CHAPITRE I
En l'année mil cinq cent trente-trois, Jacques Cartier, pilote malouin, désirant perpétuer son nom par quelque action signalée, fit savoir à messire Philippe Chabot, amiral de France, la bonne volonté qu’il avait de découvrir des terres, ainsi que les Espagnols avaient fait aux Indes occidentales, et aussi, neuf ans auparavant, Jean Verrazano, lequel n’avait créé aucune colonie, mais avait seulement reconnu la côte depuis la Floride jusqu’à Terre-Neuve. L’amiral en fît part au roi François Ier, qui confia audit Cartier deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux et soixante et un hommes d’équipage pour l’exécution de ce qu’il avait proposé.
Parti du port de Saint-Malo le 20 avril 1534, Cartier arrivait le 10 mai en vue de Terre-Neuve. Après en avoir suivi les côtes, il s’engageait dans le détroit de Belle-Isle et longeait la terre du Labrador. L’aspect désolé de cette contrée devait frapper le navigateur qui la dépeint sous le jour le plus triste : « Si la terre correspondait à la bonté des ports, ce serait un grand bien; mais on ne la doit point appeler terre, et plutôt cailloux et rochers sauvages et lieux propres aux bêtes farouches, car il n’y a autre chose que mousse, petites épines et buissons, çà et là séchés et demi-morts. En somme, je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn. On y voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux liés au sommet de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou, et quelques plumes d’oiseaux. Ils vont Arêtus de peaux d’animaux et se peignent avec certaines couleurs rouges. »
Contournant par le nord l’ile de Terre-Neuve et se dirigeant à l’ouest, Cartier arrivait à la baie de Gaspé, dont il prenait possession au nom du roi de France, en faisant planter une croix sur le rivage. Il côtoya ensuite la grande île d’Anticosti, à l’entrée du fleuve Saint-Laurent, puis les vents d’est commençant à souffler avec
violence et la saison des tempêtes approchant, il se décida à revenir en France. Les heureux résultats de la navigation qu’il avait accomplie valurent à l'entreprenant Malouin de puissants protecteurs, et l’un deux, le vice-amiral de la Meilleraie, obtint pour lui trois navires, avec charge de les conduire, équipés et avictuaillés pour quinze mois, au parachèvement de la découverte des terres qu’il avait commencé à reconnaître.
Le 19 mai 1535, la pelite flottille appareillait. Le 1er septembre, les équipages remontant le fleuve Saint-Laurent s’arrêtaient au port de Tadoussac, à l’entrée de la rivière de Saguenay, où quelques sauvages, venus du pays de Canada, en amont du fleuve, se livraient à la pêche des loups marins. Le 7 septembre, ils arrivaient à Canada, amas de cabanes dont le nom a été appliqué depuis à la totalité de la contrée. La saison s’avançant déjà fort, Cartier prit la résolution de passer l'hiver dans ce pays inconnu; il voulait achever de relever le cours de la grande rivière dans laquelle jamais marinier n’était entré avant lui. En conséquence, il descendit à terre pour faire planter des balises et mettre les navires en sûreté. C’est à l’embouchure de la rivière Saint-Charles qu’il s’arrêtait ainsi, près du lieu où s’élève aujourd’hui Québec. « Ce point du Saint-Laurent, parla distribution des montagnes, des plaines, des coteaux, des vallées, des chutes, des îles, est l’un des sites les plus grandioses et les plus magnifiques de l’Amérique. Les deux rives du fleuve conservent longtemps en remontant depuis le golfe un aspect imposant, mais triste et sauvage; sa grande largeur à son embouchure, ses nombreux écueils, ses coups de vent en certaines saisons de l'année, ses brouillards en font un lieu redoutable pour les navigateurs qui contribue encore à augmenter cette tristesse. Les côtes escarpées qui le bordent pendant l’espace de plus de cent lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord et au sud la vallée qu’il descend et dont il occupe par endroits presque toute la largeur, les îles aussi nombreuses que variées par leur forme et dangereuses à la navigation qui se multiplient à mesure qu’on avance, enfin tous les débris épars des obstacles que le grand tributaire de l’Océan a rompus et renversés pour se frayer un passage à la mer, saisissent l’imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois. Mais à Québec la scène change : autant la nature est âpre et sauvage sur le bas du fleuve, autant elle est ici variée et pittoresque sans cesser de conserver un caractère de grandeur. »■ (Carneau.)
Le site était bien choisi pour un hivernage; quant aux naturels, dès que* les navires furent à l’ancre, plus de cinq cents vinrent les visiter et offrir des vivres et du poisson, en échange desquels il leur fut fait de petits présents. Comme leur chel manifestait le désir d’entendre la détonation d’une pièce d’artillerie, Cartier donna l’ordre de tirer une douzaine de coups sur le bois voisin. « Ils en furent tous si étonnés qu’ils pensaient que le ciel fût chu sur eux et se prirent à hurler si fort qu’il semblait qu’enfer y fût vuidé. »
Après une reconnaissance <lu fleuve jusqu’au village d’Hochelaga, situé au pied d’une montagne à laquelle fut donné par lui le nom de Mont Royal, changé depuis en celui de Montréal, Cartier rejoignit le havre de Sainte-Croix où il allait être soumis avec ses compagnons aux atteintes d’un âpre et dur climat. Au Canada,
1 hiver est en ellet plus rigoureux que dans les contrés européennes situées à la même latitude. Nulle chaîne de montagnes ne protège le pays contre les vents
Jacques Cartier prend possession de la baie de Gaspé.
