Cour (le France; se heurtèrent en Espa^^ne à une mauvaise volonté évidente et toutes les instances de ranibassadeur Forquevaulx n'aboutirent qu'à faire mettre en liberté deux ou trois des survivants retenus dans les prisons. Trois ans s'écoulèrent et bientôt, ainsi que le constate un contemporain, « il survint d'autres afï'aires, et une forte pluie qui lava la plaie et en osta le sanfjj, la mémoire duquel s'eflaça bientôt de la teste des grands. »
Mais si la Cour oubliait, la nation gardait le souvenir de ces odieuses exterminations et l'exaspération fut au comble quand on vit Menendez, revenu en Espagne, avoué hautement et comblé d'honneurs par Philippe II. De hardis aventuriers Dieppois, Bretons, Rochelois et Gascons se mirent bientôt à courir sus aux Espagnols, dont le commerce et la puissance coloniale devaient finalement être ruinés par leurs incessantes attaques.
Parmi les nombreuses victimes de la cruauté des sujets du sombre monarque dont la France avait déjà tant à se plaindre, se trouvait un officier, Dominique de Gourgues, originaire de Mont-de-Marsan, qui s'était signalé en Italie, où, avec une trentaine d'hommes, il avait soutenu dans un fortin, près de Sienne, l'effort de toute une armée. Fait prisonnier dans une lutte où il n'avait succombé que sous le nombre, il avait été enchaîné avecles forçats. Échappé à ses geôliers, et saisi de fureur au récit du massacre de la Floride, il entreprit à ses risques et périls de venger la fm lamentable de ses compatriotes et d'infliger aux meurtriers le juste châtiment de leur crime. Décidé à tout sacrifier pour atteindre ce but, il vendit ses biens, fit appel à ses amis et parvint à équiper trois navires avec lesquels il
partit de Bordeaux le 2 août 1507. Quatre-vingts matelots et une centaine d'arquebusiers composaient l'expédition. Tous croyaient aller à la côte d'Afrique pour y faire la traite ; seuls les capitaines étaient dans le secret et savaient à quelle résolution de Gourgues s'était arrêté. Après avoir touché aux Antilles pour y renouveler sa provision d'eau, il rassembla ses hommes et leur exposa le projet qu'il avait conçu ; il fît appel à leur patriotisme, et les enflamma d'un tel enthousiasme qu'ils lui promirent tous leur concours et lui demandèrent sans plus attendre, de les mener à l'ennemi. On arriva bientôt en vue des côtes de la Floride et le débarquement s'effectua sans difficulté à quelques lieues du fort Caroline.
Les indigènes, brutalisés par les Espagnols qui les traitaient comme un vil troupeau, proposèrent leur concours pour les exterminer. De Gourgues accepta leurs offres; il apprit, grâce à eux, que les ennemis avaient construit sur les bords du fleuve deux nouvelles forteresses gardées chacune par cinquante hommes, et que le fort principal, pourvu d'une nombreuse artillerie, était occupé par trois cents hommes. Ils lui affirmèrent en outre que les Espagnols, confiants dans leurs forces et ne redoutant aucune agression des sauvages ou des Français, ne prenaient aucune précaution pour se garder.
Profitant de cette négligence, de Gourgues se hâta de brusquer l'attaque ; il s'avança sous bois pour masquer sa marche et arriva près d'un des nouveaux forts sans avoir donné l'éveil. Pendant qu'un détachement d'une trentaine d'hommes enfonçait la grande porte et que les Floridiens répandus dans la forêt se chargeaient de massacrer les fuyards, de Gourgues montrant les Espagnols aux siens s'écriait: « Voilâtes voleurs qui ont pris cette terre à notre roi : voilà les meurtriers qui ont massacré les. Français ; allons, revahchons la France !» A ce chaleureux appel tous se précipitaient sur le rempart, qu'ils escaladaient
RRPRISK nu FORT CAROLINK. 117
ol, (Ml mi iiislanl lus cniicinis élaioiil tuôs on pi-is.
Pioliliiiil de ce premier succès, de (Jour^ues liiil Jiussil.'d iiKîlli'e (Ml It.ilterii; contre; le second l'orl les canons i;iirnissaiil c(îlui (pi'il vfMiail. d'enlcîver. Ij'uiie des pièces, une couleuvrine,i)oi'Uiit l(\sarniesdellenrill et provenait du forl Caroline; cette constatation mit le comble à la fureur des artilleurs imf)rovisés (pii ('i-il)lèi'ont les Espagnols de boulets. Pendant ([ue l(Mir att(;ntion était ainsi occupée, de Gourgues passait la rivièreavecquatre-vingtssoldatsetles indigènes. A leur vue, les Espagnols épouvantés ne songent même plus à se défendre et prennent la fuite dans les bois, mais poursuivis à outrance dans leur retraite, ils tombent sous les coups des assaillants et quinze seulement, dont quelques-uns gravement blessés, sont faits prisonniers.
Afin de profiter de l'effroi que ses premières attaques avaient causé, le vaillant capitaine résolut d'aborder sans délai le fort Caroline. Une sortie des ennemis à l'aspect des Français qu'ils croyaient repousser facilement, hâta leur perte ; pris entre de Gourgues et son lieutenant qui les avait tournés, les quatre-vingts hommes sortis du fort, décimés par une première décharge, restèrent finalement sur la place. A cette vue, ceux qui étaient demeurés derrière les remparts de la Caroline, terrifiés par la mort des plus braves d'entre eux, s'enfuirent vers la forêt, mais une vblée de flèches des Floridiens embusqués les arrêtait aux premiers arbres et leur faisait rebrousser chemin sur le fort dans lequel de Gourgues était déjà entré. La retraite se trouvait ainsi coupée aux Espagnols ; étourdis par les hurlements des indigènes, assaillis par des adversaires dont ils n'avaient aucune pitié à attendre, ils se laissèrent tuer presque sans résistance. Quelques-uns seulement furent épargnés et réunis aux autres prisonniers. Les Français rentrèrent alors au fort Caroline dans un état d'exaltation extrême, heureux et fiers d'avoir vengé l'honneur de leur patrie et le massacre
de leurs compatriotes. Ils y trouvèrent cinq grandes couleuvrines, quatre moyennes, avec plusieurs autres; dix-huit barils de poudre et de nombreuses armes. Ils pouvaient avec raison s'émerveiller d'être parvenus, en si petit nombre, à enlever un pareil réduit, occupé par une garnison trois fois plus nombreuse que les assaillants et pourvue de si grands éléments de résistance. Ils avaient donné fièrement la preuve qu'il n'est obstacles si puissants que des hommes de cœur, résolus à vaincre ou à mourir, ne puissent surmonter.
