CH AU VEAU
(Charles Guérin. Roman de mœurs canadiennes.)
Québec.
De longtemps je n'oublierai l'impression profonde que je ressentis lorsque j'eus l'occasion de voir Québec pour la première fois. Imaginez un roc abrupt et colossal, entouré de remparts à créneaux, et que domine une citadelle géante, une citadelle, cette chose si rare en Amérique. Jetez sur ce roc, à profusion, les lourds et bizarres édifices, à pignons antédiluviens, particuliers à une place de garnison, avec, çà et là, la flèche scintillante d'une église ou les murs sévères et trapus de quelque monastère; faites grimpertout autour les maisons de la ville basse, des maisons d'un aspect de vétusté incroyable pour une ville du Nouveau-Monde, des maisons branlantes, vermoulues et moussues, parfois hydropiques et ventrues, parfois maigres et efflanquées, et qui toutes se lézardent, se fendillent, se crevassent, s'effritent, s'émieltent peu à peu sous l'action lente du temps. Quelque chose comme la reproduction du célèbre quartier, aujourd'hui modernisé, des Tanneurs à Genève. Sur tout cela, un ciel presque toujours d'une pureté admirable, et à l'horizon, par delà le Saint-Laurent, des paysages montagneux, aux tons bleuâtres d'une finesse exquise. Voilà Québec.
0 ma chère vieille cité canadienne! Ville éminemment fantasque, puisque, par ce temps de progrès moderne où tout s'embellit, se nivelle et s'uniformise, tu t'obstines puand même à conserver avec un soin jaloux le pittoresque labyrinthe de tes rues effroyablement pavées, avec les trottoirs casse-cou et la calèche de nos aïeux!...
La calèche est à Québec ce que la gondole est à Venise, le hansom-cab à Londres ou la volante à la Havane, c'est-
à-dire le véhicule caractéristique de la ville. En cherchant bien, on pourrait peut-être encore retrouver le dernier modèle de ces calèches dans quelques villages reculés du Perche et de la Normandie, pays d'origine de la plupart des
Canadiens, (-'est une voiture montée sur deux roues de grandes dimensions, et dont la caisse, en forme de balançoire, est suspendue sur deux énormes courroies sur lesquelles elle oscille au gré de la course comme une barque se jouant sur la crête des vagues. Cette comparaison est tellement juste que beaucoup de personnes, avant d'être habituées à ce genre de locomotion, éprouvent de véritables attaques de mal de mer lorsqu'elles s'en servent.
A peine débarqué, la calèche vous assaille pour ne plus vous quitter. Sur chaque place publique, que dis-je, à chaque détour de rue, vingt, trente jéhus armés de longs fouets se dresseront soudain devant vous, s'écriant en même temps : « Calèche! calèche, monsieur! » Tout près, les calèches s'alignent, on ne peut plus inoffensives, avec leurs petits chevaux qui, l'air tout penaud, semblent dormir. Ne vous y fiez pas trop, cependant. Tous ces petits]chevaux canadiens, une fois lancés, filent comme le vent, grimpant, grimpant, que c'est une bénédiction, les roides pentes de Québec, ou bien encore les descendant, comme si Satan luimême eût pris en mains les rênes, c'est-à-dire avec une rage d'enfer.
Gare à vous alors, si vous êtes tant soit peu douillet. Par instants, la calèche, sombrant dans une ornière, vous avez la sensation de quelque chose s'ouvrant au-dessous de vous, et par où vous allez disparaître. Puis, l'instant d'après, grâce à une pointe de pavé plus saillante que les autres, l'infernale machine se détend tout à coup avec violence, et vous devez vous arc-bouter de votre mieux pour éviter d'être lancé par-dessus les toits. Vous sortez de là harassé, moulu, rompu, jurant in petto vos grands dieux qu'on ne vous y prendra plus, et... vous y revenez à la prochaine occasion qui s'offrira. En effet, pour être souverainement incommode, la calèche n'en est pas moins infiniment pittoresque, et, comme telle, elle est assurée de vivre pendant longtemps encore dans l'admiration des voyageurs.
Sylva Clapin.
(La France transatlantique.)
La maison de l'habitant.
