PROGRÈS DE LA COLONIE
grando torrc, ot les restes pitoyables (Vuu monde entier antrcifois peuple^ d'une infinité d'habitants. Ce ne- sont ni;iint(înant (|ue des S([ueb3ttes ([ni te pai l(;iit ; rir()([nois a dévoré leurs cliairs, les a brûlés sur des bûchers et ne leur a laissé (^ue les os. Il ne nous restait plus qu'un souffle de vie; nos membres, qui ontj)assé parles chaudières bouillantes, n'avaient plus de vigueur, quand avec peine ayant levé les y(!ux nous avons aperçu sur le Qeuve les navires qui te portaient, et avec toi tant de braves soldats. Ce fut alors que le soleil nous parut resplendir de plus beaux rayons et rendre la lumière à notre ancienne terre qui depuis tant d'années était couverte de nuages et de ténèbres. Alors nos lacs et nos rivières parurent calmes, sans tempêtes, et sans brisants, et il nous sembla entendre une voix sortie de ton vaisseau qui nous disait : courage, peuple désolé, tes os vont être liés avec des nerfs et des tendons, ta chair va renaître, tes forces te seront rendues et tu vas vivre comme tu as vécu autrefois. Nous prenions d'abord cette voix comme un doux songe qui flattait nos misères, mais le bruit de tant de tambours et l'arrivée de tant de soldats nous ont détrompés. »
Le vice-roi promit à ces infortunés de les secourir dès que toutes les troupes qui venaient de France auraient débarqué. Il aurait voulu, sans délai, attaquer les barbares dont les courses et les meurtres n'avaient pas cessé, mais les dernières compagnies du régiment de Carignan n'arrivèrent qu'en septembre, et la saison lui parut trop avancée pour porter la guerre sur le territoire des ennemis. Pour mettre, en attendant, une entrave à leurs incursions, il fit, dès le mois de juillet 1665, transporter quatre compagnies à l'entrée de la rivière Richelieu et rebâtir à cet endroit le fort qu'y avait élevé autrefois M. de Montmagny, et qui prit le nom de M. de Sorel, oftîcier chargé de la direction des travaux. Deux autres furent édifiés à quelques lieues de distance pour fermer le passage aux rôdeurs
agniers et servir de base aux opérations qui devaient être dirigées contre eux. Ces préparatifs effrayèrent les cantons, dont trois envoyèrent des députés avec des présents pour demander la paix. M. de Tracy leur fit bon accueil, accorda la liberté à plusieurs prisonniers et accepta de traiter avec les envoyés. Il leur déclara qu'il était prêt à vivre également en bon accord avec les Agniers s'ils laissaient la colonie en repos. Mais ces derniers, encouragés par les Anglais, gardaient une attitude hostile et leurs partis continuaient à massacrer les Français qu'ils surprenaient. Il fut alors résolu, malgré l'hiver, d'organiser une expédition dans le pays même de ces barbares et M. de Courcelles se chargea de la diriger.
Les glaces devenues assez solides pour porter les troupes, le gouverneur réunit six cents hommes au fort Sainte-Thérèse, le plus rapproché du territoire ennemi, et sans attendre une trentaine d'Algonquins qui devaient servir de guides mais qui s'étaient enivrés en route, la colonne partait dans les neiges, les raquettes aux pieds; chaque homme, outre ses armes, emportait une trentaine de livres de provisions. On couchait dans des trous au milieu des neiges. L'usage des raquettes gênait singulièrement les soldats nouvellement arrivés de France, et il y avait à traverser fréquemment des rivières ou des lacs gelés, avec un froid dépassant la rigueur des plus rudes hivers du vieux pays. Plusieurs, dès les premiers jours, eurent tenez, les oreilles, les doigts gelés; il fallut les laisser aux forts ; d'autres durent être également remplacés parce qu'ils avaient les jambes déchirées ou coupées par les glaces. On parcourut ainsi, au prix des plus rudes épreuves, les deux cents lieues qui séparaient le fleuve Saint-Laurent du canton des Agniers. Plus de soixante hommes moururent, dans cette course, de faim et d'épuisement.
Enfin la colonne s'égara au milieu des forêts désertes et déboucha à vingt lieues des villages
PROGHÈS DE FwV COLONIE. 215
iro([Uuis. On a[)i)riL alors que ces derniers, instruits pur (les coureurs de cette invasion, avaient abandonné leurs cabanes et s'étaient enfuis dans les profondeurs (li>s l)()is, hors de l'altcinte des Français. D'autre part les pluies coniniençaient et donnaient lieu de craindre une débilcle (jui aurait rendu le retour impossible; M. de Courcelles se résigna non sans regret à revenir sur ses pas, et la colonne regagna péniblement Québec, accompagnée des Algon(|uins qui avaient lini par la rejoindre et (jui, par leur chasse, lui procurèrent quel- ([ues vivres.
L'expédition n'avait pas réussi, mais elle témoignait d'une telle audace et d'une énergie si soutenue que les Iroquois en furent effrayés ; aussi dès le mois de mai suivant vit-on arriver à Québec des ambassadeurs des cinq cantons pour traiter de la paix. Mais ils n'étaient pas repartis pour leurs bourgades que des rôdeurs agniers surprenaient quelques Français chassant sans méfiance sur le lac Gliamplain, en tuaient trois dont un officier, neveu de M. de Tracy, et en emmenaient quatre prisonniers. Une expédition fut aussitôt organisée pour les délivrer et M. de Sorel en reçut le commandement. A la tête de trois cents hommes, il se dirigea à grandes journées sur le canton des Agniers, et il n'en était plus qu'à une vingtaine de lieues lorsqu'il rencontra un de leurs chefs, nommé le Bâtard flamand qui, avec trois autres guerriers, ramenait les prisonniers et était chargé d'offrir toutes satisfactions pour le meurtre de leurs compagnons. M. de Sorel ayant dès lors atteint le but principal de sa mission, qui était de délivrer ses compatriotes, revint à Québec avec le Bâtard flamand. Presque en même temps d'autres envoyés desTsonnontouans, des Onnontagués, et des Goyogouins arrivèrent pour tâcher de conclure une paix générale, mais il fut impossible de s'entendre et M. de Tracy prit la détermination de rompre ces négociations que les Agniers ne paraissaient avoir engagées que pour gagner du temps. On savait par
ailleurs que les colons de la Nouvelle-Angleterre et leur gouverneur Nicolls les encourageaient instamment à la résistance. Nicolls avait même adressé aux représentants du Massachusetts et du Connecticut des lettres pressantes par lesquelles il les invitait à profiter de l'occasion pour chasser les Français du Canada en unissant leurs forces et en commençant par détruire le corps de M. de Sorel engagé contre les Agniers. Mais ces deux États, dont les habitants étaient occupés à leurs moissons, repoussèrent cette proposition.