La lutte terminée, il fallait ôter aux Espagnols les moyens de se réinstaller dans le fort ; les baraquements, les magasins, les remparts, tout fut détruit.
Il restait un dernier acte de justice à accomplir. Avant de quitter ce lieu maudit, de Gourgues réunit devant ses hommes et les Floridiens alliés les prisonniers qui lui restaient ; il leur rappela le crime qu'ils avaient commis au même endroit et les fit i^endre tous. Ils furent branchés aux mêmes arbres que leurs victimes, et l'écriteau que Mené ndez avait laissé comme un témoignage de son forfait fut remplacé par un autre sur lequel étaient écrits ces mots : « Je ne fays ceci comme à Espagnols mais comme à traistres, voleurs et meurtriers. »
C'était la réponse au roi Philippe II. Sa vengeance accomplie, de Gourgues regagna ses navires. Le 3 mai 1568 il faisait voile pour la France, et après une heureuse traversée il abordait à la Rochelle, où il était reçu avec un indicible enthousiasme. De là, il se rendait à Bordeaux, où le gouverneur, le célèbre Montluc, lui faisait le meilleur accueil. Par contre, Philippe II, transporté de colère à la nouvelle de l'exécution des siens, mettait sa tête à prix et envoyait une flotte pour le saisira la Rochelle, mais elle n'arriva devant ce port qu après le départ du vaillant capitaine.
L'influence espagnole était alors si grande à la cour de France que de Gourgues fut obligé de se cacher et
HKPKISK DU FOUT CAROLINK. !J0
(le i^a-ncr rAngluterre, iiialgrf'î rintcrvciilion <!(; Colif^^iiy ([ui prit sa défense (ît remontra licTeinent au i(»i *< que si cet homme avait eu tant de courai,^e ([ue (l'entreprendre lui seul ce que toute la France devait l'aire, il nu'ritait une grande récompense et non pas une punition, et que ceux qui condamnaient un acte si généreux semblaient déjà vouloir assujettir le pays au vasselage de son ennemi capital. »
Kéîiigié à Londres, de Gourgues, au([uel la reine Elisabeth (itle meilleur accueil, fut chargé d'organiser une expédition contre le Portugal qu'il s'agissait d'enlever à l'Espagne. 11 mourut au cours des préparatifs de cette entreprise.
La Saint-Barthélémy et les guerres civiles qui suivirent firent bientôt oublier la Floride; mais le déplorable échec éprouvé dans la colonisation de cette contrée fut un véritable malheur national, car si le gouvernement était entré dans les vues patriotiques de Coligny et avait dirigé vers ces pays lointains des colons dontla liberté de conscience aurait été respectée, il aurait peut-être évité les guerres religieuses qui ont été si funestes, et peuplé cette Amérique du Nord où la puissance anglaise, suivant d'autres errements, allait bientôt s'implanter.
VJII
Essais de colonisation à la côte d'Amérique. — Les abandonnés de l'île de Sable. — Premiers voyages de Champlain,
Pendant que protestants et catholiques s'exterminaient de leur mieux en France et que le pays était en proie à la guerre civile, il ne pouvait être question de longs voyages aux terres neuves d'Amérique et seuls des pêcheurs malouins, normands et basques retournaient à leurs risques et périls faire la pêche aux bancs ou le commerce des pelleteries le long des côtes du golfe Saint-Laurent. Un neveu et héritier de Cartier notamment, Jacques Noël, maître pilote de Saint-Malo, fit plusieurs voyages au Canada et remonta le Saint- Laurent jusqu'aux rapides. On lit dans une lettre de lui qu'il avait dressé une carte marine de ces contrées et l'avait remise en 1587 à ses deux fils Michel et Jean se rendant à leur tour dans ces parages.
Jacques Noël était associé avec un sien parent pour la traite des fourrures et tous deux obtinrent, par lettres patentes du 14 janvier 1588, le monopole de ce commerce; mais dès le 9 juillet suivant, sur les réclamations d'autres marchands de Saint-Malo qui faisaient le même trafic, leur privilège était révoqué par Henri III, et les deux associés en furent pour les frais qu'ils avaient engagés dans le but d'exploiter leur monopole.
Lorsque les troubles prirent fin, avec l'avènement du roi Henri le Béarnais au trône de France, des
RSSAIS DE COLONISATION A LA COTE n'AMIÎ:niQ()E. 01
esprits aventureux souf^ri'cnl, à reprendre les explorations (le Cartier et à tirer piolit de ses dôcouverles. (Vestdans ce but qn'iiii ^(Mitilhomino hrciton, Troïliis du Mesi^ouez, uiai'([uis de la iJociie, youveuieur de 9 Morlaix, obtenait de Henri IV, le li janvier 1578^ le * litre de « lieutenant général et viec-roi des terres neuves et pays()('cui)és par gens barbares qu'il prendra et cou([uestera aux pays de Canada, lloehelaga, i^abrador, etc., avec pouvoir de lever, fréter et équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il advisera. »
Sous la conduite d'un i)ilote normand du nom de Chédotel, qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage de Terre-Neuve, le marquis de la Roche s'embarquait sur un navire avec une soixantaine d'hommes extraits des prisons, que le plaisir de courir les aventures avait déterminés à l'accompagner comme colons. Il lui avait sans doute été impossible de déterminer d'autres Français dans une situation plus honorable à prendre part à l'expédition. Parvenu à l'île de Sable, dans le golfe Saint-Laurent, à ^5 lieues au sud du cap Breton, il débarqua la plus grande partie des hommes qu'il avait amenés ; son intention était de reconnaître les abords du continent où il voulait créer un établissement et de revenir ensuite les prendre ; il leur laissait des vivres et des munitions pour leur permettre de s'installer en attendant son retour. Après une exploration des côtes de l'Acadie, il allait accomplir sa promesse et aborder l'île de Sable lorsque, surpris par une tempête, il fut rejeté en plein océan et poussé si rapidement vers l'Est qu'en dix ou onze jours il arrivait en France. Fait prisonnier par le duc de Mercœur qui gouvernait en Bretagne au nom de la ligue contre le roi, il fut enfermé au château de Nantes et y resta prisonnier pendant cinq ans. Délivré enfin, il revint à la cour et parla au roi des malheureux abandonnés au delà des mers.
