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verneurs, le coupable abainloii dcî la (ujloiiif; <l ses seules forces en présence de l'.iccroissemcnt consl;ml (les élal)liss(;mcnts ani^lais (levaient p(Mi à [mmi faire pencher la balance en favcLir de nos (jternels rivaux.
A la recherche du grand fleuve. — Jollietetle père
Marquette.
Dès les premiers temps de la colonie, alors que Champlain remontait au pays des Hurons et que Nicolet, l'un de ses interprètes, parvenait jusqu'au lac Michigan, les sauvages signalaient aux explorateurs français l'existence, au milieu de ce vaste continent, d'un fleuve immense se dirigeant vers le sud et auquel il était possible de parvenir par des rivières voisines des grands lacs. Les relations des missionnaires parlent à diverses reprises de cette voie de communication par laquelle s'était établi sans doute un courant commercial entre de nombreuses nations faisant l'échange des produits particuliers de leurs territoires, comme ces coquillages, venus du golfe du Mexique, dont se paraient les Peaux-Rouges de la vallée du Saint-Laurent.
C'est ainsi que nous lisons dans la relation de l'année 1640 : « Le sieur Nicolet, qui a le plus avant pénétré dedans ces pays si éloignés, m'a assuré que s'il eût vogué trois jours de plus sur un grand fleuve qui sort de ce lac (des Hurons), il aurait trouvé la mer qui répond au nord de la Nouvelle-Mexique, et que de cette mer on aurait entrée vers le Japon et la Chine ; néanmoins comme on ne sait pas où tire ce grand lac ou cette mer douce, ce serait une entreprise généreuse d'aller découvrir ces contrées. »
On trouve encore dans la relation de 16G0 : « Les
A LA nKClIRUCIIK Kl' (illAND KLKdVIî:. 245
s;nivnços qui liabil.onl. I.i poinfo do Cf; lac la plus ('loii;ii(M' (l(> nous oui. (Ioikk'î des hiinii^res toutes fraîc'hcs (|iii iKMlc'plairout point aux ('Jiri(3UX, touchant h; (du'niiu du .lapon et de la Chine, dont on a fait tant la recherche, car nous ai)prenons de ces peuples qu'ils liouvcnt la mer de trois cAtés, du côté du sud, du cAté du couchant et du cAU) du nord ; et de la même extrémité du lac sui)érieur tirant au suouest il y a environ 200 lieues jusqu'à un autre lac qui a sa déchariçe dans la mer Vermeille, du côté de la grande mer du Sud ; et c'est de l'un de ces deux côtés que; les sauvages ont des marchandises d'Europe et même disent avoir vu des Européens. »
De pareilles données étaient encore bien vagues, mais les renseignements vont se préciser.
En 1666, le père Jean Allouez écrivait : « Les Illinois parlent algonquin, mais beaucoup différent de celui de tous les autres peuples. Ils ne demeurent pas dans ces quartiers ; leur pays est à plus de soixante lieues d'ici, du côté du midi, au delà d'une grande rivière qui se décharge, autant que je puis conjecturer, en la mer vers la Virginie. »
Dans la relation de 1667, on lit enfin : « Les Nadouessionek. Ce sont peuples qui habitent au couchant d'ici, vers la grande rivière nommée Messipi. »
Talon se préoccupa de ces dires, cependant bien incertains, et tint pour sérieuses, quant à l'existence même d'un grand fleuve, les indications fournies par les sauvages. Avant son départ pour la France et d'accord avec le nouveau gouverneur, M. de Frontenac, il chargea un traitant, Louis JoUiet, d'aller à la découverte de cette rivière mystérieuse.
Né à Québec, où il fut baptisé le 21 septembre 1645, .Tolliet était fils d'un charron originaire de la Brie, attaché au service de la compagnie des Cent Associés. Élevé au collège des Jésuites, il reçut en 1662 les ordres mineurs ; mais en 1668 il abandonna l'état (scclésiastique pour se livrer à la traite des pelleteries.
246 LA NGllVELLE-FRANCE.
Il avait déjà fait, sur l'avis de Talon, un premier voyage au lac supérieur, à la recherche de gisements de cuivre. Il reçut l'ordre cette fois, d'après un mémoire du gouverneur en date du 2 novembre 1G72, de passer par le pays des Maskoutens, à l'ouest du lac Michigan et « de descendre la grande rivière qu'ils appellent Michissipi, qu'on croit se décharger dans la merde Californie. »
JoUiet avait de bonne heure parcouru la région des lacs, et parlait couramment la langue des tribus qu'il y avait rencontrées. C'était un homme tout à la fois prudent et courageux, habitué à la vie des bois et très apte à mener à bonne fin l'exploration qui lui était confiée. Parti de Québec dans l'automne de 1672, il remonta la rivière des Outaouais et parvint au sault Sainte-Marie où il organisa son expédition. Il engagea pour l'accompagner cinq Français, « hommes bien résolus à tout faire et à tout souffrir pour une si glorieuse entreprise» ; un missionnaire, le père Marquette, se joignit à eux. Du maïs, quelques morceaux de viande boucanée, telles étaient les seules provisions que les courageux aventuriers emportèrent dans deux canots d'écorce. Par les lacs Hurons et Michigan ils arrivèrent à la baie des Puants (1) chez les sauvages de la Folle-Avoine.
Ces peuples, informés du but du voyage de leurs hôtes, témoignèrent d'une extrême surprise et firent tout leur possible pour les détourner de tenter une si périlleuse aventure ; ils leur représentèrent qu'ils rencontreraient des nations cruelles qui ne soufTraient pas le passage sur leurs terres des étrangers qu'elles
(1) « Cette baie, dit le père Marquette, porte un nom qui n'a pas une si mauvaise sisnilication en la langue des sauvages, car ils l'appellent plutôt la baie salée que la baie des Puants. On lui a donné ce nom à cause de la quantité de vase et de boue qui s'y rencontre, d'où s'eftluveut coutiuuellement de méchautes vapeurs qui y causent les plus grands et les plus continuels tonnerres que j'aie jamais cnleudus^ » (llclalion des années 1073-1678.)
A I,A HKCHKIUIIIK l)(I fîHANH FLPIDVF':. 247
inn.ssncraicnl ; tim; lii. i;ii(!ii'«; iiHiiiih'mmîiiIim; l(;s{livcrsns Irihiis sur Iciii- l'oiite los cxposjiil à, <Hrc surpris et tués par dos ]);iii(lc;s (!(» guerriers en ca,inj)agne ; fjuo la i;i'an(l(' rivirro (''lait |)l(nno des moiistrcîs eirroy;i,l)les dé\M)i'antles hoinines (ît lescanols ; (iiTiin démon, dont la voix s'(Mitondait de fort loin, abîmait ceux (jui osaient en approclier; ([u'enlin la clial(MiT' dans ces con- Irées était excessive et causerait infailliblement leur mort.
JoUiet remercia les Maloumines de ces renseignements, leur })romit de se tenir sur ses gardes, mais ne se laissa pas détourner de son but et gagna le fond de la baie où il trouva une rivière très belle à son embouchure, pleine d'outardes, de sarcelles et d'autres oiseaux d'eau attirés par la folle avoine dont ils étaient fort friands; mais bientôt la navigation devint difficile, tant à cause des courants que des roches affilées qui coupaient les canots et les pieds de ceux (jni étaient obligés de les traîner. Ces rapides franchis, on se trouva chez les Maskoutens, dont les cabanes étaient faites de joncs, « qui ne les défendaient pas beaucoup des vents et bien moins des pluies lorsqu'elles tombaient en abondance. » Elles avaient cependant une commodité, on les mettait en paquets et on les transportait aisément où l'on voulait pendant le temps des chasses.
Le 10 juin l'expédition quittait ce village avec deux guides qui conduisirent les Français, à travers des marais et de petits lacs, jusqu'à un portage de 2700 pas entre leur rivière et une autre, celle de Wisconsin, qu'on leur avait dit se décharger dans le fleuve à la recherche duquel ils allaient. Elle était large, remplie de hauts fonds qui en rendaient la navigation dangereuse, mais ses bords présentaient de bonnes terres entremêlées de bois, de prairies et de coteaux; on y voyait des chênes, des noyers, des bois blancs ; comme gibier, on apercevait des chevreuils et des bceufs eu assez grande quantité.
Après avoir navigué pendant une quarantaine de lieues, la petite troupe arrivait enfin à l'embouchure de la rivière et entrait le 17 juin dans le Mississipi.
« Nous voilà donc sur cette rivière si renommée, dit le père Marquette dans sa relation. Elle est étroite à la décharge du Wisconsin ; son courant, qui porte du côté du sud, est lent et paisible ; elle est coupée d'îles en divers endroits ; sa largeur est fort inégale, elle a quelquefois trois quarts de lieue, et quelquefois elle se rétrécit jusqu'à trois arpents. Nous suivons doucement son cours qui va au sud et au sud-est. C'est ici que nous nous apercevons bien qu'elle a tout changé de face. Il n'y a presque plus de bois ni de montagnes, les îles sont plus belles et couvertes de plus beaux arbres. Étant descendus jusqu'au Ai"" degré 28 minutes, nous trouvons que les coqs d'Inde ont pris la place du gibier, et les bœufs sauvages celle des autres bêtes. Nous avançons toujours, mais comme nous ne savions pas où nous allions, ayant fait déjà plus de cent lieues sans avoir rien découvert que des bêtes et des oiseaux, nous nous tenons bien sur nos gardes ; c'est pourquoi nous ne faisons qu'un petit feu à terre, sur le soir, pour préparer nos repas et après souper nous nous en éloignons le plus que nous pouvons, et nous allons passer la nuit dans nos canots, que nous tenons à l'ancre sur la rivière assez loin des bords, ce qui n'empêche pas que quelqu'un de nous soit toujours en sentinelle de peur de surprise. »
Après cette longue période d'isolement, le 25 juin, les voyageurs aperçoivent sur le bord de l'eau des pistes d'hommes et un petit sentier conduisant à un village. JoUiet s'y rendit avec le père Marquette. 11 était habité par des Illinois, et l'accueil qu'ils firent aux deux Français les surprit et les charma tout à la fois : « A la porte de la cabane où nous devions être reçus était un vieillard qui nous attendait dans une posture assez surprenante, qui est la cérémonie qu'ils gardent quand ils reçoivent des étrangers. Cet homme
A LA RRCFIEHCnE DU GRAND FLEUVK. 240
(Hait debout et tout nu, tenant ses mains étendues oA. |{!V('(>s vers le solcîil, eomme s'il eût voulu se défendre de ses rayons, lesquels néanmoins passaient sur son visa^-e entre ses doij^ts. (jnand nous l'rtmes proche de lui, il nous lit ce c()rn[)liinent : « Que le soleil est beau, français, quand tu nous viens visiter ; tout notre ])ourf^ t'attend et tu entremis en paix dans toutes noscabanes. » Gela dit, il nous introduisit dans lasienne, on il y avait une foule de monde, qui nous dévorait des yeux et (|ui cependant gardait un profond silence.