C'était le même gouverneur qui écrivait d'autre part à M. de Tracy, alors que ce dernier lui demandait de s'opposer de son côté aux supplices que les Agniers, ses bons amis, infligeaient aux prisonniers français : u Je m'efforcerai dans toutes les occasions de prendre les intérêts des Européens au milieu des païens d'Amérique, comme cela convient à un chrétien, pourvu toutefois que les domaines du roi d'Angleterre ne soient pas envahis et que la sécurité de ses sujets ne se trouve pas mise en danger. Sur tout autre point j'agirai envers vous avec courtoisie et respect, d'autant plus volontiers que votre caractère honorable est connu dans cette partie du monde aussi bien qu'en Europe. »
Manifestation touchante d'une cordialité apparente, destinée à masquer des agissements qui ne tendaient à rien moins qu'au pillage et à la destruction de notre colonie.
Au cours des négociations, le vice-roi avait invité à sa table les envoyés iroquois, parmi lesquels se trouvait un des chefs de guerre compagnons du Bâtard flamand. M. de Tracy témoigna, au cours de ce festin, combien la perte de son neveu, tué récemment, lui était sensible, et il ajouta que le bien public l'avait engagé nonobstant cela à donner la paix au Bâtard flamand, qui la lui avait demandée.
L'autre chef Agnier, se moquant de la douleur do son hôte, étendit insolemment un bras en présence de
PUO(im':S l>K LA COLONIE. 2M
tous les invités et se v;int;i ([ue c'était lui qui avait cassé la lèteàcet otlicier. Indigné, le vice-roi répondit au sauvage qu'il n'en tuerait [)lus jamais d'autre, et le lit sur-le-champ (Hrangler i)ar le bourreau.
L'expédition décidée contre les Agniers l'ut organisée par M. de Tracy qui, malgré ses soixante-deux ans, voulut la commander en personne. Elle se composait de six cents soldais du régiment de Carignan, d'un nombre égal de Canadiens et d'une centaine d'Algonquins alliés. Lorsque cette petite armée fut prête à quitter Québec, le vice-roi la passa en revue devant le Bâtard tlamand qui, voyant une troupe si considérable et si bien armée, laissa couler ses larmes et dit tristement : « Nous sommes perdus! » Il pria seulement le chef français de sauver sa femme et ses enfants.
Le rassemblement général eut lieu à la fin de septembre au fort Sainte-Anne récemment construit près du lac Champlain. M. de Courcelles, impatient de prendre une revanche de sa précédente campagne, partit en tête avec quatre cents hommes ; quelques jours après, M. de Tracy suivit avec le reste des troupes. De Québec jusqu'au fort Sainte-Anne la route s'accomplit assez facilement en canots ou en chaloupes, mais au-delà il fallut porter, dans les rapides et aux endroits dépourvus d'eau, les trois cents embarcations, ainsi que les armes et les munitions.
Malgré les précautions prises, les vivres vinrent à manquer et la famine aurait fait périr bien des hommes, si l'armée, réduite à cette extrémité, n'avait rencontré un bois de châtaigniers chargés de fruits dont elle put se nourrir quelques jours.
Cependant les Agniers ignoraient que leur canton allait être envahi et ils auraient sans doute été surpris si ([uelques-uns des leurs, ayant rencontré des Algonquins qui les attaquèrent, n'avaient fui en toute hâte et prévenu de l'arrivée des troupes. Le nombre des assaillants les épouvanta tellement que les Français, bien
qu'ayant marché toute la nuit, à. l'approche de la première bourgade, trouvèrent les cabanes vides et abandonnées. Il en fut de même à la seconde ; les fuyards, réfugiés dans les bois et sur les collines, poussaient des huées et tiraient des coups de feu hors de portée. Ils assistèrent ainsi au pillage et à l'incendie de leurs villages, qui furent complètement détruits.
On pensait en avoir fini avec les repaires de ces bêtes féroces, mais une Algonquine qui accompagnait l'expédition, et qui avait autrefois été prisonnière des Agniers, informa M. de Courcelles qu'il existait encore deux autres groupes de cabanes un peu plus loin dans la forêt. On y courut aussitôt; le premier était abandonné; on y trouva les corps de deux ou trois prisonniers algonquins à demi brûlés par les ennemis avant leur fuite. Au dernier bourg, les assaillants découvrirent un véritable fort de pieux, entouré d'une triple palissade, flanqué de quatre bastions et rempli de vivres. Les Agniers avaient un instant songé à s'y enfermer et à opposer aux envahisseurs une résistance désespérée, mais le bruit des tambours battant la charge, l'apparition des troupes en masse les avaient terrifiés et déterminés à prendre honteusement la fuite, « leur déroute les couvrant de la dernière des humiliations. »
Les quatre bourgades ainsi que les provisions qu'elles renfermaient détruites par le feu, les troupes ravagèrent la campagne aux alentours, afin d'inspirer aux ennemis une crainte salutaire, en leur démontrant qu'ils pourraient être atteints au cœur même de leurs forêts.
La famine acheva l'œuvre commencée ; il mourut chez les Agniers, pendant l'hiver, plus de quatre cents âmes, et « ceux qui vécurent étaient errants çà et là, pour mendier des vivres dans les cantons voisins. A la lin de la compagne, le Bâtard flamand fut renvoyé et arriva chez lui où il trouva une désolation entière. Les Agniers s'imaginaient avoir toujours les Français aux
PROr.HfiS DK LA COLONIE. 210
environs de leurs villaiçcs; ils le |)rcss(';rcnt de retourner sur ses pas eldedcnianderavec instance la paix. » (Pcrrot.) Celle-ci l'ut conclue en ellet au ^^rand avantaii'c de la colonie qui, débarrassée des ravages causés l)ar les bandes inxjuoises, allait enfin vivre et progri'sser paisiblement. M. de Tracy, sa mission remj)lic, pouvait retourner en France accompagné des l)én('3dictions des habitants dont il avait assuré la tranquillité, et du respect des sauvages à qui il avait infligé la plus dure leçon.
Pendant que le vice-roi préparait et menait à bien la campagne contre les Agniers, l'intendant Talon, de son coté, travaillait avec un succès remarquable au développement de la colonie. Les instructions qu'il avait reçues de Golbert se résumaient en ces termes :
Au point de vue religieux, éviter de nouveaux conflits, agir avec circonspection à l'égard du clergé et des missionnaires, en prenant néanmoins les mesures nécessaires pour rétablir peu à peu dans son intégrité l'autorité royale ;
En ce qui concernait la colonisation, favoriser l'agriculture, fixer au sol les habitants trop disposés à ne s'occuper que de la traite des pelleteries et de courses lointaines, développer l'industrie, particulièrement celle des mines, et fortifier la colonie contre les incursions toujours possibles des sauvages en créant des agglomérations dont la défense serait plus facile que celle de maisons dispersées.
C'était là, en efl'et, le grand obstacle à des progrès rapides, mais il tenait à plusieurs causes indépendantes de la volonté des gouverneurs.
Au début, les colons étaient restés à Québec et dans le voisinage ; mais peu à peu les nouveaux venus, en présence d'un pays couvert de forêts, où il n'existait pas de routes, avaient remonté le Saint-Laurent, seule voie de communication possible avec Québec, et installé leurs pénates le long du fleuve.