En quelque endroit du Canada que Ton soit, la demeure de l'habitant appartenant à la classe moyenne, c'est-à-dire à la plus nombreuse, ne diffère guère d'aspect. C'est toujours la même maison basse en bois, blanchie à la chaux, aux volets verts ou rouges, et au toit recouvert de minces lattes appelées bardeaux. Le rez-de-chaussée se compose d'un seul et vaste appartement carré, servant à la fois de chambre à coucher, de cuisine et de salle de réception. Aux murs, quelques images d'Épinal, grossièrement enluminées, et représentant le Sauveur, la Vierge et les Saints. Au centre un énorme poêle, vieux modèle, entouré de monceaux de bois de chauffage ; puis, à côté, près d'une fenêtre, une grande table de bois brut. Dans un coin, le lit de famille, d'une hauteur telle que l'on ne s'y peut coucher qu'en exécutant de véritables sauts d'acrobate. Tout près, des couchettes, des berceaux pour les petits, habituellement nombreux chez le cultivateur canadien, quelques familles s'élevant jusqu'à dix-huit, vingt, et quelquefois même jusqu'à vingt-cinq enfants. Dans un autre coin, des rayons peints de couleurs vives, pour la vaisselle et les ustensiles de cuisine. Aux poutres enfumées du plafond, un vieux fusil à pierre, avec la corne à poudre et le moule à balles. C'est là le vieux fusil français, héritage précieux que l'on tient des ancêtres, dont on ne se dessaisirait pas pour une fortune, et qui rendit jadis plus d'un service signalé dans les excursions de chasse d'antan aussi bien que dans les escarmouches avec l'Anglais et l'Indien. N'allons pas oublier le rouet de l'aïeule, et, chez les plus aisés, le métier à tisser les vêtements du ménage. Des escabeaux, quelques chaises cannelées, deux ou trois berceuses, et un grand coffre servant à la fois de siège d'honneur et de garde-robe complètent ce mobilier rustique.
Sylva Clapin.
(La France transatlantique/
Un coucher de soleil.
Globe de flamme incandescente, l'astre s'inclinait à l'occident vers la cime des Laurentides derrière laquelle il allait
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bientôt disparaître. Éclairé vivement, le sommet du cap Tourmente se découpait ainsi qu'un immense diadème aux dentelures d*un or aident comme celui de la Guinée, pendant que la base du cap reposait à demi effacée dans l'ombre. On aurait dit le grand génie du (leuve, agenouillé sur les bords de son empire, et la tète perdue dans les nuages roses du couchant. Sur le parcours de six lieues qui sépare en cet endroit les deux rives, une immense traînée de flamme embrasait le fleuve dont les eaux paraissaient bouillonner sous ce brûlant contact. A l'horizon, au-dessus du soleil et des montagnes, de grands nuages rouges frangés de brillantes teintes cuivrées se déployaient dans l'espace comme de longs drapeaux de pourpre et d'or dont les reflets coloraient en rose la tète des monts et le dos rugueux des îles que l'on aurait cru voir flotter au milieu du Saint-Laurent. Ainsi éclairés, ces ilôts semblaient être de gigantesques cétacés rougeâtres qui seraient surgis brusquement des eaux pour contempler ce merveilleux spectacle du roi de la nature se couchant au milieu de sa cour et environné des splendeurs de sa gloire. A la fin du jour ainsi qu'à l'aurore, la nature entière tressaille d'une telle exubérance dévie que les objets même inanimés nous semblent s'agiter comme pour saluer l'astre puissant chargé par Dieu de féconder la terre. Déjà, cependant, le soleil descend et disparaît en arrière des montagnes qui, peu à peu, se sont assombries. Seuls les nuages rouges et dorés qui drapent l'horizon reçoivent encore, grâce à leur élévation, le reflet des rayons du soleil et ont conservé leurs brillantes couleurs. Mais à mesure que l'astre s'enfonce dans les régions alors inconnues du Nord-Ouest, les nues ainsi éclairées passent par gradation du rouge pourpre au rose, du rose pâle au jaune clair, et leurs derniers lambeaux d'un blanc lumineux vont s'éteindre à côté de la première étoile dont la faible lumière s'allume au fond du firmament dans l'ombre de la nuit tombante.
Joseph Marmette.
(Le tomahawk et Vépée.)
Trait d'audace.
Quinze, vingt, trente hommes sont établis en automne aux abords d'une rivière ou d'un cours d'eau quelconque.
Pendant l'hiver ils abattent les arbres, les coupent en billots et les charroient sur la rivière.
Le printemps venu, l'on ferme le chantier et les hommes destinés à l'opération difficile du flottage descendent les rivières en chassant devant eux les pièces de bois échouées au rivage, accrochées sur les pointes de rochers ou empilées par le mouvement des eaux à la tête des cascades et des rapides.
