‹ La Nouvelle-France (volume 5)Chapitre 14 sur 16 · A LA VEILLÉE · texte numérisé non relu

A LA VEILLÉE

— Tiens, toi, Jean Bart, tu m'agaces avec tes histoires. Il est vrai de dire que la dernière que tu m'as contée était bonne ; mais j'en retrouve une qui va te faire rendre des points.

Allons, allume et écoutez-moi ça, vous autres.

Il y a deux ans, j'étais couché avec ma femme Javotte, que Dieu ait pitié de son âme! Il faisait une vraie nuit de naufrages; la mer battait furieuse sur les galets; un nordais terrible faisait des siennes, et l'on voyait noir, comme lorsqu'une âme éblouie par la présence de son juge sent que tout est fini et commence à dégringoler petit à petit vers le fond de l'enfer.

Je dormais pourtant bien profondément sur mes deux oreilles, quand tout à coup je suis éveillé par des cris d'outardes. Un volier passait au-dessus de la maison; je le sentais venir à travers les nuages noirs, et bien qu'il fit froid dehors, je ne pus résister à l'envie d'aller leur lâcher un coup de fusil.

Je sors tel quel, en petit costume de paradis terrestre, et après avoir semé mon plomb au hasard, je rentre, tout grelottant, me fourrer sous mes draps et dormir un petit somme. Ça allait superbement ; je crois que j'étais même à la veille de faire un beau rêve, lorsque tout à coup j'entends : tic ! toc! pif! paf ! sur le toit de ma maison.

Je cours dehors, avec un fanal cette fois-ci, et à ma grande surprise je trouve... quatre outardes moites! Tu peux juger si le volier était haut, Jean Bart; elles avaient mis trois quarts d'heure à tomber par terre !

— Dévoration ! quel beau coup! s'écria Jean Bart, — en décochant une tendre œillade à son verre demi-plein, qu'il faisait miroiter auprès de la chandelle, — mais pas comme le mien.

Hier, je remontais le bord de la rivière Blanche lorsqu'au coude qu'elle fait près du Boom, j'aperçois cinq superbes canards qui barbotaient de conserve. J'avais bien avec moi tout ce qu'il fallait; mais comment tirer? En ligne, les cinq coins-coins y seraient passés ; mais, hélas ! ils nageaient en demi-cercle.

Tout à coup, une idée lumineuse me traverse la tète.

Mon fusil avait le canon aussi long que cejai <iin ,'sf ';i> suspendu à cette poutre. II avait vu les temps des Français ; ce sont les meilleurs, parait-il, et comme j'avais une aveugle confiance en lui, je L'àrc-boutai sur mon genou et fis décrire une bonne courbe à son canon. Cinq minutes après, j'avais les cinq canards emplumés bec à bec et passes en sautoir sur mon dos.

— C'était un fichu fusil tout de même, reprit Bidou en rallumant une nouvelle pipe, et j'aurais été curieux de le comparer à celui que je chargeais avec des petites merises.

— Des petites merises, s'écria Jean Bart, dissimulant mal sa stupéfaction au fond de son verre.

— Oui ! oui! des petites merises! fit Bidou, l'imitant. 11 y a un an, j'étais allé jusqu'à la savane du Crand-Brùlé. Les lièvres foisonnaient autour de moi, mais, hélas! j'avais oublié d'emporter du plomb. L'idée me vint, tout en grugeant des merises, d'en glisser quelques-unes dans le canon de mon fusil. Un lièvre passe; boum, je le vois qui file, à triple vitesse, au milieu de ma fumée.

Un an après, il y a de cela quelques jours, j'avais affaire au deuxième rang ) il me fallait passer par le même endroit, car ça me donnait un raccourci, lorsque devant moi je vois un petil arbuste se mouvoir. Il y a du gibier là-dessous, que je me dis. Vlan ! je lâche mon coup, et ne voilà-t-il pas que je trouve, quoi? mon lièvre de l'année dernière avec une jeune pousse de merisier entre les deux oreilles. C'était un lièvre propriétaire, à ce qu'il paraît, et mes petites merises allaient parfaitement à sa constitution.

