CHAPITRE IX
LES DÉBUTS D’UN GRAND HOMME
epuis le traité d’Utrecht, la paix avait été maintenue entre la Fi’ance et l’Angle-
1J terre ; mais la longue administration du cardinal Fleury n’avait obtenu cet accord entre les deux cabinets qu’en laissant, par une déplorable incurie, dépérir notre marine militaire et en abandonnant à leur sort nos colonies, pendant que celles de l’éternelle rivale grandissaient de jour en jour. Par contre, notre marine marchande, qui avant lui ne comptait que trois cents navires de commerce, en possédait dix-huit cents en 1738, et les ports de Nantes, de Marseille, de Bordeaux armaient de véritables flottes que les vieux vaisseaux de guerre, pourrissant dans les rades de Toulon et de Brest, ne pouvaient plus protéger. Quant à la misère dans les campagnes sous ce gouvernement, elle était telle que « les hommes mouraient dru comme mouches, de pauvreté et broutant l’herbe ».
A la fin de 1740, d’Argenson affirmait qu’il était mort de faim plus de Français depuis deux ans que n’en avaient tué toutes les guerres de Louis XIV. Dans de pareilles conditions, les secours expédiés au Canada aAraient toujours été insignifiants, et un seul point, Louisbourg, avait été sérieusement fortifié. Quant à la colonisation, deux causes l’avaient constamment entravée, et il importe d’y insister, car elles tiennent au caractère même de notre race, à des traditions avec lesquelles il faut rompre à tout prix, si l’on ne veut pas voir dans l’avenir se renouveler les mêmes désastres. La première consiste dans cette manie d’isolement qui entraîne nos colons à s’établir aussi loin que possible les uns des autres, et qui supprime ainsi pour eux les forces et les bienfaits de l’association; la seconde, c’est la tendance néfaste, mortelle, du pouvoir central de ne laisser aux colonies aucune initiative, de les organiser comme des centres exploitables exclusivement au profit de la métropole, de les peupler de fonctionnaires inutiles et par cela même nuisibles, de vouloir toujours ignorer que la liberté n’est pas un vain mot, qu’elle seule peut assurer, par l'initiative qu’elle développe, la prospérité des colonies comme celle des nations.
LES DÉBUTS D’UN GRAND HOMME
La guerre de la succession d Autriche, survenue en 1740, mit encore une fois aux prises la France et l’Angleterre, et le contre-coup s’en fît bientôt sentir au Canada. Depuis plusieurs années, le gouverneur, le marquis de Beauharnois, piévoyait une agression et avait fait tous les préparatifs que lui permettaient ses faibles ressources et le peu d hommes dont il disposait : six cents soldats, douze mille miliciens et treize à quatorze cents sauvages. Les forts Niagara et Frontenac furent remis en état, les garnisons des postes de Chambly et de Saint-Frédéric à la pointe à la Chevelure, près du lac Champlain, furent augmentées, de manière à leur permettre de repousser une attaque par l’intérieur des terres. Quant à Louisbourg, dans 1 île du Cap-Breton, ses défenses étaient formidables; un rempart en pierres de douze mètres de hauteur l’entourait, et du côté de la terre un fossé de vingt-cinq mètres de largeur en interdisait l’approche; trois batteries de mortiers et une centaine de canons garnissaient les bastions; trente bouches à feu installées dans une île à 1 entrée du port en défendaient l’entrée; une autre batterie de trente pièces établie au tond de la baie commandait la ville et la mer. Vingt-cinq années et trente millions avaient été consacrés à ces ouvrages et Louisbourg passait pour la plus forte place de guerre de l'Amérique. La garnison consistait en huit compagnies françaises formant un total de cinq cents hommes et cent cinquante Suisses mercenaires; huit cents habitants pouvaient en outre être armés et servir comme miliciens. Le gouverneur, M. Duchambon, était un homme d’un caractère bienveillant, mais faible, et les criminelles manœuvres du commissaire ordonnateur, Bigot, son protégé, devaient bientôt paralyser ses efforts. Il a déjà été question de ce dernier au sujet des fils de La Vérendrye qu’il dépouilla ; il débutait à Louisbourg où il allait, par ses agissements, amener la révolte des troupes; nous le retrouverons plus tard intendant à Québec, au moment de la chute de la colonie, que ses malversations devaient préparer et rendre inévitable. « Par un fâcheux présage, il était venu de France en Canada sur la frégate la Friponne. C’était un malhonnête homme, cupide, joueur, ne considérant ses hautes fonctions et le pouvoir dont il était revêtu que comme des moyens de s’enrichir facilement; pour lui, la guerre, la famine, la triste situation du pays ne furent que des occasions favorables pour augmenter sa fortune. » (Dussieux.)