« Après que nous eîlmcs pris place, on nous fit la civilité ordinaire du pays, qui est de nous présenter le calumet. Il ne faut pas le refuser, si on ne veut l)asser pour ennemi. Pendant que tous les anciens pétunaient après nous, pour nous honorer, on vint nous inviter de la part du grand capitaine de tous les Illinois à nous transporter en sa bourgade, où il voulait tenir conseil avec nous. Nous y allâmes en bonne compagnie, car tous ces peuples, qui n'avaient jamais vu de Français chez eux, ne se lassaient pas de nous regarder. Ils se couchaient sur l'herbe le long des chemins; ils nous devançaient, puis il retournaient sur leurs pas pour nous venir voir encore.
« Étant arrivés au bourg du grand capitaine, nous le vîmes à l'entrée de sa cabane, au milieu de deux vieillards, tous trois debout et nus, tenant leur calumet tourné vers le soleil. Il nous harangua en peu de mots, nous félicitant de notre arrivée ; il nous présenta ensuite son calumet et nous fit fumer, en même temps que nous entrions dans sa cabane, où nous reçûmes toutes leurs caresses ordinaires. »
Au conseil succéda un grand festin : de la farine de maïs bouillie dans l'eau et assaisonnée de graisse ; des poissons; un grand chien qu'on venait de tuer, et une pièce de bœuf sauvage, tels furent les mets offerts aux Français. Les morceaux étaient présentés à leur bouche par un des indigènes, « comme on ferait à un petit enfant. »
Tl fallut ensuite visiter tout le villapje, composé de 300 cabanes. Pendant que les deux blancs marchaient dans les rues, un des chefs « haranguait continuellement pour obliger tout le monde à les voir sans être importuns. » On leur présentait des ceintures, des jarretières et d'autres ouvrages faits de poils d'ours ou de bœuf, et teints en rouge, en jaune et en gris.
Le lendemain, les explorateurs, conduits par la foule à leurs canots, reprenaient leur navigation. Au confluent du Missouri, ils faillirent être entraînés dans un rapide dont, heureusement pour eux, le bruit signala la présence à temps pour y échapper. « Je n'ai rien vu de plus affreux, déclare le père Marquette ; un embarras de gros arbres entiers, de branches, d'îlots flottants, sortait de l'embouchure de la rivière avec tant d'impétuosité qu'on ne pouvait s'exposer au travers sans grand danger. L'agitation était telle que l'eau en restait toute boueuse et ne pouvait s'épurer. «
Après un parcours d'une vingtaine de lieues, Jolliet parvint à l'endroit redouté des Maloumines, où, lui avaient-ils affirmé, un Manitou dévorait les passants. C'était une petite anse de rochers dans laquelle se dégorgeait tout le courant du fleuve, « lequel étant repoussé par une île voisine était contraint de passer par un petit canal, ce qui ne se faisait pas sans un furieux combat de toutes ces eaux rebroussant les unes sur les autres, et sans un grand tintamarre donnant la terreur à des sauvages qui craignent tout. »
Au fur et à mesure que l'on descendait le cours du fleuve, l'aspect de ses bords se modifiait, et l'on commençait à voir des cannes, aux nœuds couronnés de feuilles vertes, longues et pointues ; elles étaient fort hautes et en si grande quantité que les bœufs sauvages parvenaient à peine à s'y frayer un passage.
Enfin le père Marquette ajoute: c Jusqu'à présent, nous n'avions point été incommodés desmaringouins, mais nous entrons comme dans leur pays. Voici ce que font les sauvages de ces quartiers pour s'en défen-
A LA lUiClIKUCIIK Itll CMAM) KLEIIVK. 2B1
(Iro ; ils ùlèvciit un cclKilaud, doiiL lu plancher n'est l'ail, ([ue de perches, et par consc'upienLest percé à jour, aliii (pu! la liiniée du l'eu qu'ils ionl dessous passe au travers et chasse ces petits animaux (pii ne la peuvent sui)porter; on se coUche sur ces perches, au-dessus dcs([uelles sont des écorces étendues contre la pluie. »
Dans le même dessein, Jolliet et ses compagnons utilisèrent leurs voiles pour en faire une espèce de cabane dans laquelle ils étaient à peu près à ral)ri des moustiques et des rayons du soleil, dont la chaleur devenait insupportable. Comme ils descendaient ainsi au fil de l'eau, ils aperçurent à terre des indigènes armés de fusils qui les invitèrent à débarquer et à venir à leur bourgade, où ils leur ollrirent du bœuf, de l'huile d'ours et des prunes blanches qu'ils trouvèrent excellentes. Ils apprirent alors qu'ils n'étaient plus qu'à dix journées de la mer, et que d'autres Européens, du côté de l'Est, fournissaient à cette peuplade des étoffes et des armes.
La nouvelle de l'approche de la mer redoubla l'ardeur des Français, qui reprirent le cours de leur exploration.
Les prairies avaient disparu, les deux côtés de la rivière étaient bordés de bois, de cotonniers, d'ormes admirables de hauteur et de grosseur. Les mugissements lointains des bœufs sauvages donnaient cependant lieu de supposer que derrière ce rideau d'arbres des prairies leur servaient de pâturages.
Vers le 33'^ degré, après avoir presque toujours descendu dans la direction du Sud, on aperçut au bord de l'eau un village et l'on entendit des sauvages qui par des cris continuels s'animaient au combat. Ils étaient armés d'arcs, de tlèches, de massues et de boucliers.
« Ils se mirent, dit l'historien de l'expédition^ en état de nous attaquer par terre et par eau ; une partie s'ombanpie dans de grands canots de bois, les uns pour monter la rivière, les autres pour la des-
cendre, afin de nous couper le chemin et nous envelopper de tous côtés, ceux qui étaient à terre allaient et venaient comme pour commencer l'attaque. De fait de jeunes hommes se jetèrent à l'eau pour se venir saisir de mon canot ; mais le courantles ayant contraints de reprendre terre, un d'eux nous jeta sa massue, qui passa par dessus nous sans nous frapper. J'avais beau montrer le calumet et leur faire signe par gestes que nous ne venions pas en guerre, l'alarme continuait toujours, et l'on se préparait déjà à nous percer de flèches, quand les vieillards aperçurent notre calumet qu'ils n'avaient pas bien reconnu de loin ; mais comme je ne cessais de le faire paraître, ils en furent touchés, arrêtèrent l'ardeur de leur jeunesse, etmême deux de ces anciens, ayant jeté dans notre canot leurs arcs et leurs carquois pour nous mettre en assurance, ils y entrèrent et nous firent approcher de terre, où nous débarquâmes, non pas sans crainte de notre part. »
On trouva enfin un indigène qui parlait l'illinois et servit d'interprète. Grâce à lui, cette chaude alarme n'eut pas de suite, et l'on parvint à faire comprendre à ces barbares que l'on allait à la mer. Quelques renseignements leur furent demandés sur la contrée, mais ils répondirent qu'ils seraient fournis huit ou dix lieues plus bas, à un autre grand village nommé Arkansas. Le lendemain, l'expédition arrivait à cette bourgade, qu'elle ne devait pas dépasser.
JoUiet pria les anciens de lui faire connaître ce qu'ils savaient de la mer; ils lui répondirent qu'on en était à quelques journées, mais qu'il y avait sur le trajet plusieurs nations avec lesquelles ils étaient en guerre et qui les empêchaient d'entretenir aucun commerce avec les Européens, car ces ennemis, armés de fusils et très aguerris, faisaient des courses incessantes sur le fleuve.
Pendant cet entretien, on ap}»ortait continuellement dans de grands plats de bois de la sagamité, du maïs entier et des morceaux de chien. Les hommes étaient
A LA UKCIIKIUWIK IHJ (;HAM) I-'LEIJVE. 21)3
mis, poit.jlicnt les cheveux courts (;t aviiient le ne;/, pcicô « (Toù pend.'iit (1(; l;i rassade, aussi l)i(Mi ([uo do leurs oreilles. » Les remmes étaient veLuesdeiru'^ciiantes piNUix et nouaient leurs cheveux en deux tresses ([u'cllcs jtMaient derrière les oreilles.
Toute la journée se passa en festins. Le soir, les anciens tinrent un conseil secret, dans la pensée que ([uel(iucs-uns avaient de casser la tête aux blancs pour les piller ; mais l'intervention du chef Qt avorter ces mauvais desseins, et, pour rassurer ses hôtes, il « dansa le calumet devant eux » puis leur en fit présent.
Jolliet et le père Manjuette délibérèrent alors s'ils pousseraient plus avant ou s'ils se contenteraient de la découverte qu'ils avaient faite. Persuadés qu'ils n'étaient pas éloignés de la mer, qu'indubitablement le tleuve avait sa décharge dans le sud, au golfe du Mexique, estimant qu'ils s'exposaient à perdre le fruit de leur voyage s'ils allaient se jeter entre les mains des Espagnols, qui les retiendraient captifs, et ({u'ils n'étaient pas en état de résister aux sauvages infestant le bas du fleuve, ils résolurent de retourner au Canada. Après un jour de repos, ils remontèrent le Mississipidont les courants leur causèrent d'extrêmes fatigues, mais vers le 30® degré ils trouvaient une rivière, celle des Illinois, qui leur permit d'atteindre avec moins de labeur le lac Michigan. A la fin de septembre ils parvenaient à la baie des Puants dont ils étaient partis au commencement de juin. Le père Marquette regagna la mission du sault Sainte-Marie ; Jolliet descendit le Saint-Laurent, dans les rapides duquel il manqua de périr. Son canot chavira, ses hommes se noyèrent, et il perdit ses cartes avec son journal de route. Rentré à Québec, il y rendit compte au gouverneur de son voyage et des découvertes qu'il avait faites, lui signalant les avantages qu'il y aurait à créer des établissements dans ces territoires d'une fertilité si remarquable, dans ces plaines interminables où la culture serait si facile.