— Je n'ai pas d'aventure de chasse qui vaille la peine d'être racontée, à l'exception d'une toutefois, glissa sournoisement Jérôme, qui profita d'un moment d'hésitation marquée chez Jean Bart placé inopinément devant le lièvre de Bidou.

J'étais allé draver dans le haut de la rivière Matane et, par précaution, j'avais bouclé sur mon dos mon vieux fusil. A l'un des détours de la rivière, je me trouve tout à coup en face de deux superbes sarcelles qui se lissaient coquettement les plumes, à une demi-portée du talus.

J'épaule et laisse tomber le chien; rien ne vint; mon vieil ami s'était décidé à me rater compagnie. Je le prends, l'examine, et, m'apercevanl qu'en route j'avais semé la

capsule, je ne fais ni une'ni deux : je frotte'une allumette et l'applique sur le bassinet.

Paf! le coup part; mais en me donnant une maîtresse tape qui me flanque à l'eau. C'était ce coquin de fusil qui s'était mis en tête de repousser, et je revins sur la berge tant bien que mal avec mes deux sarcelles.

A peine avais-je mis pied à terre que je sens un fourmillement extraordinaire dans ce que le bourgeois s'obstine à appeler le poste Ergot. J'y porte la main sans façon et, que retirai-je, mes bons amis? trois magnifiques truites que j'avais seinées avec mon fond de culotte, car je n'avais pas jugé à propos de faire un brin de toilette pour aller au bois et j'avais passé par hasard un pantalon percé et ventilé à jour comme un filet.

Faucher de Saint-Maurice.

(A la Brunante.)

Anglais et Français.

Chaque peuple a ses habitudes et ses mœurs, un certain cachet particulier qui le distingue de son voisin ; mais ce trait distinctif peut être plus ou moins accentué. Ainsi, la distance qui sépare un Espagnol d'un Italien n'est pas énorme ; ils ont tous deux à peu près les mêmes jalousies et les mêmes superstitions ; leurs idiomes ont entre eux plus d'une analogie. On pourrait en dire autant de l'Américain et de l'Anglais : on les reconnaît facilement l'un et l'autre à certaines particularités frappantes des manières et du caractère; cependant, la conformité de leur langage et les lignes principales de leur physionomie accusent la même origine ; ils sont parents, cela se voit. Mais peut-on faire de telles comparaisons entre le Français et l'Anglais? Certes, je ne vois rien de plus différent d'un Anglais qu'un Français. Celui-là est flegmatique, celui-ci vif et enthousiaste ; l'un s'abîme dans le spleen, l'autre est fou de gaieté; le premier pour une offense va devant les tribunaux, le second va sur le terrain ; l'Anglais défend sa bourse, le Français son idée. Enfin leurs caractères n'ont aucun point de contact et ils ont chacun leur originalité propre qui les rend les deux êtres les plus dissemblables de la création. Le Français est

essentiellement sociable cl parleur; s'il ne rencontre personne à qui communiquer ce qu'il pense, il maigrit à vue d'œil; tandis que l'Anglais, lui, vous parle, ma foi! lorsque vous lui avez été présenté. Vous connaissez cette anecdote de l'enfant d'Albion qui, du haut d'un pont, voyant une femme tombera Tenu et se noyer, se disait à lui-même : « Quel malheur que je n'aie pas été présenté à cette personne, j'aurais pu la sauver ! »

Oscar Dunn.

(Dix ans de journalisme.)

Notre langue.

La langue française est un diamant d'un prix inexprimable ; c'est une œuvre d'art travaillée par les siècles, d'une beauté à nulle autre pareille. Tout le monde l'admire, elle charme tout le monde, bien qu'elle ne livre ses secrets qu'à un petit nombre; il faut être amoureux d'elle, l'aimer beaucoup, lui faire longtemps la cour, et elle ne se donne qu'à celui qui sait la vaincre par un labeur persévérant et une longue constance ; mais quels trésors elle révèle à ses favoris! Sa délicatesse exquise ravit l'intelligence; elle est tout amour et toute gaieté, pleine de noblesse et d'enthousiasme, accessible aux sciences comme àla fantaisie, à toutes les hautes pensées comme à tous les sentiments dignes; elle comprend votre cœur et seconde votre esprit. Si vous la possédez, rien ne vous décidera jamais à y renoncer ; vous la garderez comme votre meilleur bien.