Les débuts étaient rudes: « Quand une famille com-
mence ainsi une habitation, nous dit un contemporain, il lui faut deux ou trois ans avant d'avoir de quoi se nourrir, sans parler du vêtement, des meubles et d'une infinité de petites choses nécessaires. Mais ces premières difficultés passées, ils sont plus à leur aise, et s'ils ont de la conduite ils deviennent riches avec le temps. Au début, ils vivent de leurs grains, de leurs légumes et de leur chasse qui est abondante en hiver. Pour le vêtement et les autres ustensiles, ils font des planches pour couvrir les maisons, et débitent des bois de charpente qu'ils vendent bien cher. Ayant ainsi le nécessaire, ils commencent à faire trafic et de la sorte ils s'avancent peu à peu. » (M. de l'Incarnation.)
Le fleuve et la forêt fournissaient aux colons des ressources précieuses pour leur nourriture; de Québec aux Trois-Rivières ils péchaient une quantité surprenante de grosses anguilles, que l'on salait pour les conserver dans des barriques comme provision d'hiver. Dans les bois, vers les mois de mai et de juin, des multitudes de ramiers, appelés tourtes, arrivaient en troupes telles qu'elles obscurcissaient l'air; il était alors facile d'en abattre une douzaine d'un coup de fusil, d'autant plus aisément que, s'il y avait quelque branche sèche à un arbre, c'était celle-là que ces oiseaux choisissaient de préférence pour y percher. On en prenait aussi que l'on gardait vivants jusqu'aux premières gelées; on leur coupait alors la gorge et ils étaient empilés dans un grenier où le froid les conservait jusqu'au moment où l'on en tirait parti comme nourriture. Leur nombre était si considérable certaines années que « l'évêque était obligé de les excommunier, par le dommage qu'ils faisaient aux biens de la terre. » (La Hontan.)
La dispersion des colons était une cause de faiblesse si évidente que Colbert, dans ses instructions à Talon, lui disait : « L'une des choses qui a apporté le plus d'obstacles à la peuplade du Canada, a été que les habitants ont fondé leurs habitations où il leur a plu,
PROr.HftS DR LA COLONIE. 221
sans avoir (Ml hi précîiiiition de; les joindro les imos .'iiix autrespour s'aider ot s'cntre-secourii'. Pour cette raison le roi iit rendre, il y ;i deux ans, un arrAt de son coiis(m1, par lequel il l'ut ordonné «pie dorénavant il no serait plus fait de défriche ment que de [)roche en proche, et ([ue l'on réduirait les habitations en la forme de nos paroisses, autant que cela serait possible. »
Cet arrêt, constatait le ministre, était demeuré sans efifet, et il invitait l'intendant à trouver un remède au mal; mais les règlements ne prévalurent pas contre l'intérêt qui portait les colons à s'établir dans les endroits où les défrichements étaient faciles, les communications par le fleuve assurées, et où la chasse ainsi que le commerce des pelleteries pouvaient être le plus productifs.
Il y avait encore, semble-t-il, de cet éparpillement une autre raison qui tenait à d'anciennes coutumes. On a bien souvent constaté que dans nos pays de plaines, comme l'Ile de France, la Champagne et les départements du Nord, les populations sont réunies en groupes compacts autour de l'église et de la mairie, tandis qu'au contraire dans les contrées au sol granitique, comme l'ouest de la France et surtout la Bretagne, la tendance à l'isolement est manifeste. Or les premiers colons transportés au Canada étaient dos Bretons et des Normands; ils y apportaient leurs coutumes et, comme au vieux pays, ils bâtissaient la ferme au milieu de leurs champs.
La division de la propriété contribuait aussi à cette dispersion des familles. Les concessions ou seigneuries accordées par le roi aux personnes qu'il voulait récompenser avaient souvent de deux à dix lieues carrées. Les officiers ou fonctionnaires titulaires de ces fiefs étaient hors d'état, par la médiocrité de leurs ressources ou leur peu d'aptitude, de mettre en culture ces vastes étendues de terrains couverts de bois, qu'il fallait défricher au prix d'un dur labeur ; ils les par-
taseaient entre des soldats vétérans ou d'autres émigrants qui s'engageaient à leur payer une redevance perpétuelle. Chacun de ces vassaux recevait ordinairement quatre-vingt-dix arpents de terre, et payait annuellement un ou deux sous par arpent; il était tenu de porter son blé au moulin du seigneur, qui retenait pour droit de mouture la quatorzième partie de la farine, de payer un douzième pour les lodset ventes, de fournir chaque année une corvée d'un jour de travail qu'il pouvait racheter pour quarante sous, et d'entretenir les chemins de communication.
En érigeant ces fiefs et en les concédant à d'anciens officiers avec lesquels des hommes ayant servi sous leurs ordres restaient comme vassaux, le ministre suivait un conseil judicieux de Talon qui, préoccupé de la défense de la colonie, estimait que le meilleur moyen d'y pourvoir était d'y retenir comme habitants le plus grand nombre possible d'anciens soldats.
« Cette manière de donner un pays nouvellement conquis, écrivait-il le 24 janvier 1667, répond à l'usage, autrefois reçu chez les Romains, de distribuer aux gens de guerre les champs des provinces subjuguées, et la pratique de ce peuple politique et guerrier peut, à mon sentiment, être judicieusement introduite dans un pays éloigné de mille lieues, qui, à cause de cet éloignement, peut souvent être réduit à la nécessité de se soutenir par ses propres forces. Elle me paraît d'autant plus à estimer qu'un jour elle procurera au roi un corps de vieilles troupes, capables de conserver cet État naissant du Canada contre les incursions des sauvages. »
C'est dans ce but, et pour créer autant de centres de résistance et de colonisation, que furent concédés, le long du Saint-Laurent, de nombreux fiefs à des officiers, avec l'obligation de s'y établir et d'y attirer les soldats licenciés ayant servi sous leurs ordres. Ces fiefs devinrent autant de paroisses, qui conservèrent les noms de leurs seigneurs, comme celles de Sorel, de Chambly,
PH(HiHKS l)K LA COLONIE. 223
(le Rorthior, do Saint-Ours, (U\ (lontrecauir, (h; Yorclitie, de Varenncs, de liouchervillo, de Longueil.
(iràco aux encourai^cîinents de Talon, les colons s'adonnèrent, outre la culture des céréales, àc(;lledu lin et du chanvre; des mines de charbon, de fer, de plomb et de cuivre furent découvertes; des bois et des planches fournirent des chargements aux navinîs retournant en Fi'ance ; la pêche côtièrc était encouragée et des expéditions de morue verte et sèche, de saumon salé, d'anguilles avaient lieu pour la Martinique et Sainl-Domingue. Talon, donnant l'exemple, procédait au défrichement de trois seigneuries, créait à Québec une tannerie et une brasserie, et faisait venir de France des bestiaux, des juments et des étalons qui étaient distribués aux propriétaires les plus méritants. Afin de s'assurer par lui-même si les colons n'avaient pas de réclamations à formuler ou des secours à solliciter, il visitait, de ferme en ferme, les familles même les plus pauvres, s'informant si tous étaient traités avec justice et si une assistance quelconque leur était nécessaire.