â54 LA NOUVELLE-FRANCE.
« Lorsque dans le commencement, disait-il, on nous parlait de ces terres sans arbres, je m'imaginais un pays brôlé, où la terre était si chétive qu'elle ne pouvait rien produire ; mais nous avons remarqué le contraire, et il ne s'en peut trouver de meilleure, ni pour les blés, ni pour la vigne, ni pour quelques fruits que ce soit. — H y a des prairies de trois, de six, de dix et de vingt lieues de long et de trois de large, environnées de forêts de même étendue, au delà desquelles les prairies recommencent. On rencontre quelquefois des herbes fort basses ; quelquefois on les voit hautes de cinq à six pieds : le chanvre qui y croît naturellement monte jusqu'à huit pieds. Un habitant n'emploierait point des dix années à abattre le bois et à le brûler, dès le jour même de son arrivée il mettrait la charrue enterre. »
M. de Frontenac, rendant compte à son tour à Colbert des résultats du voyage de JoUiet, écrivait au ministre, le 14 novembre 1674, en lui transmettant une carte des régions explorées : « Le sieur JoUiet, que M. Talon m'a conseillé d'envoyer à la découverte de la mer du sud lorsque j'arrivai de France, en est de retour depuis trois mois et a découvert des pays admirables et une navigation si aisée par les belles rivières qu'il a trouvées, que du lac Ontario et du fort Frontenac on pourrait aller en barque jusque dans le golfe du Mexique, n'ayant qu'un seule décharge à faire dans l'endroit où le lac Erié tombe dans celui d'Ontario, qui dure peut-être une demi-lieue, et où l'on pourrait avoir une habitation. — Il a été jusqu'à dix journées près du golfe du Mexique. »
En récompense de ses services, l'île d'Anticosti, à l'entrée du Saint-Laurent, fut concédée à JoUiet, par lettre patente du roi Louis XIV, « au titre de fief et en considération de sa découverte du pays des lUinois. » A sa mort, en 1090, ce iief d'Anticosti fut dévolu à ses enfants, et resta pendant près de deux cents ans la propriété de ses héritiers.
Le comte de Frontenac.
Louis de Buade, comte de Palluau et de Frontenac, nommé gouverneur en remplacement de M. de Courcelles, était un homme de cinquante ans, d'un esprit vif et pénétrant, d'un caractère ferme mais entier. Sa carrière militaire avait été brillante ; il avait servi successivement en Flandre, en Italie, en Allemagne, devant Candie ; il avait eu un bras cassé à la bataille d'Orbitello ; il assistait en 1()04 à la journée du Saint- Gothard, où se distingua le régiment de Carignan, qu'il allait retrouver au Canada. D'une valeur éprouvée, d'une capacité égale, il s'était avancé jusqu'au grade de lieutenant général des armées. C'était, dit Saint- Simon, « un homme de beaucoup d'esprit, fort du monde et parfaitement ruiné. » Sa femme passait, comme lui, pour intelligente et distinguée ; elle donnait le ton de l'élégance et avait un logement à l'Arsenal, où fréquentait la meilleure société de Paris.
« Le mari, constate méchamment Saint-Simon, n'eut pas trop de peine à se résoudre d'aller vivre et mourir à Québec, plutôt que de mourir de faim ici. »
Il avait eu comme compétiteur le gendre de madame de Sévigné. Celle-ci écrivait en elï'et le G avril 1072 à la comtesse de Grignan : « Ayez une vue sur le Canada comme d'un bien qui n'est plus à portée; M. de Front(}nac en est le possesseur. On n'a i)as toujours de pareilles i-essources; mais quoi que votre philosophie puisse imaginer, c'est une triste chose que d'habiter un
nouveau monde, et de quitter celui qu'on connaît et (juc l'on aime pour aller vivre dans un autre climat, avec des gens qu'on serait fâché de connaître en celuici. « On est de tout pays; » ceci est de Montaigne, mais en disant cela il était bien à son aise dans sa maison. »
C'était transmettre d'une manière charmante une mauvaise nouvelle.
Nommé le 6 avril 1672, M. de Frontenac débarquait à Québec à la fm de l'été, et le 12 septembre, le conseil souverain, réuni en séance solennelle, enregistrait les lettres patentes du roi relatives à sa nomination. Sa commission lui prescrivait de faire prêter serment aux officiers du conseil et aux trois ordres du pays. « Il fallut alors, écrit-il à Colbert, donner une forme à ce qui n'en avait point encore eu. »
Cette pâle imitation des états généraux n'eut d'ailleurs pas de lendemain, car le gouverneur reçut de Colbert cette réponse datée du 13 juin 1673: « L'assemblée et la division que vous avez faite de tous les habitants du pays en trois ordres ou états, pour leur faire prêter le serment de fidélité, pouvait produire un bon effet dans ce moment-là, mais il est bon que vous observiez que, comme vous devez toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de ce pays-là les formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les états généraux de leur royaume, pour peut-être anéantir insensiblement cette forme ancienne, vous ne devez aussi donner que très rarement, et pour mieux dire jamais, cette forme au corps des habitants dudit pays ; et il faudra même, avec un peu de temps et lorsque la colonie sera encore plus forte qu'elle n'est, supprimer insensiblement le syndic qui présente des requêtes au nom de tous les habitants, étant bon que chacun parle pour soi, et que personne ne parle pour tous. »
Si le comte de Frontenac avait eu l'idée de donner quelque vie à cette forme ancienne qui permettait aux
LE COMTM I)K KMONTKNAC 2?)7
li.ihil.inl.s (lo 1;» colon io d'ex poser loiii's besoins cl, Iciii s voMix, la, lettre (l(^ (lolhci-l, la, lil (lis|»araîl,i'(!, et U; f<ouvernciii-, s(^ le tenant pour dil, « prit l(! roi poiiimodèle, nuiis en voulant marclicr sur ses traces, il opéra ces chancjements avec des formes et (l(;s manières si hautaines et si d«!spotiques([ue, malgré son inlhuMice et sa capacité, il se lit des ennemis nombreux et implacjibles. » (Garncau.)
Les dix années de son gouvernement furent occupées par les soins à donner au maintien de la paix entre les nombreuses tribus sauvages du Canada ; par les mesures à i)rendre au regard des coureurs des bois dont le nombre avait rapidement augmenté et dont la dispersion dans les contrées lointaines affaiblissait la colonie ; par des luttes ardentes, comme au temps des premiers gouverneurs, contre certaines prétentions du clergé à la direction des affaires, et contre l'intendant ainsi que le conseil souverain dont les agissements contrariaient ses vues sur le développement de la Nouvelle-France.
Dès son arrivée à Québec et après avoir obtenu de MM. de Courcelles et Talon tous les renseignements nécessaires sur la direction à suivre pour maintenir les Peaux-Rouges en paix dans leurs cantonnements, M. de Frontenac, se ralliant complètement à l'idée de ces deux administrateurs d'édifier un fort sur les bords du lac Ontario pour tenir en respect les Iroquois, décida tout d'abord de procéder sans délai à sa construction. Il était informé d'ailleurs par un traitant, Cavelier de La Salle, qui parcourait le canton des Onnontagués, que les Anglais engageaient vivement les Iroquois à recommencer leurs courses contre les Français, à s'allier avec les Outaouais et à détourner sur la Nouvelle-York les pelleteries que ces derniers apportaient à Montréal. Il fallait avoir sur le lac Ontario un établissement destiné à intercepter les communications entre ces sauvages et à servir, s'il y avait lieu, de point de départ pour une expédition dans les
cantons. En conséquence, Frontenac fit inviter par La Salle les Iroquois à se trouver le printemps suivant à l'entrée de la rivière de Cataracoui, et il s'y rendit lui-même do Montréal, avec deux bateaux plats et cent vingt canots portant six canons et quatre cents hommes. Descendu à terre, il fit dresser les tentes pour loger les troupes ; le lendemain 13 juillet, à sept heures du matin, les soldats en armes, rangés sur deux files devant le pavillon du gouverneur, et ses gardes revêtus de leurs casaques virent passer entre leurs rangs une soixantaine de chefs drapés dans leurs plus beaux costumes et tout surpris d'un appareil si nouveau pour eux. Après s'être assis et avoir fumé pendant quelque temps, suivant leur coutume, l'un d'eux harangua M. de Frontenac, le remercia d'être venu les visiter, iruanifesta l'espoir qu'il maintiendrait toujours la paix avec eux, et déclara qu'ils seraient comme ses enfants, toujours soumis à ses ordres. Chacun des chefs renouvela les mêmes assurances au nom des siens, et fit présent au gouverneur d'un collier de porcelaine.