glacés de 1 ouest et du nord-ouest, et près de là s’étendent les froides régions arctiques. En quelques semaines, la transformation est accomplie. De tous côtés les plaines immenses sont ensevelies sous une épaisse couche de neige. Au milieu d’elles, les forêts de sapins, sombres et silencieuses, s’étendent à l’horizon. Quel triste aspect présente alors ce pays naguère encore si vert, si animé et si riant! « Dans le jour, un horizon terne, un ciel gris ou chargé de nuages noirs, quelquelois un jaune et fugitif rayon de soleil pareil au dernier regard d’un malade qui s éteint; puis une obscurité subite sans les douces lueurs du crépuscule et, dans les nuits parfois lucides, des étoiles qui ressemblent à de froides pointes d’acier clouées au firmament et une lune pâle qui ressemble à un disque de glace. Pas une mélodie dans les airs, pas un mouvement dans les champs ni dans les bois. Les lacs et les rivières, enchaînés par les glaces, ont perdu leurs doux murmures ; les insectes avec leurs larves sont cachés dans les réduits imperceptibles d’où ils ne sortiront qu’au printemps; les oiseaux se sont enfuis vers des régions plus chaudes; les écureuils mêmes, ces vifs habitants des forêts, émigrent ; les ours et les ratons se bloquent dans une ténébreuse retraite ; les daims et les élans se retirent dans les profondeurs des forêts; les loups seuls errent encore à l’aventure, cherchant une proie sur cette terre dépeuplée, et dans leurs appétits faméliques poussent des hurlements sinistres. Parfois aussi, une corneille égarée fend l’air comme une flèche noire, et s'abat sur un rameau de sapin en jetant un cri aigu. De temps à autre, dans les ombres du soir, retentissent les accents du hibou cornu, dont les modulations plaintives, pareilles aux gémissements d’une voix humaine, épouvantent comme un sinistre augure, comme un chant funèbre, le voyageur solitaire qui les entend résonner dans le silence des nuits. Mais quelquefois, dans cette immobilité de la nature, tout à coup le vent d'hiver se lève, et dans son vol impétueux balaie les plaines de neige comme le simoun les sables du désert. La tempête éclate et les grandes tiges de sapin s’inclinent sous sa puissance, se courbent l'une contre l'autre, s’entre-choquent et se rompent avec un fracas pareil à celui d'une muraille qui s’écroule ou d'une mer en furie qui se brise sur les rochers. En un instant, les géants séculaires des forêts sont mutilés et découronnés, et la terre est jonchée de leurs larges rameaux. Après ces ouragans, le ciel redevient clair et serein, la neige brillante, trop brillante même, car elle fatigue les yeux et à certains moments son éclat est dangereux. » (Xavier Marinier.)
Décimés pendant l'hiver par le scorbut, les Français durent abandonner un des trois navires, la Petite Hermine , pour regagner la France au mois de juillet 1536. Un troisième voyage de Cartier, en 1541, n’amena pas d’autres découvertes; retiré à Saint-Malo, il y mourait de la peste le mercredi 1er septembre 1557. Aucun navigateur n’avait encore osé avant lui pénétrer jusque dans le cœur même du nouveau monde.
Un neveu et héritier de Cartier, Jacques Noël, maître pilote de Saint-Malo, fit plusieurs voyages au Canada et remonta le Saint-Laurent jusqu’aux rapides. On lit dans une lettre de lui qu'il avait dressé une carte marine de ces contrées, et l’avait remise en 1587 à ses deux fils, Michel et Jean, se rendant à leur tour dans ces parages. Jacques Noël était associé avec un sien parent pour la traite des fourrures, et tous deux obtinrent, par lettres patentes du 14 janvier 1588, le monopole de ce commerce; mais, dès le 9 juillet suivant, sur les réclamations d’autres marchands
de Saint-Malo qui faisaient le même trafic, leur privilège était révoqué par Henri III, et les deux associés en furent pour les frais qu'ils avaient engagés dans le but d’exploiter leur monopole.
Lorsque les troubles prirent fin avec l’avènement, du roi Henri le Béarnais au trône de France, des esprits aventureux songèrent à reprendre les explorations de Cartier et à tirer profit de ses découvertes. C’est dans ce but qu’un gentilhomme breton, Troïlus du Mesgouez, marquis de la Roche, gouverneur de Morlaix, obtenait de Henri IV, le B janvier 1578, le titre de « lieutenant général et vice-roi des terres neuves et pays occupés par gens barbares qu’il prendra et conquestera aux pays de Canada, Hochelaga, Labrador, etc., avec pouvoir de lever, fréter et équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu’il advisera ».
Sous la conduite d’un pilote noriïiand du nom de Chédotel, qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage de Terre-Neuve, le marquis de la Roche s’embarquait sur un navire avec une soixantaine d’hommes extraits des prisons, que le plaisir de courir les aventures avait déterminés à l’accompagner comme colons. Il lui avait sans doute été impossible de décider d’autres Français dans une situation plus honorable à prendre part à l’expédition. Parvenu à Elle de Sable, dans le golfe Saint- Laurent, à vingt-cinq lieues au sud du cap Breton, il débarqua la plus grande partie des hommes qu’il avait amenés; son intention était de reconnaître les abords du continent où il voulait créer un établissement et de revenir ensuite les prendre ; il leur laissait des vivres et des munitions pour leur permettre de s’installer en attendant son retour. Après une exploration des côtes de l’Acadie, il allait accomplir sa promesse et aborder file de Sable lorsque, surpris par une tempête, il fut rejeté en plein océan et poussé si rapidement vers l'Est qu’en dix ou onze jours il arrivait en France. Fait prisonnier par le duc de Mercœur qui gouvernait en Bretagne au nom de la Ligue contre le roi, il fut enfermé au château de Nantes et y resta détenu pendant cinq ans. Délivré enfin, il revint à la cour et parla au roi des malheureux abandonnés au delà des mers. Ému de pitié, Henri IV ordonna au pilote Chédotel, qui allait retourner aux bancs de Terre-Neuve pour la pêche, de se rendre à l’île de Sable et de ramener les hommes qu’il y trouverait. Cette île, en forme de croissant, complètement improductive, sans arbres ni broussailles, a une étendue d'une dizaine de lieues; elle renferme un lac qui couvre la moitié de sa surface; de la mousse et quelques herbes y poussent seules sur un sol de sable mouvant. Elle avait déjà été visitée, sous le règne de François Ier, par le baron de Saint-Léry, qui y avait laissé quelques vaches et des pourceaux.
