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CHEF EN TENUE DE GUERRE

Dessin de A. de Neuville.

développer d’une manière effrayante; quatre-vingt-dix malades et le capitaine succombèrent en quelques jours. Les autres, épouvantés, abandonnèrent le fort pour rejoindre Montréal.

La leçon infligée aux Tsonnontouans avait d'abord intimidé les autres cantons ; mais les pertes subies par ces barbares n’étaient pas suffisantes pour mettre un terme à leur soif de vengeance, et les incursions cjes bandes dans la colonie recom- . mencèrent bientôt. L’une d'elles enleva trois soldats auprès du fort Frontenac; une autre vint faire quelques prisonniers et brûler des fermes aux abords du fort Chambly; elle avait, on l’apprit depuis, reçu des munitions de la Nouvelle-York et des encouragements du colonel Dongan à pousser ses ravages au cœur même de la Nouvelle-France. Au printemps de 1688, un détachement conduit au fort Frontenac par M. de Sainte-Hélène était attaqué dans les rapides; plusieurs hommes étaient tués ou pris, les autres s’enfuirent pour éviter le même sort. A Sorel, à Contre-Cœur, à Saint-Ours, à Boucherville, des bâtiments étaient incendiés, des bestiaux égorgés. Le gouverneur considéra que, pour mettre fin à ces brigandages, il fallait recommencer une campagne contre leurs auteurs, et demanda dans ce but au ministre un renfort d’un millier de soldats; mais il en reçut cette réponse :

« Le roi a besoin d’hommes et d'argent ailleurs; il faut donc se contenter de fa’ire la paix avec les Iroquois par tous les moyens, et de maintenir doucement la colonie jusqu’à ce que, les temps étant différents, le roi puisse prendre les résolutions les plus convenables pour achever de se rendre maître des pays voisins. » Le ministre informa en même temps M. de Denonville qu’il ne lui serait envoyé que trois cents hommes. Il lui faisait connaître, en outre, que le roi d'Angleterre avait rappelé le colonel Dongan. « Comme celui qui le relève, ajoutait-il, doit avoir des ordres de vivre en bonne intelligence avec vous, vous allez être délivré de l’embarras que l’avidité et la mauvaise foi de cet homme vous causaient. »

Dans l’impossibilité de recommencer une nouvelle expédition avec le peu de troupes dont il pouvait disposer, force fut au gouverneur de chercher à traiter avec les cantons afin d’épargner à la colonie de sanglantes incursions, et des pourparlers s’engagèrent par l'intermédiaire des missionnaires. M. de Denonville, se rendant compte de la faute commise lorsqu’il avait fait arrêter et envoyer aux galères un certain nombre d’Iroquois, écrivit en France pour demander leur transfert à Québec, et promit de les rendre à leurs tribus dès qu’ils seraient arrivés. Il consentit aussi à abandonner le tort Niagara dont le ravitaillement aurait présenté de grandes difficultés. Mais ces négociations, dont nos alliés étaient informés, inspiraient à ces derniers une profonde méfiance; ils craignaient d'être sacrifiés à leurs farouches ennemis et de voir la paix se conclure ainsi à leurs dépens. Un chef huron, Kondiaronk, que les Français appelaient le Rat, eut alors recours à une ruse vraiment diabolique pour rompre tous les pourparlers. C'était un homme de quarante ans, extrêmement brave, d un esprit fin et souple ; bien supérieur à ses compatriotes, il était très choyé de M. de Frontenac, qui se plaisait à l'inviter à sa table et goûtait fort ses réparties originales. Se tenant à l’écart après le départ de ce gouverneur, il ne s’était décidé à entrer en campagne contre les Iroquois que sur les prières et les démarches instantes du commandant de Michillimakinac, et il s’était mis en route avec une centaine de guerriers pour accomplir en territoire ennemi quelque lait d armes éclatant. Arrivé au fort Frontenac, il apprit que des

MASSACRE DE LA CHINE. — M. DE FRONTENAC

négociations étaient engagées avec ces Iroquois contre lesquels on lui avait affirmé que la guerre se poursuivrait jusqu’à leur destruction totale, et que le gouverneur attendait dans huit ou dix jours leurs ambassadeurs à Montréal. Après lui avoir fait part de cette nouvelle, le commandant du fort l’engagea vivement à retourner à sa bourgade. Le Rat, très surpris de ce que lui disait cet officier, n’en laissa néanmoins rien paraître et, avec la gravité du sauvage, il répondit que cela était raisonnable et qu’il allait reprendre le chemin de son pays. Mais, avant son départ, il s’informa de la route que devaient suivre les ambassadeurs iroquois, et il alla les attendre aux cataractes où il dressa une embuscade. Il y était depuis quatre ou cinq jours, guettant sa proie au passage, lorsque les envoyés des cantons, accompagnés d'une quarantaine d’hommes, arrivèrent à sa portée. Ils traînaient leurs canots le long des berges, ne soupçonnant pas le voisinage d’un ennemi, lorsque les Hurons les assaillirent à l'improviste et en tuèrent plusieurs. Tous les autres furent pris et liés. Un des chefs, reconnaissant Kondiaronk, lui demanda comment il pouvait ignorer que ceux qu’il venait d’attaquer étaient envoyés comme ambassadeurs auprès d’Onontio, leur père commun, gouverneur du Canada. Le Rat, simulant un étonnement extrême, répondit que c’était au contraire ce gouverneur qui l’avait informé du passage d’un parti de cinquante guerriers, et invité à dresser l’embuscade dans laquelle ils étaient tombés. Les Iroquois, indignés d’une telle perfidie, racontèrent au chef huron dans quelles conditions et pojur quel motif ils accomplissaient leur voyage. Alors le Rat, jouant le désespéré et le furieux, déclara que M. de Denonville s’était servi de lui pour accomplir une horrible trahison, mais qu’il s’en vengerait tôt ou tard. Pour convaincre ses prisonniers de sa bonne foi, il leur rendit la liberté et n’en garda qu’un seul pour remplacer, disait-il, un des siens tué dans l’attaque. Puis, avec ce prisonnier, il se rendit en toute hâte à Michillimakinac, et le remit à M. de La Durantaye qui, pour lui épargner le supplice du feu, le fit aussitôt fusiller. Ce commandant ignorait les pourparlers de M. de Denonville avec les cantons et le Rat s’était bien gardé de lui en faire part.

L’exécution accomplie, le chef huron choisit un esclave iroquois qui le servait depuis longtemps et lui permit de retourner chez les siens, auxquels il apprendrait que tandis que les Français les amusaient par de feintes propositions de paix, ils faisaient faire sur eux des prisonniers auxquels ils cassaient la tête. Les récits de cet homme, rentré dans sa bourgade, et ceux des envoyés relâchés par les Hurons mirent les Iroquois en fureur, et le Rat put dire avec raison qu’il avait « tué la paix ».