C'est une rude corvée dans laquelle il est bon d'apporter un poignet solide, un coup d'œil prompt et sûr, de grandes qualités de nageur, de rameur et d'équilibriste.
Ce printemps-là, une escouade de flotteurs arrivait par la rivière Vermillon en face de l'obstacle que je vais vous décrire : près de quatre cents billots déposés sur la croupe d'une rive très escarpée s'étaient mis en mouvement lorsque le soleil avait fondu la neige au flanc de la falaise. D'après le calcul des bûcherons, cela devait arriver et précipiter les billots tous ensemble dans la rivière en simplifiant les travaux du floltage.
Le plan était trop beau pour réussir. Il se présenta une barrière naturelle. Deux souches placées à mi-côte, et que la neige avait rendues imperceptibles pendant l'hiver, reçurent les premiers billots échappés du sommet, les arrêtèrent et bientôt l'énorme charge se trouva reposer tout entière sur ces deux appuis.
En dessous, une vingtaine de pieds restaient libres entre le niveau de la rivière et la masse de billots accrochés.
Au-dessus, il y avait accès pour les travailleurs; mais repêcher quatre cents billots, les tirer à la côte et les faire rouler plus loin vers la rivière, cela coûte beaucoup d'argent. Comment s'y prendre?
Sur ces entrefaites, arriva Gonzagues.
« Voyons donc, dit-il, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de passer ici comme des messieurs?»
Et sans perdre plus de temps, il prit une hache et monta la côte, droit sous l'amas de billots.
Cette manière de monter à l'assaut était tout à fait dans le caractère de Gonzagues. On le connaissait et personne n'aurait osé l'interroger sur ses intentions avant qu'il en eût parlé lui-même.
Nous étions à le regarder, immobiles dans nos grandes berges, ne nous rendant pas compte de son idée.
Tout à coup, chacun poussa un cri d'angoisse en ymêlant le nom du téméraire. Gonzagues entamait à tour de bras Tune des souches. Sa hache s'abattait rapide et ferme sur Les attaches (lu barrage, les grosses racines de la souche.
Mais les cris, les supplications s'élevèrent avec une telle énergie qu'il s'arrêta.
« Qu'est-ce qu'il vous faut? dit-il.
— Il faut que tu descendes, lui criàmes-nous ; ne vois-tu pas que tu vas attirer sur toi les billots suspendus sur [9 tête ; c'est la mort inévitable !
— Rangez vos berges et ne craignez rien pour moi mais rangez-vous; sinon, vous serez écrasés comme des mouches. »
Ce fut tout son raisonnement. Je ne réussirai jamais à décrire ce qui se passa ensuite. Nous étions spectateurs d'un drame dont le dénouement paraissait fatal; chaque coup de hache avait un écho dans nos poitrines, chaque seconde amenait une nouvelle épouvante. Un condamné sur l'échafaud n'est pas plus près du sacrifice que ne l'était Gonzagues. Cris, menaces, supplications, il n'écoutait rien et bûchait toujours. La rivière, très profonde en cet endroit, coulait sous lui à vingt pieds, presque à pic. Il avait devant lui, bien haut par-dessus les épaules, la pile de billots retenue par l'obstacle qu'il brisait.
Soudain il s'arrêta : la souche avait craqué.
L'on aurait entendu voler une abeille. Les respirations des hommes qui étaient là se pouvaient compter.
Gonzagues, l'œil au guet, avait encore la main sur la hache; il attendait.
Comme la débâcle ne se faisait pas, il se remit à pratiquer des entailles.
Au bout d'une minute, la masse écrasa les derniers liens; mais avant de se ruer au bas de la pente, elle chancela pendant trois secondes et l'intrépide bûcheur en profita pour plonger comme une anguille dans le courant placé sous lui. Il avait à peine atteint le fond que la rivière était couverte de billots flottant pêle-mêle; les uns, qui avaient piqué une pointe en bas, revenaient à la surface et dansaient comme des marionnettes avant de se coucher mollement sur la lame; les autres, entraînés par l'élan formidable qu'ils avaient reçu, se pourchassaient au loin et heurtaient les premiers; c'était une scène d'éléments
déchaînés dont le tableau pourrait se faire sur la toile, raai^ difficile à traiter la plume à la main.