Frontenac, se conformant fort habilement aux usages de ses hôtes, fit allumer un feu auprès d'eux, et leur répondit par un discours que traduisit aussitôt un interprète. « Mes enfants, leur dit-il, j'ai fait allumer ce feu pour vous voir pétuner et pour vous parler. Vous avez bien fait de suivre les commandements de votre père en venant ici. Prenez donc courage, vous y entendrez sa parole pleine de douceur et de paix, qui remplira de joie vos cabanes; car ne pensez pas que la guerre soit le sujet de mon voyage. Mon esprit est tout rempli de paix et elle marche avec moi. Je sais qu'il y a eu des êtres malveillants qui ont voulu vous persuader que je ne venais en ces cantons que pour manger vos villages, mais ce sont des brouillons qui voudraient rompre l'union entre nous. Soyez donc convaincus que je n'ai eu d'autre dessein que de venir vous voir, car il était juste qu'un père conniU ses
LE COMTH l)K FMONTIiNAC. 259
onf.'uils pt ([ue les enfants connussent leur pfire. »
Le 17 juillet, les cIuîTs étaient reçus de nouveau avec \i) inrnie ;ipj»;u'eil ; I(î i;(>uveni(;iir les eni;ai,^eait à ;il)aiul()niier leurs superstitions pour embrasser la relif;i()u chrétienne, à faire bon accueil aux rolx'S noires qui iraient au milieu d'eux pour les instruire et ù. maintenir la, ]);iix avec les Français et les sauvages sous l(Mir j)r()le('tion; il ajoutait (|ue le premier ([ui la rompriiit serait pendu. Arrivant au véritable but de son voyage, il leur répéta que le fort construit par ses lioniiues servii'jiit de lieu d'échanges; qu'ils y trouveraient les marchandises dont ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient plus à faire une centaine de lieues pour aller les chercher à Montréal « par des chemins rudes et fâcheux. »
11 les invita enlin à faire apprendre le français à leurs enfants par les soins des missionnaires, et à lui en confier quelques-uns qu'il ferait instruire à Québec. « Je n'ignore pas, leur dit-il, l'amour que vous avez pour eux, mais ce que je puis vous affirmer, c'est que j'en aurai autant de soin que s'ils étaient les miens, que je les adopterai pour tels, que je garderai les garçons chez moi et mettrai les filles chez les religieuses de Québec, où les Hurons ont déjà les leurs et où ils peuvent vous assurer qu'elles sont bien élevées ; que je les visiterai souvent, et que vous pourrez les venir voir quand vous voudrez, promettant de les rendre lorsque vous me les redemanderez, si vous ne souhaitez pas que je les marie avec des Français quand elles seront élevées. »>
Les Hurons présents à cette conférence confirmèrent la déclaration du gouverneur, et se dirent très heureux de l'éducation donnée à leurs enfants. On échangea des présents ; les chefs sauvages reçurent quinze fusils, de la poudre et du plomb, vingt-cinq chemises, autant de paires de bas, des manteaux et du tabac. Ils olïrirent de leur côté des colliers de porcelaine.
Dès le premier jour de l'arrivée à Cataracoui, les
Français, stimulés par la présence des guerriers sauvages, avaient commencé, sur le plan arrêté par le gouverneur, à creuser la tranchée destinée à recevoir la palissade de pieux, à abattre des arbres et à les équarrir. L'activité déployée fut telle qu'au bout de six jours l'enceinte était fermée et mise en état de défense ; on avait construit en même temps des baraques à l'intérieur pour la garnison, et déblayé vingt arpents de terre afin d'y cultiver des graines ou des légumes. L'emplacement du fort, qui prit le nom de Frontenac, était bien choisi, au bord d'une baie profonde, où s'élève aujourd'hui la ville de Kingston.
Le 27 juillet, le gouverneur redescendait à Montréal, où il arrivait le l'"' août. Les relations qu'il avait établies personnellement avec les chefs des cantons, la facilité avec laquelle il s'était transporté à la tête d'une troupe si considérable au lac Ontario, la construction rapide du fort exercèrent sur l'esprit des Iroquois une influence telle que pendant dix ans la paix ne fut pas troublée, au grand avantage de la colonie dont les habitants purent défricher et cultiver paisiblement les terres.
Malheureusement, les envois d'émigrants de la mère patrie s'étaient arrêtés; les renforts réclamés, si faibles qu'ils fussent, étaient refusés, les guerres engagées en Europe absorbant toutes les forces dont le roi disposait, et les excursions lointaines des coureurs des bois menaçaient de devenir bientôt une source d'affaiblissement et de danger. D'une part, en effet, elles faisaient disparaître dans les forêts nombre d'hommes solides et énergiques ; de l'autre, elles créaient chez eux des habitudes d'indiscipline et de vagabondage qui les poussaient à l'exploitation des sauvages et à la contrebande avec les colonies anglaises où les attiraient le bas prix des marchandises et la facilité de se procurer de l'eau-de-vie en échange de laquelle les Peaux-Rouges livraient tout ce qu'ils possédaient.
Au moment même de la construction du fort à Cata-
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r;ic(>ui, M. do iM-onlcnac" so vit ()l)li,ii,('! do drsavoïKîr dos U'iiiliints dont los oxif^onoos îiv.-i'kîmL IVoissi; l(;s Iro- (luois. « Ce n'élaieiil, Iciii- dil-il, (luc des IVipoiis qu'il IVr;iil cliAtier. »
A pciiH^ arrivô dcîpiiis (|iu'l<[iios mois an Canada, lo <;()uvrrnour avait coiistatô los dôsordros qu'entraînait la présence danslcs forets de vagabonds armés réunie (Ml l);nidos,et lo 2 novembre 1072 il écrivait à Colbert: u 11 faudrait envoyer ici (pudqucs troupes, qui seraient très nécessaires pour maintenir ce pays en repos en empêchant le désordre des coureurs des bois qui, si l'on n'y prend garde, deviendront comme les bandits de Naples et les boucaniers de Saint-Domingue. I^eur nombre s'augmente tous les jours, nonobstant toutes los ordonnances qu'on a faites et que j'ai encore renouvelées avec plus de sévérité qu'auparavant depuis que je suis ici. Leur insolence, à ce qu'on m'a dit, va au point de faire des forts, et d'aller du côté de Manhatte et d'Orange où ils se vantent qu'ils seront reçus et auront toute protection. »
11 y avait évidemment là un mal auquel il fallait apporterun remède énergique, car ces rôdeurs pouvaient servir d'espions à nos rivaux. Aussi, en 1G73, parut une ordonnance royale portant défense aux Français de séjourner dans les bois plus de vingt-quatre heures sans la permission du gouverneur; les infractions à cet te disposition entraînaient jusqu'à la peine de mort. C'est alors que fut établi le système des congés ; ils autorisaient ceux qui en étaient titulaires à emmener avec eux des sauvages et « à passer et repasser librement avec deux canots et leur charge, équipage et marchandises. »
Les mesures ainsi prises et une répression vigilante mirent rapidement un terme aux abus, et dès la fin de 1074 M. de Frontenac affirmait au ministre qu'il n'y avait plus que cinq coureurs des bois réfractaires. Leur principal soutien, Marie Perrot, commandant à Montréal, arrêté, avait été renvoyé en France. Nommé
à co poste par le crédit de Talon, dont il avait épousé la nièce, Perrot était un capitaine au régiment d'Auvergne qui avait passé au Canada dans l'intention d'y faire fortune ; « n'ayant que 1000 écus d'appointements, il avait trouvé le moyen d'en gagner 50000 par son commerce avec les sauvages. » (La Hontan.) Pour mieux réussir dans la traite des pelleteries, il avait établi un magasin en amont du fleuve, dans l'île qui porte son nom.
Les hommes à sa solde y recevaient librement les sauvages qui descendaient des pays d'en haut avec le produit de leurs chasses, et de là également partaient des coureurs des bois auxquels il fournissait eau-devie et marchandises pour les écouler au loin.
M. de Frontenac, informé de ces agissements, envoya un de ses officiers pour arrêter les délinquants. Perrot, prenant parti pour eux, fit saisir l'officier. Mandé à Québec, pour y rendre compte de cet acte, emprisonné, et traduit devant le conseil, il récusa le président, M. de Frontenac, comme son adversaire dans la cause, et plusieurs membres comme parents du successeur qu'on lui désignait. Un missionnaire qui se trouvait à Montréal, l'abbé François Salignac de Fénelon, prêtre de Saint-Sulpice, frère aîné de l'archevêque de Cambrai, intervint auprès du gouverneur en faveur de Perrot, et fut éconduit. Il prit alors ouvertement parti pour le prisonnier, et dans un sermon qu'il prononça le jour de Pâques 1673 il laissa échapper à l'égard du chef de la colonie certaines allusions blessantes dont Frontenac fut aussitôt informé.
Assigné devant le conseil, M. de Fénelon récusa également le gouverneur, qui le fit arrêter ; il en appela aux juges ecclésiastiques et le conseil hésita sur la procédure à suivre ; on remplaça certains membres récusés ; des difficultés de procédure survinrent encore ; finalement, Perrot et l'abbé de Fénelon furent renvoyés en France, en 167i, pour y être jugés. L'abbé feçut un blâme de son supérieur général « pour s'être
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trop intri/jjiié (lims \v iiioiulc cl, rritMc (I(; co qui ne le r«\i;-.-ii'(laii pa?. » l^orrot, plus (M)iii)al)l(!, se vil (înl'orriH'; dans un cachol. (Irâcc à s(!S rclaLiuns do famille et à de puissantes prutections, il en sortit au bout de (jncd- ([ues semaines pour être renvoyé au Canada. « Afin de le punir, écrivait le roi au i^ouver'ueur, je l'ai fait mettre à la liastille pour (quelque tenips ; en sorte qu'en retournant en ce pays-là, non seulement cette punition le rendra plus circonspect, mais il servira d'exem[)ie pour retenir les autres. »
Le souverain blâmait toutefois, après cette satisfaction donnée à Frontenac, sa vivacité à l'égard de Perrot, et, quant à l'abbé de Fénelon, il estimait qu'il aurait dû se borner à le remettre entre les mains de son évè(iue ou le faire repasser en France par le premier vaisseau sans lui infliger une longue détention.
Colbert, de son côté, écrivait au gouvei'neur : « Sa Majesté m'a ordonné de vous dire, en particulier, qu'il est absolument nécessaire, poui-le bien de son service, d'adoucir votre conduite et de ne pas relever avec trop de sévérité toutes les fautes qui pourraient être commises soit contre son service, soit contre le respect qui vous est dû. »
Pendant que M. de Frontenac poursuivait les coureurs des bois pour les amener à rentrer dans la colonie et à se fixer au sol, il avait d'autre part à lutter contre l'évêque de Québec, Mgr Laval, et les missionnaires qui réclamaient instamment la suppression totale de la vente de l'eau-de-vie aux Peaux-Rouges, alors qu'il estimait au contraire qu'il n'y avait là qu'une aftaire de police dont l'autorité civile seule avait à réglementer les détails.
Cette question de la liberté du commerce des liqueurs fortes avait déjà profondément divisé les esprits sous les précédents gouverneurs; elle passionnait toujours les colons ; les uns approuvaient l'évêque qui interdisait, sous peine d'excommunication, la vente des fioissons enivrantes aux sauvages- les autres estimaient
avec les gouverneurs et l'intendant Talon ,que si co commerce n'était pas autorisé et réglementé, les indigènes iraient se fournir aux colonies anglaises où ils trouveraient tout à la fois l'eau-de-feu qu'ils recherchaient, des armes et les plus funestes conseils.