L’expédition de M. de Denonville et le guet-apens du chef huron allaient avoir bientôt une sanglante contre-partie. Dans l’île de Montréal, à l’entrée du lac Saint- Louis, Cavelier de La Salle avait créé un village que l’on désignait sous le nom de la Chine. Des fermes s’y étaient élevées, abritant les familles de hardis pionniers, la plupart attirés à cette extrémité de la colonie par la traite avec les indigènes. Tous se croyaient en pleine sécurité, lorsque le 5 août 1689, pendant une nuit obscure, une bande de douze ou quinze cents Iroquois traversa le lac Saint-Louis et descendit dans l’île sans avoir été aperçue. Surpris dans leur sommeil, presque tous les hommes furent massacrés avant d’avoir eu le temps de saisir leurs armes pour se défendre. Les autres, garrotés, subirent, au milieu des bâtiments en flammes, les plus effroyables supplices; les enfants, embrochés vifs, étaient mis au feu comme des bêtes à rôtir; les mères étaient obligées, sous les coups, de tourner

ces broches avant d’être déchirées et brûlées elles-mêmes; des femmes étaient éventrées, d’autres empalées vives, les cadavres déchiquetés et dévorés palpitants. En moins d’une heure deux cents victimes avaient succombé dans ces horribles tortures. Une centaine de soldats, à l’annonce du désastre, se dirigèrent aussitôt de Montréal sur un fortin à l’ouest de la ville; ils espéraient s’y retrancher et arrêter les agresseurs, mais entourés par un ennemi bien supérieur en nombre et assaillis furieusement, presque tous restèrent sur la place. Après avoir mutilé et déchiré leurs cadavres, les vainqueurs, ivres de sang, se répandirent comme des bêtes féroces dans bile entière; ils massacrèrent ou firent prisonniers tous les malheureux qu’ils rencontrèrent; puis, rassasiés de carnage, ils regagnèrent sans obstacle leurs bourgades avec deux cents prisonniers dont la plupart subirent le supplice du feu. Jusqu’au mois d’octobre, des partis se montrèrent aux alentours de Montréal, tuant ou enlevant les habitants isolés et semant partout la terreur.

La Nouvelle-France était à la merci d’une dernière invasion que les Iroquois . annonçaient pour la saison prochaine avec le concours des Anglais; les sauvages alliés n'avaient plus que du mépris pour une nation qui se laissait égorger sans défense; les habitants et les soldats, épouvantés, n’osaient plus sortir de leurs retranchements; le ravitaillement du fort Frontenae était considéré par le gouverneur comme impossible et il en ordonnait l’évacuation. Telle était la situation dans laquelle M. de Denonville laissait la colonie au moment où il était rappelé en France, pour y remplir les fonctions de précepteur du duc de Bourgogne. Avant son départ, il avait saisi le roi d’un projet de démonstration contre les colonies anglaises, dont les incessantes excitations au pillage et à la dévastation du Canada justifiaient de bien tardives représailles. Le chevalier de Caliières, gouverneur de Montréal, envoyé à Versailles pour remettre ce projet à la Cour, réussit à démontrer au ministre qu’il était nécessaire de s’emparer de la Nouvelle-York, si l’on voulait mettre fin aux brigandages des Iroquois en les privant du soutien sur lequel ils avaient compté jusqu’alors. Le déplorable état des affaires au Canada exigeait l’envoi de prompts renforts et la nomination comme gouverneur d’un homme énergique, pouvant inspirer confiance à la population dont la détresse était extrême. Sur la recommandation du maréchal de Bellefont, le ministre présenta M. de Frontenac à Louis XIV pour remplacer M. de Denonville. Le roi, dans l’audience qu’il lui accorda, rendant enfin justice après sept ans d’oubli à son administration précédente, adressa au comte ces paroles qui le vengeaient dignement des calomnies dont il avait été victime : « Je vous renvoie au Canada où je compte que vous servirez aussi bien que vous avez fait ci-devant. Je ne vous en demande pas davantage. » Le choix de l’homme était heureux, mais il lui fallut suffire à peu près seul à la lourde tâche qui lui incombait, car il n’obtint que des renforts insignifiants et deux navires avec lesquels il devait essayer d’aborder à la Nouvelle-York, pendant que le chevalier de Caliières irait prendre à Montréal le commandement des troupes pour attaquer à revers, par le lac Champlain, la colonie anglaise.

Guillaume III a\ait chasse le roi Jacques, notre allie, du trône d’Angleterre, et la guerre avait recommencé entre les deux nations. Louis XIV préparait une expédition en Irlande qui absorbait tous les efforts de la marine, et les deux vaisseaux qui devaient conduire Frontenac à la côte d’Amérique, au lieu d’être prêts à la

MASSACRE DE LA CHINE. — M. DE FRONTENAC

mi-juin, ne prirent la mer qu au mois d août. La traversée de l’Atlantique, contrariée par les vents, dura quarante-deux jours. Le moment favorable pour attaquer New-Aork était passé, et M. de Frontenac se dirigea sur Québec. Il y arriva le 12 octobre. La population tout entière le reçut à son débarquement; les maisons furent illuminées, des leux d artifice tirés; mais il avait appris à bile Percée, par des missionnaires récollets, le désastre de la Chine, et sans prendre un repos que son âge il avait alors soixante-dix ans — et les fatigues de la mer auraient cependant justifié, il partit pour Montréal, où régnait le plus complet désarroi. « Il est difficile, écrivait-il au ministre, de se représenter la consternation générale que je trouvai parmi les habitants, et l’abattement qui était dans les troupes. » Son premier souci fut de faire réoccuper le fort de Cataracoui, dont son prédécesseur avait ordonné l’évacuation; puis il prescrivit d’établir autour de Montréal une nouvelle palissade en pieux de quinze pieds hors terre; il répartit ensuite les troupes dans leurs quartiers d’hiver. Des patrouilles parcoururent régulièrement les environs; des forts de pieux élevés dans les seigneuries les plus importantes permirent aux habitants du voisinage de s’y réfugier : on les garnit de canons que les gardiens tiraient en cas d'alerte.

Le gouverneur avait ramené avec lui de France les chefs envoyés aux galères par M. de Denonville; il avisa les cantons de leur retour, et leur en dépêcha plusieurs que, pendant la traversée, il avait su gagner à la cause de la France. Leur rentrée dans les bourgades calma quelque peu les esprits et des pourparlers s’engagèrent; mais Frontenac, estimant non sans raison qu’il importait pour obtenir la paix de se montrer fort, résolut de commencer par frapper le véritable ennemi, et par rendre aux Anglais une partie du mal qu’ils avaient fait à la colonie en poussant constamment les Iroquois à la dévaster. Trois expéditions furent préparées, l’une à Montréal, pour opérer du côté d’Orange; la seconde aux Trois-Rivières, avec les environs de Boston pour but; la troisième à Québec, destinée à détruire quelques Aullages entre Boston et l’Acadie. Le commandement de la première, qui était la plus importante, fut confié à MM. d’Aillebout de Mantet et Le Moyne de Sainte- Hélène, tous deux lieutenants, d’une intrépidité à toute épreuve; ils avaient sous leurs ordres, comme volontaires, des hommes tels que MM. de Repentigny, d’Iberville, de La Brosse, de Montigny, tous officiers; leur troupe se composait de cent quatorze Français, quatre-vingts sauvages du sault Saint-Louis et seize Algonquins.