Les colons débarqués par le marquis de la Roche sur cette terre déserte, livrés à eux-mêmes et ne voulant plus reconnaître aucun maître, furent bientôt en proie à d’horribles luttes intestines. Ayant à pourvoir à leur subsistance et attendant de jour en jour le navire qui les avait amenés là, ils consommèrent sans ménagement leurs provisions. Il leur fallut ensuite recourir à la chasse et à la pêche; les vaches et les pourceaux, qui s’étaient multipliés sur ce sol ingrat,' furent tués et mangés jusqu’au dernier; les coquillages trouvés à la côte, les poissons fournirent plus tard un aliment bien précaire. Pour s’abriter contre les intempéries de l’air, les uns creusèrent des trous dans le sable et se firent de véritables terriers; les autres, les plus forts sans doute, s’emparant des débris d’un navire jeté par une mer furieuse sur les rochers de la plage, en construisirent une baraque dans laquelle ils échap-
CÔTES DE TERRE-NEUVE Dessin de Taylor.
pèrent aux morsures du froid et aux tourbillons de neige. La discorde les avait armés les uns contre les autres, les querelles qui s’étaient engagées entre eux, dès les premiers jours, s’étaient souvent terminées par des rixes mortelles; mais une misère commune avait fini par les dompter et amener les survivants à s’entraider pour soutenir leur triste existence. Les années s’écoulant et faisant disparaître tout espoir de délivrance, ces malheureux en étaient venus à vivre comme les sauvages; le froid les ayant obligés à remplacer leurs vêtements tombés en lambeaux, ils en avaient fait avec des peaux de loups marins qu’ils surprenaient et tuaient lorsqu’ils venaient se reposer sur les plages de bile. Leurs cheveux et leurs barbes tombaient incultes sur leurs poitrines et leurs épaules; les intempéries de l’air avaient brûlé et bruni leur peau; ainsi accoutrés ils étaient hideux; descendus au dernier degré de la bestialité, ils vivaient au jour le jour, succombant les uns après les autres au froid, à la faim et aux maladies qu’engendrent toujours la misère et le défaut de soins. Lorsque le pilote Chédotel, chargé de les rapatrier, arriva en vue de l’île de Sable, ils restaient douze.
De retour en France, ils furent présentés au roi dans l’état où ils avaient été trouvés, avec leurs peaux d’animaux marins et leurs longues barbes. Par son ordre ils reçurent chacun cinquante écus et on les renvoya dans leurs familles, avec défense de les rechercher pour les crimes qui avaient autrefois entraîné leur emprisonnement. Pendant leur long séjour à l’île de Sable, ils avaient amassé des peaux de loups marins et de renards noirs, que le pilote Chédotel, homme fort avare, s’était fait remettre avant de consentir à les embarquer. Sur leurs réclamations, une transaction intervint entre eux et le pilote, qui dut leur restituer au moins la moitié de leur bien, le reste lui étant alloué pour ses frais de voyage.
Le marquis de la Roche, emprisonné pendant plusieurs années, ruiné et dans 1 impossibilité de reprendre ses projets de colonisation, finit par mourir de chagrin. Malgré son échec, sa succession fut vivement recherchée et obtenue par Pierre Chauvin, capitaine de vaisseau qui, d’accord avec le sieur Dupont-Gravé, marin et négociant de Saint-Malo, entreprit de conduire une colonie au Canada. Après y avoir réuni un riche chargement de pelleteries, il regagna la France, laissant seize de ses hommes à Tadoussac, où le froid et la faim les décimèrent.
« L’hiver survenant, dit Champlain, leur fit bien connaître le changement qu'il y avait enlie la fiance et Tadoussac; c était la cour du roi Pétaud; chacun voulait commander; la paresse, la fainéantise avec les maladies qui les surprirent les réduisirent en de grandes nécessités. » Ils seraient tous morts de misère et de iaim si les sauvages des environs ne les avaient secourus et nourris du produit de leurs chasses.
I n second voyage des deux associés, exécuté dans des conditions analogues en 1600, fut aussi lucratif au point de vue commercial, mais ne donna pas de meilleurs résultats quant à la colonisation. En 1601, Chauvin mourait au moment ou il se préparait à un troisième voyage, et son privilège passait au gouverneur de Dieppe, Aymard de Chastes, commandeur de l’ordre de Malte, vice-amiral des mers du Ponant, qui forma une compagnie de marchands de Dieppe, de Rouen et de Saint-Malo pour organiser une expédition dont il confia le commandement à Dupont-Gravé; celui-ci s’adjoignait à son tour l’homme qui allait bientôt fonder Québec et réaliser le rêve de Jacques Cartier en créant la colonie du Canada.
JACQUES CARTIER. — CMAMPLAIN.
Samuel de Champlain, né en 1567, à Brouage, pays de Saintonge, était, le fds d’Antoine de Champlain, capitaine de la marine, et de Marguerite Le Roy. La profession de son père détermina celle qu’il devait suivre à son tour. « Dès mon bas âge, écrit-il dans la relation de ses voyages publiée en 1613, l’art de la navigation m a attiré à l’aimer et m'a provoqué à m’exposer presque toute ma vie aux ondes impétueuses de l’Océan. 11 m’a fait côtoyer une partie des terres de l’Amérique et principalement de la Nouvelle-France. » Un de ses oncles, réputé l’un des meilleurs marins de son temps, s'acquit une si grande estime chez les Espagnols qu’il devint pilote général de leurs forces navales.
Après avoir servi avec le grade de maréchal des logis dans l'armée royale pendant les troubles de la Ligue, Champlain fit en 1599, avec son oncle, un voyage en Espagne, puis il se rendit au Mexique où il séjourna près de deux ans et demi. A son retour, en 1601, il consigna les détails de son exploration dans un mémoire qui fut adressé au roi Henri IV sous ce titre : « Brief discours des choses plus remarquables que Samuel Champlain de Brouage a recognuesaux Indes occidentales au voyage qu’il y a fait ». .«
Nommé géographe du roi, Champlain séjourna à Dieppe, où il entra en relations avec le gouverneur de Chastes, qui lui proposa de faire le voyage du Canada « pour voir ce pays ». Ce projet le séduisit et il obtint du roi l’autorisation de se joindre à l’expédition projetée à la côte d'Amérique. Henri IV le chargea de lui faire un rapport fidèle de ce qu’il verrait à la Nouvelle-France. Parti de Ilonfleur le 15 mars 1603 avec Dupont-Gravé, il remontait le fleuve Saint-Laurent jusqu’au sault Saint-Louis et recueillait sur le pays des informations qu’à son retour il publiait sous ce titre curieux Des sauvages, ou voyage de Samuel Champlain, de Brouage, fait en la Nouvelle-France, contenant les mœurs, façon de vivre, mariages, guerres et habitations des sauvages de Canadas; de la descouverte de plus de quatre cens cinquante lieues dans le pais des sauvages; quels peuples y habitent, des animaux qui s’y trouvent, des rivières, lacs, isles et terres et quels arbres et quels fruicts elles produisent; de la coste d’Acadie, des terres, que l’on y a descouvertes, et de plusieurs mines qui y sont, selon le rapport des sauvages. A Paris, chez Claude de Montr'œil, tenant sa boutique en la cour du Palais. » Le permis d’imprimer est daté du 15 novembre 1603.