A défaut d’ouvriers, les soldats de la garnison de Louisbourg avaient été employés aux travaux d’achèvement des fortifications; mais Bigot et quelques officiers indignes, de complicité avec lui, gardèrent pour eux le supplément de solde qui avait été promis, ainsi qu’une partie de la paye et de 1 habillement des hommes. Ceux-ci se plaignirent, réclamèrent, mais en vain. Toute discipline avait à peu près disparu avec de pareils chefs; une révolte s’ensuivit, dont les Suisses mercenaires donnèrent les premiers le signal. Les séditieux chassèrent leurs officiers, en choisirent d’autres parmi eux, occupèrent les casernes et les magasins, et sommèrent le gouverneur et Bigot de leur remettre ce qui leur était dû. Ils réussirent ainsi à faire rendre gorge, au moins en partie, à ce misérable ordonnateur, mais cet état de trouble et de désordre se continua tout l’hiver. Quatrevingts prisonniers, amenés par des détachements français à Louisbourg, y avaient passé l’été et, sans doute pour ménager les vivres, avaient imprudemment été relâchés par le gouverneur. De retour à la Nouvelle-Angleteri’e, ils racontèrent les faits dont ils avaient été les spectateurs, et leur témoignage trop fidèle y fit
naître l'idée d’une attaque à laquelle, dans d’autres circonstances, on n aurait même pas songé. Le gouverneur du Massachusetts, un avocat nommé Shirley, fit proposer à Londres d’envoyer quelques navires pour aider les colons anglais à enlever cette place, seul refuge des corsaires qui ravageaient les pêcheries des bancs de Terre-Neuve et les côtes de la Nouvelle-Angleterre. On porterait en même temps un coup mortel à la marine française, qui employait tous les ans plus de cinq cents navires et dix mille marins sur les bancs, car il ne leur resterait plus d’asile dans ces mers.
Au mois de janvier 1745, sans attendre la réponse de Londres, Shirley obtint de la législature du Massachusetts, à la majorité d’une voix, une complète adhésion à son projet, bien qu’il parût fort téméraire, et quatre mille hommes furent embauchés, réunis, armés et embarqués sur une centaine de bâtiments sous le commandement d’un marchand, William Pepperell. Quatre vaisseaux de guerre, aux ordres du commodore Warren, vinrent de la métropole prêter leur concours à l’attaque projetée. Elle était étrange, cette armée improvisée, composée d’ouvriers, de bûcherons habitués au campement dans les bois, de fermiers apportant chacun leurs armes et leurs munitions, de pêcheurs chassés des bancs par les corsaires français et qui gardaient avec eux leurs filets et leurs lignes pour continuer leur profession pendant le siège, de pasteurs protestants que leurs femmes et leurs enfants accompagnaient comme s'il s’agissait d’une simple excursion. Les connaissances militaires chez tous étaient milles; seule la haine des Français et l’espérance de profiter des désordres signalés pour les chasser de Louisbourg les animaient. Les uns, pour l’escalade des remparts avant l’ouverture des brèches, imaginaient des équipages de ponts volants; d’autres préconisaient des procédés pour éviter l’explosion des mines, ou soumettaient à Pepperell, aussi ignorant qu’eux, les plans les plus infaillibles pour l’ouverture des tranchées et la disposition des batteries. (Bancroft.) S’attaquant avec de tels éléments à une place bien fortifiée, l’entreprise était folle : la lâcheté du gouverneur et des officiers, les prévarications de Bigot, l'indiscipline de la garnison allaient en assurer le succès!
Le 31 avril, la tlotte ennemie arrivait devant Louisbourg; les volontaires anglais descendaient à terre avec dix-huit canons et quelques mortiers pendant que les navires de guerre ouvraient le feu sur la place. Dans la nuit du 13 mai, le colonel Yaughan, à la tête des milices du New-Hampshire, s’approchait des magasins situés au fond de la baie et les incendiait; la fumée, poussée par un vent furieux, envahit la batterie voisine dont les défenseurs, surpris et se croyait abandonnés, prirent la fuite dans la direction de la ville. Les canons qu’ils laissaient furent alors dirigés contre les remparts et quelques pièces, traînées à bras à travers un marais où les hommes enfonçaient jusqu’aux genoux, permirent d'ouvrir sur la place, du côté de la terre, des feux qui achevèrent de démoraliser la garnison.
Au commencement du siège, le gouverneur Duchambon avait réuni les soldats et leur avait demandé d’oublier le passé, de se souvenir seulement qu’ils étaient Français, chargés de la défense de Louisbourg. Tous avaient promis de faire leur devoir, mais les officiers, gardant à leur égard une invincible méfiance, persuadèrent au gouverneur que ces recrues indisciplinées ne proposaient de participer à des sorties que pour déserter, et paralysèrent toute action offensive contre l’ennemi. Pendant ce temps, les volontaires anglais s’approchaient des murailles et le commo-