Le départ s’effectua pendant la période la plus froide de l'année, au mois de février 1690; la marche avait lieu dans les neiges, raquettes aux pieds, fusil en bandoulière, provisions sur les épaules; on couchait sur le sol, sans abri. Une centaine de lieues avaient été ainsi allègrement parcourues, lorsque les chefs informèrent la colonne du but de l’expédition : il s’agissait d’attaquer Orange, capitale de la Nouvelle-York. Les sauvages, effrayés, se récrièrent; ils ne croyaient pas possible d’enlever une place défendue par une garnison de cinq ou six cents hommes. Comme il eût été imprudent de les mécontenter, Mantet et Sainte-Hélène acceptèrent de se rabattre sur Corlar, gros bourg entouré d’une palissade, à six lieues d’Orange. Il était habité par des Hollandais et des Anglais signalés comme fournissant des armes aux cantons. Pendant neuf jours, Canadiens et sauvages marchèrent, par un froid intolérable, enfonçant parfois jusqu’aux genoux dans les

marécages. Arrivés à la nuit près de Corlar, ils détachèrent l’un d’eux pour reconnaître la place. Il s’en approcha sans être aperçu et revint informer les chefs que le bourg comprenant plus de quatre-vingts maisons avait la forme d’un carré long, entouré de pieux, dans lesquels avaient été ménagées deux portes donnant accès à la rue principale. L’.atlaque avait d’abord été fixée au lever du jour, mais le froid était terrible et le vent soufflant avec violence remplissait l’air de tourbillons de neige. On résolut de brusquer l’assaut, afin de trouver dans la place un abri, du feu et des vivres. D’ailleurs la population dormait dans la sécurité la plus complète; elle avait bien entendu dire qu’un parti français avait quitté Montréal, mais les rigueurs de la température et l’amoncellement des neiges ne permettaient pas de supposer que des Européens seraient capables d’accomplir une telle marche au milieu des bois, sans autres provisions que celles qu’ils portaient avec eux. L’effrayant cri de guerre des sauvages donna le signal de l’attaque ; les maisons et un fort gardé par quelques soldats furent promptement enlevés; le feu consuma ensuite les bâtiments. Une soixantaine de prisonniers, pour la plupart femmes, enfants ou vieillards, eurent la vie sauve. Une veuve, habitant Corlar, avait à diverses reprises donné des témoignages de compassion aux captifs français amenés dans ce pays; elle avait soigné des malades, fourni des vivres et des vêtements à plusieurs; ses bienfaits ne furent pas oubliés et sa maison ne subit aucun dommage.

Le butin dont les sauvages s’étàient chargés et le nombre des prisonniers retardèrent la retraite, qui fut inquiétée par les Agniers et les miliciens d’Orange; une quinzaine de Français perdirent la vie dans ces escarmouches, et la troupe, épuisée de fatigue, n’atteignit Montréal qu’à la fin de mars. Néanmoins, l’effet sur lequel comptait M. de Frontenac était produit ; la terreur s’empara des colons anglais lorsque ce hardi coup de main leur fut connu, et nos plus acharnés adversaires comprirent que la distance ne les sauverait plus des représailles des Canadiens.

Le parti de guerre formé aux Trois-Rivières avait comme chef un des meilleurs officiers de la colonie, François Hertel, qui emmenait avec lui trois de ses fils. La troupe se composait d’une trentaine de Canadiens et de vingt-cinq sauvages. Le départ eut lieu le 28 janvier 1690; après une longue et rude marche, on arriva le 27 mars en vue d’un bourg anglais du nom de Salmon-Falls. Les Français divisés en trois bandes enlevèrent en même temps d’assaut les deux forts protégeant la place et une grande maison barricadée. Tout ce qui résistait fut taillé en pièces; l’ennemi eut trente hommes tués et cinquante-quatre faits prisonniers; vingt-sept maisons réduites en cendres et tout le bétail brûlé dans les étables, tels furent les résultats de cette affaire. Poursuivi par un corps de deux cents miliciens, Hertel l’attendit au bord d’une rivière sur laquelle il y avait un pont étroit; les Anglais, méprisant le petit nombre des ennemis, s’y engagèrent sans défiance; Hertel les laissa venir à portée, puis fondit sur eux avec une telle impétuosité que du premier choc il en tua ou blessa dix-huit. Les autres s’enfuirent, et les Français continuèrent sans encombre leur retraite vers la colonie. Dans le trajet, Hertel rencontra le parti formé à Québec et se joignit à lui, après avoir envoyé un détachement informer le gouverneur du succès de son entreprise.

La dernière troupe, qui avait quitté le Canada sous le commandement du lieutenant de Portneul, ne comprenait que quelques Canadiens accompagnés d’une

MASSACRE DE LA CHINE. — M. DE FRONTENAC

soixantaine cl Abénaquis. Il leur avait été impossible d’emporter des provisions par suite de la disette qui était grande a Québec, et ils durent chasser en route pour se piocurer des vivres. Aussi n arrivèrent-ils qu’au mois de mai aux abords du fort de Casco, après avoir été rejoints par Hertel et ses compagnons. La place était garnie de huit pièces d artillerie et abondamment pourvue de munitions. Les Anglais du voisinage s y étaient réfugiés à l’approche de l’ennemi et la garnison paiaissait résolue à se défendre; mais une sortie de cinquante hommes tomba dans une embuscade et lut assaillie si vigoureusement que quatre seulement rentrèrent au tort; une tranchée fut ensuite ouverte. Canadiens et sauvages n’avaient à cet égard aucune expérience, mais 1 ardeur qui les animait y suppléa : des oulils trouvés dans les fermes du voisinage permirent de remuer la terre et de faire les approches avec un tel succès que la garnison, craignant un assaut qui aurait abouti à son massacre, se rendit prisonnière. Après avoir enlevé du fort tout ce qui pouvait être utilisé, M. dePortneuf en détruisit les bâtiments ainsi que toutes les habitations à deux lieues à la ronde, puis il revint à Québec sans être inquiété.

Ces succès, grossis par la renommée, troublèrent vivement les Anglais, donnèrent à réfléchir aux Iroquois, et permirent à Frontenac de rompre les pourparlers engagés entre ces derniers et les sauvages de l’Ouest, Outaouais et Hurons, qui se préparaient à nous abandonner. Réunis à Montréal, les chefs de ces tribus y furent reçus solennellement par le gouverneur qui les combla d’attentions. Dans une grande assemblée,. il leur fît savoir que s’il avait d’abord usé d’indulgence au regard des cinq cantons, c’est parce qu’il espérait qu’ils reviendraient à des sentiments d'affection pour leur père, mais qu'il était las d’attendre leurs propositions et décidé à marcher contre eux avec tous ses alliés. Saisissant alors une hache et entonnant une chanson de guerre, il fit tournoyer l'arme au-dessus de sa tête et, suivant la coutume des sauvages, il la remit aux chefs qui la brandirent à leur tour en dansant et en chantant. « Ce dut être un spectacle inoubliable que celui de ce vieillard, en grande tenue de gouverneur, donnant ainsi le signal violent d’une fête de sauvages; ceux-là seuls pouvaient regretter qu'il renonçât un instant à la dignité de sa charge, qui ne comprenaient pas la valeur sur l’esprit des indigènes d’une semblable manifestation. » (Lorin.) Tous promirent qu'il ne serait plus question de paix avec l’Iroquois. Nicolas Perrot, détaché chez les Sioux, réussit à les maintenir en paix avec les Outagamis et les autres tribus voisines du lac Michigan; il obtint, en outre, de ces dernières la formation de partis de guerre contre les cantons. Tonti, chargé du commandement aux Illinois, les détermina également à des incursions chez les mêmes ennemis dont ils détruisirent un bon nombre.