Pendant ce voyage, M. de Chastes était mort et avait été remplacé dans son privilège par Pierre du Guast, sieur de Monts, gentilhomme protestant qui s'était attaché à la fortune de Henri IV et avait été nommé par lui gouverneur de Pons. De Monts avait accompagné comme volontaire le capitaine Chauvin à Tadoussac, et le triste souvenir qu’il avait gardé de ce voyage le décida à essayer de former un établissement plus au Sud, dans l’Acadie, dont le climat moins rude et la terre plus fertile permettraient de s’y fixer sans s’exposer aux mécomptes éprouvés par ceux qui avaient hiverné en plein Canada. Accompagné de quelques gentilshommes, de cent vingt soldats et ouvriers catholiques et protestants, il partait du Havre le 7 mars 1604 et arrivait en vue des côtes de l'Acadie le 6 mai suivant. Champlain, à la requête du roi qui avait pris un vif intérêt à la relation de son premier voyage, faisait partie de l’expédition avec Dupont-Gravé et Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, gentilhomme de Picardie, qui désirait depuis longtemps voir ces terres de la Nouvelle-France et y choisir quelque lieu propre pour s’y retirer en
compagnie de sa femme et de ses enfants, avec l'espoir d’y trouver plus de tranquillité qu’en Europe. Il allait y rencontrer les, mêmes luttes, les mêmes convoitises, et constater finalement que là, comme dans le vieux monde, la force brutale et la perfidie triomphent trop souvent.
Après un hivernage à l’île Sainte-Croix, pendant lequel trente-six hommes succombèrent aux attaques du scorbut, de Monts descendit vers le Sud et s’arrêta à Port-Royal, aujourd’hui Annapolis, où il résolut de s’installer définitivement. Le site était bien choisi; la nature n’a rien épargné pour en faire un des plus beaux ports du monde : la baie a deux lieues de long Sur une grande lieue de large; une petite île occupe le milieu du bassin et les vaisseaux peuvent en approcher de fort près; le climat y est tempéré; des terres fertiles; de vastes prairies .environnées de profondes forêts s’étendaient aux alentours ; la chasse y était abondante et le* rivage poissonneux. De Poutrincourt, frappé des avantages que présentait ce site attrayant, en demanda la concession à M. de Monts, qui la lui accorda.
Dans, l’automne .de 1605, de Monts, laissant le soin de sa colonie naissante à Champlain et Dupont-Gravé, repassa en Frange, où il vit son privilège révoqué sur les plaintes des pêcheurs bretons, basques, et normands; il chargea néanmoins Poutrincourt, qui l'avait accompagné, de conduire un navire à PorURoyal, pour y transporter du matériel* et.de nouveaux colons. Parmi eux se trouvait Marc Lescarbot, avocat au' Parlement de Paris, qui a écrit une relation fort-intéressante de ce voyage. « Ayant eu l’honneur, dit-il,. de connaître le sieur de Poutrincourt quelques années auparavant, il me demanda si je voulais être de la partie. Après avoir bien consulté en moi-même, désireux non tanl de voir le pays que de reconnaître la terre oculairement à laquelle j’avais ma volonté portée, et fuir un monde corrompu,
je lui donnais ma parole". ». -
Arrivé, pour s’embarquer, à la Rochelle, l’avocat qui jetait ainsi la robe aux orties pour poùrir le monde, composait afin de s’égayer l’esprit, en attendant l’heure du départ, et faisait imprimer un adieu à la France, « reçu avec- applaudissements du peuple ». Il commence par ces vers,, qui ne manquent pas d’une certaine grâce :
Ores que la saison du printemps nous invite A sillonner le dos de la vague Amphitrite,
Et cingler vers les lieux où Pliœbus chaque jour Va faire tout lassé son humide séjour,
Jevveux a in s que partir dire-adieu à la France,
Celle qui m’a produit et nourri dès ï enfance :
Adieu non pour toujours, mais bien sous çet espoir Qu’encorqs quelque jour je la pourrai revoir.
Il était bien Français, celui qui écrivait ces vers; voir du pays lui semblait fort plaisant, mais l’adieu « à la douce mère » n’était pas prononcé sans .esprit de retour; avant même de s’embarquer il promettait de revenir.
Lé départ n’alla pas tout seul. Lescarbot nous en retrace, dans .un style fort alerte, les diverses péripéties : «, Arrivés que nous fûmes à la Rochelle, nous y trouvâmes hêtre navire, appelé le Joncts, du port de. cent cinquante tonneaux, prêt à sortir hors les chaînes de la ville pour attendre le vent. Cependant nous faisions bonne chère, voire si bonne qu’il nous tardait que nous fussions sur mer pour faire diète; ce que nous ne fîmes que trop quand nofis y fûmes une fois, car deux mois se passèrent avant que nous vissions terre. Mais les ouvriers parmi la bonne chère
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(cai ils avaient chacun vingt sols par jour) faisaient de merveilleux tintamarres au quaitiei de Saint-Nicolas où ils étaient logés ; ce qu’on trouvait fort étrange en une Aille si réformée que la Rochelle, en laquelle ne se fait aucune dissolution apparente, et faut que chacun marche l’œil droit s’il ne veut encourir la censure soit du maire, soit des ministres de la ville. De fait il y en eut quelques-uns prisonniers, lesquels on garda à l’hôtel de ville jusqu’à ce qu’il fallût partir, et eussent été châtiés sans la considération du voyage, auquel on savait bien qu’ils n’auraient pas toutes leurs aises, car ils payèrent assez par après la folle enchère de la peine qu’ils avaient baillée aux bourgeois de ladite ville pour les tenir en devoir.