Enfin, dans le but de préparer l'extension de la colonie et la prépondérance de la France dans cette partie du inonde, Talon, d'accord avec M. de Courcelles, envoyait des expéditions vers le nord à la baie d'Hudson, et dans l'ouest aux grands lacs de l'intéiieur.
Voyage à la baie d'Hudson.
Les territoires au nord du fleuve Saint-Laurent étaient parcourus par diverses tribus de la famille algonquine, qui vivaient de leur chasse et apportaient à Tadoussac les peaux des animaux tués. Il y avait intérêt pour la colonie à reconnaître toute cette contrée jusqu'à la baie d'Hudson, dans laquelle un Français, Jean Bourdon, avait déjà pénétré en 1656 avec un petit bâtiment de trente tonneaux. On savait en outre que des navires anglais y avaient fait leur apparition.
Les sauvages voisins du lac Némiscau étant venus demander un missionnaire, l'occasion parut propice et une petite troupe partit de Québec au mois d'août 1671 pour se rendre à la baie. Elle était composée de M. Denys de Saint-Simon, gentilhomme canadien, d'un autre Français nommé Couture et du père Albanel, jésuite, ancien missionnaire à Tadoussac. Les trois explorateurs remontèrent la rivière de Saguenay jusqu'au lac Saint-Jean, où ils furent obligés d'hiverner. Ils en repartaient avec seize sauvages le !*''■ juin 1672, et, après avoir franchi les hauteurs séparant les deux bassins de la baie d'Hudson et du Saint-Laurent, ils arrivaient chez les Mistassins, sur les bords du grand lac du même nom.
Après avoir engagé ces sauvages à ne plus traiter avec les Anglais et à porter leurs pelleteries comme autrefois au lac Saint-Jean où ils trouveraient toujours des marchandises en échange et un missionnaire pour
VOYAGR A LA IIAIR D'IIUDSON. 22!;
los inslniiro, l('s l^'iMncais i^a^^nôn^nl, lo lac N(''iTiis(;au et la l>ai(» {riliidsoii (ju'ils altcif^^iiii'oiit au mois de juin. Dans cg trajet, ils avaiciil. lail (mi divers endroits des actes d(! prise de i)()Ssession, suivant hjsordresfju'ils avaient reçus, (;t les avaient fait signer [)ar les chefs de dix ou (lou/.(^ uations sauvai^es qu'ils avaient eu la, prcMiiution de rassembler pour être témoins de cette cérémonie. Après les avoir invités k venir chasser et trali([uer dans la colonie, ils reprirent le chemin de Québec où ils arrivèrent au mois d'août, api'ès avoir franchi plus de quatre cents rapides et essuyé des fatigues inouïes.
A la baie d'Hudson, bîs trois voyageurs avaient aperçu un bateau portant pavillon anglais, et trouvé près de l'embouchure de la rivière Némiscau deux ou trois cabanes désertes, construites parles Anglais pour y déposer des marchandises et faire le commerce avec les peuplades des environs. Nos adversaires y avaient été amenés dès 1663, par un Français, dans des conditions assez singulières.
En 1659, un coureur des bois nommé Chouard des Groseilliers parcourait la région des grands lacs et apprenait par les sauvages Kiristinons ou Cris qu'il existait au nord-ouest de leur territoire une vaste mer intérieure. 11 y fut conduit par eux, et pensa que tout en faisant aux abords de cette immense étendue d'eau un grand trafic de peaux, on pourrait peut-être arriver parla jusqu'à la mer de Chine, vers laquelle on cherchait toujours un passage. C'était aussi l'idée de Talon qui, dans les instructions remises quelques années plus tard à MM. de Saint-Simon, Couture et Albanel, leur prescrivait de rechercher « s'il n'y avait pas lieu de faire dans la baie d'Hudson un entrepôt capable de fournir un jour des rafraîchissements aux vaisseaux qui pourraient découvrir par cet endroit la communication des deux mers du nord et du sud. »
Des Groseilliers, revenu du fond de la baie, par les grands lacs, à Québec, proposa aux marchands de
cette ville de fréter un navire avec lequel il irait faire la traite dans la baie ; mais ses propositions ne furent pas acceptées. Il se rendit alors à Boston, pour y chercher des protecteurs, puis de là à Londres, où l'on mit à sa disposition un vaisseau pour reconnaître ce passage à la Chine qu'il croyait avoir découvert. Il ne réussit pas à ce point de vue, mais les Anglais qu'il conduisit hivernèrent au fond de la baie d'Hudson, et y firent une si abondante récolte de fourrures que la compagnie formée pour ce commerce y envoya de nouveaux bâtiments.
Afin d'assurer leur sécurité, les Anglais élevèrent un fort de pieux à l'entrée de la rivière Némiscau et lui donnèrent le nom du prince Rupert, neveu du roi Charles II, qui avait frété le premier navire confié à des Groseilliers.
Lorsqu'on apprit ces agissements sur les bords du Saint-Laurent, après le retour de Saint-Simon et de ses compagnons, on se repentit, mais trop tard, de n'avoir pas donné suite aux propositions du sieur des Groseilliers, et le parti fut pris de chasser les Anglais d'un territoire que l'on considérait, non sans raison, comme faisant partie de la colonie. Il n'y avait du reste à cela d'autre intérêt que la traite des pelleteries, car toute cette contrée est si déshéritée, si froide pendant sept ou huit mois de l'année, « que la mer s'y prend et se transforme en glaces de dix pieds d'épaisseur, que les arbres et les pierres mêmes se fendent par les gelées, qu'il y tombe dix ou douze pieds de neige qui couvrent le sol pendant plus de six mois, et que pendant ce temps on n'oserait sortir de sa maison sans risquer d'avoir le nez, les oreilles et les pieds gelés. »
Et l'auteur à qui nous empruntons cette description ajoute pour conclure : « La navigation est si difficile et si dangereuse d'Europe en ce pays-là, à cause des glaces et des courants, qu'il faut être réduit à la dernière misère ou possédé d'un aveuglement jusquVj Li folie pour ontreprendre ce détestable voyage. »
VOYAGK A LA HAIK DMllIDSON. 227
(Test, dans (M!tt(! mcv si (laii^(iroiis(;, au mili<'ii (Jcs hi'oiiillarils et îles l)aii(|iiises, des Iroids excessifs et des tempêtes, ([n'allaient se dévoiler le courage merveilleux et l'énergie surhumaine d'un denos[)lus admirables marins, l'émule des .Ican Bart et des Duguay Trouin, Le Moyne d'iberville, qui accomplit dans ces parages des actions d'éclat dord, les Canadiens ses compatriotes et la France qu'il servait peuvent être légitimement fiers.
Découverte et prise de possession du pays des
grands lacs.
Champlain, pendant ses divers séjours au Canada, s'était activement occupé de la reconnaissance des régions que parcourt le fleuve Saint-Laurent; il avait traversé dans ses premières expéditions le lac qui porte son nom, remonté la rivière des Outaouais, visité le lac Nipissing, le pays des Hurons et le lac immense désigné sous le nom de mer Douce. Comprenant la nécessité d'entretenir des relations avec les différentes peuplades répandues autour de ces vastes mers intérieures dont les eaux alimentaient le Saint- Laurent, il avait engagé de jeunes Français qui, après avoir séjourné quelques années chez les sauvages, pouvaient servir d'interprètes, d'intermédiaires entre leurs compatriotes et les nations quiles avaient accueillis ou adoptés.