Les deux partis invoquaient, il faut le reconnaître, des arguments d'une grande force et citaient à l'appui des faits véritablement saisissants. C'était chez les sauvages, disaient les missionnaires, une passion ardente pour cette liqueur qui produisait sur eux les plus funestes effets. Une expérience, aussi ancienne que la colonie, apprenait qu'ils ne buvaient que pour s'enivrer et commettre les crimes les plus effroyables.
« Le village ou la cabane dans laquelle ces malheureux consomment de l'eau-de-vie, constatait un témoin, est une image de l'enfer : le feu vole de toutes parts, les coups de hache et de couteau font couler le sang de tous côtés ; l'air retentit de hurlements et de cris effroyables. Ils se mangent le nez, s'arrachent les oreilles; partout où leurs dents s'attachent, elles emportent le morceau. Le père et la mère jettent leurs petits enfants dans les brasiers ou dans les chaudières bouillantes ; ils se roulent sur les cendres, le charbon et le sang. Ils s'endorment dans cet état affreux les uns parmi les autres ; les esprits de l'eau-de-vie se dissipent, ils s'éveillent le lendemain défigurés, abattus et confus du désordre où ils se trouvent. » (Nicolas Perrot.)
« L'Iroquois, dit un autre, boit de propos délibéré pour avoir le plaisir de s'enivrer, et vendrait, s'il le pouvait, sa femme et ses enfants pour se procurer de î'eau-de-vie. » (La Potherie.)
« Cette boisson, ajoutait-on encore, est pour eux un appât diabolique. On les voit tous périr par ce malheureux commerce. » (DoUier.)
On citait cet exemple des deux mille Algonquins qui fréquentaient les bords de la rivière des Outaouais et que l'eau-de-feu avait exterminés ; trente ans après
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son introduction dniis Icni'sc'.'iiiijjomcrits, il n'en rcsi.iil plus (jne (MMiL ciiuiu.inle.
On nii)i)eIaiL encore que l'expédition de M. de Courcellcs contre les Agniers avait échoué parce que les Aliionijuins qui drvainnt, lui servir de cfuidcs, retenus j)ar (les traitants cpii leur avaient c(';dé de l'eau-de-vie, s'étaient enivrés pendant plusieurs jours au lieu de rejoindre la colonne qui s'égara dans les neiges et les forets.
D'autre part, on répondait que les missionnaires, dans leur zèle religieux, voulaient empêcher toutes relations entre la colonie et les peuplades sauvages au milieu desquelles ils vivaient, qu'ils ne leur apprenaient pas dans ce but la langue française, afin de rester comme interprètes les intermédiaires obligés entre les tribus et l'administration ; que le mal n'était pas aussi grand qu'ils le prétendaient; qu'il suffisait de réglementer la vente des boissons alcooliques en punissant les indigènes trouvés en état d'ivresse et les habitants qui leur auraient vendu l'eaude-feu.
Colbert, en présence de ces opinions divergentes, écrivit alors au gouverneur : « M. l'évêque de Québec m'a fait remettre ici par son grand-vicaire une consultation qu'il a faite en Sorbonne. L'intention de Sa Majesté est que si tous les faits contenus en cette consultation sont véritables en général, c'est-à-dire si tous les sauvages et toutes les bourgades s'enivrent et commettent ensuite des crimes, assassinats, etc., en ce cas il est juste que vous cherchiez des moyens d'empêcher qu'on ne porte aux sauvages de ces sortes de boissons , mais si ces désordres sont seulement commis par quelques particuliers et qu'ils soient seulement un peu plus sujets à s'enivrer que ne sont les Allemands et ici en France les Bretons, Sa Majesté veut en ce cas que vous employiez son autorité non pas pour rien prononcer directement contre l'autorité épiscopale, mais pour empêcher, par l'autorité royale, que l'épiscopat n'entre-
prenne rien au dehors de l'Église, en une matière qui est purement de police. »
Enfin le minisire prescrivit à Frontenac, pour être complètement éclairé, de réunir vingt-quatre personnes notables de la colonie qui seraient invitées à donner leur avis sur les inconvénients de la traite des liqueurs fortes.
Ceux que l'on appela dans cette assemblée, firent remarquer les partisans de l'évêque, étaient engagés dans le commerce avec les nations sauvages ; aussi la plupart se déclarèrent-ils en faveur du trafic de l'eaude-vie, qui ne produisait selon eux que bien peu de désordres parmi les naturels du pays, et qui était nécessaire pour se les concilier.
Un des membres, Cavelier de LaSalle, que M. de Frontenac avait nommé commandant du fort édifié à Cataracoui, ajouta aux arguments développés par les partisans de la traite une observation d'une certaine gravité. Permettre le trafic des boissons, c'était enlever à ce commerce le caractère de contrebande ; c'était, par conséquent, y engager les habitants honnêtes, dont les sauvages n'avaient pas à craindre les exigences et les brutalités auxquelles trop souvent les vagabonds les avaient habitués; spécialement pour le fort Frontenac, si l'on interdisait le trafic des boissons, c'était à bref délai la guerre avec les Iroquois. « On doit tout appréhender, dit-il, si on leur refuse ce qu'ils aiment tant, n'y ayant d'autre moyen de les attirer pour leur ôter la défiance qu'on leur inspire. » (Lorin.)
Trois membres seulement se prononcèrent contre la vente de l'eau-de-vie ; deux, dont l'un était JoUiet, s'opposèrent à son transport dans les bois, tout en admettant la vente modérée dans les habitations; les autres émirent une opinion favorable à la traite.
En conformité de cet avis transmis à Colbert, et malgré les démarches de l'évêque de Québec, une ordonnance royale du 24 mai 1679 autorisa la vente de l'eau-de-vie dans les habitations, défendit le trafic dq
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cclto li(|ii(Mir ;iv('(' les sauvages dans la piofnndfîur (les l)(»is cl accoi'da an i;(tnv(Mii(Mir \(\ di'oil d(! dr-livr-cr des coni^M'S valaldos poni' trois iriois sculorncrit, du 1.") janvier au 1.') avril, aveu; intfn-dietion [)()uî' I(;s titulaii'esde viîndnîdes l)()issonsonivraiit(îsa,ux indigènes.
M. d(» iM'ontonac avait, en sofiihk;, obtenu gain de cause au[)rès du ministre ; il en prolita pour continucir à étendre la colonie en envoyant de hardis pionniers à la dc'couverte de nouveaux territoires, notamment de La Salle au Mississipi, du Llinl au nord des grands lacs et Nicolas Perrot clio/ les Sioux.
Mais à peine ees difficultés étaient-elles écartées qu'il en surgit d'autres, cette fois entre le gouverneur et l'intendant. Jacques Duchesneau avait été désigné pour remplir cette fonction en rem placement de Talon, trois ans après le déi)art de ce dernier, que Colbert avait espéré, mais en vain, décidera retourner encore à la Nouvelle-France.
Duchesneau, lorsqu'il fut nommé, était depuis dix ou douze ans trésorier dans la géni'ralité de Tours. C'était un homme affectant des dehors d'une extrême piété, mais d'un caractère envieux et servile, qui n'avait rien des idées larges de Frontenac, et dont les actes, dès les premiers jours de son arrivée à Québec, semblaient démontrer le parti pris de contrecarrer le gouverneur dans tous ses desseins. Commis subalterne, il avait pu avoir des qualités d'exécution ; intendant et président du conseil supérieur, il estima que son rôle était de surveiller M. de Frontenac, de dénoncer avec malveillance tous ses actes, de s'allier à ses ennemis, de l'user enfin et de rendre son gouvernement impossible.
Deux pièces suffisent pour dépeindre l'homme; la première est de Colbert, il écrit à l'intendant :
« Vous parlez dans vos lettres comme si M. de Frontenac avait toujours tort, et vous êtes persuadé qu'il ne doit rien faire dans l'exercice et dans les fonctions 4u pouvoir (^ue le Roi lui a donné que de concert avec
VOUS ; enfin il paraît que vous vous mettez toujours en parallèle avec lui. Il vous faut bien éclaircir de la différence entre un gouverneur et lieutenant général du pays qui représente la personne du roi, et un intendant. Vous ne devez rien faire dans vos fonctions que d'accord avec lui. » (20 avril 1679.)
Duchesneau répondait au mois de novembre suivant à cette missive hautaine et quelque peu méprisante :
« On ne peut recevoir les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avec un plus profond respect et une plus grande affliction puisque, n'ayant jamais en vue dans toutes mes actions que de vous plaire et de mériter, par ma fidélité et mon exactitude à vous informer de tout ce qui se passe dans ce pays, la continuation de votre protection dont je ressens les effets depuis plus de dix-huit ans, je me vois en état d'appréhender de tomber dans le seul malheur que je puisse craindre, qui est que vous n'ayez plus la même bonté que vous avez toujours eue pour moi. »
L'entente était évidemment impossible entre deux hommes d'un caractère si différent et qui comprenaient d'une manière absolument opposée leur rôle à la Nouvelle-France, l'un poursuivant résolument, parfois avec des violences justifiées parles agissements de ses adversaires, la prépondérance de l'autorité royale qu'il représentait et dont 11 avait la plus haute idée ; l'autre, indiquant lui-même qu'il se considérait comme un contrôleur, disons le mot, comme un espion chargé d'entraver l'autorité trop puissante du gouverneur et de révéler au ministre tout ce qui pouvait exciter son mécontentement ou diminuer le crédit qu'il accordait à son adversaire.
La lutte s'engagea pour des questions de préséance, de présidence du conseil ; elle se poursuivit à propos de la vente de l 'eau-de-vie, des congés accordés aux traitants, le gouverneur et l'intendant s'accusant mutuellement de favoriser la traite à leur profit; elle prit uu tel caractère que deux partis se formèrent parmi
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l('s li;ilHl;inls, (pic des ([iicrcllcs f;t d(!S r'ixfs conliiiiicllcs se piodui^irciil, diiiis QiiclxM' entre h's |);irtisaris dv l'VoiitcM.ic vX coiiM (I(! Diieluîsiicaii, dont Ici (ils ixiyji duii mois de prison des couplets injurieux conlri; lep;-ouverneureh<'intés pai'lui dans lesi'ues. Le ministre y mitun terme en rai)pelant Frontenac et enrévociuant l'intendant.
Cavelier de La Salle descend le Mississipi jusqu'à son embouchure. — Prise de possession de la Louisiane.