« Notre Jonas , ayant sa charge entière, est enfin tiré hors la ville, à la rade, et pensions partir le huitième ou le neuvième d’avril. Mais comme il y a ordinairement de la négligence aux affaires des hommes, avint que le capitaine ayant laissé le navire mal garni, n’y étant pas lui-même ni le pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un grand vent s’élève dans la nuit, qui rompt le câble du Jonas et le chasse sur un avant-mur qui est hors la Aille contre lequel il qjjjplQ'q fanl de fois qu’il se crève. Et bien vint que la mer pour lors se retirait, car si ce désastre fût arrivé de flot le navire était en danger d’être renversé avec une perte beaucoup ^fus grande qu’elle ne fut; mais il se soutint debout et y eut mpyen de le radouber, ce qui fut fait en diligence. A ce spectacle était presque. Toute la ville de la Rochelle sur les remparts. La mer était encore irritée et pensâmes aller choquer plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. Enfin, nous entrâmes dedans, bagues sauves. Le vaisseau fut vuidé entièrement et fallut faire nouAel équipage. La perte fut grande et le Aloyage presque rompu pour jamais; car. après tant de coups d’essais, je crois qil’à l’avenir nul ne se fût hasardé d’aller planter des colonies par delà, ce pays étant tellement décrié que chacun nous plaignait sur les accidents de ceux qui y avaient été par le passé. Néanmoins,
le sieur de Monts et ses associés soutinrent virilement cette perte. Enfin à toute
force l’onzième de mai 1606, à la faveur d’un petit vent d’Est, on gagna la rade de la Palisse, puis nous fîmes voile en pleine mer tant que peu à peu nous perdîmes de vue les grosses tours et la Aille de la Rochelle, puis les îles de Ré et d’Oléron, disant adieu à la France. »
La traversée ne s’accomplit pas sans encombre; les vents furent presque toujours contraires, parce qu’on était parLi trop tard, et les mauvais temps donnèrent matière à la verve du gai compagnon. On arriva enfin aux bancs de Terre-Neuve, et l’on fit route vers Port-Royal, assez à temps pour rencontrer Champlain et Dupont-Gravé qui, sê croyant abandonnés, avaient pris le parti de repasser en France. Les premiers jours après le -débarquement furent employés en réjouissances. « Lé sieur de Poutrincourt fit mettre un muid de vin en perce, et donna permission de boire à tous venants, tant qu’il dura, si bien qu’il y en avait qui se firent beaux enfants. »
Pendant l’automne, Poutrincourt et Champlain visitèrent les côtes au Sud; les indigènes leur apportaient des vivres en échange de menus objets; ils eurent parfois maille à partir avec eux. Lescarbot nous dépeint plaisamment comment les choses se passaient :
« Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre, voici, parmi une multitude de saudes fifres en bon nombre, qui jouaient de certains flageolets longs, faits
vages,
corûme des cannes de roseaux, peinturés par-dessus; mais non avec telle harmonie que pourraient faire nos bergers, et pour montrer l’excellence de leur art ils sifflaient avec le nez en gambadant. Et comme ils accouraient précipitamment pour venir à la barque, il y eut un sauvage qui se blessa grièvement au talon contre le tranchant d’une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place.
« Le chirurgien du sieur de Poutrincourt, à l'instant, voulut apporter à ce mal ce qui était de son art, mais ils ne le voulurent permettre que premièrement ils n’eussent fait à l’entour de l’homme blessé leurs simagrées. Ils le couchèrent donc par terre, l’un deux lui tenant la tête en son giron, et firent plusieurs criaillements et chansons, à quoi le malade ne répondait sinon : Ho ! d’une voix plaintive* Ce qu’ayant fait, ils le permirent à la cure du chirurgien et s'en allèrent comme aussi le patient après qu’il fut pansé; mais deux heures après il revint le plus gaillard du monde, ayant mis à l’entour de sa tête le bandeau dont était enveloppé son talon, pour être plus beau fils. Pour le maïs, les fèves et raisins frais cueillis, ils en apportaient plus qu’on ne voulait à l’envi l’un de l’autre, et en récompense on leur attachait au front une bande de papier mouillée de crachat, dont ils étaient fort glorieux. On leur montra, en pressant le raisin dans un verre, que de cela nous faisions du vin que n*us buvions et on les voulut faire manger du raisin, mais l’ayant en la bouche ils le crachaient comme poison, tant ce peuple est ignorant de la meilleure chose que Dieu ait donnée à l’homme après le pain. Néanmoins ne manquent-ils point d’esprit et feraient quelque chose de bon s’ils étaient civilisés, mais ils sont cauteleux, larrons et traîtres, et quoiqu’ils soient nus, on ne se peut garder de leurs mains, car si on détournait tant soit peu l'œil et voyent l’occasion de dérober quelque couteau, hache ou autre chose, ils n’y manqueront point et mettront le larcin entre leurs fesses ou le cacheront sous le sable avec le pied si dextrement qu’on ne s’en apercevra point. »
Deux coups de feu tirés sur un sauvage qui avait dérobé une hache amenèrent des représailles; ses compagnons, au point du jour, vinrent sans bruit, « ce qui leur était aisé à faire, n’ayant ni chevaux, ni charrettes, ni sabots », jusque sur le lieu où dormaient cinq des hommes de Poutrincourt; voyant l’occasion belle à faire un mauvais coup, ils donnèrent dessus à traits de flèches et coups de masse, et en tuèrent trois, le reste demeurant blessé. Après avoir repoussé cette attaque, les Français rendirent les derniers devoirs à leurs morts, que l'on enterra dans cette région inconnue, au pied d’une croix que l'on avait plantée. « Mais l’insolence de ce peuple barbare fut grande après les meurtres par eux commis en ce que comme nos gens chantaient sur nos morts les oraisons et prières funèbres, ces marauds dansaient et hurlaient loin de là, se réjouissant de leur trahison, et pourtant quoiqu’ils fussent grand nombre, ne se hasardaient pas de venir attaquer les nôtres, lesquels pour ce que la mer baissait fort se retirèrent en la barque. Mais comme la mer fut basse et n’y avait moyen de venir à terre, cette méchante gent vint derechef au lieu où ils avaient fait le meurtre, arrachèrent la croix, déterrèrent l’un des morts, prirent sa chemise et la vêtirent, montrant leurs dépouilles qu’ils avaient emportées, et parmi ceci encore tournant le dos à la barque jetaient du sable à deu£ mains par entre les fesses en dérision, hurlant comme des loups, ce qui fâcha merveilleusement les nôtres, lesquels ne manquaient de tirer sur eux leurs pièces de fonte, mais la distance était fort grande, et avaient déjà cette ruse
Dessin de Lancelot, d’après nature.