Il en fut ainsi de nous. La langue française est un héritage sacré que nous nous sommes transmis de génération en génération intact et sans souillure, et lorsque nous discourons sur le bon vieux temps, lorsque nous nous entretenons de la France, c'est dans sa propre langue que nous le faisons.

Oscar Dunn.

(Dix ans de journalisme.)

Parmi les poètes qui se sont révélés depuis que le mouvement littéraire canadien a pris son essor, il en est deux qui les dominent de haut et dont le souffle ardent a inspiré des œuvres de puissante envolée.

C'est d'abord Crémazie, dont Le drapeau de Carillon restera comme un des plus beaux morceaux publiés à la Nouvelle-France. Le sujet en est d'une simplicité antique.

Un vieux soldat de l'armée de Montcalm a réussi, au moment de la capitulation finale, à cacher le drapeau du régiment, et l'a précieusement conservé. Parfois, avec quelques compagnons d'armes, il sort, portes closes, ce symbole du passé, et verse des larmes au souvenir de la défaite qui a livré son paysàl'ennemi. Il espère qu'un jour le roi de France enverra délivrer ses sujets; mais ce jour tarde bien et le vieux soldat se décide à traverser l'Océan. Il verra le roi, lui présentera le drapeau de Carillon et lui rappellera le secours attendu.

Mais celui qui règne alors, c'est Louis XV. Perdu dans Versailles, le pauvre Canadien ne peut l'approcher. Les sentinelles qui gardent les grilles du palais se moquent de lui et le chassent. Désespéré, il reprend le chemin de son pays ; avant de mourir, il veut revoir le champ de bataille où il portait si fièrement devant l'ennemi sa chère relique.

Sur les champs refroidis, jetant son manteau blanc, Décembre était venu. Voyageur solitaire, Un homme s'avançait d'un pas faible et tremblant Au bord du lac Champlain. Sur sa figure austère Une immense douleur avait posé sa main. Gravissant lentement la route qui s'incline, De Carillon bientôt il prenait le chemin, Puis enfin s'arrêtait sur la haute colline.

Là, dans le sol glacé fixant un étendard,

Il déroulait au loin les couleurs de la France.

Sombre et silencieux, il pleura bien longtemps Comme on pleure au tombeau d'une mère adorée. Puis, à l'écho sonore envoyant ses accents. Sa voix jeta le cri de son àme éplorée:

• n Carillon ! je le revois encore, Non plus, hélas! comme en ces jours bénis, Où dans tes murs la trompette sonore, Pour te sauver nous avait réunis !

Je viens à toi quand mou âme succombe Et sent déjà son courage faiblir !

Oui, près de toi, venant chercher ma tombe, Pour mon drapeau je viens ici mourir!

« Mes compagnons, d'une vaine espérance, Berçant encor leur cœur toujours français, Les yeux tournés du côté de la France, Diront souvent: « Reviendront-ils jamais?» L'illusion consolera leur vie.

Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir, Et sans entendre une parole amie, Pour mon drapeau je viens ici mourir !

« Cet étendard qu'aux grands jours de batailles, Noble Montcalm, tu plaças dans ma main ! Cet étendard, qu'aux portes de Versailles, Naguère, hélas ! je déployais en vain ! Je le remets aux champs où de ta gloire Revivra l'immortel souvenir !

Et dans la tombe emportant ta mémoire, Pour mon drapeau je viens ici mourir!

« Qu'ils sont heureux ceux qui, dans la mêlée, Près de Lévis moururent en soldats !

En expirant, leur àme consolée Voyait la gloire adoucir leur trépas !

Vous qui dormez dans votre froide bière, Vous que j'implore à mon dernier soupir, Réveillez-vous; en portant ma bannière, Sur vos tombeaux, je veux ici mourir ! »

A quelques jours de là, passant sur la colline,

A l'heure où le soleil à l'horizon s'incline,

Des paysans trouvaient un cadavre glacé

Couvert d'un drapeau blanc. Dans sa dernière étreinte,

Il pressait sur son cœur cette relique sainte

Qui nous redit encore la gloire du passé.