Ce n’était pas sans de graves raisons que Frontenac s’assurait le concours de ces peuplades; les pertes infligées par les Canadiens aux colons anglais les avaient décidés à tenter un grand effort pourchasser des voisins si entreprenants; leurs délégués se réunirent en congrès à New- York au mois de mai 1690 et s’entendirent pour une double attaque sur la Nouvelle-France, l'une par mer afin de s’emparer de Québec, l’autre par terre dans la direction de Montréal. Les Bostonais se chargèrent de fournir la flotte et les équipages; les troupes de terré devaient se réunir à Orange et rallier en route les guerriers des cantons. Le commandement de la flotte fut confié à Guillaume Phips. Cet officier avait été d’abord ouvrier charpentier, puis marin; originaire de la Nouvelle-Angleterre, il plaisait au peuple de

Boston par l'obscurité même de ses débuts; mais son entêtement égalait son insuffisance, que sa conduite pendant cette campagne mit à nu autant que sa duplicité et sa mauvaise foi. Il commença ses opérations par l’Acadie et vint mouiller devant Port-Royal. Le commandant, M. de Menneval, n’avait à sa disposition que quatrevingt-dix hommes de troupe; la place était dans un état complet de délabrement et la défense ne semblait guère possible. Sommé de se rendre, M. de Menneval entra en négociations avec Phips qui lui accorda la sortie de la garnison avec armes et bagages, le transport de tous les soldats à Québec, le maintien des habitants dans la possession paisible de leurs biens et le libre exercice de leur religion. Mais la place rendue, Phips, la trouvant beaucoup plus faible qu’il ne l'avait pensé, fit désarmer les soldats, les retint prisonniers avec le commandant, s’empara des effets et de l'argent de ce dernier, et laissa ses hommes mettre à sac les habitations. De retour à Boston, il réunit les navires et les équipages nécessaires pour aller attaquer Québec, et le 16 octobre il arriva en vue de cette ville à la tête de trente-quatre voiles transportant trois mille hommes de troupes.

M. de Frontenac se trouvait à Montréal où il présidait à la foire des pelleteries et organisait la défense contre les Iroquois et les Anglais, de concert avec les nations du haut pays. Il était averti de la formation d'un corps d’invasion à Orange et se préparait à le repousser lorsqu’il apprit que les miliciens anglais, en se réunissant aux contingents des cantons, leur avaient communiqué la petite vérole qui avait rapidement fait parmi eux d’effrayants ravages. Plus de trois cents étant morts, les autres accusèrent les Visages-Pales de les empoisonner et se dispersèrent. Les Anglais, restés seuls, regagnèrent leurs foyers sans rien tenter contre le Canada.

Informé de l'agression par terre, Frontenac était moins bien renseigné sur l’attaque par mer, et il aurait pu être victime d’une surprise si des chefs abénaquis, qui avaient vu la flotte de Phips se diriger sur le golfe Saint-Laurent, n’avaient envoyé un des leurs prévenir en toute hâte à Québec de la direction prise par l’ennemi. Avisé aussitôt, Frontenac descendit le fleuve dans un canot d’écorce après avoir chargé Callières, commandant à Montréal, de réunir et de lui amener dans le plus bref délai tous les renforts possibles. Le 14 octobre 1690, il rentrait à Québec. La ftoLte anglaise faisait deux jours plus tard son apparition; mais, sous l’ardente impulsion du gouverneur aidé par toute la population, qui avait en lui la plus absolue confiance, le temps avait été merveilleusement utilisé; les fortifications, complétées, étaient mises en état de défense, des barricades élevées sur divers points, des batteries installées, les milices réunies, les berges du fleuve garnies de troupes.

Le 16 octobre, à dix heures du matin, la flotte anglaise jetait l’ancre devant Québec, et une chaloupe portant pavillon blanc quittait le vaisseau de Phips pour se diriger vers la ville. M. de Frontenac envoya un officier à la rencontre du parlementaire; celui-ci, les yeux bandés, fut conduit au château Saint-Louis, où, son bandeau enlevé, il se trouva en présence du gouverneur ayant à ses côtés l’évêque, 1 intendant et un grand nombre d’officiers. Sa surprise fut d’autant plus extrême que sur la flotte on croyait Québec sans défense et M. de Frontenac à Montréal. Invité à faire connaître l’objet de sa mission, cet homme remit en tremblant, au nom de son chef, un ultimatum dont le texte fut traduit sur-le-champ à haute voix. Le voici, tel que M. de Frontenac le transmit au marquis de Seignelay .

MASSACRE DE LA CHINE. — M. DE ERONTENAC

« Guillaume Phips, général de l’armée anglaise, à M. de Frontenac. La guerre déclarée entre les Couronnes d’Angleterre et de France’ n’est pas le seul motif de l'entreprise que j’ai eu l’ordre de former contre votre colonie. Les ravages et les

cruautés exercés par les b rançais et les sauvages sans aucun sujet contre les peuples soumis a Leurs Majestés Britanniques ontoblig'é Leursdites Majestés d’armer pour se rendre maîtres du Canada, afin de pourvoir à la sûreté des provinces et à leur obéissance. Mais comme je serais bien aise d épargner le sang chrétien et de vous taire éviter tous les malheurs de la guerre, moi Guillaume Phips, chevalier, par ces présentes et au nom de Leurs très excellentes Majestés, Guillaume et Marie, roi et reine d’Angleterre, de France, d’Écosse et d’Irlande, défenseurs de la foi, je vous demande de remettre entre mes mains vos forts et châteaux, dans l’état où ils sont, avec toutes les munitions et autres provisions quelconques. Je vous demande aussi que vous me rendiez tous les prisonniers que vous avez, et que vous livriez ■Vos biens et vos personnes à ma disposition; ce faisant, vous pouvez espérer que, comme bon chrétien, je vous pardonnerai le passé autant qu’il sera jugé à propos pour le service de Leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets. Mais si vous entreprenez de vous défendre, sachez que je suis en état de vous forcer, bien décidé avec l’aide de Dieu, en qui je mets toute ma confiance, à venger par les armes les torts que vous nous avez faits, et de vous assujettir à la Couronne d’Angleterre. J’attends votre réponse dans une heure. »