de se jeter par terre quand ils y voyaient mettre le feu, de sorte qu’on ne savait s’ils avaient été blessés ou autrement. »
Les vents contraires et la crainte de manquer de vivres par suite de l'hostilité des naturels hâtèrent le retour à Port-Royal, où la saison d’hiver se passa cette fois sans trop de souffrances. Au printemps on sema du blé et des légumes; puis, sous la direction de Champlain et de Lescarbot, dont la robuste gaîté soutenait tous les esprits, on construisit un moulin servant à broyer le grain, un alambic pour fabriquer du goudron, des fourneaux destinés à préparer du charbon de bois. Entre autres distractions, Champlain imagina tout un amusant cérémonial pour le service de la table. Lescarbot y fait allusion en ces termes, dans son histoire de la Nouvelle- France : «Je dirai que pour nous tenir joyeusement et nettement quant aux vivres, fut établi un Ordre en la table dudit sieur de Poutrincourt, qui fut nommé F Ordre de Bon temps , mis premièrement en avant par le sieur Champlain, auquel ceux d'icelle table étaient Maîtres d’hôtel chacun à son jour, qui était en quinze jours une fois. Or avait-il le soin de faire que nous fussions bien et honorablement traités. Ce qui fut si bien observé que, quoique les gourmands de deçà nous disent souvent que nous n'avions point là la rue aux Ours de Paris, nous y avons fait ordinairement aussi bonne chère que nous saurions faire en cette rue aux Ours, et à moins de frais. Car il n’y avait celui qui deux jours que son tour vînt ne fût soigneux d’aller à la chasse, ou à la pêcherie, et n'apportât quelque chose de rare, outre ce qui était de notre ordinaire. Si bien que jamais au déjeuner nous n’avons manqué de saupiquets de chair ou de poissons,' et au repas de midi et du soir encore moins; car c’était le grand festin, là où le Maître d'hôtel, ayant fait préparer toutes choses au cuisinier, marchait la serviette sur l’épaule, le bâton d’office en main et le collier de l’Ordre au col, qui valait plus de quatre écus, et tous ceux d'icelui Ordre après lui portant chacun son plat. Le même était au dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir, avant de rendre grâces à Dieu, il résignait le collier de l’Ordre avec un verre de vin à son successeur en la charge, et buvaient l’un à l’autre. »
Malheureusement, en France, pendant ce même temps, de Monts voyait la société qu’il avait formée ruinée par les agissements de marchands hollandais dont les navires avaient enlevé les pelleteries acquises au cours d'une année de trafic sur le Saint-Laurent. Il informa Poutrincourt de sa situation critique, et celui-ci, ne pou\ ant plus compter sur aucun secours, dut se résigner à abandonner Port- Royal dont il laissa les bâtiments à la garde des indigènes du voisinage, avec lesquels il avait toujours entretenu les meilleurs rapports. Lescarbot, Champlain et tous leurs compagnons retournèrent avec lui en France.
Trois ans après, à la suite d’un arrangement avec deux négociants de Dieppe, I outi incourt îevcnait à la cote d Acadie; il y retrouvait les choses exactement dans 1 état où il les avait laissées; les meubles étaient aux mêmes places; rien n’avait été dérangé par les indigènes dont l'accueil fut aussi cordial que par le passé. Mais les dissensions religieuses vinrent troubler à leur tour cette nouvelle tentative . catholiques et huguenots apportaient là comme ailleurs leurs passions as eugles et leuis tristes préjugés. Déjà, dans le premier voyage de Champlain à la côte d Acadie, celui-ci avait assisté entre serviteurs du Seigneur à d étranges scènes assez peu faites pour aider à la conversion des infidèles. Il avait vu le
ministre protestant et le curé s’entre-battre à coups de poing sur le différend de la îeligion. « Je ne sais pas, dit-il en racontant cette rixe scandaleuse, qui était le plus vaillant et qui donnait le meilleur coup, mais je sais très bien que le ministre se plaignait quelquefois au sieur de Monts d'avoir été battu; ils vidaient en cette façon les questions de controverse. Je vous laisse à penser si cela était beau à voir; les sam âges étaient tantôt d un côté, tantôt de l’autre, et les Français, mêlés selon leurs diverses croyances, disaient pis que pendre de l’une et de l’autre religion. » Un autre historien des débuts *
de la colonie, le père Sagard, parlant des premières expéditions au Canada, raconte « qu’en ces commencements où les Français furent vers l’Acadie, il arriva qu’un prêtre et un ministre moururent presque en même temps;, les matelots qui les, enterrèrent les mirent tous deux dans une même fosse pour voir si, morts, ils demeureraient en paix, puisque, vivants, ils ne s’étaient pu accorder ».
Ces luttes intestines devaient amener Champlain et ses successeurs à n’admettre plus tard que des catholiques au Canada, et le temps a maintenu entre les hommes qui peuplent cette terre une division que la conquête a rendue plus profonde encore : langue et religion n’y font qu’un ; catholique et Français sont synonymes, comme protestant
et Anglais. Au départ de Poutrincourtj la reine mère, Marie de Médicis, sur les instances des jésuites, voulut envoyer avec lui deux pères de cet ordre à Port- Royal, mais ses associés prolestants ne consentirent pas à leur embarquement. Alors la femme du gouverneur de Paris, Mme de Guercheville, catholique zélée, indignée de la conduite de ces marchands, obtint que leur contrat d'association fût annulé. A l’aide de quêtes et de sommes qu’elle avança sur sa fortune, elle arma un navire, la Grâce de Dieu , sur lequel prirent passage le chevalier de La Saussaye, commandant de l’expédition, et des pères jésuites qui allèrent fonder une mission à 1 île des Monts-Déserts, près de l'entrée de la rivière Pentagouet : ils donnèrent à ce lieu le nom de Saint-Sauveur.