Lorsque nos yeux découvrirent l'auteur de cet exploit, il se tenait debout sur l'un des billots les plus éloignés et reprenait haleine. Sa course entre deux eaux, en ligne droite vers la rive opposée, l'avait mis hors de danger, car en somme la charge des pièces de bois s'était plutôt abattue près du rivage, et la résistance de l'eau avait contribué à l'amortir considérablement.
Parvenu à terre, Gonzagues reçut nos éloges avec un grand sang-froid. Quand nous lui dîmes que, sans son courage, il aurait fallu renoncer à flotter ces quatre cents billots, il répondit simplement : « Vous auriez bien pu faire éclater l'une des souches avec de la poudre, sans y mettre tant de cérémonies ! »
Personne n'avait songé à cela!
Benjamin Sulte.
(Mélanges d'histoire et de littérature.)
Les Éboulements.
J'ai quitté la délicieuse Malbaie, Malbaie la belle, et me voici à six lieues de là, aux Éboulements, dans un endroit à moitié sorti du chaos primitif. Rien de pareil au monde; on dirait un cataclysme arrêté court et qui mugit sourdement dans son immobilité. 11 y a comme une menace perpétuelle dans ces énormes montagnes qui se dressent sous le regard, tantôt isolées, tantôt reliées en chaîne compacte et se poursuivant les unes les autres jusque dans un lointain inaccessible. Une charge de montagnes arrêtées tout à coup dans leur élan, voilà l'image de l'endroit où je suis aujourd'hui.
Il y a de l'épouvante et de la colère tout à la fois dans cette nature formidable, et l'on dirait que la main puissante qui la retient frémit. C'est comme un effort gigantesque de tous les jours pour s'affranchir de l'immuable volonté du Créateur et dont l'impuissance tourne en convulsions horribles. Lorsqu'on débarque sur le rivage des Éboulements, si tant est qu'il y a un rivage au pied de ces montagnes échevelées, on éprouve une invincible terreur de les
LITTÉRATURE CANADIENNE. iil
voir s'écrouler sur sa tête el l'on a besoin de se confier
dans les lois éternelles de la création.
J'ai vu les effets des derniers tremblements de terre dans ce pays, l'as une habitation qui ne soit à moitié reconstruite, qui n'ait eu ses cheminées jetées à terre et quelque pan de mur écroulé; quelques-unes ont été entièrement démolies. A un endroit, une vaste colline de sable de deux cents pieds de hauteur s'est effondrée : le sable a été emporté à quatre arpents plus loin, déracinant et entraînant avec lui un verger dans sa course furibonde. Sur le chemin qu'il a traversé, il y a maintenant une côte, et, plus loin, on voit les troncs d'arbre du verger qui repoussent çà et là et des tiges, arrachées de toutes parts, qui reprennent racine dans leur nouvelle demeure. On dit que la langue de terre d'un demi-mille environ, sablonneuse et montueuse, qui sort du rivage et s'avance dans le lleuve, et au bout de laquelle se trouve le quai, a été formée par un tremblement de terre dont le récit épouvantable forme une des traditions des Éboulements. L'île aux Coudres, qui est en face, est encore l'effet, paraît-il, d'une convulsion semblable. Qui le dirait pourtant? Cette île, avec son dos arrondi, ses rivages plats, ses champs qu'aucun rocher n'accidente, semblerait plutôt faite dans un jour de tendresse et de quiétude. Mais les tremblements de terre sont les plus trompeurs des cataclysmes.
Je suis arrivé ici à trois heures du matin, par une nuit noire comme la conscience d'un ministre fédéral. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans un vague farouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de fantômes silencieux; l'aurore essayait en vain de percer un coin de la voûte épaisse du ciel et la longue ligne blanche du quai se dessinait péniblement dans les profondeurs de l'obscurité. Rien ne troublait le calme de la nature et je crus mettre le pied dans l'infini en touchant cette plage déserte.
Le quai a six arpents de longueur et, au bout, se trouve une maison en pierre complètement rebâtie depuis le tremblement de terre d'octobre 1870. Cette maison prend le nom d'hôtel des Éboulements; elle est seule sur le rivage, en face de l'immensité. J'arrive, je frappe, je frappe, je frappe encore; au bout de dix minutes une fenêtre de la mansarde s'entr'ouvre : « Qui est klà? demande une voix
rauque comme l'imprécation d'un pêcheur. — Moi, réponds-je, moi seul au monde. — Bien; je descends», reprend la voix.