Ému de pitié, Henri IV ordonna au pilote Chédotel,
l. — La NoL'VKi.Li;-Fr.ANCK 4
qui allait retourner aux bancs de Terre-Neuve pour la pêche, de se rendre à l'île de Sable et de ramener les hommes qu'il y trouverait. Cette île, en forme de croissant, complètement improductive, sans arbres ni broussailles, a une étendue d'une dizaine de lieues ; elle renferme un lac qui couvre la moitié de sa surface ; de la mousse et quelques herbes y poussent seules sur un sol de sable mouvant. Elle avait déjà été visitée sous le règne de François P'" par le baron de Saint-Léry qui y avait laissé quelques vaches et des pourceaux.
Les colons débarqués par le marquis de la Roche sur cette terre déserte, livrés à eux-mêmes et ne voulant plus reconnaître aucun maître, furent bientôt en proie à d'horribles luttes intestines. Ayant à pourvoir à leur subsistance et attendant de jour en jour le navire qui les avait amenés là, ils consommèrent sans ménagement leurs provisions. Il leur fallut ensuite recourir à la chasse et à la pêche ; les vaches et les pourceaux qui s'étaient multipliés sur ce sol ingrat furent tués et mangés jusqu'au dernier; les coquillages trouvés à la côte, les poissons fournirent ensuite un aliment bien précaire.
Pour s'abriter contre les intempéries de l'air, les uns creusèrent des trous dans le sable et se firent de véritables terriers ; les autres, les plus forts sans doute, s'emparant des débris d'un navire jeté par une mer furieuse sur les rochers de la plage, en construisirent une baraque dans laquelle ils échappèrent aux morsures du froid et aux tourbillons de neige. La discorde les avait armés les uns contre les autres, les querelles qui s'étaient engagées entre eux, dès les premiers jours, s'étaient souvent terminées par des rixes mortelles ; mais une misère commune avait fini par les dompter et amener les survivants à s'entr'aider pour soutenir leur triste existence. Les années s'écoulant et faisant disparaître tout espoir de délivrance, ces malheureux en étaient venus à vivre comme les
KSSAIS DK COLONISATION A I,A COTR I) AMKinOlIK. 03
s."iuv.ii4('s; le iVoid les ay.inl, ()l)lig(''S ;i iMiinpI/icer Ifiiii's vrlciiKMits toinb(''s on laiiilxsiux, ils (;n avaioiil lait a\('(' (les peaux de imips marins (pTiis sui'[)renîiient et tiiaieiil lorsqu'ils venaient se re[)Oser sur les sables de Tile. lueurs (iheveux et leurs barbes toin])aient incnltes sur leurs poiUines et leurs épaules; les inteniptM'ies i\e l'air avaient bn'ilé et bruni leur peau, ainsi aceoulrés ils élaicnt hideux ; descendus au dernier dei^ré d(^ la bestialité, ils vivaient au jour le jour, succombant les uns après les autres au froid, à la faim et aux maladies, qu'engendrent toujours la misère et le défaut de soins. Lorsque le pilote Cli(';dotel, cliargé de les rapatrier, arriva en vue de l'île de Sable, ils restaient douze. De retour en France, ils furent présentés au roi dans l'état où ils avaient été trouvés, avec leurs peaux d'animaux marins et leurs longues barbes. Par son ordre ils reçurent chacun cinquante écus et on les renvoya dans leurs familles, avec défense de les rechercher pour les crimes qui avaient autrefois entraîné leur emprisonnement. Pendant leur long séjour à l'île de Sable, ils avaient amassé des peaux de loups marins et de renards noirs, que le pilote Chédotel, homme fort avare, s'était fait remettre avant de consentir à les embarquer. Sur leurs réclamations une transaction intervint entre eux et le pilote qui dut leur restituer au moins la moitié de leur bien, le reste lui étant alloué pour ses frais de voyage.
Le marquis de la Roche, emprisonné pendant plusieurs années, ruiné et dans l'impossibilité de reprendre ses projets de colonisation, finit par mourir de chagrin. Malgré cet échec, sa succession fut vivement recherchée et obtenue par Pierre Chauvin, capitaine de vaisseau qui, d'accord avec le sieur Dupont Gravé, marin et négociant de Saint-Malo, entreprit de conduire une colonie au Canada et d'y exploiter le privilège exclusif des pelleteries qui lui était concédé. Dupont Gravé voulait remonter le fleuve Saint- Laurent jusqu'aux trois rivières, où un établissement
lui semblait pins facile ; Chauvin préféra rester à Tadoussae, près de rembouchure du llcuve; il réunit une quantité considérable de riches fourrures de castors, de martres, de renards noirs, de loutres que les sauvages des alentours venaient lui livrer contre des couteaux, des haches ou des hameçons. Son chargement terminé, il regagna la France, laissant seize de ses hommes hiverner en cet endroit, dans une baraque en bois, où dans le fort de l'hiver le froid et la faim les décimèrent. Ils seraient tous morts de misère si les indigènes des environs ne les avaient secourus et nourris du produit de leur chasse.
Un second voyage des deux associés, exécuté dans des conditions analogues en 1600, fut aussi lucratif au point de vue commercial, mais ne donna pas de meilleurs résultats quant à la colonisation.
En 1601, Chauvin mourait au moment où il se préparait à un troisième voyage et son privilège passait au gouverneur de Dieppe, Aymard de Chastes, qui forma une compagnie de marchands de Dieppe, de Rouen et de Saint-Malo pour organiser une expédition dont il confia le commandement à Dupont Gravé; celui-ci s'adjoignait à son tour l'homme qui allait bientôt fonder Québec et réaliser le rêve de Jacques Cartier en créant la colonie du Canada.
Né à Brouage, en Saintonge, d'une famille de marins, Samuel de Champlain fit d'abord aux Antilles et au Mexique un voyage au retour duquel il était nommé géographe du roi.
Le projet du gouverneur de Chastes le séduisit et il obtint du roi Henri IV de se joindre à l'expédition.