Champlain avait proposé à Mme de Guercheville de s’associer avec M.de Monts dont il garantissait la droiture, mais elle ne voulut pas entendre parler d’un accord avec ce calviniste; elle se borna à lui racheter ses droits et obtint de la reine
CHAMPLAIN. Dessin de Ronjat.
régente « donation de toutes les terres de la Nouvelle-France, depuis la grande rivière j usques à la Floride », hormis Port-Royal concédé à Poutrincourt. Elle devenait ainsi seule propriétaire de l’immense contrée comprise sous la dénomination de Nouvelle-France. Pendant ce temps, la colonie de Port-Royal restait sans secours; son chef, revenu en France, n’y trouvait pas les appuis sur lesquels il avait cru pouyoir compter, et les colons, trop occupés de la traite des pelleteries, avaient négligé la culture de la terre : ils en furent réduits à vivre de glands et de racines dont quelques spécimens, rapportés en France, y firent les délices de plusieurs tables. On les appela topinambours.
Les tentatives de Mme de Guercheville, d'une part, et de Poutrincourt, de l’autre, ne devaient pas aboutir; un acte d’insigne piraterie, commis par les Anglais, allait bientôt anéantir tous leurs efforts. 11 devait être malheureusement suivi d’autres que la faiblesse ou l’indifférence du gouvernement français laisserait également impunis. Le prétexte du différend entre les Français et les Anglais, au sujet de l’Acadie, résidait dans ce fait que Henri IV, par édit du 7 novembre 1G03, avait nommé M. de Monts « lieutenant général au pays de l’Acadie, du 40e au 46e degré, pour peupler, cultiver et faire habiter lesdites terres », et qu’en 1G06, trois ans après, le roi d’Angleterre, Jacques Ier, accordait une charte de colonisation de la Virginie, du 36e au 45e degré. Les deux concessions empiétaient l’une sur l’autre, mais la prise de possession par les Français, en vertu d’un titre premier en date, établissait un droit que les Anglais étaient bien décidés à ne pas reconnaître, et nous allons assister à cet étrange spectacle d’un peuple qui, en pleine paix, ne tenant compte que de ses convoitises, profitera de toutes les circonstances pour s’emparer brutalement des territoires qui l'avoisinent.
Pendant que les Français commençaient leurs établissements au Canada et sur la côte d’Acadie, les Anglais, après plusieurs tentatives infructueuses à la Floride, prenaient pied en Virginie et fondaient la ville de Jamestown, dans la baie de Chesapeake. De là, ils envoyaient des navires à la pêche de la morue vers le Nord, au large des Montç-Déserts. Un de leurs capitaines, Samuel Argall, surpris par les brumes si fréquentes dans ces parages, fut poussé à la côte, où il rencontra des sauvages qui, le croyant Français, l’informèrent qu’il trouverait des hommes de sa nation à Saint-Sauveur. Les Anglais avaient grand besoin de vivres, ils étaient « dans un pauvre état, déchirés, demi-nus », épuisés par une dure navigation; ils s’informent diligemment des forces des Français, et, certains d'avoir la supériorité du nombre et de l’armement, ils courent à pleines voiles sur le navire de La Saussaye, à l’ancre dans la baie. Le commandant était à terre avec la plupart de ses hommes; il n’y avait à bord que quelques matelots. A l'aspect de ce bâtiment qui arrivait en ennemi, le sieur de La Motte Le Villin, lieutenant de La Saussave s empresse d’organiser la défense, mais les Anglais étaient soixante soldats et avaient quatorze pièces d’artillerie; après une vive canonnade ils abordent le vaisseau des Français, s’en saisissent, pillent tout ce qu’ils y trouvent, et leur chef, Argall, dérobe la commission du roi que La Saussaye avait laissée dans son coffre.
On était alors en paix avec l’Angleterre; l'acte de Samuel Argall constituait sans discussion possible une piraterie. Le procédé qu'il employait en s’emparant de la commission du commandant français allait lui permettre, avec une merveilleuse hypocrisie, de justifier son agression. Le lendemain, La Saussaye, qui ne
pouvait s’expliquer une pareille attaque, « venait trouver l’Anglais, qui lui fit bonne réception et lui demande sa commission. Il va à son coffre pour la prendre, croyant qu on ne 1 avait pas ouvert. Il y trouve toutes ses hardes et commodités hormis la commission, dont il demeura fort étonné. Et alors l’Anglais, faisant le fâché, lui dit : « Quoi? vous nous donnez à entendre que vous avez commission du « roi votre maître, et vous ne la pouvez produire? Vous êtes donc des forbans et « piiatcs qui méritez la mort! » Dès lors les Anglais partagèrent le butin entre eux. » (Champlain.)
Satisfait sans doute du succès de sa ruse, Argall, sur les observations des pères jésuites, consentit à laisser une quinzaine de Français partir avec La Saussaye dans une chaloupe pour rejoindre Terre-Neuve où ils trouveraient des navires qui les rapatrieraient; pareil nombre avait pu s’échapper au moment de l’attaque et gagner le large dans une barque. De bonne fortune ils rencontrèrent un bâtiment français qui les conduisit à Saint-Malo. Les autres furent emmenés par Argall en Virginie, où le gouverneur anglais «voulut les faire mettre à mort comme forbans, mais Argall se banda contre lui, disant qu’il leur avait donné sa parole. Et, se \oyant trop faible pour les soutenir et défendre, il se résolut de montrer les commissions qu'il avait dérobées. » Le gouverneur, les voyant, s’apaisa, mais il réunit son conseil et décida de faire raser toutes les demeures et forteresses des Français jusqu'au -46e degré, prétendant que ce pays lui appartenait. Pour accomplir cette résolution, Argall retournait avec trois vaisseaux à Saint-Sauveur, à Sainte-Croix et à Port-Royal, où il brûlait et détruisait toutes les constructions après en avoir chassé les habitants. Ces malheureux, réfugiés dans les hois, y élevèrent des cabanes de troncs d’arbres et vécurent de chasse e't de pêche, avec leurs amis les sauvages abénaquis.