Un des plus intelligents de ces aventureux coureurs des bois fut Jean Nicolet. Originaire de Cherbourg, il était venu, en 1618, au Canada, avec Champlain à qui il avait offert ses services. Après un assez long séjour chez les Algonquins dont il s'appropria si bien la langue et les coutumes qu'ils le choisirent pour un de leurs chefs et l'envoyèrent en députation chez les Iroquois pour traiter de la paix, il remonta le cours de la rivière des Outaouais et se rendit chez les Nipissiriniens. C'était une tribu de race algonquiue habitant aux alentours du lac Nipissing. Champlain l'avait
DÉCOnVRRTR DU PAYS ORS GRANDS LACS. 220
d(\jti visitôn et en avait voçn h; meilleur aeciKiil.
Les manirrcs de (;(>s indigènes étaient grossières, mais ils |)assai(Mit \)()\\v liîs plus doux et les meilleurs (les Sc'uivages de Toiuîst; un seul lait démontrera ([u'ils (lillV'iaicMit (H)inj)lètement des féroces guerriers dont la e()loni(> était entourée.
Des Nipissiriniens étaient descendus à Québec pour la traite, et Tuiï d'eux suivait un jour avec beaucoup d'altention les mouvements d'un jeune Français qui battait la caisse. Comme le sauvage s'approchait trop près au gré du petit tambour, celui-ci lui donna sur la tête un coup de baguette si rudement appliqué que le sang jaillit en abondance. Une grande rumeur s'éleva aussitôt parmi les compagnons du blessé.
« — Voilà un des tiens qui a fait couler le sang de notre frère, dirent-ils à l'interprète; tu connais notre coutume, fais-nous un présent pour guérir la blessure.
« — Il n'en est pas de même parmi les Français, répondit cet homme ; quand quelqu'un de nous fait mal on le châtie. Cet entant a blessé un des vôtres, il va être fouetté devant vous.
« Le jeune homme fut amené; mais lorsque les Nipissiriniens virent qu'on le dépouillait de ses habits et que les verges étaient toutes prêtes, ils prièrent instamment qu'on lui pardonnât, alléguant qu'il était encore enfant et n'avait pas d'esprit. Malgré leurs représentations on allait infliger la punition, lorsque l'un d'eux se découvre les épaules, jette sa robe sur le dos du petit tambour, puis se tournant vers celui qui tenait les verges : — Frappe sur moi, lui dit-il, mais tu ne toucheras pas à cet enfant. » (Ferland.)
Nicolet séjourna jusqu'en 1633 au lac Nipissing: il fut alors rappelé à Québec et délégué par Champlain pour « faire un voyage en la nation des Gens de mer, et rétablir la paix entre eux et les Hurons, dont ils étaient éloignés, tirant vers l'ouest, d'environ trois cents lieues. »
Il avait en outre pour mission de nouer des rela-
tiens d'amitié et de commerce avec les diverses peuplades disséminées dans la région des grands lacs.
Les Gens de mer, appelés aussi Puants ou Ouinipigons, habitaient au fond de la baie Verte, à l'ouest du lac Michigan, et on les disait en rapport avec d'autres peuples qui venaient chez eux par mer avec de grands canots pour faire la traite.
Parti de Québec le 1*"" juillet 1634 avec le père de Brébeuf, qui se rendait aux pays des Hurons, et quelques coureurs des bois ou engagés, Nicolet remonta en canot d'écorce les nombreux rapides de la rivière des Outaouais, gagna le lac Nipissing, puis la baie Géorgienne et le pays des Hurons, auxquels il exposa l'objet de son voyage et demanda des hommes pour l'accompagner chez les Gens de mer. Après bien des pourparlers, des festins et des échanges de présents, l'accord se fit et sept guerriers partirent avec lui. Près du sault Sainte-Marie, au pied des rapides par où les eaux du lac supérieur se déversent dans le lac Huron, il trouva une bourgade dans laquelle il s'arrêta quelques jours, et de là parvint, par le lac Michigan, à la baie Verte. La nouvelle de son arrivée s'était rapidement répandue ; un de ses hommes, envoyé en avant, avait annoncé qu'il était un messager de paix, et de jeunes guerriers furent chargés d'aller au devant de lui, puis de l'escorter jusqu'au premier village situé près de l'embouchure de la rivière aux Renards. Nicolet s'avançait gravement au milieu de ce groupe, revêtu d'une grande robe de damas toute parsemée de fleurs et d'oiseaux. A peu de distance des cabanes, il déchargeait à plusieurs reprises ses pistolets, et les femmes, les enfants prenaient la fuite à la vue d'un être « qui portait le tonnerre dans ses mains. »
Les Ouinipigons firent fête à u l'homme merveilleux » ; les principaux chefs l'invitèrent à des festins dans l'un desquels « on servit au moins six-vingts pastors » et la paix avec les Hurons fut conclue sans difficulté.
DfiCOUVFîRTK Dll l»AYS DKS (IHANDS LACS. 2'M
Nioolrl avait, dans t;o Iniij^ <;l [K'iiihlo voyji^f! i\ quati'c cents lieues delà eoloiiie, « eréé des amis ()()iir ses compatriotes du Saint-Laurent dans le lointain Ni)rd-Ouost ; il avait attaclié à la Krance des nations sauvages dont qnehiiics-nnes n'étaient encore connues que de nom, dont aucune n'avait encore été visitée pai' un Européen; il avait le premier découvert le lac Mic'hii;;in (ît pénétré hardiment dans une contrée inconnue, à quehjues centaines de lieues du pays des Ilurons qui était alors l'ultima Thule des contrées connues dans l'Amérique du Nord. » (liutterfield, Découverte du Nord-Ouest.)
Le retour au Canada s'effectua sans incident, et Nicolet, établi aux Trois-Rivières, y continua, disent les Relations, sa charge d'interprète à la grande satisfaction des Français et des sauvages.
La voie ouverte par ce hardi pionnier fut bientôt suivie par les coureurs des bois et les missionnaires, et si les meurtrières incursions des Iroquois rendirent plus rares pendant quelque temps les relations entre ces peuplades des grands lacs et la Nouvelle-France, leur concours nous resta néanmoins le plus souvent acquis contre nos cruels adversaires. Aussi la paix une fois conclue après les campagnes de MM. de Tracy et de Courcelles, ce dernier, sur la proposition de l'intendant Talon, envoya aux pays d'en haut un délégué qu'il chargea de prendre possession des territoires découverts par les Français. Il confia cette mission à un officier de mérite, M. de Saint-Lusson, qu'accompagnait comme interprète un coureur des bois, Nicolas Perrot, dont les voyages tiennent dans l'histoire de ce temps une place importante.