L'émule de Crémazie, le poète dont les œuvres ont été couronnées par l'Académie française, l'auteur de la Légende d'un peuple, Louis Fréchette, est plus connu en France où son livre a été lu par tous ceux que passionnent encore les beaux vers et les nobles idées. Nous en reproduisons un extrait, mais tout serait à citer, car c'est l'histoire même de la Nouvelle-France qui se développe, merveilleuse, dans ce poème.

Les excommuniés.

Voyez-vous, sur le bord de ce chemin bourbeux, Cet enclos en ruine où broutent les grands bœufs? Ici, cinq paysans — trois hommes et deux femmes - Eurent la sépulture ignoble des infâmes !

Cette histoire est bien triste, et date de bien loin.

Comme un soldat mourant la carabine au poing, Québec était tombé. Sans honte et sans mystère, Un Bourbon nous avait livrés à l'Angleterre !

Ce fut un coup mortel, un long déchirement, Quand ce peuple entendit avec effarement,

— Lui qui tenait enfin la victoire suprême, — Par un nouveau forfait souillant son diadème,

Le roi de France dire aux Saxons: — « Prenez-les! Ma gloire n'en a plus besoin ; qu'ils soient Anglais ! »

0 Lorraine ! 0 Strasbourg ! si belles et si grandes, Vous, c'est le sort au moins qui vous fit allemandes !

Des bords du Saint-Laurent, scène de tant d'exploits,

On entendit alors soixante mille voix

Jeter au ciel ce cri d'amour et de souffrance :

— «Eh bien, soit! nous serons Français malgré la France!»

Or chacun a tenu sa parole. Aujourd'hui, Sur ce lâche abandon plus de cent ans ont lui ; Et, sous le sceptre anglais, celte fière phalange Conserve encore aux yeux de tous, et sans mélange, Son culte pour la France, et son cachet sacré.

Mais d'autres, repoussant tout servage exécré, Après avoir brûlé leur dernière cartouche,

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Révoltés impuissants, sans crainte et sans remord,

Voulurent, libres même en face de la mort, Emporter au tombeau leur éternelle haine.

En vain l'on invoqua l'autorité romaine;

En vain, sous les regards de ces naïfs croyants,

Le prêtre déroula les tableaux etfrayants

Des châtiments que Dieu garde pour les superbes;

En vain l'on épuisa les menaces acerbes ;

Menaces et sermons restèrent sans succès !

— « Non ! disaient ces vaincus ; nous sommes des Français ; Et nul n'a le pouvoir de nous vendre à l'enchère ! »

La foudre un jour sur eux descendit de la chaire : L'Église, pour forcer ses enfants au devoir, A regret avait dû frapper sans s'émouvoir. Il n'en resta que cinq.

Ceux-là furenfsemblables, Dans leur folie altière, aux rocs inébranlables: Ils laissèrent gronder la foudre sur leurs fronts ; Et malgré les frayeurs, et malgré les affronts, Sublimes égarés, dans leur sainte ignorance, Ne voulurent servir d'autre Dieu que la France !

La vieillesse arriva : la mort vint à son tour. Et sans prêtre, sans croix, dans un champ, au détour D'une route fangeuse où la brute se vautre, Chaque rebelle alla dormir l'un après l'autre.

Il n'en restait plus qu'un, un vieillard tout cassé, Une ombre ! Plus d'un quart de siècle avait passé Depuis que sur son front pesait l'âpre anathème. Penché sur son bâton branlant, la lèvre blême, Sur la route déserte on le voyait souvent, A la brune, rôder dans la pluie et le vent, Comme un spectre. Parfois détournant les paupières Pour ne pas voir l'enfant qui lui jetait des pierres, Il s'enfonçait tout seul dans les ombres du soir. El plus d'un affirmait avoir cru l'entrevoir

— Les femmes du canton s'en signaient interdites — Agenouillé la nuit sur les tombes maudites.

Un jour on l'y trouva roide et gelé.