La lecture de cet insolent factum souleva dans toute l’assistance une vive indignation, qui augmenta encore lorsque le parlementaire, suivant ses ordres, tira une montre de sa poche, constata qu’il était dix heures et déclara ne pouvoir attendre une réponse que jusqu’à onze. Le capitaine de Valrennes, exprimant l’opinion d'une grande partie des officiers, dit qu’il fallait pendre cet individu comme le complice d'un corsaire armé contre son légitime souverain, et dont la conduite à Port-Royal avait été celle d’un véritable forban. M. de Frontenac, bien que partageant le sentiment de ceux qui l'entouraient, ne parut pas entendre la réflexion de Valrennes et répondit froidement à l’envoyé : « Je ne vous ferai pas attendre ma réponse si longtemps. La voici : je ne connais point le roi Guillaume, mais je sais que le prince d’Orange est un usurpateur, qui a violé les droits les plus sacrés du sang et de la religion en détrônant le roi son beau-père. Je ne connais point d’autre souverain légitime de l’Angleterre que le roi Jacques IL Le chevalier Phips n’a pas pu être surpris des hostilités des Français, car il a dû s’attendre que le roi mon maître, ayant reçu le roi d’Angleterre sous sa protection, m’ordonnerait de porter la guerre chez les peuples qui se sont révoltés contre leur prince légitime. A-t-il pu croire que quand il m’offrirait des conditions plus tolérables et que je serais d’humeur à les accepter, tant de braves gens y voudraient consentir et me conseilleraient de me fier à la parole d’un homme qui a violé la capitulation qu’il avait faite avec le gouverneur de l’Acadie, qui a manqué à la fidélité qu’il devait à son prince pour suivre le parti d’un éLranger qui a détruit les lois et les privilèges du royaume dont il prétend être le libérateur et renversé l’église anglicane? C’est ce que lajustice divine, invoquée par votre général, punira un jour sévèrement. »

L’envoyé demanda que cette réponse lui fût remise par écrit. Le gouverneur s’y refusa et dit fièrement : « C’est par la bouche de mes canons que je vais

répondre à votre maître. Il apprendra que ce n’est pas de la sorte qu’on fait sommer un homme comme moi. » Et il donna l’ordre de reconduire aussitôt l’Anglais à sa chaloupe.

Phips, qui ne s’attendait pas à une résistance sérieuse, perdit deux jours en préparatifs, et permit ainsi aux sept cents hommes réunis par Callières d’arriver à Québec. De leurs vaisseaux, les Anglais entendirent les acclamations qui saluaient l’entrée de cette troupe dans la ville, au bruit des fifres et des tambours. Ils en demandèrent la cause à un prisonnier français; il leur répondit : « C’est le commandant de Montréal qui arrive avec les gens d’en haut; vous n’avez qu’à plier bagage, car vous perdrez maintenant vos peines. »

Le 18 octobre, vers midi, quinze cents hommes embarqués dans des chaloupes quittaient la flotte et se dirigeaient sur la côte de Beauport où ils débarquaient. Un détachement de trois cents miliciens et des sauvages alliés se chargèrent de les arrêter dans leur marche sur Québec. Le terrain était marécageux, embarrassé d’arbres et de broussailles, coupé de rochers ; les Anglais, formés en colonne serrée, enfonçaient en s’avançant dans la vase pendant que les Canadiens, dispersés en tirailleurs et profitant de tous les abris, les abattaient à coups de fusil. Le combat ne dura qu’une heure; le désordre se mit dans les rangs de l’ennemi qui n’osa pas pousser plus loin son attaque, dans la crainte d’avoir affaire à des masses de Peaux-Rouges embusqués derrière tous les arbres. Cette journée lui coûta cent cinquante hommes, tandis que les Français n’eurent que quelques-uns des leurs atteints.

Pendant le débarquement, quatre des plus gros navires de Phips étaient venus s’embosser devant Québec et avaient ouvert contre la ville un feu violent qui fit plus de bruit que de mal. Tout se borna à un homme tué, un blessé et à quelques dégâts matériels sans importance. « Le dommage qu'ils causèrent aux toits des maisons, dit avec mépris un témoin, pouvait monter à cinq ou six pistoles. » (La Hontan.) Par contre, les batteries françaises, servies par des volontaires pleins d’ardeur et pointées par Le Moyne de Sainte-Hélène, dont l’adresse égalait le courage, criblèrent de boulets les navires anglais. Le vaisseau de Phips fut désemparé, sa coque percée en plusieurs endroits, ses manœuvres coupées et beaucoup de ses matelots tués ou blessés. Les autres bâtiments, bien que moins atteints, éprouvèrent de graves avaries et tous levèrent l’ancre avant la fin du jour pour aller se réparer hors de portée du feu de la place. Au fort de l’action, un boulet abattit le pavillon du vaisseau amiral qui tomba dans le fleuve où il fut entraîné par le flot. Quelques hardis jeunes gens réussirent à s’en emparer à la nage, et malgré les coups de feu tirés sur eux l’emportèrent à la vue de toute la flotte, fis le remirent au gouverneur qui le fit déposer à la cathédrale.

Le lendemain, Phips, ses bâtiments réparés, recommença sans plus de succès le tir contre la ville. Très maltraité par les projectiles des [batteries, il se vit contraint de se retirer avec le gros de sa flotte auprès de l’île d’Orléans., Quant aux troupes de débarquement, qui avaient souffert du froid pendant la nuit, car les gelées étaient déjà assez fortes, elles s’étaient approchées de la rivière Saint- Charles qu’il leur fallait traverser pour arriver à la ville, et Je ^0, Walley qui les commandait, ayant reçu tous les renforts que l’amiral pouvait lui envoyer, reprit sa marche vers Québec. Mais il avait devant lui un corps de deux cents volon-

Montcalm blessé est ramené à Québec

MASSACRE DE LA CHINE. — M. DE FRONTENAC

taires conduits par les frères Le Moyne, de Longueil et de Sainte-Hélène, soutenus par un millier d hommes en réserve sous la direction de Frontenac. Les Français, abrités derrière les arbres et les rochers, tiraillant à la manière des sauvages, arrêtèrent encore les assaillants, dont un grand nombre resta sur le champ de bataille. Malheureusement Sainte-Hélène, « un des plus aimables cavaliers et des plus braves hommes que la colonie eût jamais eus », fut atteint à la jambe d’une blessure à laquelle il succomba quelques jours après.

Le 21 octobre, une dernière tentative des Anglais fut repoussée avec le même succès. Décimés par les balles des miliciens et des sauvages, pris en flanc par le feu d'une batterie, ils se virent forcés à la retraite. Au moment où ils regagnaient leurs embarcations, le tocsin se mit à sonner à la cathédrale de Québec; croyant que c’était le signal d’une attaque générale des Français et de ces Peaux-Rouges dont ils avaient une extrême frayeur, les Anglais abandonnant leurs canons s’enfuirent en désordre. Ils profitèrent de la nuit noire et d’une pluie froide qui arrêta la poursuite pour s’embarquer et regagner la flotte.

Le 22, Phips réunit à son bord un conseil de guerre pour examiner s’il serait possible de continuer l’entreprise, malgré les échecs subis jusqu’alors; mais le temps devenait mauvais, les munitions étaient épuisées et l’on dut se résigner à la retraite. La flotte leva l’ancre et descendit le cours du fleuve. Les Anglais avaient perdu six cents hommes dans cette tentative, mais leurs pertes ne s’arrêtèrent pas là; neuf de leurs bâtiments sombrèrent dans le Saint-Laurent avec une. grande partie des équipages qui les montaient; Phips lui-même faillit s’échouer près de l’ile d’Orléans et, au mois de mai 1691 , quatre de ses navires seulement étaient rentrés à Boston.

