LE VIEIL HONFLEUR
Dessin de Jules Noël, d’après nature.
« Ils firent si bien qu’ils se jetèrent avec leurs enfants, que les femmes portaient sur leur dos, dessus un grand glaçon. Comme ils étaient là-dessus, on les entendait crier tant que c’était grand’pitié, n’espérant pas moins que de mourir. Mais l'heur voulut qu’une grande glace vint choquer par le côté de celle où ils étaient, si rudement qu’elle la jeta à terre. Eux, en voyant ce coup si favorable, furent à terre et s’en vinrent à notre habitation, si maigres et si défaits qu’ils semblaient des anatomies, la plupart ne se pouvant soutenir. Je leur fis donner du pain et des fèves, mais ils n’eurent pas la patience qu’elles fussent cuites pour les manger, et leur prêtai des- écorces d’arbres pour couvrir leurs cabanes. »
A la fin d’avril, les neiges accumulées sur le sol et les glaces qui couvraient le fleuve ayant disparu, Champlain entreprit de remonter le Saint-Laurent et d’explorer l’intérieur du pays. Arrivé à l’île Saint-Éloi, près de la rivière Sainte-Marie, il rencontra un parti de sauvages algonquins qui lui proposèrent d’aller avec eux attaquer leurs ennemis les Iroquois, « contre lesquels ils avaient guerre mortelle ».
Il accepta et retourna chercher des renforts à 'Québec en compagnie de ses nouveaux alliés. Après cinq ou six jours passés en réjouissances, danses et festins, la bande de Montagnais et d’Algonquins qui avait escorté Champlain se rendit avec lui au lac Saint-Pierre et de là à la rivière des Iroquois. Ils la remontèrent jusqu’au premier sault, qu’il fut impossible de faire franchir à 1’embarcation des Européens. Il fallut alors recourir, pour continuer le voyage, aux canots d’écorce; mais la perspective de naviguer dans d’aussi fragiles embarcations fit réfléchir les Français qui accompagnaient Champlain, et deux seulement consentirent à le suivre. Les autres, dit-il plaisamment, « saignèrent du nez »; il les renvoya à Tadoussac, où Dupont-Gravé séjournait pour la traite des pelleteries. Il suffit de lire une description de ces canots dans lesquels il fallait s’aventurer avec les sauvages, pour comprendre les hésitations des compagnons de Champlain en même temps que l’audace et l’esprit d’entreprise de ce dernier, qu’aucune difficulté- ne rebutait lorsqu’il s’agissait dé's’engager dans de nouvelles explorations : « Le fond est d’une ou deux pièces d’écorces, auxquelles on en coud d’autres avec de la racine qu’on gomme en dedans et en dehors, de manière qu’elles paraissent être d’une seule pièce. Comme l’écorce qui en fait le fond n’a guère au delà de l’épaisseur d’un ou deux écus, on la fortifie par des clisses de bois de cèdre extrêmement minces qui sont posées en long, et par des courbes du même bois, mais beaucoup plus épaisses, rangées dans le sens de la courbure du canot d’un bout à l’autre. Les deux extrémités sont entièrement semblables, parce qu’on n’y attache pas de gouvernail et que celui qui est à l’un des bouts gbuverne avec l’aviron ou avec la perche quand il faut refouler l’eau en piquant de fond. Les avirons sont fort légers, quoique faits d’un bois d’érable assez dur. Ils n’ont guère que cinq pieds' de long, dont la pelle en emporte un et demi, sur cinq ou six pouces de largeur. Si ces canots sont commodes, ils ont aussi leurs inconvénients. Il faut user d’une
grande précaution en y entrant et s’y tenir assez contraint pour ne pas tourner. Ils sont d’ailleurs très fragiles; pour peu qu’ils touchent sur le sable ou sur les pierres, il s’y fait des crevasses par où l’eau entre et gâte les marchandises ou les provisions qu’on porte. Toutes les fois qu’on entre ou qu’on sort du canot, il faut être pieds nus, et 'lorsqu’on met* pied à terre.il faut décharger le canot, le tirer hors de l’eau et le mettre à 'l’abri sur le sable ou sur la vase, de peur que le vent ne le, brise. »
Partis le 2 juillet du premier ^sault, Champlain et ses sauvages, au nombre de soixante dans vingt-quatre canots, arrivèrent après plusieurs jours de voyage au pays des ennemis; là, ils n’avancèrent plus crue la nuit, se reposant le jour au fond des bois. Outpe leurs sorciers, qu’ils consultaient pour savoir ce qui pouvait advenir de leur entreprise, les sauvages demandaient souvent à Champlain s’il avait songé, et yu leurs ennemis. Il leur répondait non, et leur donnait « courage et bonnes espérances ». Un soir, en dormant, il rêva qu’il voyait les Iroquois se noyant dans le lac; le lendemain, étant éveillé, ils ne faillirent, comme à l’accoutumée, de lui demander s’il avait songé’ quelque chose. Il leur raconta son rêve et cela leur donna une telle confiance qû’ils ne doutèrent plus du succès.
Laissons maintenant Champlain lui-même nous dépeindre sa première rencontre avec les Iroquois, dont les Français, prenant parti pour les Algonquins, allaient ainsi se faire d’éternels ennemis : « Le soir étant venu, nous nous embarquâmes en
Champlain fait pendre un conspirateurs.