Parti de Ilonfleur le 15 mars 1603 avec Dupont Gravé, il remontait le fleuve Saint-Laurent jusqu'au sault Saint-Louis et recueillait sur le pays des informations qu'à son retour il publiait sous ce titre curieux :
« Des sauvages, ou voyage fait en la France-Nouvelle, contenant les mœurs, façon de vivre, mariages,
KSSAIS \)F. COLONISATION A I,A COTR M'AMI^-fnOCK . C>V,
guerres ri. Ii.iltilations des s;iuvages de Canada; de la d(''C()uv(Ml(V de i)lus dtî ([ualic cens cin([iiaiil,(! li(!iios dans le païs des sauvai'es ; ([uels peuples y habitent, des animaux qui s'y trouvent, des rivières, lacs, isles et terres, et ([uels arbres (;t (piels fruits elles produisent. A Paris, ehez Claude de Montr'ojil, tenant sa boutique en la cour du Palais. »
Le privilège d'imprimer est daté du 15 novem-
Pendant ce voyage, M. de Chastes était mort et avait été remplacé dans son privilège par Pierre du Guast, sieur de Monts, gentilhomme protestant qui s'était attaché à la fortune de Henri IV et avait été nommé par lui gouverneur de Pons. Il avait accompagné comme volontaire le capitaine Chauvin à Tadoussac, et le souvenir qu'il avait gardé de ce voyage le décida à essayer de former un établissement plus au Sud, dans l'Acadie, dont le climat moins rude et la terre plus fertile permettraient de s'y fixer sans s'exposer aux mécomptes éprouvés par ceux qui avaient hiverné en plein Canada. Accompagné de quelques gentilshommes, de cent vingt soldats et ouvriers catholiques et protestants, il partait du Havre le 7 mars 1604 et arrivait en vue des côtes de l'Acadie le () mai suivant.
Champlain, à la requête du roi qui avait pris un vif intérêt à la relation de son premier voyage, faisait partie de l'expédition avec Dupont Gravé et Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, gentilhomme de Picardie, qui désirait depuis longtemps voir ces terres de la nouvelle France et y choisir quelque lieu propre pour s'y retirer en compagnie de sa femme et de ses enfants, avec l'espoir d'y trouver plus de tranquillité qu'en Europe. Il allait y rencontrer les mèmus luttes, les mêmes convoitises, et constater finalement que là comme dans le vieux monde la force brutale et la perfidie triomphent trop souvent.
Après un hivernage à l'île Sainte-Oroix pendant
lequel trente-six hommes succombcrcnL aux attaques du scorbut, de Monts descendit vers le Sud et s'arrêta à Port-Royal, aujourd'hui Annapolis, où il résolut de s'installer définitivement. Le site était bien choisi ; la nature n'a rien épargné pour en faire un des plus beaux ports du monde : la baie a deux lieues de long sur une grande lieue de large ; une petite île occupe le milieu du bassin et les vaisseaux peuvent en approcher de fort près; le climat y est tempéré ; des terres fertiles, de vastes prairies environnées de profondes forêts, s'étendaient aux alentours ; la chasse y était abondante et le rivage poissonneux.
De Poutrincourt, frappé des avantages que présentait ce site attrayant, en demanda la concession à M. de Monts qui la lui accorda.
Dans l'automne de 1605, de Monts, laissant le soin de sa colonie naissante à Dupont Gravé, repassa en France, où il vit son privilège révoqué sur les plaintes des pêcheurs bretons, basques et normands; il chargea néanmoins Poutrincourt, qui l'avait accompagné, de conduire un navire à Port-Royal, pour y transporter du matériel et de nouveaux colons. Parmi eux se trouvait Marc Lescarbol, avocat au Parlement de Paris, qui a écrit une relation fort intéressante de ce voyage.
« Ayant eu l'honneur, dit-il, de connaître le sieur de Poutrincourt quelques années auparavant, il me demanda si je voulais être de la partie. Après avoir bien consulté en moi-même, désireux non tant de voir le pays que de reconnaître la terre oculairement à laquelle j'avais ma volonté portée, et fuir un monde corrompu, je lui donnais ma parole. »
Arrivé, pour s'embarquer, à la Rochelle, l'avocat qui jetait ainsi la robe aux orties pour courir le monde, composait pour s'égayer l'esprit, en attendant l'heure du départ, et faisait imprimer un adieu à la France, « reçu avec applaudissements du peuple ». Il commence par ces vers, qui ne manquent pas d'une certaine grâce :
KSSAIS DK COLONISATION \ I-A COTE D'AMKIlIQUr:. 07
Ores (|ii(! I.i saison du printcîiups nous invite;
A silldiincr !<• dos dn la. va<,Mio Amphitrilc,
VA. tiii.^lcr vers les lltMix où IMi(nl)Ms cJuKpic jour
\'a l'airo lout lassé son lininidc s6joiir,
.!<* veux ains que, partir dire adieu à. la {''rance,
Colle (|ui ni'a produit et nourri dès l'iuiiance :
Adien non pour toujours, mais bleu sous cet espoir
Qu'eneorcs quelque jour je la j)Ourrai revoir.
11 iHait bien Français, c(3lui qui écrivait ces vers ; voir du pays lui semblait fort i)Iaisant, mais l'adieu « à la douce mère » n'était pas prononcé sans esprit de retour; avant même de s'embarquer il promettait de revenir.
\a) départ n'alla pas tout seul. Lescarbot nous en retrace, dans un style fort alerte, les diverses péripéties :
« Arrivés que nous fi'imes à Lo, Rochelle, nous y trouvàmc^s notre navire, appelé le Jouas, du port de ceutcinquante tonneaux, prêta sortir hors les chaînes de la ville pour attendre le vent. Cependant nous faisions bonne chère, voire si bonne qu'il nous tardait que ne fussions sur mor pour faire diète ; ce que nous ne fîmes que trop quand nous y fûmes une fois, car deux mois se passèrent avant que nous vissions terre. Mais les ouvriers parmi la bonne chère (car ils avaient chacun vingt sols par jour) faisaient de merveilleux tintamarres au quartier de Saint-Nicolas où ils étaient logés ; ce qu'on trouvait fort étrange en une ville si réformée que la Rochelle, en laquelle ne se fait aucune dissolution apparente, et faut que chacun marche l'œil droit s'il ne veut encourir la censure soit du maire soit des ministres de la ville. De fait il y en eut quelques-uns prisonniers lesquels on garda à riiotel de ville jusqu'à ce qu'il fallût partir, et eussent été châtiés sans la considération du voyage, auquel on savait bien qu'ils n'auraient pas toutes leurs aises, car ils payèrent assez par après la folle enchère de la pe lie qu'ils avaient baillée aux bourgeois de ladite ■yiUe pour les tenir en devoir.