A Québec, la disparition de l’ennemi devint le signal d’une joie générale et d’une allégresse d’autant plus grande que le danger s’était montré plus menaçant. Une fête magnifique eut lieu le 5 novembre pour célébrer cette victoire; la messe solennelle dite à la cathédrale réunit le gouverneur, les autorités et tous les habitants; le soir, des feux de joie furent allumés sur les places et les maisons illuminées. Malheureusement, les ressources étaient épuisées; les dévastations des sauvages pendant le printemps avaient empêché les semailles et les vivres manquèrent. La détresse devint si grande que l’on se vit dans l’obligation d’envoyer des soldats en subsistance chez les colons les plus aisés, auxquels on versait leur solde.

En France, la nouvelle de la délivrance de Québec produisit également le meilleur effet, et le roi fit frapper une médaille destinée à en rappeler le souvenir. Elle portait d’un côté l’effigie de Louis XIV, et de l’autre cette inscription : Francia in novo orbe victrix. Kebeca liberata. M. DC. XG. Frontenac reçut une lettre de félicitations; mais sur la proposition qu’il avait transmise au ministre de reprendre le projet d’attaque de la Nouvelle-York et de Boston, ce dernier lui donna l’ordre de s’en tenir à « une vigoureuse défensive », la Cour ne pouvant, dans 1 état des affaires en Europe, lui envoyer aucun renfort.

Les succès remportés par les Français eurent du moins ce résultat d’encourager les sauvages alliés à continuer leurs courses contre les Iroquois, dont plusieurs partis tenaient encore la campagne. Des détachements envoyés à leur poursuite réussirent plusieurs fois à les atteindre el à en mettre quelques-uns hors de combat. Une bande, surprise dans une habitation, laissa quinze des siens sur la

place à la première décharge; une douzaine d’autres s’enfermèrent dans la maison d’où ils tiraient sur les Français; un des frères Le Moyne, de Bienville, en s’approchant d’une fenêtre, reçut un coup de fusil qui l’étendit raide mork On mit le feu au bâtiment pour obliger ces forcenés à se rendre. Les habitants des alentours, exaspérés, brûlèrent impitoyablement les cinq prisonniers qui avaient survécu à cette rencontre. Grâce à la protection de ces détachements, les travaux des champs s’effectuèrent dans de bonnes conditions et les secours, arrivés de France au mois de juillet 1691, permirent de ravitailler tous les postes. La foire annuelle des pelleteries s’acheva sans encombre et les principaux chefs, descendus à Montréal pour la traite, furent reçus par Frontenac à Québec, où ils assistèrent avec admiration aux manoeuvres des troupes et aux illuminations de la fête commémorative de la prise de Mons par Louis XIV.

Comme il importait aux Anglais d’encourager les.Iroquois à continuer leurs incursions meurtrières, mais que ceux-ci ne voulaient plus marcher seuls, le major Schuyler, de la Nouvelle-York, se joignit à eux avec ses troupes pour essayer de renouveler une tentative sur Montréal. Le commandant de cette ville, Callières, avisé de l’approche de l’ennemi, rassembla quelques centaines de miliciens et vint camper à la prairie de la Madeleine, où il occupa un fort de pieux à trente pas du fleuve. Il était malade et alilé lorsque, dans la nuit du 10 au 11 août, qui fut pluvieuse et obscure, les ennemis s’approchèrent du campement sans être découverts dans leur marche, et se jetèrent tête baissée sur les premières troupes qu’ils rencontrèrent. Au bruit de la fusillade, la résistance s’organisa rapidement et les Anglais, se voyant menacés à leur tour par toutes les forces françaises, prirent le parti de se retirer vers la rivière Richelieu. Ils n’avaient laissé sur le terrain que cinq ou six hommes et emportaient une trentaine de blessés, tandis que nous comptions soixante miliciens tués ou prisonniers et plusieurs officiers mortellement atteints, notamment le capitaine de Saint-Cirque, qui remplaçait Callières dans le commandement.

A deux lieues de là, l’ennemi, fier du succès qu’il avait obtenu, rencontra sur sa route un détachement commandé par M. de Valrennes qui arrivait du fort Chambly au secours de Callières. Le major Schuyler, s’imaginant qu'il aurait bon marché de cette troupe beaucoup plus faible que la sienne et qui menaçait cependant de lui barrer le passage, ordonna de l’attaquer aussitôt. Les Français et les sauvages qui les accompagnaient évitèrent la première décharge en se jetant à terre derrière deux grands arbres renversés; ils répondirent ensuite avec tant de vigueur que Schuyler dut rallier plusieurs fois ses hommes pour les ramener au feu. Après deux heures de lutte acharnée, les Anglais finirent par lâcher pied et s’enfuirent en désordre dans les bois en abandonnant drapeaux et bagages. Soixante-cinq des leurs et dix-sept sauvages restaient sur le sol; de nombreux blessés, réfugiés dans les profondeurs de la forêt, y succombaient bientôt d'épuisement et de faim. M. de Valrennes dut se contenter de ce brillant succès et renoncer à la poursuite; ses hommes, qui marchaient depuis trois jours par des chemins affreux, étaient accablés de fatigue et ne tenaient plus debout. En rendant compte au ministre de l'affaire, M. de Frontenac lui écrivait : « 11 ne s'est rien passé en Canada d’aussi fort ni de si vigoureux, et l’on peut dire que le sieur de Valrennes a conservé la gloire des armes du roi et procuré un grand avantage au

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pays, puisque cela nous a donné moyen d’achever paisiblement nos récoltes, dans lesquelles nous aurions été fort inquiétés, et qui, venant à nous manquer, nous auraient mis dans la dernière désolation. »

Cet échec ne sulfit pas cependant pour arrêter les incursions sur les bords du Saint-Laurent. Les miliciens atteignirent plusieurs bandes auxquelles ils infligèrent, des pertes sensibles, mais le territoire de la colonie était trop vaste, pour être efficacement gardé sur tous les points par le peu de troupes dont le gouverneur disposait, et par les habitants disséminés sur un espace aussi grand que la France. Le système des primes, données de part et d’autre pour les chevelures et les prisonniers, encourageait encore la formation de partis de guerre. Au Canada, on payait dix écus pour un Iroquois tué et vingt pour un capturé vivant, « différence de prime qui faisait honneur à l'humanité du gouvernement français, et qui fut établie pour engager les sauvages à ne point massacrer leurs prisonniers comme c’était l'usage ». (Carneau.) Dans les colonies anglaises, on était plus féroce : il n’y avait pas de prime pour les prisonniers ; en revanche, chaque soldat recevait dix louis pour une chevelure de Peau-Rouge, et un volontaire vingt louis ; s’il passait son temps à faire la chasse à l’homme comme à une bête fauve, il avait droit à cinquante louis par chevelure. (Bancroft.)