Les réclamations de Poutrincourt, ruiné par ce pillage, restèrent sans résultat; au milieu des troubles de la Régence la destruction des postes français en Acadie passa inaperçue.
Mme de Guercheville, qui avait envoyé La Saussaye à Londres pour y appuyer ses plaintes, ne put obtenir que la restitution de son navire; quant au dommage que lui causait la destruction de Saint-Sauveur, il lui fut seulement fait quelques promesses dont elle attendit vainement la réalisation. Ainsi s’accomplit le premier pas des Anglais dans une voie qu’ils ont suivie méthodiquement jusqu’à nos jours, laissant les leurs agir, les blâmant au besoin, mais profitant toujours de leurs actes, fussent-ils, comme celui d’Argall, de véritables crimes.
La ruine des établissements d’Acadie avait enlevé au sieur de Monts toute espérance de ce côté. Sur les conseils de Champlain, il résolut de diriger ses efforts vers le Canada, et ayant encore obtenu du Roi, pour une année, le privilège de la traite des pelleteries, il fréta deux navires, dont l'un, commandé par Dupont-Gravé, devait séjourner à Tadoussac, pendant que Champlain, à qui l'autre était confié, irait édifier une habitation dans l’intérieur des terres, en remontant le fleuve Saint-Laurent. Partis de Honfleur le 13 avril 1608, les deux bâtiments arrivaient le 3 juin à Tadoussac; Dupont-Gravé s’y installait pour commercer avec les indigènes venus en grand nombre dans ce lieu avec les peaux que les Européens recherchaient. Champlain, de son côté, remontait le Saint-Laurent jusqu’à l’endroit où Jacques Cartier avait hiverné et que les sauvages algonquins du voisinage nom-
niaient Kebbec, terme signifiant rétrécissement, parce qu’à cette place le fleuve est resserré entre deux côtes élevées. La ville qu’allait créer Champlain a pris le nom du lieu où elle a été fondée. « Le site qu’il choisit convenait admirablement à son dessein d’organiser une France nouvelle dans l’Amérique. Placé à cent trente lieues de l’embouchure du Saint-Laurent, Québec possède un havre magnifique qui peut contenir les flottes les plus nombreuses, et où les plus gros vaisseaux peuvent arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand fleuve qui fournit une large voie pour pénétrer jusqu’au centre de l’Amérique septentrionale. Sur ce point le Saint-Laurent se rétrécit considérablement, n'ayant au plus qu’un mille de largeur, de sorte que les canons de la ville et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui tenteraient le passage. Québec est donc la clef de la vallée du grand fleuve, dont le cours est de près de huit cents lieues : il est la sentinelle avancée de l’immense empire français qui devait se prolonger depuis le détroit de Bellc-Isle jusqu’au Mexique. » (Ferland.) Ainsi s’exprime, non sans tristesse, l’auteur canadien à qui nous empruntons ces lignes, car cette vaste contrée nous a été ravie grâce aux fautes et à l’incurie d’un gouvernement indigne, et une autre race s'est répandue dans toute cette partie du monde.
Aussitôt arrivé au lieu qu’il avait choisi pour l’installation de la colonie, Champlain fit abattre les arbres qui couvraient le sol, élever des magasins pour mettre les vivrès et les marchandises à couvert, et commencer une maison comprenant trois corps de logis à deux étages; un fossé de quinze pieds de largeur et six pieds de profondeur fut creusé autour des bâtiments et une plate-forme, garnie de pièces de canon, établie entre l’habitation et la rivière. En même temps que les constructions s’achevaient, le terrain aux alentours était défriché et ensemencé.
Ces heureux débuts faillirent encore une fois échouer par l’indiscipline de quelques colons. Ennuyés du travail qui leur était imposé, se plaignant de la nourriture qui, selon eux, n’était point assez abondante, des ouvriers complotèrent de tuer Champlain en l’étranglant dans son lit ou en lui tirant un coup d’arquebuse, de s’emparer des provisions renfermées dans les magasins et de s’enfuir en Espagne avec le produit de leur pillage. Comme le disait Lescarbot, « il est fort difficile de contenter une populace accoutumée à la gourmandise, tels que sont beaucoup de manouvriers en France qui toujours grommellent et sont insatiables, comme nous en avons vu plusieurs en notre voyage ». Heureusement pour la colonie naissante, un des hommes, pris de remords, informa Champlain du complot eL lui en désigna les auteurs. Les quatre principaux coupables furent arrêtés et condamnés à mort. LTn seul, toutefois, fut « branché » ; les autres, reconduits en France, étaient envoyés aux galères. Cet exemple rigoureux mit fin à toute nouvelle tentative de désordre, et l’on acheva sans autre incident les travaux dont 1 exécution était indispensable en prévision de l’hivernage.
Dupont-Gravé retourna en France avec le produit des échanges faits à Tadoussac pendant la saison ; une trentaine d’hommes restèrent à Québec avec Champlain. Le li oui et le scoibut les éprouveront cruellement; huit seulement survécurent, loi t affaiblis, aux attaques du fléau, et la santé ne leur revint qu’avec le printemps. Au cœur de cet hiver, Champlain eut de plus à secourir quelques misérables sauvages mourant de faim au milieu des neiges : « Le 5 février, dit-il, il neigea fort. Le 20, il apparut à nous quelques sauvages qui étaient au delà de la rivière qui
ciiaient. que nous les allassions secourir, ce qui était hors de notre puissance, à cause de la rivière qui charriait un grand nombre de glaces; mais la faim pressail si fort ces pauvres misérables que, ne sachant que faire, ils se résolurent de mourir, hommes, femmes et enfants, ou de passer la rivière pour l’espérance qu’ils avaient que je les assisterais en leur extrême nécessité. Ils se mirent en leurs canots, pensant gagner notre côte par une ouverture de glaces que le vent avait laite, mais ils ne furent sitôt au milieu de la rivière que leurs canots furent pris et brisés entre les glaces en mille pièces.