« Notre Jonas, ayant sa charge entière, est enfin tiré hors la ville, à la rade, et pensions partir le huitième ou le neuvième d'avril. Mais comme il y a ordinairement de la négligence aux affaires des hommes, avint que le capitaine ayant laissé le navire mal garni, n'y étant pas lui-même ni le pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un grand vent s'élève dans la nuit, qui rompt le câble du Jonas et le chasse sur un avant-mur qui est hors la ville contre lequel il choque tant de fois qu'il se crève. Et bien vint que la mer pour lors se retirait, car si ce désastre fût arrivé de flot le navire était en danger d'être renversé avec une perte beaucoup plus grande qu'elle ne fut; mais il se soutint debout et y eut moyen de le radouber, ce qui fut fait en diligence. A ce spectacle était presque toute la ville de la Rochelle sur les remparts.
« La mer était encore irritée et pensâmes aller choquer plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. Enfin, nous entrâmes dedans, bagues sauves. Le vaisseau fut vuidé entièrement et fallut faire nouvel équipage. La perte fut grande et le voyage presque rompu pour jamais, car après tant de coups d'essais, je crois qu'à l'avenir nul ne se fût hasardé d'aller planter des colonies par delà, ce pays étant tellement décrié que chacun nous plaignait sur les accidents de ceux qui y avaient été par le passé. Néanmoins, le sieur de Monts et ses associés soutinrent virilement cette perte.
« Enfin à toute force l'onzième de may 1606, à la faveur d'un petit vent d'Est on gagna la rade de la Palisse, puis nous fîmes voile en pleine mer tant que peu à peu nous perdîmes de vue les grosses tours et la ville de La Rochelle, puis les îles de Ré et d"01éron, disant adieu à la France. »
La traversée ne s'accomplit pas sans encombre, les vents furent presque toujours contraires parce qu'on était parti trop tard, et les mauvais temps donnèrent matière à la verve du gai compagnon.
ESSAIS \)K COLONISATION A LA COTK D'AMI^lIllOnR. 00
On iirriva (Miliii iiux Iciiics de. 'rorrc-NcMivc, (;l l'on iil roiiLc vei's PurL-lloyal, assez à temps poui* iciicoiitrer Dupont Gravé qui, se croyant abandonin', avait pris le parti de repasser en Franco.
Les [)reniiers jours après le débar(piemcnt fuiMMit employés en réjouissances. « Le sieur de Poutrincourt lit mettre un muid de vin en perce, et donna permission de boire ù, tous venants, tant qu'il dura, si bien qu'il y en avait qui se firent beaux enfants, »
Pendant Pautomne, Pontrincourt et Champlain visitèrent les côtes au sud; les indigènes leur apportaient des vivres en échange de menus objets, ils eurent parfois maille à partir avec eux.
Lescarbot nous dépeint plaisamment comment les choses se passaient : « Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre, voici parmi une multitude de sauvages, des fifres en bon nombre, qui jouaient de certains flageolets longs faits comme des cannes de roseaux, peinturés par dessus ; mais non avec telle harmonie que pourraient faire nos bergers, et pour montrer l'excellence de leur art ils sifflaient avec le nez en gambadant. Et comme ils accouraient précipitamment pour venir à la barque, il y eut un sauvage qui se blessa grièvement au talon contre le tranchant d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place. Le chirurgien du sieur de Poutrincourt, à l'instant, voulut apporter à ce mal ce qui était de son art, mais ils ne le voulurent permettre que premièrement ils n'eussent fait à l'entour de l'homme blessé leurs simagrées. Ils le couchèrent donc par terre, l'un d'eux lui tenant la lete en son giron, et firent plusieurs criaillements et chansons, à quoi le malade ne répondait sinon : Ho ! d'une voix plaintive.
« Ce qu'ayant fait, ils le permirent à la cure du chirurgien et s'en allèrent comme aussi le patient après qu'il fut pansé ; mais deux heures après il revint le plus gaillard du monde, ayant mis à l'entour de sa
tête lo bandeau dont était enveloppé son talon, pour être plus beau fils.
« Pour le maïs, les fèves et raisins frais cueillis ils en apportaient plus qu'on ne voulait h l'envi l'un de l'autre, et en récompense on leur attachait au front une bande de papier mouillée de crachat, dont ils étaient fort glorieux. On leur montra, en pressant le raisin dans un verre, que de cela nous faisions du vin que nous buvions et on les voulut faire manger du raisin, mais l'ayant en la bouche ils le crachaient comme poison, tant ce peuple est ignorant de la meilleure chose que Dieu ait donnée à l'homme après le pain.
« Néanmoins ne manquent-ils point d'esprit et feraient quelque chose de bon s'ils étaient civilisés, mais ils sont cauteleux, larrons et traîtres, et quoiqu'ils soient nus on ne se peut garder de leurs mains car si on détournait tant soit peu l'œil et voyent l'occasion de dérober quelque couteau, hache ou autre chose, ils n'y manqueront point et mettront le larcin entre leurs fesses ou le cacheront sous le sable avec le pied si dextrement qu'on ne s'en apercevra point. »
Deux coups de feu tirés sur un sauvage qui avait dérobé une hache amenèrent des représailles ; ses compagnons, au point du jour, vinrent sans bruit, « ce qui leur était aisé à faire, n'ayant ni chevaux, ni charrettes, ni sabots», jusque sur le lieu où dormaient cinq des hommes de Poutrincourt; voyant l'occasion belle à faire un mauvais coup, ils donnèrent dessus à traits de flèches et coups de masse, et en tuèrent trois, le reste demeurant blessé.
Après avoir repoussé cette attaque, les Français rendirent les derniers devoirs à leurs morts, que l'on enterra sur cette terre inconnue, au pied d'une croix que l'on avait plantée.