C'est à cette époque que se place un épisode qui indique à quel point l’habitude du danger rendait véritablement héroïques jusqu’aux enfants de la Nouvelle- France. Sur la seigneurie de Verchères, située rive droite du fleuve au-dessous de Montréal, on avait établi un fort; ce n’était en réalité qu’un enclos fermé de palissades et garni de bastions armés de canons. Un jour que les habitants étaient occupés aux travaux des champs, un parti de guerriers les surprit dispersés et les captura les uns après les autres. La fille du seigneur, âgée de quatorze ans, se promenait à deux cents pas de l’habitation; aux cris qu’elle entendit, elle courut vers le fort, poursuivie par les Peaux-Rouges, dont les hurlements accéléraient sa fuite. Comme elle arrivait à la porte de la palissade, un sauvage la saisit par un foulard qu’elle portait autour du cou. Elle le détacha rapidement et franchit la porte qu’elle referma aussitôt en criant : Aux armes! Il n’y avait dans le fort qu’un jeune soldat, les deux frères de Verchères, âgés de douze et dix ans, et quelques femmes qui, voyant leurs maris garottés, poussaient des cris lamentables. La jeune fille ne perd pas courage; elle met une coiffure de soldat sur sa tête, place aux créneaux ses deux frères, saisit un mousquet et tire sur l’ennemi, puis elle charge en toute hâte un canon; ne trouvant pas de bourre, elle emploie une serviette, et met le feu à la pièce. De fort en fort, l’alarme se répand jusqu’à Montréal, d’où part aussitôt un détachement. Mais à son arrivée, les Peaux-Rouges, reçus à coups de fusil chaque fois qu’ils s’approchaient des palissades et persuadés qu’ils avaient affaire à de nombreux défenseurs, s’étaient déjà retirés avec leurs prisonniers. Poursuivis par M. de Crisacy, commandant du détachement, rejoints et attaqués avec furie, presque tous restèrent sur le terrain et leurs victimes, délivrées, échappèrent cette fois au supplice qui les attendait.

Frontenac, fidèle à son système et reprenant l’initiative de l’attaque, voulut, en attendant des secours de France qui permettraient de se porter sur Boston et New York, rentrer du moins en possession de l’Acadie et chasser les Anglais de Terre-Neuve, où la pêche leur procurait de grands profits. La première entreprise

présentait d’autant plus de facilité que les Bostonais, après le pillage de Port- Royal, n’y avaient laissé aucune garnison. Le chevalier de Villebon, nommé commandant de celle province, n’eut en y arrivant qu’à faire abattre le pavillon anglais. Il s’installa dans le fort de Jemsek, sur la rivière Saint-Jean, Port-Royal n’étant pas en état de défense. Quant à l’expédition de Terre-Neuve, brillamment conduite en 1690 par d’Iberville à la tête d’une centaine de Canadiens, elle aboutit à l’expulsion des Anglais des postes qu'ils occupaient dans cette île; elle fut suivie d une autre campagne dans la baie d’Hudson, dont nos adversaires se virent encore une fois chassés.

Les Agniers s’étaient montrés particulièrement hostiles aux Français et fournissaient la plupart des rôdeurs qui désolaient les rives du Saint-Laurent; le gouverneur profila du répit dont jouissait la colonie pour ravager à son tour leur canton. Au mois de janvier 1G93, un corps de six cents hommes se réunit dans ce but à Montréal. Il comprenait une centaine de soldats, deux cents sauvages alliés et trois cents volontaires. « On peut dire, à 1 honneur des Canadiens, écrivit alors l’intendant, que tous les miliciens joignirent cette expédition avec une bonne volonté qu’on n’espérait pas rencontrer au milieu de gens qui ne peuvent s’éloigner de leurs établissements sans causer un tort considérable à leurs familles. » Marchant sur les neiges avec des raquettes, portant ou traînant leurs vivres, ces hommes intrépides partis de Montréal le 25 janvier sous la direction des lieutenants Mantet, de Courtemanche et de La Noue, arrivèrent le soir du 16 février, sans avoir été découverts, au milieu des trois bourgades fortifiées des Agniers. La Noue et Courtemanche enlevèrent sans coup férir les deux premières, et pendant que le second gardait les prisonniers, Mantet et La Noue se portèrent sur la dernière, la plus importante. Ils s’en approchèrent dans la nuit du 18, et entendirent des chansons de guerre. C'était une bande de quarante sauvages qui se préparaient à aller rejoindre un parti d’Onneyouts et d’Anglais pour se diriger ensuite sur les habitations françaises et y massacrer quelques malheureux. Surpris au milieu de cette fête, ils se défendirent courageusement, mais une vingtaine ayant été tués, les autres se rendirent. Le nombre des prisonniers, pour les trois bourgades, s’élevait à plus de trois cents; ils embarrassèrent fort la retraite, au cours do laquelle il fallut repousser les attaques des miliciens anglais auxquels s’étaient joints plusieurs centaines de sauvages des autres cantons. La plupart des prisonniers, profilant du désarroi qui en résulta parmi leurs gardiens, s’enfuirent dans les bois. Lorsque la colonne parvint au lac Saint-Sacrement, les vivres manquèrent à tel point que l’on regarda comme heureux ceux qui purent se partager un potage fait avec de vieux souliers. (Ferland.) Callières, averti, envoya aussitôt des provisions à ces affamés, et la troupe, exténuée, atteignit enfin Montréal le IG mars. Elle n’avait pu garder avec elle que soixante-quatre prisonniers.

Malgré les pertes subies par eux, les Iroquois continuèrent leurs brigandages, et les négociations plusieurs fois engagées avec quelques-uns de leurs chefs restèrent sans résultat. Aussi Frontenac, d'accord avec les principaux habitants et invité par le ministre Poritcharlrain à poursuivre le plus vivement possible la destruction de ces malfaisants rôdeurs, prit-il ses dispositions pour leur infliger une correction qui les réduisît à sa merci. Le canton d’Onnonlagué s’était depuis longtemps montré opposé à la paix; il avait cruellement traité un officier, le che-

FORT ET POSTE DE TRAITE A L * EXTREME NORD. Dessin de YanD argent.

valier d’Eau, envoyé par Frontenac en ambassade, et brûlé ceux qui l’accompagnaient; il fallait faire un exemple et en finir avec ces barbares. Les troupes, rassemblées à Montréal dans le courant du mois de juin, se composaient de dix-huit cents Français partagés en huit bataillons, et de cinq cents sauvages de la colonie divisés en trois groupes commandés chacun par un officier. Le 7 juillet, on partit de l'ile Perrot pour remonter le fleuve; les soixante lieues séparant Montréal du fort Frontenac furent franchies en douze jours. La traversée du lac Ontario s’effectua sans encombre, et le 28 l'armée s'engagea dans la rivière des. Onnontagués. Cinquante éclaireurs marchaient en avant sur les deux rives, et les troupes suivaient, divisées en deux corps, le premier commandé par le chevalier de Callières, le second par M. de Vaudreuil. Frontenac, à qui son âge ne permettait pas d’affronter les fatigues d'une pareille expédition, était porté dans un fauteuil au milieu des soldats que sa présence enthousiasmait. On parcourut ainsi trois lieues, et l'on campa au pied d’une chute au delà de laquelle il fallut transporter à force de bras les bateaux et les canons. Cinquante Peaux-Rouges hissèrent, en chantant, sur leurs épaules, le canot dans lequel le gouverneur avait pris place, et le déposèrent de l’autre côté de l’obstacle. L’armée s’avança ensuite le long des berges, dans des sentiers fangeux, avec de la vase jusqu’aux genoux. Elle arrivait le 4 août en vue des bourgades ennemies et prenait ses dispositions d’attaque lorsqu’elle aperçut des flammes qui sortaient des cabanes et les consumaient. On apprit alors par deux prisonnières que depuis plusieurs jours les Onnontagu^ a - aient envoyé femmes et enfants dans les profondeurs des bois et s’étaien j réparés à opposer aux envahisseurs une résistance acharnée, mais qu’à la vue de l’armée l’épouvante les avait saisis et qu’ils s’étaient enfuis après avoir mis le feu à leur village et au fort que les Anglais leur avaient fait construire. L’ennemi ayant disparu, on dut se borner à dévaster les champs de maïs à deux lieues aux alentours et à détruire tout ce que l’incendie n’avait pas atteint.