Un quart d'heure après, on m'ouvrait une porte qui semblait scellée dans le mur. J'entre; une atmosphère étouffante; des doubles croisées partout; je veux en ouvrir une et je m'épuise dans des efforts inutiles. « Depuis le tremblement de terre, me dit la voix, on n'ouvre plus les fenêtres. — Est-ce que vous avez peur qu'il rentre? m'écriai-je en me pendant de nouveau à l'espagnolette de la croisée. — Non ; mais c'est pour mieux tenir le mur. — Au moins, laissez la porte ouverte, car je ne puis pas passer la nuit dans ce brasier. — Ah! monsieur, reprit la voix sortant comme d'une caverne profonde, les loupsgarous! Vous ne pensez donc pas aux loups-garous? »
Entre le tremblement de terre et les loups-garous, pas d'issue possible; il fallut me résigner à avaler jusqu'au jour des exhalaisons de bottes sauvages et de chaussettes. Je voulus alors me rejeter sur le thé et j'en demandai une tasse. On fit un peu de feu, on infusa l'énervant produit de la Chine et on me le servit brûlant. Une seule chandelle, ruisselante, fichée dans un chandelier plein de vert-de-gris, m'éclairait dans un sombre appartement nu et désolé. Un homme moins héroïque aurait éprouvé ces premiers tressaillements de la peur qui font tremblotler le gras des jambes; j'eus quelques instants l'envie d'avoir peur, mais je me rassurai bientôt à l'apparition d'une jeune fille, tendre marguerite perdue dans les broussailles.
C'est elle qui m'apporta mon thé, escorté d'une vaste terrine de lait. Ce préambule ranima la confiance et l'espoir dans mon sein; on a bien dit que la femme est l'ange consolateur de la vie. Mais il faut avec le lait quelque peu de sucre dans le thé pour rétablir les forces du pauvre voyageur. Je me hasardai à demander ce produit des Antilles. — « Du sucre, du sucre, me dit avec une voix douce comme un bâton de cire la tendre marguerite; il n'y a pas de sucre, monsieur. » Soubresaut subit, mais aussitôt réprimé de toute ma personne. — « Ah! Il n'y a pas de sucre; comment voulez-vous que je boive mon thé sans sucre? Je ne suis pas un anachorète, un de ces martyrs aussi volontaires que sublimes de la Thébaïde, un de ces
pèlerins du temps des croisades qui ont fait vœu de sVbstenir de tous les ingrédients propres a » dulcorer Le breuvage; je Miis simplement un chroniqueur', le premier des chroniqueurs canadiens, un des plus grands pécheurs de mon pays, un homme pour qui le sucre est un noble objet de consommation, une des bouches les plus délicates, ui des estomacs les plus difficiles de la province... Donc jeune fille des champs, donnez-moi du sucre, ce sucre fût-il de la mélasse. — Ah ! pour d'ia m'nasse, y en a grossement », reprit la douce pâquerette ; et elle alla me chercher une espèce de cruche d'encre d'où je fis couler le hideux liquide qui devait remplacer la sève de l'arbre national.
Dix minutes après, j'avais des crampes dans l'estomac et je demandais désespérément un lit. Je dois le dire, à ma grande surprise, on me donna un lit avec les accessoires indispensables, entre autres un pot d'eau grand comme le creux de la main, que je dus faire remplir huit fois le lendemain matin; les autres articles de faïence étaient éclatants d'absence et il y avait une double croisée... inouvrable. Une autre particularité de ce refuge des voyageurs, c'est qu'aucune allumette ne voulait prendre feu; je fus réduit à me coucher au hasard, après avoir disputé pendant une heure le droit de me faire une place à une légion de ces petites bêtes vulgaires, plates, piquantes et incommodes qu'on appelle communément des punaises.
Le lendemain matin, après six heures d'un sommeil agité, mes poumons avaient perdu beaucoup de leur capacité respiratoire et je voulus fuir dans un endroit moins meurtrier, au village qui est à quatre milles de là, sur des hauteurs qui semblent être le refuge des aigles et le séjour du tonnerre. Pas une voiture; je voulus manger, pas un morceau de lard, pas une bouchée de viande, pas un œuf, pas un poisson, et cela à deux pas du fleuve; je fus contraint de prendre la route du village à pied, laissant derrière moi mes malles, et de monter à jeun trois milles de côtes.
Voilà ce qu'on appelle l'hôtel des Éboulements.
Arthur Buies.
(Chroniques.)