Sa main Avait laissé tomber sur le bord du chemin Un vieux fusil rouillé, son arme de naguère, Son ami des grands jours, son compagnon de guerre, Son dernier camarade et son suprême espoir.

On creusa de nouveau dans le sol dur et noir;

Et l'on mit côte à côte, en la fosse nouvelle,

Le vieux mousquet français avec le vieux rebelle !

Le peuple a conservé ce sombre souvenir. Et lorsque du couchant l'or commence à brunir, Au village de Saint-Michel de Bellechasse, Le passant attardé par la pêche ou la chasse, Craignant de voir surgir quelque fantôme blanc, Du fatal carrefour se détourne en tremblant. Donc ces cinq paysans n'eurent pour sépulture Qu'un tertre où l'animal vient chercher sa pâture ! Ils le méritaient, soit ! Mais on dira partout Qu'ils furent bel et bien cinq héros après tout ! Je respecte l'arrêt qui les frappa, sans doute ; Mais lorsque le hasard me met sur cette route, Sans demander à Dieu si j'ai tort en cela, Je découvre mon front devant ces tombes-là !

J'ai commencé l'histoire de la Nouvelle-France avec une dédicace de Faucher de Saint-Maurice, toute vibrante de touchante affection pour la terre de ses ancêtres; je la termine par un discours d'un autre Canadien français, Fréchette, qui respire à un égal degré la passion du vieux pays. C'est une allocution prononcée le 27 juin 1884, lors des noces d'or de la Société de Saint-Jean-Baptiste, la grande association qui groupe tous les Canadiens français de l'Amérique du Nord.

Messieurs, disait alors l'éloquent auteur de la Légende d'un peuple, c'est une tache grave que celle de se lever un des premiers dans cette occasion solennelle, occasion peutêtre unique dans l'histoire de notre pays. Mais je bénis ma bonne fortune et je remercie cordialement MM. les organisateurs de ce banquet de m'avoir imposé cette tache

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puisqu'il s'agil de porter un toast à notre chère et glorieuse mère, la France. (Applaudissements.)

Dans cette réunion où l'on célèbre les noces d'or d'une société qui fut fondée, il y a cinquante ans, pour perpétuer ici le nom, le souvenir et les traditions de la France, et qui a réussi à rendre ces trois grandes choses impérissables en Amérique, le premier toast de circonstance appartenaitbien à la grande nation, et s'il ne m'appartenait pas autant de le proposer, je sais bien que personne ici, je sais bien que personne au monde ne saurait le faire avec un cœur plus filial, avec une émotion plus sincère! (Applaudissements.)

J'ai rencontré plusieurs fois, en Europe et ailleurs, des gens qui s'étonnaient de ce que nous fussions, nous les Canadiens, restés si Français, — Français par la langue, Français par les mœurs, Français par le tempérament, et surtout Français] par le cœur. Il n'y a pourtant pas là matière à grande surprise. Si nous sommes restés Français, le miracle n'a rien que de tout à fait naturel. Existe-t-il ua homme sur la face du globe qui ait eu le bonheur et l'honneur de naître Français, et qui n'ait pas été fier de conserver ce titre toute sa vie?

Nous sommes restés Français parce que nous sommes fiers d'être Français. On ne renonce pas à ce nom-là. (Longs applaudissements.)

Ah! si l'on nous montrait une patrie d'origine qui fût plus belle, plus noble, plus chevaleresque, plus glorieuse, peut-être... Mais non ! Cela ne ferait pas pour nous un iota de différence. Nous tenons à la France par toutes les fibres du cœur, et elle serait la plus humble des nations que nous lui dirions encore : « Nous sommes à toi, ô sainte France ! Généreuse protectrice ou mère oublieuse, nous t'avons aimée, nous t'adorons encore et nous te chérirons toujours. Nos pères sont morts pour loi, nous sommes tes enfants et nous voulons mourir tes enfants ! » (Applaudissements prolongés.)

On ne déracine pas un sentiment comme celui-là, messieurs. Toute la diplomatie de l'Angleterre, intéressée à faire de nous un peuple anglais, toute l'habileté, je dirai même l'astuce de ses hommes d'État les plus roués, se sont heurtés sur lui. Ni les menaces, ni les persécutions, ni les échafauds, ni même les récompenses — Danaos et dona f éventes — n'ont pu l'ébranler. (Applaudissements.)