Les Onneyouts, voisins des Onnontagués, s’étaient montrés comme eux de cruels adversaires; le chevalier de Vaudreuil reçut la mission de leur faire subir le même sort. A la tête de six cents hommes, il se dirigea en toute hâte sur leur bourgade, où il ne trouva que trente-cinq guerriers qui se rendirent sans combat. Le reste de la population avait fui dans les forêts : cabanes et récoltes furent livrées aux flammes, et Vaudreuil rejoignit l’armée avec ses prisonniers. Tout était détruit dans les deux cantons, et leurs habitants allaient être réduits à mourir de faim ou à accepter la paix aux conditions qui leur seraient imposées. L’armée rentra le 20 août à Montréal; elle n’avait perdu qu’un homme tué pendant la retraite et trois qui se noyèrent dans les rapides.

Le gouverneur informa de sa main le roi du succès que ses armes avaient remporté. Il fit l’éloge de Callières, qui avait montré les plus grandes qualités, des autres officiers, dont il signala le dévouement, et parlant enfin de lui-même il ajouta non sans tristesse : « Je ne sais si Votre Majesté trouvera que j’ai essayé de m’acquitter de mon devoir et si, après cela, elle me croira digne de quelque marque d’honneur qui puisse me faire passer avec quelque distinction le peu de temps qui me reste à vivre ; de quelque manière qu’Elle en juge, je la supplie très humblement d’être persuadée que je lui sacrifierai le reste de mes jours avec la même ardeur (pie j’ai toujours eue pour son service. » Frontenac n’avait jamais reçu

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jubqu alois que des gratifications pécuniaires. Le roi lui accorda la croix de Saint- Louis dont le bievet lui par\inL par les vaisseaux de 1697. Comme il en avait le pressentiment, il n’en put jouir que quelques mois.

De îelour a Québec, le gouverneur reçut de France l’avis d’une expédition sur ia Nouvelle-Angletei re, a laquelle il devait coopérer en prenant le commandement des Loupes de tene. Le ministre Pontchartrain avait réuni dans ce but une escadre de onze vaisseaux et quatre brûlots et lui avait donné pour chef un marin des plus estimés, le marquis de Nesmond. Quinze cents hommes devaient partir de Québec et gagner la côte d’Acadie afin de s’y embarquer pour Boston et New- \ork. C’était le plus grand effort qui eût encore été tenté contre les colonies anglaises dont la situation, si l’affaire avait réussi, aurait été des plus critiques; mais 1 armement delà flotte traîna en longueur; elle ne quitta la Rochelle qu’à la fin de mai 1697, et la traversée, retardée par les vents contraires, prit deux mois entiers. Parvenu à la côte de Terre-Neuve, Nesmond dut reconnaître que la saison était trop avancée pour attaquer Boston, car les troupes canadiennes, averties de son arrivée, ne pouvaient être rendues à Pentagoet que vers le 10 septembre, et ses navires n’avaient plus de vivres que pour cinquante jours. Après avoir vainement cherché la flotte anglaise qui, d’après une dépêche du ministre, devait stationner dans ces parages, M. de Nesmond se vit obligé de retourner en France sans avoir pu rien entreprendre. La paix de Ryswick, conclue en 1697, mit fin aux hostilités. Aux termes de l'article 7 du traité entre fa France et l’Angleterre, les deux puissances rentraient en possession des Contrées qu’elles occupaient en Amérique avant la guerre; la baie d’Hudson faisait retour à la France, ainsi que l’Acadie ; l’Angleterre rétablissait ses postes de pêche à Terre-Neuve, où nous ne gardions que la côte occidentale et le port de Plaisance.

La nouvelle de la paix ne fut connue à Québec qu’au mois de mai 1698 : le major Schuyler et le ministre protestant Dellius en informèrent le gouverneur en lui amenant dix-neuf prisonniers français en échange de ceux des leurs qui avaient été enlevés dans les divers coups de main accomplis par les Canadiens.

La question de propriété du territoire des Iroquois avait été laissée en suspens par les représentants des deux nations; Frontenac en profita pour continuer à pousser contre eux nos alliés des pays d’en haut, en même temps qu’il négociait avec leurs envoyés une paix qui permettrait enfin à la colonie de progresser librement. Il n’eut pas le bonheur de terminer cette œuvre, qui fut achevée dans le même esprit par son successeur. Le 28 novembre 1698, il succombait à une courte maladie : « Il était dans sa soixante-dix-huitième année et avait conservé dans un corps aussi sain qu’il est possible de l’avoir à cet âge, toute la fermeté et toute la vivacité d’esprit de ses plus belles années. Il mourut, comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous et avec la gloire d’avoir, sans presque aucun secours de France, soutenu et augmenté même une colonie ouverte, attaquée de toutes parts et qu’il avait trouvée sur le penchant de sa ruine. » (Charlevoix.)

Ainsi qu’il en avait témoigné le désir, le comte de Frontenac fut inhumé à Québec, dans l’église des récollets. Ses obsèques eurent lieu le 19 décembre, avec une grande solennité; fe conseil souverain, l’évêque, l’intendant et toutes les notabilités y assistaient. Le père Goyer, récollet, prononça l’oraison funèbre du défunt « qui s’était fait aimer par sa bonté et estimer par sa valeur ».

La mort de Frontenac fut un véritable deuil pour les Canadiens qui savaient de quels services ils lui étaient redevables : ses relations avec les chefs des pays d’en haut les avaient maintenus dans notre alliance; son attitude énergique et ses habiles mesures contre les Anglais avaient sauvé la Nouvelle-France; ses luttes contre les Iroquois avaient lassé ces dangereux adversaires qui étaient maintenant disposés à la paix. Son caractère hautain et autoritaire l’avait parfois entraîné à des querelles avec l’évêque, l’intendant et le conseil, mais c’était le plus souvent pour défendre les intérêts de la colonie, comme lorsqu’il s’opposait de tout son pouvoir à la suppression des congés et des postes au delà des lacs, dont l’abandon aurait eu pour effet certain de faire passer ces immenses contrées sous l'influence anglaise. Aucun administrateur n’a eu plus que lui le sentiment de la grandeur future de ce pays, dont les destinées lui étaient confiées, et la volonté de faire de la France la principale puissance de l’Amérique du Nord. Sans l’abandon déplorable dans lequel le laissait un roi dont toutes les forces s’usaient en vains efforts contre l’Europe coalisée, il aurait réussi dans cette noble entreprise. L’habileté avec laquelle il mit en œuvre les faibles ressources dont il disposait, le concours absolu qu’il sut toujours obtenir des habitants eurent du moins ce résultat de sauver la colonie, de développer ses ressources, de préparer la paix avec les cantons et d’assurer l’avenir.

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