Nicolas Perrot était un homme intelligent, assez instruit, que le goût des aventures avait entraîné fort jeune de France au Canada. Sans ressources pour y vivre, il se mit au service des missionnaires qu'il accompagna comme engagé chez les peuples où ils séjournaient. 11 pourvoyait par ses chasses à leurs
besoins et partageait avec eux dangers et privations. Après cet apprentissage delà vie des bois, Perrol, qui parlait la langue des peuplades au milieu desquelles il avait ainsi vécu, fît la traite à son compte et parcourut les pays des grands lacs où il pénétra, en 1665, jusqu'à la baie des Puants, chez les Poutéouatamis. Il avait alors vingt et un ans.
Ces sauvages avaient entendu parler des Français ; la venue d'un de ces étrangers leur parut un véritable présent du ciel. « Les vieillards allumèrent un calumet solennel, vinrent au devant de Perrot et le lui présentèrent comme un hommage qu'ilslui rendaient. Après qu'il eut fumé le calumet, le chef le remit à ceux de sa nation qui se le présentèrent les uns aux autres en répandant de leur bouche la fumée du tabac sur lui comme un encens. « Tu es un des premiers esprits, lui disaient-ils, puisque tu fais le fer; c'est toi qui dois dominer et protéger tous les hommes. Loué soit le soleil qui t'a éclairé et t'a rendu sur notre terre. » Ils l'adoraient comme un Dieu, ils prenaient ses couteaux et ses haches qu'ils encensaient avec leur bouche de la fumée du tabac. Quand il sortait, on voulait le porter sur les épaules, on aplanissait les chemins par où il passait, on n'osait le regarder en face. » (La Potherie).
La guerre existait alors entre les hôtes de Perrot et les Maloumines ou Folles-Avoines, leurs voisins. La folle-avoine, dont ils portaient le nom parce qu'elle se trouvait sur leurs terres, est une sorte d'herbe qui pousse naturellement dans les petites rivières dont le fond est de vase, et dans les lieux marécageux; elle est semblable à la folle avoine qui croît parmi nos blés. (Marquette.)
Des Maloumines, en chassant, avaient tué par mégarde un Poutéouatamis. Ses compagnons, irrités de cet aft'ront, cassèrent la tête pour se vengera un Maloumine qu'ilsrencontrèrentchez les Puants. Ace moment, la, plupart des guerriers Poutéouatamis étaient des-
DÉCOUVERTR DU PAYS nKS OHANOS LACS. 233
ccn(lus(u» traites pour la pi(^mirre fois, <ï Montréal, et ceux qui rostaioni craif^iiaieml uno attacpic des Malouininos en représailles du ineui'ti'C! aeeompli. l^errol,, diîveuu leur linle, U;ur proposa (Taller in'^i^oeiei" la j)aix avec cette peuj)lad(î. Sou oIÏ'imî acceptf'îc, il se rendit au villaf^e ([uc ces sauvc'if^es habitaient, sur les bords dv. la rivière du même nom.
(( ljors([u'il eu fui ;iniv('' à une demi-lieue, il envoya leur dire qu'il viuiail uii Français chez eux ; cette nouvelle causa une joie universelle. Tous les jeunes gensallèreniaussil(')t au devant de lui avec leurs armes et leurs parures de guerriers, marchant de file avec des contorsions et des hurlements capables d'efTrayer. C'était la réception la plus honorable qu'ils croyaient pouvoir lui faire. 11 se rassura et tira un coup de fusil en l'air du plus loin qu'il les aperçut; ce bruit qui leur parut extraordinaire les arrêta tout court, regardant le soleil avec des postures tout à fait plaisantes. Après qu'il leur eut fait entendre qu'il venait pour contracter une alliance avec eux, ils approchèrent avec beaucoup de gesticulations. On lui présenta le calumet, et lorsqu'il fallut arriver au village il y en eut un qui se baissa pour le porter sur ses épaules. » (La Potherie.)
On s'assembla dans la cabane de l'un des chefs avec le cérémonial habituel : chants, danses et festins; le père du Maloumine tué accepta un présent et déclara qu'il s'attachait entièrement aux Français ; puis la paix fut conclue et la protection du grand Onontio promise à la tribu.
Perrot passa ainsi plusieurs années à visiter les peuplades qui séjournaient aux abords de la baie Verte, et à former entre elles des alliances dont la colonie française devait bénéficier à son tour. Au milieu de dilTicultés incessantes et de périls journaliers il entra en rapport avec les Outagamis ou Renards, les Maskoutens, les Miamis et les Illinois. Les relations établies avec ces peuples ouvraient aux missionnaires et aux commerçants du bas Canada l'accès des
234 LA NO[)VELLE-FRâNCE.
plaines du Wisconsin et de la vall(^e du Mississipi. La découverte du grand fleuve, dont ces sauvages connaissaient l'existence, allait bientôt offrir à l'activité des Français un nouveau débouché.
Au printemps de 1670, Perrot quitta la baie Verte et descendit à Montréal avec une trentaine de canots. Informé de son retour, Talon lui proposa d'accompagner comme interprète M. de Saint-Lusson, délégué pour aller prendre possession, au nom du roi, des territoires d'en haut.
« Je lui fis connaître, dit Perro t dans ses mémoires , que j'étais toujours prêt à lui obéir, en lui faisant offre de mes services. Je partis donc de Québec avecM.de Saint- Lusson, son subdélégué, et nous arrivâmes à Montréal, où nous restâmes jusqu'au commencement d'octobre. Nous fûmes contraints, dans le voyage, d'hiverner chez les Amikouets, au nord du lac Huron ; les Saulteurs hivernèrent aussi dans les mêmes endroits, et firent une chasse de plus de deux mille quatre cents élans dans une île qui a plus de quarante lieues de longueur (l'île Manitouline). Je les fis avertir de se rendre chez eux, au sault Sainte-Marie, dans le printemps, le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'entendre la parole du Roi que le S"" Saint-Lusson leur portait et à toutes les nations. J'envoyai des sauvages aussi pour faire savoir à ceux du nord de ne pas manquer de s'y rendre également. Je traînai et portai ensuite un canot de l'autre côté de Tîle où je m'embarquai, car il est à remarquer que le lac ne se glace jamais que du côté où nous hivernâmes, et non pas vers sa largeur, à cause des vagues continuelles que le vent y excite. Nous partîmes de là pour aller vers la baie des Renards et des Miamis, et je fis venir tous les chefs au sault Sainte-Marie, où se devait planter le piquet et afficher les armes de France, pour prendre possession du pays.
