M. DE FRONTENAC
de la Nouvelle-France, leur aArait enlevés, lesquels il avait envoyés en Europe d’où ils n étaient jamais revenus, et qu ils devaient cette satisfaction à leurs parents, qui ne cessaient de pleurer leur perte et d’en demander vengeance, que tant qu’il y aurait des gens de leur nation ils ne cesseraient d’exercer cette vengeance, ce qu ils accompagnaient de hurlements et d’imprécations épouvantables, s’arrachant les cheveux, se mordant les lèvres, et jetant en l'air des tisons de feu tout allumés, pour signifier le souhait qu’ils faisaient que le feu du ciel tombât sur eux et sur leurs descendants s’ils démordaient jamais de celte résolution. Ils immolèrent à leur rage le même jour, en présence dudit Sagean et ceux de sa suite, ces six malheureuses victimes auxquelles ils avaient auparavant enlevé la chevelure et arraché les ongles, leur ayant fendu le ventre et fait boire leur sang aux petits enfants qui l’avalaient avec une avidité merveilleuse. Ensuite ils les arrachèrent par morceaux qu’ils mirent à bouillir dans des chaudières et dont ils firent un grand festin. Ledit Sagean et les Hollandais qui l’accompagnaient séjournèrent pendant trois jours à leur camp. On voulut souvent les régaler de chair humaine, mais ils marquèrent constamment, parle refus qu’ils firent d’en tâter, l'horreur qu’ils avaient pour un mets si odieux. Ayant pris congé d’eux le troisième jour après leur arrivée au camp, ces barbares étalèrent à leurs yeux, avec beaucoup d’ostentation, les chevelures tenant à la peau des têtes de seize hommes français qu’ils avaient massacrés, plantées sur des perches comme des étendards à la porte de leur chef. »
Dès les premiers jours de son administration, M. de Denonville s’était préoccupé des renforts que pourraient lui fournir les divers postes des pays d’en haut; il avait envoyé des instructions à leurs commandants pour leur indiquer la part qu’ils devaient* prendre à la campagne contre les Tsonnontouans : Tonti avait reçu l’ordre de'-marcher avec les Illinois par le sud des lacs sur le territoire de ces ennemis auxquels il couperait ainsi la retraite; du Lhut, retranché à la tête du Détroit, du côté du lac Huron, devait concentrer en ce lieu les diverses nations des lacs; Nicolas Perrot, qui se trouvait chez les Sioux, fut chargé de rassembler les coureurs des bois en traite dans ces parages, ainsi que les sauvages de la baie des Puants et de se rendre avec eux à Michillimakinac ; le commandant de ce dernier poste, de La Durantaye, eut pour mission de réunir les Outaouais, les Hurons et les Saulteux pour gagner ensuite le fort du Détroit. Mais la plupart des alliés, que les tristes agissements de M. de La Barre avaient mécontentés, fournirent des contingents bien inférieurs à ceux que l’on attendait; plusieurs, comme les Outaouais et les Hurons, entretenaient d’ailleurs à notre insu des relations avec les Iroquois. Tonti, qui espérait réunir cinq ou six cents Illinois, n en amena que quatre-vingts; les chefs ne voulurent pas en laisser partir davantage. Ils avaient, en effet, reçu l’avis qu’un gros parti de Tsonnontouans s’était mis en marche pour manger leurs villages. Le fait était exact, mais cette bande avait été arrêtée en route par un envoyé de Dongan chargé de l’avertir que le canton allait être attaqué par les Français. Aux abords de Michillimakinac, de La Durantaye surprit un parti de trente Anglais accompagnés de sauvages qui allaient en traite au nord des lacs, ce qui leur était formellement interdit aux termes du traité de 1686. Il les fit prisonniers et nos alliés pillèrent leurs marchandises. Une autre troupe de pareil nombre, rencontrée par Tonti au lac Erié, subit le même sort.
Le 10 juillet 1687, l’armée, ayant à sa tête M. de Denonville, arriva sur les bords
du lac Ontario, au pays des Tsonnontouans, en même temps que cent soixante coureurs des bois et quatre cents sauvages amenés par La Durantaye, Tonti, du Lhut et Perrot, qui remirent au gouverneur les soixante prisonniers anglais. Avec ces derniers, ils avaient saisi un nommé Marion, déserteur français, qui leur servait de guide et d’interprète auprès de nos alliés, chez lesquels il avait séjourné avant de se rendre à la Nouvelle-Angleterre. M. de Denonville le fit passer par les armes.