« Mais l'insolence de ce peuple barbare fut grande après les meurtres par eux commis en ce que comme nos gens chantaient sur nos morts les oraisons et
KSSAIS HK COLONISATION A I,A COTK I>'AMKIUQI]K. li
piicriîs iuiiôbros, ces iiuiriiuds (hiiis;ii(;nl et hijrliii(;iil loin (le là se réjouissaFil do leur tivihisun, et pourUint (lii()i(Hri Is russeiit i^i'iiiid iHjiiibre, ne se luxsurdaieiit |>;is de venir aLliuiner les mHi'es, les([uels pour ce que la mer baissait lurl se reLirèieriL en la barque. Mais connue la mer l'ut basse et n'y avait moyen de venir à tei're, cette méchante genl vint dereclierau lieu où ils avaient fait le meui'tre, arrachèrent la croix, déterrèrent l'un des morts, prirent sa chemise et la vêtirent, montrant leurs dépouilles qu'ils avaient emportées, et parmi ceci encore tournant le dos à la barque jetaient du sable à deux mains par entre les fesses en dérision, iuirlant comme des loups, ce qui fâcha merveilleusement les nôtres, lesquels ne manquaient de tirer sur eux leurs pièces de fonte, mais la distance était fort grande, et avaient déjà cette ruse de se jeter l)ar terre quand ils y voyaient mettre le feu, de sorte qu'on ne savait s'ils avaient été blessés ou autrement. »
Les vents contraires et la crainte de manquer de vivres par suite de l'hostilité des naturels hâtèrent le retour à, Port-Royal, où la saison d'hiver se passa cette fois sans trop de souffrances. Au printemps on sema du blé et des légumes, puis, sous la direction de Champlain et de Lescarbot, dont la robuste gaité souvsenait tous les esprits, on construisit un moulin servant à broyer le grain, un alambic pour fabriquer du goudron, des fourneaux destinés à préparer du charbon de bois.
Malheureusement, en France, pendant ce même temps, de Monts voyait la société qu'il avait formée ruinée par les agissements de marchands hollandais dont les navires avaient enlevé les pelleteries acquises au cours d'une année de trafic sur le Saint-Laurent. Il informa Poutrincourt de sa situation critique, et celui-ci ne pouvant plus compter sur aucun secours, dut se résigner à abandonner Port-lîoyal don! il laissa les bâtiments à la garde des indigènes du voisinage,
avec lesquels il avait toujours entretenu les meilleurs rapports. Lescarbot, Ghamplain et tous leurs compagnons retournèrent avec lui en Francb.
Trois ans après, à la suite d'un arrangement avec deux négociants de Dieppe, Poutrincourt revenait à la côte d'Acadie ; il y retrouvait les choses exactement dans l'état où il les avait laissées : les meubles étaient aux mêmes places ; rien n'avait été dérangé par les indigènes, dont l'accueil fut le même que par le passé. Malheureusement les dissensions religieuses vinrent troubler à leur tour cette nouvelle tentative ; catholiques et huguenots apportaient sur cette terre nouvelle leurs passions aveugles et leurs tristes préjugés. Déjà dans le premier voyage de Ghamplain celui-ci avait assisté entre serviteurs du Seigneur à d'étranges scènes assez peu faites pour aider à la conversion des infidèles. Il avait vu le ministre protestant et le curé s'entrebattre à coups de poing sur le différend de la religion. « Je ne sais pas, dit-il en racontant cette rixe scandaleuse, qui était le plus vaillant et qui donnait le meilleur coup, mais je sais très bien que le ministre se plaignait quelquefois au sieur de Monts d'avoir été battu ; ils vidaient en cette façon les questions de controverse. Je vous laisse à penser si cela était beau à voir; les sauvages étaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et les Français mêlés selon leurs diverses croyances disaient pis que pendre de l'une et de l'autre religion. »
Un autre historien des débuts de la colonie, le père Sagard, parlant des premières expéditions au Canada, raconte qu' « en ces commencements où les Français furent vers l'Acadie, il arriva qu'un prêtre et un ministre moururent presque en même temps : les matelots qui les enterrèrent les mirent tous deux dans une môme fosse pourvoir si, morts, ils demeureraient en paix, puisque, vivants, ils ne s'étaient pu accorder. »
Ces luttes intestines devaient amener Champlain et
liSSAIS DE COLONISATION A LA COTK irAMKIUOdK. 73
SOS successeurs à n'ad mettre plus lard (jue des catlioliques au Canada, et le temps a maintenu entre 1(îs liommes qui peuplent cette terre une division que la coïKluête a rendu(î plus i)i()f()nde (Micore : langue (it relii^ion n'y font qu'un ; catholique et Français sont synonymes, comme protestant et Anglais.
Au départ de Poutrincourt, la reine mère, Marie de Médicis, sur les instances dos jésuites, voulut envoyer avec lui deux Pères de cet ordre à Port-Royal, mais ses associés protestants ne consentirent pas à, leur embarquement. Alors la femme du gouverneur de Paris, M'""' de Guerchevillc, catholique zélée, indignée de la conduite de ces marchands, obtint que leur contrat d'association fût annulé. A l'aide de quêtes et de sommes qu'elle avança sur sa fortune, elle arma un navire, la Grâce de Dieu, sur lequel prirent passage le chevalier de La Saussaye, commandant de l'expédition et des Pères jésuites qui allèrent fonder une mission à l'île des Monts-Déserts, près de l'entrée de la rivière Pentagouet : ils donnèrent à ce lieu le nom de Saint-Sauveur.
Champlain avait proposé à M""^ de Guerchevillc de s'associer avec M. de Monts dont il garantissait la droiture, mais elle ne voulut pas entendre parler d'un accord avec ce calviniste; elle se borna à lui racheter ses droits et obtint de la reine régente « donation de toutes les terres de la Nouvelle-France, depuis la grande rivière jusques à la Floride, » hormis Port- Royal concédé à Poutrincourt. Elle devenait ainsi seule propriétaire de l'immense contrée comprise sous la dénomination de Nouvelle-France.
Pendant ce temps la colonie de Port-Royal restait sans secours; son chef, revenu en France, n'y trouvait pas les appuis sur lesquels il avait cru pouvoir compter, et les colons, trop occupés de la traite des pelleteries, avaient négligé la culture de la terre : ils en furent réduits à vivre de glands et de racines dont quelques spécimens rapportés en France y firent les délices l. — La Nol'velle-Fkance. 5
de plusieurs tables. On les appela topinambours.
Les tentatives de M™^ de Guercheville d'une part et de Poutrincourt de 1 autre ne devaient pas aboutir; un acte d'insigne piraterie allait bientôt anéantir tous leurs efforts. C'est le premier que nous rencontrons de la part des Anglais au cours de cette histoire, il sera malheureusement suivi d'autres que la faiblesse ou l'indifférence du gouvernement français laisseront également impunis.
