CHAPITRE Y
MASSACRE DE LA CHINE — M. DE FRONTENAC
La politique du comte de Frontenac, pendant les dix années de son séjour à Québec, pouvait se résumer en ces termes : maintenir la paix avec les cinq cantons; réunir toutes les autres tribus dans l’alliance de la France pour les opposer s’il était nécessaire aux Iroquois dans le cas où ils auraient voulu recommencer la guerre ; profiter de la paix pour développer la colonie en poussant ses habitants à la culture des terres et en réduisant ainsi le nombre des coureurs des bois. Les idées de M. de La Barre, son successeur, furent bien différentes. Inspirées par la passion du lucre, elles aboutirent bientôt à une nouvelle guerre avec les Iroquois, à une paix honteuse et au rappel de ce gouverneur, pour les agissements duquel soldats et colons témoignaient un profond mépris.
Le Fèvre de La Barre était un ancien officier de marine qui avait accompli de brillants faits d’armes aux Antilles, mais la vieillesse lui avait enlevé la vigueur d’esprit et de corps nécessaire pour parcourir et administrer un territoire comme le Canada. A peine débarqué, il fut entouré, conseillé et mené par quelques marchands, ennemis de son prédécesseur, avec lesquels il accepta de partager le bénéfice des congés et de la traite.
Le nouvel intendant, M. de Meulles, passait pour un homme d’un caractère conciliant et un administrateur consciencieux. Ses instructions lui prescrivaient du reste d’éviter tout conflit avec le gouverneur et de ne pas renouveler les luttes qui s’étaient produites entre MM. de Frontenac et Duchesneau. Au moment de leur arrivée à Québec, vers la fin de septembre 1682, la ville venait d’être presque entièrement détruite par un formidable incendie qui avait consumé les trois quarts des magasins et des habitations, la plupart construites en bois. Quelques secours expédiés de France et un petit nombre d’engagés envoyés par le ministre Seignelay ne furent qu’un faible palliatif à ce désastre.
Dès les premiers jours, La Barre, tout en renouvelant pour la forme les
MASSACRE DE LA CHINE. — M. DE FRONTENAC
anciennes prohibitions, distribua des congés et s’intéressa lui-même à la traite. « C était du reste une nécessité de la situation. Dans la misère où la cour laissait les premiers fonctionnaires de la colonie, force leur était bien de se procurer des ressources supplémentaires. Le gouverneur général, l’intendant, les magistrats, les oliiciers, bref tout le monde traitait ; seul le gouverneur aurait pu s’opposer à ces abus, mais lui-même était d’accord avec les coureurs des bois et partageait leurs bénéfices; il multipliait les congés, à tel point que la cour en prit alarme et déclara plus tard qu il a voit ainsi rendu nécessaire la guerre iroquoise. » (Lorin.)
Il y avait, dans les agissements de La Barre, une particularité vraiment honteuse. L intendant de Meulles constate que cet homme, chez qui la vieillesse paraissait avoir éteint ton! sentiment d’honneur pour ne laisser que Tardent désir d acquérir une fortune, faisait régulièrement la traite avec les Anglais. La Hontan, qui servait alors comme officier au Canada, déclare qu’au fort de Chambly il a vu passer sur la rivière deux canots chargés de castor, envoyés à la Nouvelle-York par ce gouverneur, qui laissait des traitants quitter Montréal pour aller se fixer chez les Anglais. Quant à la prohibition du trafic de l’alcool, sa vente faisait si bien partie de la traite et assurait de tels bénéfices que le zèle de M. de La Barre se borna simplement à l'affichage d’ordonnances que personne n’exécuta. La licence devint si grande que sur vingt-cinq maisons il y en avait dix-huit ou vingt où l’on vendait à boire, et que « les cabanes isolées sur les concessions, au lieu de servir pour défricher, étaient des retraites à voleurs où s’accomplissaient tous les désordres o. (Denonville, lettres, 13 novembre 1685.) *
Il ne suffisait pas au gouverneur de s’intéresser à la traite, de favoriser la vente de l’eau-de-vie, de faire porter des pelleteries chez les Anglais; il y avait au point de vue du commerce des peaux de castor un concurrent à supprimer, c’était Cavelier de La Salle, commandant du fort Frontenac, engagé alors dans son voyage de découverte du Mississipi. Sous le prétexte que ce fort n’avait plus une garnison suffisante, La Barre, à l’instigation des traitants ses associés, en prend possession et saisit tous les approvisionnements qu’il contient; il envoie un officier au fort Saint-Louis des Illinois opérer la même spoliation; il fait dire aux tribus des lacs qu’il abandonne les Illinois, soutiens de La Salle, aux Iroquois; il déclare à ceux-ci que La Salle n’est pas approuvé dans ses courses aventureuses et qu’on ne s’inquiétera pas de ce qui pourra lui arriver. La conséquence de ces détestables conseils ne se fit pas attendre : les Illinois surpris étaient massacrés, La Salle trouvait leur pays mis à feu et à sang, et ne poursuivait sa marche que grâce à son invincible énergie. Mais les Iroquois, en même temps qu’ils « mangeaient » les Illinois, s’empressaient de détrousser les coureurs des bois qu’ils rencontraient; or il se trouva que c’étaient des gens de M. de La Barre, dont les associés subirent de ce fait des pertes sensibles. Incité par eux à recommencer la guerre contre ces pillards, il écrivit au roi que les Iroquois cherchaient à détacher de notre alliance les nations voisines des lacs, qu’il fallait envoyer deux ou trois cents soldats et mille ou quinze cents engagés pour remplacer aux travaux des champs les habitants qui prendraient les armes, et que si les Peaux-Rouges voyaient arriver des troupes au lac Ontario, ils s’empresseraient de demander la paix.