Lorsque, sur l'invitation de Talon et de M. de Courcelles, Jolliet avait été à la recherche du grand fleuve, il ne l'avait parcouru que jusqu'aux Arkansas ; il était réservé à un autre de descendre à son embouchure et de prendre possession, au nom de la France, des immenses territoires qui allaient constituer la Ijouisiane.
Robert Cavelier de La Salle, né à Rouen, où il fut baptisé le 22 novembre 1643, en la paroisse Saint-Herbland, appartenait à une riche famille bourgeoise qui depuis longtemps « vivait noblement. » Le nom de famille était Cavelier, c'est celui que portait le frère aîné de l'explorateur, prêtre de Saint-Sulpice, missionnaire au Canada. Son oncle, Henri Cavelier, mercier à Rouen, était inscrit le vingt-quatrième sur la liste de la compagnie des Cent Associés.
Cavelier de La Salle fit .ses études à Rouen au collège des Jésuites, devenu aujourd'hui le lycée. De haute taille, d'une grande force corporelle, il était d'un caractère énergique, et sous un extérieur froid il cachait une ambition, un désir de s'illustrer qui étouffaient en lui toute passion vulgaire. « Il avait, dit un de ses plus fidèles compagnons, l'esprit et le talent pour faire réussir son entreprise, la fermeté, le courage ; sa grande connaissance dans les arts et les sciences qui le rendaient capable de tout, et un travail infatigable qui lui faisait tout surmonter lui auraient
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enfin pioc.iiri'' nu succès ;j;l()i'i()ux do sa griindo oritroprise, si ces hcllus parties n'avaient [);is été balanci'cs [Kir (les manières trop liaulaines, (pii l(! rendaieril, bien souvent insupportable, et par la dureté envers eeux ([ui lui élai(;nt soumis, qui lui attira enfin une haine implacable et qui fut la cause de sa mort. » (Joutel.)
Ajoul()ns(|U(! pr()téi;('!du(;omtede Frontemie, nommé l)ar lui commandant du fort édifié au lac Ontario, chargé de la découverte des pays au sud des grands lacs, il eut les mômes adversaires que le gouverneur et |»;iiticulièrement Fintendanl Duchesneau, qui contribua de toutes ses forces à sa ruine.
A la mort de son père, Cavelier de La Salle réalisa en capital les 400 livres de rente qui lui revenaient et passa en !()()() au Canada. En 1(507, il était à Montréal dont les propriétaires, les prêtres de Saint-Sulpice, lui concédèrent au-dessus des rapides, dans un lieu qu'il appela la Chine, à huit ou neuf milles de la ville, de vastes terrains exposés aux atta([ues des sauvages, mais parfaitement situés pour la traite.
A l'endroit où le fleuve Saint-Laurent forme en s'élargissant le lac Saint-Louis, La Salle traça le plan d'un village, entouré d'une palissade. A chacun des colons qui vint s'y installer, il donna dans le village même un demi-arpent de terre, en dehors de la palissade six arpents. Il réserva pour son domaine personnel 4:20arpenls,surlcsquelsilcommençadesdéfrichements et des constructions. (Gravier.)
Dès ce moment, il apprenait la langue iroquoise et accomplissait plusieurs voyages d'exploration et de traite. Des sauvages qui étaient venus hiverner à la Chine lui apprirent qu'une grande rivière, l'Ohio, prenait sa source dans leur pays et allait se jeter, à huit ou neuf mois do marche, dans la mer. Suivant les idées des explorateurs de ce temps, il crut qu'il s'agissait de la mer Vermeille et du passage tant cherché pour se rendre aux Indes. Descendu à Québec, il obtint de MM. de Courcelles et Talon l'autorisation de partir à la décou-
verte, mais A la charge par lui de supporter tous les frais de son expédition. Des lettres patentes lui permirent d'explorer les Lois, les rivières et les lacs du Canada, et d'engager pour ce voyage des soldats tirés des compagnies en résidence dans la colonie. Pour se procurer les ressources nécessaires, il vendit son domaine de la Chine, acheta quatre canots et engagea quatorze hommes. Deux Iroquois devaient servir de guides. Un missionnaire de Saint-Sulpice, M. Dollier de Casson, ancien ofticier de cavalerie, s'adjoignit à l'explorateur, avec sept hommes et trois canots. Un diacre, Tabbé de Gallinée, « d'une adresse incroyable dans tous les arts mécaniques », se chargea de dresser la carte des pays parcourus.
Partis de Montréal le 6 juillet 1669, La Salle et ses compagnons arrivaient le 2 août au lac Ontario. N'ayant pour nourriture que du maïs cuit dans l'eau, couchant par terre la nuit, astreints à d'extrêmes fatigues dans la remontée si pénible des rapides, ils étaient tous plus ou moins malades lorsqu'ils parvinrent au village des Tsonnontouans où ils séjournèrent pendant un mois pour se remettre, et aussi pour essayer de trouver des guides, ceux qui les avaient accompagnés jusque-là refusant d'aller plus loin.
Des sauvages de cette bourgade avaient apporté de l'eau-de-vie de la Nouvelle-York : celui des leurs qui avait été tué par les trois maraudeurs français exécutés à Montréal comptait des parents dans les cabanes, et ces derniers voulaient, dans leur ivresse, massacrer quelques Faces Pâles pour se venger. De La Salle et M. Dollier durent partir pour éviter d'être mis à mort, et gagnèrent la rivière qui décharge dans le lac Ontario les eaux du lac Érié en franchissant le sault du Niagara. « C'est une des plus belles cataractes qui soient au monde, rapporte M. de Gallinée, aussi l'entendîmes-nous de dix ou douze lieues. »
Avant d'arriver au lac Érié, Cavelier de La Salle tomba malade à son tour, et les voyageurs durent
PHISK IIK POSSESSION DK LA LOUISIANE. 'i^a
s'ariN'Icr [K)iir lui laisser le toinpï do se r('!i.'il)lir. I);ins cet iiilcrvalle, M. Uollier rencontra .lollicl, (|iii i(;v(iiail (le son ('X|)(''dirK)n ;ï la rechoreiic d'une mine de cuivre |irrs (In lac Supérieur, et, sur ses indications, il ic-ohil daller de C(; cAté travailler à la conver-sion (les infidèles. De La Salh^ inv()([iia son état de santé poui- le laisser partir sans raccompagner, et resta seul au camijcrnent avec ses hommes.
MM. DoUier et de Gallinée, parvenus le li octobre sur les bords du lac Érié, y construisirent une cabane pour i)asser l'hiver. La chasse était abondanle aux alentours; on ramassa quebjues sacs de noix et de châtaignes ainsi que des pommes, des prunes et des raisins dont on tira un gros vin noir. Le 23 mars, après un séjour de cinq mois dans ces parages, les voyageurs y plantèrent une croix, à l'exemple de Jacques Cartier, et attachèrent au pied les armes royales, avec une inscription constatant qu'accompagnés de sept Fran(;ais ils avaient, les premiers de tous les peuples européens, hiverné en ces lieux, dont ils prenaient possession au nom de leur roi comme d'une terre inoccupée.
L'acte de prise de possession est signé : « François DoUier, prestre du diocèse de Nantes en Bretagne ; de Gallinée, diacre du diocèse de Rennes en Bretagne. »
De là, la petite troupe passa dans le lac des Hurons, qu'elle C()toya, et parvint au sault Sainte-Marie, où les pères Dablon et Marquette lui procurèrent les moyens de rejoindre Montréal. La carte des contrées explorées, dressée par de Gallinée, et le procès-verbal de prise de possession rédigé au lac Érié furent envoyés à Talon, qui les transmit au ministère, à l*aris.
Après le départ de M. DoUier, La Salle, resté seul avec ses engagés, reprit le cours de son expéditiou et gagna la rivière de l'Ohio qu'il descendit « jusqu'à un endroit où elle tombe de très haut dans de vastes marais, après avoir été grossie par une autre
rivière forl large qui vient du Nord. » Il y trouva quelques Peaux-Rouges qui lui dirent que « loin de là, le même fleuve, qui se perdait dans cette terre basse, se réunissait dans un lit. » Il s'engagea dans ces vastes marais ; mais comme la fatigue était grande, les hommes, qu'il avait entraînés jusque-là le quittèrent tous en une nuit, regagnèrent le fleuve et se sauvèrent. Il se vit seul, à 400 lieues de Montréal, contraint par l'abandon de ses compagnons à revenir en arrière, exposé à mourir de faim dans le parcours de cette longue route, et accablé par le chagrin de ne pouvoir poursuivre la découverte qu'il avait entreprise avec tant d'ardeur.
De retour à Montréal, il y reprit son existence de traitant, et servit d'intermédiaire à M. de Frontenac auprès des Iroquois, lors de son voyage au lac Ontario. Nommé par lui commandant du fort élevé à Cataracoui, il y acheva la construction des bâtiments destinés à recevoir les marchandises servant àlatraite, et, dès l'automne de 1674, il passait en France, porteur d'une lettre du gouverneur au ministre. Frontenac y disait: « Je crois vous servir en vous recommandant le sieur de La Salle ; c'est un homme intelligent et habile, plus capable qu'aucun de ceux que je connais ici de mener à bonne fm toute entreprise ou découverte qui lui pourrait être confiée, parce qu'il a une connaissance parfaite de l'état du pays, comme vous le verrez si vous consentez à lui accorder quelques moments d'audience. »
A Paris, La Salle trouva dans le prince de Conti un zélé protecteur et obtint, pour ses services comme explorateur, des lettres de noblesse et le don, à titre de seigneurie, du fort Frontenac, à la condition qu'il le rebâtirait en pierres. Le roi lui concéda en même temps le droit de commercer et de continuer ses découvertes vers l'ouest et le sud.
La famille de l'explorateur, fière de ses succès, lui avan(,'a les fonds qui lui étaient nécessaires. Enfin il
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j)iil, ;iV(M' lui, sur la nîcorrimîindation du priaci; (h; Coiili, nu li(»miM(! qui rcsUi constainmciit lidèlo à ses iiilcrris cl lui r(MKliL de f^i'auds services; c'élaiL le chevaliei' diîTouli. Il avait eu une main emportée par nu éclat de grenade dans un combat, mais il l'avait l'ait remplacer par une en métal recouverte d'un gant, cl il s'en servait avec une telle dextérité que les sauvages rai)[)elaient « main de 1er, » parce qu'il leur cassait souvent la tête et les dents d'un coup de poing (juand il avait des démêlés avec eux.