Le prétexte du différend entre les Français et les xVnglais au sujet de l'Acadie résidait dans ce fait que Henri IV, par édit du 7 novembre 1603, avait nommé M. de Monts « lieutenant général au pays de l'Acadie, du 40^ au 46^ degré, pour peupler, cultiver et faire habiter les dites terres » et qu'en 1606, trois ans après, le roi d'Angleterre, Jacques V^, accordait une charte de colonisation de la Virginie, du 36'' au Ad^ degré. Les deux concessions empiétaient l'une sur l'autre, mais la prise de possession par les Français, en vertu d'un titre premier en date, établissait un droit que les Anglais étaient bien décidés à ne pas reconnaître, et nous allons assister à cet étrange spectacle d'un peuple qui, en pleine paix, ne tenant compte que de ses convoitises, profitera de toutes les circonstances pour s'emparer brutalement des territoires qui l'avoisinent.
Pendant que les Français commençaient leurs établissements au Canada et sur la côte d'Acadie, les Anglais, après plusieurs tentatives infructueuses à la Floride, prenaient pied en Virginie et fondaient la ville de Jamestown, dans la baie de Chesapeake. De là, ils envoyaient des navires à la pêche de la morue vers le Nord, au large des Monts-Déserts. Un de leurs capitaines, Samuel Argall, surpris par les brumes si fréquentes dans ces parages, fut poussé à la côte, où il rencontra des sauvages qui, le croyant Français, l'informèrent qu'il trouverait des hommes de sa nation à Saint- Sauveur.
KSSAIS or: COI.ONISATION a la COTK n'AIVlKniQUE. 75
Los Auf^lais avîiicîiil i^riuul Ixîsoin do vivros, ils ôlai(;nl (( dans un pa.uvr(! ôtal, dôchirôs, dorni-nus >», ôpuisos |);ir une dure navii^ation ; ils s'informent dilili^enimcnt des forces des Français, et, certains d'avoir la siii)(''riorito du nombre et d(! l'armement, ils courc^nl à i)loincs voiles sur le navire de La Saussaye, à l'ancre dans la baie. Le commandant était à terre avec la plupari, de ses hommes; il n'y avait à bord (pie quelques niaiolots.
A l'aspect do ce bâtiment qui arrivait en ennemi, le sieur de La Motte Le Yillin, lieutenant de La Saussaye, s'empresse d'organiser la défense, mais les Anglais étaient soixante soldats et avaient quatorze pièces d'artillerie; après une vive canonnade ils abordent le vaisseau des Français, s'en saisissent, pillent tout ce qu'ils y trouvent, et leur chef, Argall, dérobe la commission du roi que La Saussaye avait laissée dans son coffre.
On était alors en paix avec l'Angleterre ; l'acte de Samuel Argall constituait sans discussion possible une piraterie. Le procédé qu'il employait en s'empai*ant de la commission du commandant français allait lui permettre, avec une merveilleuse hypocrisie, de justifier son agression.
Le lendemain, La Saussaye, qui ne pouvait s'expliquer une pareille attaque, « venait trouver l'Anglais, qui lui fît bonne réception et lui demande sa commission. Il va à son coffre pour la prendre, croyant qu'on ne l'avait point ouvert. Il y trouve toutes ses bardes et commodités hormis la commission, dont il demeura fort étonné. Et alors l'Anglais faisant le fâché, lui dit : « Quoi ? vous nous donnez à entendre que vous avez « commission du roi votre maître, et vous ne la pouvez « produire? Vous êtes donc des forbans et pirates qui « méritez la mort ! » Dès lors les Anglais partagèrent le butin entre eux. » (Ghamplain.)
Satisfait sans doute du succès de sa ruse, Argall, sur les observations des Pères jésuites, consentit à laisser une quinzaine de Français partir avec La Saussaye
dans une chaloupe pour rejoindre Terre-Neuve où ils trouveraient des navires qui les rapatrieraient ; pareil nombre avait pu s'échapper au moment de l'attaque et gagner le large dans une barque. De bonne fortune ils rencontrèrent un bâtiment français qui les conduisit à Saint-Malo.
Les autres furent etnmenés par Argall en Virginie, où le gouverneur anglais « voulut les faire mettre à mort comme forbans, mais Argall se banda contre lui, disant qu'il leur avait donné sa parole. Et se voyant trop faible pour les soutenir et défendre, il se résolut de montrer les commissions qu'il avait dérobées. »
Le gouverneur, les voyant, s'apaisa, mais il réunit son conseil et décida de faire raser toutes les demeures et forteresses des Français jusqu'au 46® degré, prétendant que ce pays lui appartenait. Pour accomplir cette résolution, Argall retournait avec trois vaisseaux à Saint-Sauveur, à Sainte-Croix et à Port-Royal, où il brûlait et détruisait toutes les constructions après en avoir chassé les habitants. Ces malheureux, réfugiés dans les bois, y élevèrent des cabanes de troncs d'arbres et vécurent de chasse et de pêche, avec leurs amis les sauvages abénaquis.
Les réclamations de Poutrincourt, ruiné par ce pillage, restèrent sans résultat; au milieu des troubles de la Régence la destruction des postes français en Acadie passa inaperçue.
M™^ de Guerche ville, qui avait envoyé La Saussaye à Londres pour y appuyer ses plaintes, ne put obtenir que la restitution de son navire ; quant au dommage que lui causait la destruction de Saint-Sauveur, il lui fut seulement fait quelques promesses dont elle attendit vainement la réalisation.
Ainsi s'accomplit le premier pas des Anglais dans une voie qu'ils ont suivie méthodiquement jusqu'à nos jours, laissant les leurs agir, les blâmant au besoin, mais profitant toujours de leurs actes, fussent-ils, comme celui d'Argall, de véritables crimes.
Retour de Champlain au Canada ; fondation de la ville de Québec.
La ruine des établissements d'Acadie avait enlevé au siciir de Monts toute espérance de ce côté; sur les conseils de Champlain, il résolut alors de diriger ses cflorts vers le Canada, et ayant encore obtenu du roi, pour une année, le privilège de la traite des pelleteries, il fréta deux navires, dont l'un commandé par Dupont Gravé devait séjourner à Tadoussac, pendant que Champlain, à qui l'autre était confié, irait édifier une habitation dans l'intérieur des terres, en remontant le fleuve Saint-Laurent.
Partis de Honfleur le 13 avril 1G08, les deux bâtiments arrivaient le 3 juin à Tadoussac ; Dupont Grave s'y installait pour commercer avec les indigènes venus en grand nombre en cet endroit avec les peaux que les arrivants recherchaient. Cliamplain de son côté remontait le Saint-Laurent jusqu'à l'endroit où Jacques Cartier avait hiverné et que les sauvages algonquins du voisinage nommaient Kebbec, terme signifiant rétrécissement, parce qu'en cet endroit le fleuve est resserré entre deux côtes élevées. La ville qu'allait y créer Champlain a pris le nom du lieu où elle a été fondée.