Le roi se borna à faire passer à Québec deux cents soldats. Il invita en même temps le roi d’Angleterre à empêcher ses colonies de violer la paix qui existait
entre les deux nations. Le colonel Dongan, commandant de la Nouvelle-York, reçut l'ordre d’entretenir de bonnes relations avec les Français. Il s’y conforma en fournissant des armes à nos ennemis et en les excitant à attaquer, après les Illinois, nos alliés luirons, miamis et outaouais.
« L’hiver écoulé, et la navigation devenue libre sur le Saint-Laurent, le gouverneur envoya un détachement pour occuper le fort Frontenac. On l’avait tellement laissé à l’abandon après l’expulsion des hommes de La Salle, que l’on aurait pu facilement en escalader les murailles sans échelles. » (La Hontan.) En outre, l’ordre fut transmis aux commandants des postes sur les grands lacs de réunir les coureurs des bois de leurs régions, ainsi que les sauvages qu’ils décideraient à les accompagner, et de descendre au fort Frontenac par le lac Erié.
Avec les soldats envoyés de France, les milices réunies à Montréal et les Peaux-Rouges de la colonie, M. de La Barre se vit à la tête d’une petite armée de douze cents hommes. Le 1er août, il arriva au lac Saint-François, où il rencontra deux émissaires envoyés par les Onnontagués et les Onneyouts. Ces barbares se disaient fort surpris de voir qu’on voulait leur faire la guerre pour venger le pillage de quelques canots, ce qui ne pouvait, suivant eux, donner lieu qu’à des négociations et à une réparation convenable. M. de La Barre leur fit répondre qu’il était prêt à négocier, si la réparation offerte était suffisante. Sans attendre le retour des envoyés, l’armée continua péniblement la remontée des rapides et atteignit l’anse de la Famine, sur la côte sud du lac Ontario. M. de La Barre, tombé malade en route, dut s’arrêter quelques jours avant de rejoindre ses troupes. Il trouva celles-ci fort atteintes; une grande partie des soldats et la plupart des miliciens, qui avaient passé des journées dans l’eau glacée à pousser les canots, furent saisis de fièvres, et le mal s’accrut rapidement par suite des chaleurs et de la nourriture consistant en salaisons avariées. On allait être obligé de lever le camp et de reprendre hâtivement le chemin de la colonie pour sauver le reste des hommes, lorsque les députés des cantons arrivèrent. Le principal d’entre eux était un Tsonnontouan nommé Haaskouan, que les Français présents à la conférence appelèrent la Grande-Gueule, à cause de sa forte voix. Les Iroquois demandèrent à M. de La Barre d’oublier le pillage des canots, de se retirer avec ses troupes, d’arrêter la marche des sauvages qui venaient des grands lacs le rejoindre; ils promettaient de leur côté de ne plus attaquer les Miamis et les autres nations nos alliées; mais quant aux Illinois, ils déclarèrent qu’il y avait entre eux guerre mortelle, et qu’ils les mangeraient. C’est la Grande-Gueule qui fit cette réponse, et l’on peut juger, par les passages suivants de son discours, sur quel ton il parla au gouverneur : « Onontio, il fallait que tu crusses, en partant de Québec, que l’ardeur du soleil avait embrasé les forêts qui rendent nos pays inaccessibles aux Français, on que le lac les eût tellement inondées que nos cabanes se trouvant environnées par les eaux il nous serait impossible de sortir. T’en voilà maintenant désabusé, puisque nos guerriers viennent avec moi t'assurer que nous n'avons pas encore péri. Je te remercie en leur nom d’avoir rapporté sur leurs terres ce calumet de paix que ton prédécesseur a reçu de leurs mains. Je te félicite en même temps d’avoir laissé sur la terre la hache meurtrière qui a été rougie tant de fois du sang de tes Français. Écoute, je ne dors pas, et le soleil qui m'éclaire me fait découvrir un grand capitaine à la tête d’une troupe de guerriers qui parle en