« Je me rendis le 5 du mois de mai au Sault avec les principaux chefs des Poutéouatamis, Sakis, Puants
ni':r,ouvKHTK nu pays dfcs grands lacs. 2:};;
et Malouiniiu's. .le (nmv.ii à mon arrivée non seulcmont les chefs du iNord, mais encore tous les Kiristinons, les Moiisonis, venus (l(; la Imic d'Iludson et des villag(îs entiei's de leurs voisins ; les cliels des lNii)issings y étaieiil aussi; ceux des Aniikouelset tous les Saulteurs qui avaient leur élablissenient dans l'endroit même. On planta le piquet, et les armes de France y furent a[)pli(iuées du consentement de toutes les nations qui, ne saidiilnl écrire, donnèrent pour leur signature des présents, affirmant de cette manière qu'elles se mettaient sous la protection et l'obéissance du Roi. On dressa les procès-verbaux au sujet de cette prise de possession dans lesquels je signai comme interprète avec le S' Saint-Lusson subdélégué. Les Révérends Pères missionnaires Dablon, Allouez, Dreuillette et André signèrent plus bas et, au-dessous d'eux, les Français qui se trouvèrent sur les lieux en traite. Après cela toutes ces nations s'en retournèrent chez elles et vécurent sans aucun trouble de part et d'autre. »
Aux Archives de la marine il existe encore une copie de l'acte rédigé lors de cette prise de possession; elle confirme et complète à merveille le simple récit de Perrot.
Le procès-verbal attaché entre la plaque de fer aux armoiries de France et le poteau qui la supportait n'y resta pas longtemps. Aussitôt que l'assemblée fut dissoute, les sauvages déclouèrent la plaque et jetèrent le papier au feu « de crainte que cette écriture ne fiU un sort qui ferait mourir tous ceux qui habiteraient ou fréquenteraient cette terre. » Ils rattachèrent ensuite les armoiries. (La Potherie.)
Perrot continua longtemps encore, avec bien des traverses, cette existence de coureur des bois; le dépôt de pelleteries qu'il avait installé dans la mission Saint François-Xavier, à la baie des Puants, fut brûlé et entraîna pour lui une perte de plus de 40000 livres. Au printemps de 1689, le gouverneur le chargea de prendre possession de cette baie Verte ou des Puants,
« du côté de l'ouest, au haut du Mississipi, » ainsi que du pays des Sioux, qu'il avait déjà parcouru en 1685. Il avait alors, au procès-verbal de prise de possession, le titre de commandant pour le roi au poste des Nadouesioux. Plus tard encore il fut envoyé chez les Miamis, avec la charge de maintenir l'union et la paix entre les nations de l'Ouest, toujours prêtes à s'entredéchirer. Mission difficile et souvent dangereuse, tant était inconstante et mobile la volonté de ces sauvages. Chez les Maskoutens, qui voulaient venger quelques, uns de leurs guerriers dont ils lui attribuaient la mortil se vit dépouillé de toutes ses marchandises et condamné au supplice du feu, auquel il n'échappa que par miracle. Une autre fois il était pillé par des Miamis et aurait été brûlé si des sauvages Outagamis ne s'y étaient opposés. Enfin le rappel dans la colonie, en 1698, de tous les coureurs des bois, et l'ordre d'évacuer les postes des pays d'en haut achevèrent sa ruine Rentré à Québec et accablé de dettes, il y vécut péniblement de secours parcimonieusement accordés par des autorités trop oublieuses des services rendus, et finit par obtenir un poste de capitaine de milices qui le mit du moins à l'abri de la misère.
Derniers actes de l'administration de M. de Cour-
celles.
La paix conclue avec les Iruquois avait enfin délivré la colonie des angoisses qui oppressaient les habitants obligés de sortir toujours armés. Le gouvernement de la métropole avait rappelé le régiment de Carignan, mais quatre compagnies étaient restées pour garder les forts les plus avancés, et les officiers, prévenus que des avantages honorifiques et des concessions seraient accordés à ceux d'entre eux qui resteraient au Canada, les soldats informés qu'un établissement leur serait assuré dans les domaines de leurs anciens chefs, consentirent volontiers à devenir colons à leur tour. Plus de quatre cents hommes renoncèrent ainsi à retourner en Europe ; les officiers devinrent propriétaires des seigneuries créées en leur faveur le long du Saint-Laurent; les soldats restés avec eux comme vassaux reçurent chacun cent francs avec les vivres d'une année. Une somme de 12 000 livres leurfut distribuée. Cinquante femmes et cent cinquante hommes partirent en outre pour la Nouvelle-France aux frais duroi ; de son côté, la Compagnie expédiadeux cent trente-cinq émigrants en exécution des engagements ([ui lui incombaient. Grâce à ces arrivages, qui auraient rapidement fait progresser la colonie s'ils avaient été régulièrement continués, les villages se développèrent, les défrichements éloignèrent les forêts des habitations et les récoltes obtenues sur
une terre mieux cultivée assurèrent la subsistance des habitants.
Les coureurs des bois, de leur côté, parcouraient sans crainte les territoires de chasse à la recherche des orignaux et des castors; la traite des pelleteries, n'étant plus entravée par de continuelles embuscades à la descente des canots sur Montréal et Québec, prenait le plus grand essor, et les Iroquois eux-mêmes chassaient en compagnie des Français avec lesquels ils vivaient dans les meilleurs termes. Mais la rapacité de quelques aventuriers faillit plusieurs fois rallumer la guerre. Trois d'entre eux, qui connaissaient les endroits où des sauvages avaient coutume de séjourner au cours de leurs chasses, partirent la nuit de Montréal et arrivèrent au lac Saint-Louis, où ils trouvèrent un Iroquois dont le canot était plein de peaux d'élans. Ils lui offrirent de l'eau-de-vie, l'enivrèrent et le voyant sans connaissance, le jetèrent à l'eau, au milieu du lac, après lui avoir attaché une pierre au cou. Quelque temps après d'autres Peaux-Rouges, revenant de la chasse, aperçurent un corps qui flottait et reconnurent lemort, dont ils transportèrent le corpsà Montréal. Ses compagnons, furieux, menacèrent de recommencer leurs attaques si justice ne leur était pas rendue.
Les meurtriers, leur crime accompli, avaient apporté les peaux volées à Montréal ; elles y passèrent, par voie d'échange, entre plusieurs mains, et furent reconnues par les Iroquois, à une marque spéciale, chez un marchand qui en avait fait l'acquisition. Ils s'en saisirent aussitôt et les portèrent au commandant de la ville. L'enquête à laquelle les autorités procédèrent sans délai amena la découverte des meurtriers. Arrêtés, ils avouèrent leur méfait. Condamnés à mort par un conseil de guerre, ils furent passés par les armes, au grand étonnement des compagnons du mort, car, n'ayant perdu qu'un homme, ils ne voulaient qu'une victime comme prix du sang. Cet exemple rendit con-
DERNIERS ACTKS DK M. DE COIIRCELLES. 23î)
fi.'uice aux sMUvaf;rs, ot M. de (^ourcollcs, venu à Montréal jjour veiller à ce que justice ïùi faite, put retourner ;i Québec sans avoir à craindre une reprise d(*s hostilités.
[n autre meurtre commis vers le même temps fut dénoncé par un traitant, Cavelier de La Salle, que ses découvertes allaient rendre bientôt célèbre. Un trad- ([u.nit hollandais, accompagné de doux maraudeurs français, pénétra, sous prétexte d'acheter des peaux, dans une cabane occupée par une famille d'Onneyouts, composée de six personnes. Après leur avoir fait boire de l 'eau-de-vie, ces misérables les massacrèrent et les attachèrent dans un canot qu'ils coulèrent au fond de la rivière voisine. Avertis des recherches commencées sur les indications de La Salle, ils s'enfuirent et se réfugièrent dans les colonies anglaises. Ce nouvel incident n'amena pas néanmoins de complications, car la poursuite des criminels, bien que n'ayant pas donné de résultats, avait été aussi active que possible.