Le 14 juillet 1G78, La Salle parlait de la Rochelle avec trente hommes. Débarqué à Québec au mois de septembre, il se hâta de regagner le fort Frontenac et commença à mettre ses plans à exécution. Tout d'abord, il fit construire une barque de quarante tonneaux, et remonta sur ce bâtiment, dont la grandeur et les voiles stupéfièrent les indigènes, le lac Ontario jusqu'à la rivière Niagara, sur le bord méridional delaquelle il commença un fort. L'achèvement en fut conhé à Tonti qui resta dans ce lieu avec une trentaine d'hommes. 11 devait en même temps faire construire en amont de la cataracte du Niagara un autre, bateau de même taille que le premier, pour naviguer sur le lac Érié.
Après une excursion chez les Tsonnontouans qui avaient menacé de détruire le nouveau fort, La Salle retourna sur les glaces à Frontenac. Au printemps suivant, sa barque ell'ectua plusieurs voyages sur le lac Ontario, entre les deux forts, mais le pilote s'étant un jour trop approché de terre, le bâtiment s'échoua et fut brisé. Ce contretemps ne déconcerta pas La Salle : il employa le printemps et l'été de 1()79 à meltre complètement en état le fort Frontenac, à en remplir les magasins et à visiter les peuplades dont il espérait tirer des lumières pour son entreprise. Sa base, c'est-à-dire le fort dont il avait le commandement étant bien assurée, il lui restait à jalonner sa route de points de ravitaillement, de forts de pieux
OÙ SCS hommes trouveraient à la fois un abri et des approvisionnements pour la marche vers le grand fleuve dont il s'agissait de prendre possession. Le fort Niagara était une de ses étapes, la première ; Tonti y avait accompli sa mission, les constructions étaient achevées ; la barque le Griffon attendait à l'ancre asdessus de la cataracte. De La Salle s'y embarqua et traversa le lac Érié puis la mer Douce, mais il essuya dans cette navigation une violente tempête et ne parvint qu'avec peine à Michillimakinac. Il se rendit enfin à la baie des Puants et y fit la traite dans des conditions assez avantageuses pour lui permettre de renvoyer le Griffon au fort Niagara avec un riche chargement de pelleteries. La cargaison déchargée, le bateau devait revenir au lac Michigan avec les matériaux et les approvisionnements indispensables pour la suite de l'expédition.
De la baie des Puants, La Salle gagna en canot la rivière des Miamis, où il établit un fort de pieux. Un portage le conduisit ensuite à la rivière des Illinois. Le 14 janvier 1680 il commençait sur ce cours d'eau un autre fort auquel il donna plus tard, en raison des cruels déboires qu'il y éprouva, le nom de Crèvecœur.
A Niagara on attendit vainement le Griffon, dont on •ne retrouva jamais la trace. Il avait sans doute péri corps et biens dans une de ces tempêtes si fréquentes sur les lacs. On prétendit cependant qu'à l'instigation des Iroquois, effrayés de voir un bâtiment si puissant naviguer sur ces eaux autrefois désertes, une bande d'Outaouais avait surpris et massacré l'équipage du navire, à l'ancre dans une anse, pillé la cargaison puis mis le feu à la coque pour faire disparaître toute trace du crime. La Salle parut croire et écrivit, dans une lettre datée du !(> juin 1083 du fond du lac Michigan, que les marchandises avaient été volées par les hommes de l'équipage (jui, ai)rès avoir coulé la barque, auraient été rejoindre d'autres coureurs des bois ;
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mais on ne produisit aucune preuve à l'appui de (mîs assertions.
C.o nialliiMir fut suivi d'un second, f.a Salle avait IxMut'oup compté sur les Illinois pour l'aider dans son entreprise; il s'était rendu avec Tonti dans leur pays pour entrer en relations avec eux et chercher un em- |ila(H>ment propice à l'établissement d'un jiouvel entrepôt. C'était le foil Crèvecœur qui aUait maripier cette dernière étape. Ellrayés par les récits des sauvages qui dépeignaient la descente à, la mer comme très périlleuse, et disaient le fleuve rempli de précipices et desaults aboutissant àungouiï'reoù les eaux se perdaient, quelques engagés s'enfuirent après avoir, affirme Tonti, jeté du poison dans la marmite de La Salle, que l'on tira d'affaire avec un contrepoison.
Comme i«.i fort Frontenac et à celui de Niagara, une barque fut mise en chantier pour descendre la rivière; et pendant ce temps, lepèreHennepin,récolletflamand qui faisait partie de la troupe, partait avec deux compagnons, (r pour découvrir la nation des Sioux, à 400 lieues des Illinois, du côté du nord, sur le grand fleuve. »
Enfin La Salle, sans nouvelles du GrifTon, dépourvu des ferrements, des cordages et des voiles nécessaires pour achever la barque en construction, prit le parti désespéré de refaire le trajet jusqu'au fort Niagara pour lequel il se mit en route le 22 mars, lui sixième, laissant le commandement à son fidèle lieutenant. Il rencontra en chemin deux hommes qu'il avait expédiés l'automne précédent jusqu'à Michillimakinac, à la recherche de sa barque ; ils lui affirmèrent qu'elle n'y avait point passé ; cela le détermina à continuer sa route après avoir envoyé les deux engagés à Tonti, avec ordre d'aller à la recherche d'une éminence qu'il avait remarquée près du village illinois, etd'ybâtirun fort que sa situation même rendrait imprenable. Pendant que Tonti accomplissait cette mission, ses hommes désertèrent après s'être emparés de la plus grande L — La Nouvelle-Fhance. 16
partie des provisions. Il ne resta au campement que deux récollets et trois ouvriers nouveaux venus de France. Ces malheureux se trouvèrent ainsi dénués de tout et à la merci des sauvages.
Quant au père Hennepin et aux deux Français qui l'accompagnaient, partis du fort Crèvecœur le ^8 février 1680 sur un canot d'écorce, ils entraient le 8 mars dans le Mississipi et le remontaient malgré les glaces jusqu'à l'embouchure de la rivière Wisconsin ; surpris par une bande de Sioux, et entraînés à traveps ronces et marais jusqu'au campement de leurs ravisseurs, ils les suivirent, comme esclaves, dans leurs chasses au milieu des prairies. Vers la fin de juin ils eurent la chance de rencontrer près du sault Saint-Antoine un traitant, Daniel Greysolon du Lhut, qui explorait les affluents du haut Mississipi.
Dans un mémoire au ministre Seignelay ce voyageur relate ainsi dans quelles conditions il parvint à délivrer ses compatriotes : « J'appris par huit cabanes de Sioux que je rencontrai que le révérend père Louis Hennepin, récollet, avec deux autres Français, avaient été volés et menés en esclaves pendant plus de 300 lieues par les Sioux mêmes. Cette nouvelle me surprit si fort que sans hésiter je laissai deux Français avec cesdites huit cabanes de sauvages aussi bien que les marchandises que j'avais et pris un desdits sauvages à qui je fis un présent pour me conduire avec mon interprète et deux Français où était le révérend père Louis, et comme il y avait bien 80 lieues, je marchai en canot deux jours et deux nuits, et le lendemain à dix heures du matin je le rencontrai avec environ 1000 ou 1100 âmes. Le peu de cas qu'on faisait dudit révérend père me fâcha, ce que je leur fis connaître en leur disant que c'était mon frère, et le fis mettre en canot pour venir avec moi dans le village desdits Sioux où je l'amenai, dans leqnel je fis tenir un conseil, en exposant le mauvais traitement que Ton avait fait tant audit révérend père qu'aux deux autres
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iMMiiriiis (jui ('îlniciil ;i\'('(; hii, loiir dis.iiil qiK! j(î no [Il t'iKiis point do c.ilmnrl do i^cns i|iii après m'avoir vil, avoir reçu mes [)rôscnls de ])aix et avoir été depuis nn ;in toujours avec des Franrais, les volaient (piaiid ils allai(îMl [)our les voir. Chacun tâcha, de se disculper dans le conseil, mais leur excuse ne ru'em- |)('('ha |)oiut de dire au révérend père Louis ([u'il lai la il vcuir av(îc moi du côté des Outatçamis, ce «pi'il lil. » (Ar(diiv('s du luinistèie de la marine.)
Ramenés à la mission de Michillimakinac par du Lliul, le père lleuu(;pin et ses deux compafijnons y passèrent riiivcr; à la fin de mars 1081 ils parvinrent à descendre sur les glaces jusqu'à Québec.
Nous avons laissé La Salle en route pour le fort Niagara ; il accomplit en soixante -cinq jours cet efïVayant voyage, parcourant, au prix de fatigues incroyables un espace de cinq cents lieues, et donnant le plus étonnant exemple d'une volonté inflexible, jointe à une endurance telle qu'elle dépassait les forces humaines.
On était à la fin de l'hiver, qui avait été rude ; les neiges couvrant la terre n'étaient ni fondues ni capables déporter un homme avec des raquettes ; les glaces empêchaient de se servir de canots d'écorce, il fallait faire la route à pied chargé de l'équipage ordinaire en ces occasions, c'est-à-dire d'une couverture, d'une chaudière, d'une hache, d'un fusil, de poudre, de plomb et de peaux pour faire des souliers à la sauvage, qui ne durent qu'un jour, ceux dont on se servait en France n'étant d'aucun usage dans ce pays; on devait, outre cela, se résoudre à passer au travers des halliers et des buissons, à marcher dans des marécages parfois dos journées entières, à construire des radeaux de branches mêlées de faisceaux de joncs sur lesquels on traversait les rivières dans l'eau jusqu'aux genoux, à coucher sur la terre, quelquefois sans manger parce qu'on ne pouvait porter aucun vivre et qu'il fallait tirer sa subsistance de ce qu'on tuait avec les fusils.