Les divers corps se réunirent sur la plage à l'embouchure de la rivière des Sables; on y éleva un retranchement pour protéger la flottille qui avait servi à remonter le Saint-Laurent et à traverser les lacs. « C’était, dit un contemporain, le spectacle le plus extraordinaire qu’on eût jamais vu dans ce pays et qu’on puisse se figurer en Europe. On y voyait un fort grand nombre de visages tout différents, avec une pareille diversité d’armes, de parures, de danses et de manières. On y entendait des chansons, des cris, des harangues de toutes soldes de tons et de langues. La plupart de ces barbares n’avaient, pour tout habit, que des queues de bêtes derrière le dos et des cornes sur la tête. Ils avaient le front et les joues peints en vert ou en rouge, le nez et les oreilles percés et chargés de fer, et tout le corps colorié de diverses figures d’animaux. » (De Saint-Vallier.)
Le 12 juillet, on se mit en marche ; l’avant-garde était dirigée par M. de Callières, commandant de Montréal; elle comprenait trois compagnies de Canadiens, sous les ordres de La Durantaye, du Lhut et Tonti, flanqués à gauche des sauvages qu’ils avaient amenés; une autre bande de trois cents Peaux-Rouges chrétiens conduits par de Sainte-Hélène les soutenait à droite. Le corps principal, composé de soldats réguliers et de miliciens, au milieu desquels avait pris place le gouverneur, suivait à quelque distance. La bourgade ennemie la plus importante se trouvait à sept lieues des bords du lac. Dans la première journée, les troupes, à travers bois, parcoururent quatre lieues. Le lendemain, par une chaleur extrême, Tavant-garde s engagea dans un vallon profond, couvert d’épais taillis. Elle y fut brusquement assaillie par cinq cents Iroquois embusqués à la tête de ce défilé. Deux ou trois cents autres s’étaient cachés dans des marécages voisins du sentier que suivait l’armée; ils devaient la prendre à revers et la placer entre deux feux; trompés par 1 importance de l’avant-garde, ils sortirent de leur retraite aussitôt qu’elle eut passé devant eux. Poussant alors des hurlements forcenés, ils commencèrent contre le détachement une violente fusillade, puis le chargèrent le casse-tête à la main pendant que l’autre bande l’assaillait en tête avec la même fureur. Il y eut parmi les alliés une véritable panique : les Outaouais en particulier s’enfuirent au premier choc; mais les sauvages chrétiens se comportèrent mieux, et les Canadiens, encouragés parleurs officiers, engagèrent d’arbre en arbre, contre les assaillants, une fusillade qui en tua ou blessa un certain nombre. Leur résistance permit d attendre sans lâcher pied les troupes régulières que le gouverneur, au bruit des coups de feu et des cris de guerre, avait fait avancer au plus vite. Marchant à leur tête, il chargea les Tsonnontouans qu’il mit en fuite. Dix hommes avaient été tués de notre côté, et une centaine blessés dans cette rencontre. Plus de quatre-vingts Iroquois étaient restés sur le champ de bataille; nos sauvages les scalpèrent et les Outaouais, qui avaient lâchement pris la fuite aux premiers coups de feu, se vengèrent de leur poltronnerie en coupant les cadavres en morceaux pour les mettre à la chaudière.
MASSACRE DE LA CHINE. — M. DE FRONTENAC
Les troupes, qui avaient campé sur place après cette rude affaire, trouvèrent le lendemain la bourgade incendiée; les Tsonnontouans, reconnaissant l’impossibilité de résister à cette invasion, avaient mis le feu pendant la nuit à leurs cabanes et s’étaient enfuis au loin. Dix jours furent employés à détruire trois autres villages et les champs qui les entouraient, à couper le maïs sur pied et à enlever le grain qui servit à ravitailler les postes des lacs. Cette œuvre achevée, une partie des troupes revint avec M. de Denonville à Niagara; le reste regagna le fort Frontenac et Montréal.
Les Tsonnontouans avaient été, en définitive, traités comme les Agniers du temps de M. de Tracy : leur puissance se trouva ébranlée ; par le fait de la destruction de leurs provisions , beaucoup périrent de misère l’hiver suivant; leurs esclaves s’enfuirent ; de neuf cents guerriers ils se virent réduits à quatre ou cinq cents.
Enfin les intrigues des Anglais, qui cherchaient à nous enlever le commerce des pelleteries dans les hauts pays, se trouvèrent déjouées. Pour y apporter un dernier obstacle, le gouverneur remit en état le fort de Niagara, dont La Salle avait si bien compris l’importance comme base de communications avec les lacs et comme barrière aux courses des
Iroquois, amenant à leur suite les marchands de la Nouvelle-York. Il en confia la garde à une centaine de soldats sous le commandement du capitaine de Troyes, . qui venait de se signaler à la baie d’Hudson, et redescendit à Québec. Malheureusement les vivres laissés dans les magasins étaient avariés, le scorbut se déclara bientôt parmi les hommes; le défaut de médicaments permit à l’épidémie de se
Doubnier.