Mais d'autres rencontres eurent lieu entre des Outaouais, des Poutéouatamis et des chasseurs iroquois, un village fut attaqué, le feu mis à quelques cabanes, et malgré la présence de missionnaires parmi ces nations, il y avait lieu de craindre une reprise des hostilités, entraînant une conflagration générale dans laquelle la colonie serait fatalement engagée. Afin de prévenir ce désastre, M. de Courcelles « qui l'avait toujours pris sur un ton fort haut avec les sauvages et par là les avait accoutumés à le respecter », leur fît savoir qu'il ne soulTrirait pas que la paix fût troublée, et qu'il punirait ceux qui refuseraient de s'accommoder à des conditions raisonnables. Il les invita en même temps à envoyer des députés à Québec pour y exposer devant lui leurs griefs. Les chefs des diverses tribus se rendant à son appel vinrent lui soumettre leurs plaintes, et grâce à sa fermeté, à son esprit de conciliation, un accord intervint à la satisfaction de tous.
Seuls les Tsonnontouans paraissaient animés de mauvais sentiments et gardaient, malgré la promesse de les rendre, un certain nombre de prisonniers; ils se croyaient à l'abri des coups des Français au fond de leurs forêts et considéraient comme à peu près insurmontables les difficultés de la navigation au milieu des rapides du Saint-Laurent, au-dessus de Montréal. A leur sujet, l'intendant Talon écrivit à Colbert que si l'on faisait un établissement sur le lac Ontario, on les tiendrait dans le devoir plus aisément. M. de Courcelles partageait cet avis, mais il résolut tout d'abord de démontrer à ces astucieux adversaires que les obstacles par lesquels ils se croyaient protégés n'arrêteraient pas une expédition contre eux.
Sous la direction de l'intendant, on construisit un bateau plat pour transporter les provisions indispensables, et M. de Courcelles, avec un détachement de cinquante-six hommes choisis, remonta en canot d'écorce les rapides du fleuve jusqu'au lac Ontario. 11 avertit alors les Iroquois, effrayés de son arrivée à l'entrée de leur territoire, que s'ils s'avisaient de troubler la paix il reviendrait avec des forces suffisantes pour les traiter comme l'avaient été les Agniers. L'effet de cette apparition inopinée des troupes françaises fut si profond que les bandes qui allaient partir en campagne se dispersèrent, et que les anciens rappelèrent celles qui étaient déjà en route.
Une autre cause facilita le maintien de la paix ; l'année 1670, un terrible fléau, la petite vérole, exerça dans les tribus des ravages effroyables et transforma en désert le nord du Canada. Des peuplades entières, comme celle des Attikamègues, disparurent et Tadoussac où elles descendaient faire la traite fut dès lors à peu près abandonné.
L'année suivante M. de Courcelles, revenant à l'idée indiquée par Talon, convoqua les chefs des cantons à Cataracoui, près du lac Ontario, leur fit de beaux
DEHNIKHS ACTIÎS DE M. DE COUHCELLES. 241
l»rrsenls et les iiiloniui (iii'il se proposait do hA,tir à cet endroit un fort où ils vicîndraient commodé/nont fiiirc la traite au lieu de descendre le fleuve jusqu'à Montréal. Ils approuvèrent ce projet, mais les dilliculti's de transport en retardèrent l'exécution.
Les fatigues extrêmes de ces voyages et le souci des afl'aires avaient altéré la santé du gouverneur, il demanda au roi son rappel.
Le départ de M. de Gourcelles était une perte pour la Nouvelle-France. « Ses qualités, sans être aussi brillantes que celles de son successeur, étaient peutêtre plus solides, parce qu'avec beaucoup d'expérience et de fermeté il i)ossédait cette sagesse si précieuse aux hompties d'État, qui prévient les difficultés. D'une l)art, en retenant d'une main ferme, mais douce, les prétentions du clergé dans de justes bornes, il sut se concilier l'appui des missionnaires, qui ont rendu de tout temps de si grands services au pays en contribuant à faire respecter par les indigènes le gouvernement et le npm français; et de l'autre il montra dans les affaires indiennes une politique habile, dont on regretta plus d'une fois l'absence chez ceux qui vinrent après lui. » (Garneau.)
Dans sa lettre au souverain par laquelle il sollicitait son retour en France, il lui disait que s'il avait le bonheur de recouvrer ses forces il irait se faire tuer pour son service, à l'exemple de tous ses frères, et Louis XIV lui répondit le 7 avril 1672 :
« J'ai appris par votre lettre du 10 novembre dernier le voyage que vous avez fait l'année passée au lac Ontario, tant pour reconnaître le pays que pour imprimer toujours dans l'esprit de toutes les nations sauvages la crainte de nos armes, afin de maintenir la paix et le repos parmi mes sujets de la Nouvelle- France. Mais comme le mauvais état de votre santé ne vous permet pas de demeurer davantage dans ce pays, je vous fais cette lettre pour vous dire qu'étant satisfait de l'application que vous avez eue pour vous bien
L — La Nouvelle-Fhance. 14
acquitter de l'emploi que je vous ai confié, je vous rappelle dans mon royaume. »
Le 17 mai suivant, le roi écrivait à Talon, qui avait également sollicité son remplacement :
« Les infirmités qui vous sont survenues depuis votre retour en Canada ne vous permettant pas d'y demeurer plus longtemps, je trouve bon que vous repassiez dans mon royaume pour le rétablissement de votre santé, et je serai bien aise de vous donner en toute occasion des marques de la satisfaction que j'ai de votre ai)plication et des services que vous m'avez rendus dans l'emploi que je vous ai confié. »
Talon, une première fois déjà, en 1667, avait dû revenir en France pour se remettre des fatigues éprouvées dans ses fonctions, et son départ avait été regretté comme un malheur public. « M. Talon nous quitte, écrivait alors la Mère de l'Incarnation, et retourne en France au grand regret de tout le monde et à la perte de tout le Canada, car depuis qu'il est ici en qualité d'intendant, le pays s'est plus développé et les affaires ont plus avancé qu'elles n'avaient fait depuis que les Français y habitent. »
Les regrets furent encore plus grands lorsque l'intendant quitta définitivement son poste. Grâce à son administration habile et à son incessante activité, la population de la colonie avait doublé en quelques années ; des industries s'étaient créées, les défrichements avaient pris un large développement, l'agriculture prospérait ; on avait pris possession de vastes territoires au nord jusqu'à la baie d'Hudson, à l'ouest jusqu'à l'extrémité des grands lacs ; des secours abondants avaient été obtenus de la mère patrie, et ce rêve grandiose d'une Nouvelle-France englobant la presque totalité de l'Amérique du Nord, que Talon avait entrevu et poursuivi de toutes ses forces, commençait, grâce à lui, à se réaliser. Mais l'émigration allait se ralentir, puis s'arrêter par suite des guerres engagées en Europe, et l'incapacité de certains gou-