« Le site qu'il choisit convenait admirablement à son dessein d'organiser une France nouvelle dans l'Amérique. Placé à cent trente lieues de l'embouchure du Saint-Laurent, Québec possède un havre magnifique
78 LA NOUVKLLE-FRANCE.
qui peut contenir les flottes les plus nombreuses, et où les plus gros vaisseaux peuvent arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand fleuve qui fournit une large voie pour pénétrer jusqu'au centre de l'Amérique septentrionale. Sur ce point le Saint-Laurent se rétrécit considérablement, n'ayant au plus qu'un mille de largeur, de sorte que les canons de la ville et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui tenteraient le passage. Québec est donc la clef de la vallée du grand fleuve, dont le cours est de près de huit cents lieues ; il est la sentinelle avancée de l'immense empire français qui devait se prolonger depuis le détroit de Belle-lsle jusqu'au Mexique. » (Ferland.)
Ainsi s'exprime, non sans tristesse, l'auteur canadien à qui nous empruntons ces lignes, car cette vaste contrée nous a été ravie grâce aux fautes et à l'incurie d'un gouvernement indigne, et une autre race s'est répandue dans toute cette partie du monde.
Aussitôt arrivé au lieu qu'il avait choisi pour l'installation de la colonie, Champlain fit abattre les arbres qui couvraient le sol, élever des magasins pour mettre les vivres et les marchandises à couvert et commencer une maison comprenant trois corps de logis à deux étages; un fossé de quinze pieds de largeur et six de profondeur fut creusé autour des bâtiments et une plate-forme garnie de pièces de canon établie entre l'habitation et la rivière.
En même temps que les constructions s'achevaient, le terrain aux alentours était défriché et ensemencé.
Ces heureux débuis faillirent encore une fois échouer par l'indiscipline de quelques colons. Ennuyés du travail qui leur était imposé, se plaignant de la nourriture qui, selon eux, n'était point assez abondante, des ouvriers complotèrent de tuer Champlain en l'étranglant dans son lit ou en lui tirant un coup d'arqueiDuse, de s'emparer des provisions renfermées dans les magasins et de s'enfuir en Espagne avec le produit de leur pillage.
HKTOim l)K CIIAMIM.AIN Ali CANADA. 79
C'(''l;iit l;i r(''j)(Hili()ii de ca'. (jik; nous avons vn se passer en Floiidc. L;i ('ausc élail la nicnic; cornrn(3 lo disait Lescarl)ot, « il est foil dirficil(3 do contenter nue populace accontninrîc à la iiourniandise, tels que sont beaucoup de ïuanouvriers en JM'ance qui toujours fçronièlent et sont insatiables, comme nous en avons vu plusieurs en noli-c^ voyage. »
Heureusement pour la colonie naissante, un des boiumes, ])ris de remords, informa Chami)lain du complot et lui en désip,na les auteurs. Les quatre principaux coupables furent arrêtés aussitôt et condamnés il mort. Un seul, toutefois, fut « branché »; les autres, reconduits en France, étaient envoyés aux galères.
Cet exemple rigoureux mit fin à toute nouvelle tentative de désordre, et l'on acheva sans autre incident les travaux dont l'exécution était indispensable en prévision de l'hivernage.
Dupont Gravé retourna en France avec le produit des échanges faits à Tadoussac pendant la saison ; une trentaine d'hommes restcrentàQuébecavecChamplain. Le froid et le scorbut les éprouvèrent cruellement ; huit seulement survécurent, fort affaiblis, aux attaques du fléau, et la santé ne leur revint qu'avec le printemps.
Au cœur de cet hiver, Cliamplain eut à secourir quelques misérables sauvages mourant de faim au milieu des neiges, et leur incroyable gloutonnerie est dépeinte dans ses mémoires avec des détails qui méritent d'être rapportés.
« Le 5 février, dit-il, il neigea fort. Le 20, il apparut à nous quelques sauvages qui étaient au delà de la rivière qui criaient que nous les allassions secourir, ce qui était hors de notre puissance à cause de la rivière qui charriait un grand nombre de glaces ; mais la faim pressait si fort ces pauvres misérables (jue, ne sachant que faire, ils se résolurent de mourir, hommes, femmes et enfants, ou de passer la rivière pour l'espérance qu'ils avaient que je les assis-
8a LA NOUVELLE-FRANCE.
terais en leur extrême nécessité. Ils se mirent en leurs canots, pensant gagner notre côte par une ouverture de glaces que le vent avait faite, mais ils ne furent sitôt au milieu de la rivière que leurs canots furent pris et brisés entre les glaces en mille pièces.
« Ils firent si bien qu'ils se jetèrent avec leurs enfants, que les femmes portaient sur leur dos, dessus un grand glaçon. Comme ils étaient là-dessus, on les entendait crier tant que c'était grand'pitié, n'espérant pas moins que de mourir. Mais l'heur voulut qu'une grande glace vint choquer par le côté de celle où ils étaient, si rudement qu'elle la jeta à terre. Eux, en voyant ce coup si favorable, furent à terre et s'en vinrent à notre habitation si maigres et si défaits qu'ils semblaient des anatomies, la plupart ne se pouvant soutenir. Je leur fis donner du pain et des fèves, mais ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites pour les manger, et leur prêtai des écorces d'arbres pour couvrir leurs cabanes. Gomme ils se cabanaient, ils avisèrent une charogne qu'il y avait près de deux mois que j'avais fait jeter pour attirer des renards, dont nous en prenions de noirs et de roux comme ceux de France, mais beaucoup plus chargés de poils.
« Cette charogne était une truie et un chien qui avaient été exposés durant la chaleur et le froid ; quand le temps s'adoucissait elle puait si fort que l'on ne pouvait durer auprès ; néanmoins ils ne laissèrent de la prendre et emporter en leur cabane, où aussitôt ils la dévorèrent à demi cuite, et jamais viande ne leur sembla de meilleur goût. J'envoyai deux ou trois hommes les avertir qu'ils n'en mangeassent point, s'ils ne voulaient mourir. Comme ils approchèrent de la cabane, ils sentirent une telle puanteur de cette charogne à demi échauff'ée dont ils avaient chacun une pièce en la main, qu'ils pensèrent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arrêtèrent guère.
« Ils firent encore une autre chose aussi misérable que la première. J'avais fait mettre une chienne au