Et les fils des soixante [mille Français arrachés violem-

ment à la France, il y a cent vingt-cinq ans, sont aujourd'hui deux millions de patriotes parlant le français, s'appelant des Français, et imposant le caractère distinctif de leur race depuis Boston jusqu'à San Francisco, depuis le golfe du Mexique, je dirai presque jusqu'au Pôle Nord. Si mon brave ami François Mercier, le grand voyageur du Nord-Ouest, était ici présent, il pourrait témoigner de ce dernier détail. Mais il est en ce moment sans doute occupé à tirer le canon en l'honneur de la Saint-Jean-Bapliste, sur les remparts du fort Saint-Michel, l'un des postes les plus avancés de la civilisation dans fes régions hyperboréennes ! (Applaudissements prolongés.)

Non, mille fois non, le sentiment français ne se détruit pas. Il est gravé en caractères indélébiles au plus intime de notre être, et ceux qui ont été les témoins de la solennelle démonstration d'hier ne doivent plus avoir de doute à cet égard, s'ils en ont jamais eu.

Ce sentiment, chez nous, a subi toutes les phases de l'épreuve. Quand la France nous laissait seuls ou presque seuls, chargés de garder intact l'honneur de son nom, nos ancêtres lui donnèrent leur vie, et sauvèrent par une victoire suprême sinon sa puissance, du moins l'honneur de son drapeau. Plus tard, elle nous oublia. Alors nous nous mîmes à l'œuvre, et, poignée d'enfants abandonnés, réduits à nos seules ressources, nous avons fondé sur ce continent un peuple qui sera la France de l'avenir. (Longs applaudissements.) Quand, victorieuse et superbe, la France éblouissait le monde par l'éclat de ses triomphes, personne n'applaudissait avec plus d'enthousiasme que nous à sa puissance et à sa gloire ;et quand vinrent les jours sombres, quand l'oiseau du malheur s'abattit sur son drapeau vaincu, il n'est pas un Français d'Europe qui ait plus vivement ressenti l'affront et plus sincèrement pleuré la défaite que les Français des bords du Saint-Laurent ! (Applaudissements prolongés.)

Oui, nous aimons la France; nous l'aimions monarchique, nous l'aimons républicaine. Son drapeau est notre drapeau. Que ce soit le drapeau blanc ou le drapeau tricolore, il suffit qu'il soit le drapeau de la France pour avoir le plus sacré des titres à notre vénération. (Applaudissements.)

De quel droit demanderions-nous compte à la France des institutions qu'elle se choisit? Est-ce que la grande et glo-

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rieuse nation n'aurait pas le privilège de se gouverner comme elle L'entend? C'est La France qui passe : est-elle monarchique? est-elle républicaine? Qu'est-ce que cela, nous fait? C'est notre mère... à genoux! (Triple salve d'applaudissements.)

Oh ! il avait certainement tort cet homme d'État, que je n'ai pas à juger ici, et qui disait : « Nous sommes des Anglais qui parlons le français. » Nous, au contraire, nous sommes des Français qui parlons l'anglais... quand nous ne pouvons pas faire autrement. (Rires et applaudissements.)

Je ne voudrais pas que mes paroles lussent interprétées comme défavorables à l'Angleterre.

Nul plus que moi n'a d'admiration pour le grand peuple dont le drapeau a porté la civilisation dans les parages les plus reculés du globe ; nul plus que moi n'apprécie les libertés dont nous jouissons à l'ombre de la constitution britannique ; je remercie surtout mes compatriotes anglais de ce que je puis si librement manifester ici mon attachement pour la France, sans éveiller aucune susceptibilité de races. Mais sans cesser d'être loyaux sujets britanniques, nous resterons toujours les enfants dévoués de] la France. Il serait impossible pour nous qu'il en fût autrement. Les deux grandes nations ont chacune une part de nous-mêmes, suivant l'expression de notre grand poète Crémazie :

« Albion notre foi, la France notre cœur ! »

Messieurs, à la France ! (Acclamations et longs applaudissements.)

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