On était enfin exposé tous les jours, et principalement la nuit aux surprises de quatre ou cinq nations qui se faisaient la guerre. Quatre Français et un sauvage accompagnaient La Salle dans cette marche forcenée ; au départ de la rivière des Miamis et en se dirigeant vers le lac Érié ils furent obligés de traverser des bois tellement entrelacés de ronces et d'épines qu'en deux jours leurs habits mis en lambeaux et leurs visages ensanglantés les rendirent méconnaissables. Plusieurs fois, ils faillirent être massacrés par des rôdeurs ; une bande d'Ouapous suivit leurs pistes et les découvrit un soir à cause du feu qu'ils avaient allumé pour camper et faire chaudière. Ces barbares les auraient infailliblement égorgés si celui qui faisait le guet n'eut donné l'éveil. Ils n'eurent que le temps de se poster derrière des arbres, le fusil à la main. Les assaillants, les prenant pour des Iroquois et les croyant nombreux parce qu'ils ne se cachaient pas suivant la coutume de ces peuples lorsqu'ils vont en petites troupes, n'osèrent pas pousser leur attaque et s'enfuirent sans tirer leurs flèches, de peur d'être eux-mêmes enveloppés. La Salle, devinant le mobile de leur épouvante, fit les mêmes marques qu'auraient laissées ceux avec lesquels on le confondait, alluma plusieurs feux et peignit sur l'écorce des arbres des esclaves et des chevelures. Dans les plaines qu'il lui fallait parcourir il mit le feu aux herbes pour mieux cacher son passage ; mais ayant eu ensuite à traverser de grands marais dans la boue jusqu'à la ceinture, les traces que laissèrent ses gens firent bientôt découvrir leur petit nombre à une troupe de Maskoutens qui les suivirent à la piste pendant trois jours ; ils n'abandonijèrent la poursuite qu'aux abords d'une rivière qu'il leur aurait fallu traverser sous le feu des Français. Deux des engagés, abattus de fatigue, tombèrent malades ; comme ils ne pouvaient plus marcher, La Salle chercha pour continuer sa route quelque cours d'eau se déversant dans le lac Érié ; en ayant trouvé un, il cons-
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IruisiliiM ciinoLd'iiconîO d'ormo [)()ui* lc(l(;scendr(îavoc SCS lumiiiics, iiiiiis los troncs d';ul)r'(;s que les hautes (Mu\ avaient entraînés bouchaient à chaque instant Ui passage, ctd'autre pjirt le cours delà rivière ol)lii4(;a.it à (!(^ tels détours qu'on n'avait pas fait en cinq jours plus de chemin que dans une journée de marche. Les malades étant un peu soulagés, on reprit la route de terre et l'on parvint au d(''troit par lequel le lac Huron se décharge dans l'iilrié. Deux des compagnons de l'infatigable voyageur le quittent alors pour se rendre à Michillimakinac avec l'espoir d'y trouver des nouvelles du Griffon ; les deux autres, le sauvage et La Salle traversent le détroit, d'une lieue de largeur, sur un radeau. Mais les pluies continuelles et le dégel ont inondé les bois ; un des engagés et le sauvage sont atteints d'une fièvre violente avec inflammation pulmonaire et crachements de sang ; il leur est impossible d'aller plus loin. La Salle et le dernier Français valide construisent en deux jours un canot dans lequel les malades sont embarqués et transportés jusqu'à une cabane au-dessus du sault du Niagara. L'explorateur y trouva quelques-uns de ses gens qui y avaient hiverné. Les nouvelles qu'ils lui apprirent étaient désolantes : le Griffon était certainement perdu; un autre navire, le Saint-Pierre, qui lui apportait pour plus de 30000 francs de marchandises de France, avait fait naufrage à l'entrée du golfe Saint-Laurent ; des vingt ouvriers qu'il avait fait venir, il n'en était resté que (juatre ; les autres, découragés par le bruit répandu dans la colonie qu'il ne reviendrait jamais de son expédition, étaient retournés en Europe.
La Scille crut devoir alors descendre jusqu'à Montréal, pour s'y procurer de nouvelles ressources. Après y avoir obtenu les secours indispensables pour continuer son œuvre, il se remettait en route le 10 août 1080 pour rejoindre Tonti et reprendre la marche en avant. De nouveau il remontait les rapides du Saint-Laurent, parcourait en canot l'immense étendue des lacs,
descendait la rivière des Illinois et atteignait le fort Crèvecœur qu'il trouvait abandonné. Son lieutenant, i\ l'arrivée d'un parti d'Iroquois, n'avait échappé que par miracle à la mort et s'était retiré k la baie des Puants d'où il avait, au prix de souffrances inouïes, gagné la mission de Michillimakinac.
Dans un mémoire au ministre, Tonti rapporte en ces termes sa périlleuse aventure : « Dans ce temps-là les Illinois Adrent un parti de six cents Iroquois, ce qui les alarma extrêmement. C'était vers le mois de septembre. La désertion de nos gens, le voyage de M. de La Salle au fort de Frontenac donnèrent soupçon aux sauvages que nous les trahissions. Ils me formulèrent de grandes plaintes sur l'arrivée des ennemis. Comme j'étais nouveau venu de France et que je ne connaissais pas leurs manières, cela m'embarrassa et me fit prendre la résolution d'aller aux ennemis avec des colliers, pour leur montrer que j'étais surpris de ce qu'ils étaient venus pour faire la guerre à une nation dépendant du gouverneur de la Nouvelle-France.
« Un Illinois m'accompagna et nous nous détachâmes du corps des Illinois qui étaient au nombre de quatre cents et même déjà aux prises avec les ennemis.
« Comme je fus arrivé à la portée du fusil, les ennemis firent une grande décharge sur nous, ce qui m'obligea de dire à l'illinois de se retirer ; il le fit.
« Étant arrivé à eux, ces misérables me saisirent et me prirent le collier que j'avais à la main ; un autre, au travers de la foule me plongea un coup de couteau dans le sein et me coupa une côte à côté du cœur; néanmoins, m'ayant reconnu, ils me menèrent au milieu de leur camp et me demandèrent le sujet de ma venue. Je leur fis connaître que les Illinois étaient sous la protection du roi de France et du gouverneur du pays, que j'étais surpris qu'ils voulussent rompre avec les Français.
«Dansée temps ils ne laissaient pas d'escarmoucher de part et d'autre, et même un guerrier vint avertir le
PRISE DR POSSRSSION I)K I,A r.OIIIfilANR. 28:i
(•li(>r (jii" leur ;iil(' îj^niiclic pliail cl, (jii'ils nvaiciil l'tu'.omni (|ii('l(|ii('s l'VaiK'iiis p.'iMiii les Illinois (jiii l.irai(Mil. sur (mi\, (•(; ([ui les ciiii^riiia l)('a,U('()ii|) rj)i\\,n\ moi, (>t ils tinr(MiL(;oMSoil oiitr(Miiix do co qu'ils l'ciaioiil dv moi. Il y en avait un derrière moi qui tenait uu couteau dans sa main, ol ((ui, de temps en temps, me levait les cheveux. Ils élai(;nl de divers sentimenls. Teiiancouti, cliel' du parti tsonnontouan, voulait abscjlument (jue je lusse hrAlé et Agonstot, chef du parti des Onnonta{i;ués, comme ami de M. de La Salle, voulait ma délivrance. Il l'emporta sur l'autre, et ils conclurentensemble que, pour mieux trahir les Illinois, il fallait me donner un collier de porcelaine, pour bien marquer qu'ils étaient enfants du gouverneur aussi bien qu'eux, qu'il fallait s'unir et faire une bonne paix.
« Ils me laissèrent aller pour porter leur parole aux Illinois. J'eus beaucoup de peine à les joindre, à cause de la grande quantité de sang que j'avais perdue. »
Les Illinois, informés du sentiment de leurs ennemis, mais les voyant venir toujours en corps de bataille, se retirèrent à trois lieues, laissant dans leur village Tonti avec les deux récollets et les trois engagés français. Les Iroquois, arrivés à cette bourgade, y firent un fort de pieux, et envoyèrent Tonti trouver les Illinois « pour les porter à venir traiter de la paix. »
« Ils me donnèrent, ajoute l'auteur du mémoire, un de leurs gens pour servir d'otage. J'y fus avec le père Zénobe. L'Iroquois resta avec les Illinois, et un Illinois vint avec moi. Quant nous fûmes arrivés au fort, au lieu d'accomoder les affaires il les gâta toutes, disant aux ennemis qu'ils n'étaient en tout que quatre cents hommes et que le reste de leurs jeunes gens était en guerre, que s'ils voulaient faire la paix avec eux, ils leur donneraient quantité de castors et quelques esclaves qu'ils avaient.
« Les ennemis me firent appeler, et après m'avoir adressé mille reproches ils me dirent que j'étais un menteur de leur avoir fait les Illinois nombreux de douze cents combattants, de plusieurs nations alliées et de soixante Français. J'eus beaucoup de peine à me tirer d'affaire. Le soir même ils renvoyaient l'Illinois pour dire à sa nation de se trouver à une demi-lie ne du fort le lendemain, et que là ils concluraient la paix, ce qui fut fait. »
Le 10 septembre, Tonti et le père Zénobe étaient appelés par les chefs Iroquois, qui leur offrirent six paquets de castors. Les deux premiers étaient pour dire à leur père, M. de Frontenac, qu'ils ne prétendaient pas manger ses enfants ; le troisième était pour servir d'emplâtre à la plaie de Tonti; le quatrième représentait de l'huile pour frotter ses jambes à cause des voyages qu'il avait faits; le cinquième signifiait que le soleil était beau, et le sixième qu'ils eussent à se mettre en route le lendemain pour les habitations françaises.
Tonti leur demanda, de son côté, puisque la paix était faite, quand ils partiraient pour retourner dans leurs cantons. « Il s'éleva, dit-il, quelques murmures entre eux. Il y en eut qui me répondirent qu'ils voulaient manger des Illinois avant de se retirer ; sur quoi je repoussai leurs présents avec le pied, leur témoignant que puisqu'ils avaient le dessein de manger les enfants du gouverneur, il n'était pas besoin de me faire ces présents et que je n'en voulais pas. Un Abénaquis qui était avec eux et qui parlait français me dit que « les hommes » étaient fâchés, et les chefs s'étant levés me chassèrent de leur conseil.
« Nous nous en fûmes à notre cabane, où nous passâmes la nuit sur nos gardes, étant résolus d'en tuer quelqu'un avant qu'ils nous tuassent, car nous crûmes que nous ne passerions pas la nuit. Néanmoins au point du jour ils nous ordonnèrent de partir, ce que nous fîmes. »