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LE CARDINAL FLEURY

Dessin de A. de Neuville, d'après le portrait de Hyacinthe Rigaud.

dore Warren pénétrait hardiment dans le port d’où il bombardait la ville. Enfin, pour achever le désarroi dans lequel se trouvaient les assiégés, un vaisseau français de soixante-quatre canons, le Vigilant , portant des vivres et cinq cent soixante hommes destinés à renforcer les défenseurs de Louisbourg, donnait au milieu de la llotte anglaise et, après une lutte inégale soutenue pendant plusieurs heures, tombait en vue de la place au pouvoir de l’ennemi. Complètement découragé par ce dernier échec, Duchambon offrit de capituler. Le 17 juin, après un siège de quarante-neuf jours et une perte de deux cents hommes, il rendait la ville aux Anglais surpris eux-mêmes de leur incroyable succès. Si ce gouverneur avait tenu quelques jours de plus, le beau temps, qui avait favorisé les assiégeants, cessait pour faire place à des pluies diluviennes et à des tempêtes qui les auraient contraints à regagner promptement New-York et Boston. Par ruse de guerre, le commodore Warren laissa flotter sur les murs de la cité le pavillon français; plusieurs navires, sans défiance, vinrent se réfugier dans le port et furent pris ; deux bâtirpents de la Compagnie des Indes, notamment, tombèrent dans ce piège, et leur chargement, évalué à quinze millions, couvrit en grande partie les frais de la campagne des Anglo-Américains. La garnison prisonnière et les habitants de l’île furent transportés en Europe et débarqués sur la côte de Lrance, près de Brest, où ces malheureux trouvèrent un refuge.

La joie fut grande dans les colonies anglaises à l’annonce de la chute de Louisbourg; à Boston, toutes les cloches de la ville sonnèrent pour fêter ce triomphe miraculeux de la foi protestante et la prise du plus redoutable rempart du papisme. En Angleterre, l’enthousiasme égala celui des Américains et le ministère prodigua les récompenses aux chefs de l’entreprise. Par contre, le retentissement de cet échec fut profondément douloureux au Canada, dont il assombrissait l’avenir, et en Lrance, où une pareille défaite venait ternir les succès remportés par le maréchal de Saxe à Pontenoy, et par notre marine dans l’Inde. Il fallait à tout prix effacer cette honte et reconquérir une place que l’on considérait avec raison comme la clef du Canada. M. de Beauharnois écrivit de Québec au ministre de la Marine pour l’engager vivement à reprendre File Royale et l’Acadie, l’assurant que deux mille cinq cents hommes suffiraient pour cette entreprise. Il ajoutait prophétiquement : « Les Anglais tiennent toujours la même conduite; ils veulent occuper tous les passages, et ils les occupent en effet. Envoyez-moi au moins des munitions et des armes; je compte sur la valeur des Canadiens et des sauvages. La conservation du Canada est l'objet le plus important; si une fois l’ennemi en devenait le maître, il faudrait peut-être renoncer pour toujours à ce continent! »

M. de Maurepas, alors ministre de la Marine, que ces considérations avaient frappé, fit faire en toute hâte les préparatifs d’un armement formidable : onze vaisseaux de guerre et trente navires de commerce devaient transporter trois mille hommes à l’île Royale, assiéger Louisbourg, enlever ensuite Port-Royal et l’Acadie, puis attaquer Boston et ravager les côtes de la Nouvelle-Angleterre. C’était l’effort le plus considérable qui eût encore été tenté par la Lrance dans l’Amérique du Nord; mais la direction en fut confiée à un courtisan, le duc d’An ville, lieutenant général des galères. Son rapide avancement dans la marine n’avait été dû qu’à des influences de cour et son incapacité trop notoire allait entraîner la ruine de l’expédition. Descendu au sud des Açores au lieu de traverser l’Océan plus au nord,

LES DÉBUTS D’UN GRAND HOMME

le duc d’Anville fut surpris par les calmes très fréquents dans ces parages, et resta vingt-deux jours en pleine mer sans un soufflé de vent pour continuer sa route. Les vivres, avariés par la chaleur, et le manque d’eau amenèrent bientôt une épidémie de scorbut à bord des navires, et lorsque le temps vint à fraîchir et permit de gagner les parages de l’île Royale, après une navigation de plus de trois mois, la mort avait fait de terribles ravages parmi les matelots et les soldats, entassés sur les vaisseaux sans aucun souci des règles de l’hygiène. On était enfin parvenu en vue de la terre lorsqu’une effroyable tempête s'abattit sur la flotte qu’elle dispersa; quelques navires purent se réfugier aux Antilles; d’autres, poussés par un vent furieux, furent ramenés jusqu’en France; plusieurs transports allèrent se briser sur l'île de Sable; le reste, battu par les flots, réussit à revenir à la côte d’Acadie. Les malades purent alors être débarqués à terre, mais leur séjour dans les entreponts empestés par l’épidémie les avait tellement affaiblis qu’ils mouraient par centaines. Depuis le départ de la métropole, deux mille quatre cents hommes avaient succombé; de deux cents malades atteints sur un des navires, un seul survécut, malgré les soins dont ils furent tous entourés! (Garneau.) Le duc d’Anville, désespéré de ce désastre, succomba au fléau et fut remplacé par M. d’Estournelle, qui, bientôt atteint lui-même, se perça de son épée dans un accès de fièvre. Les survivants songèrent encore, malgré leur détresse, à attaquer Port-Royal, et les quatre vaisseaux qui restaient mirent à la voile dans la direction de cette place ; mais une nouvelle tempête s’abattit sur eux devant le cap de Sable et les rejeta en plein Océan. Force leur fut de regagner, à demi désemparés, les côtes de France. Pendant ce temps, les six cents Canadiens venus à la baie de Fundy, au-devant du corps de débarquement dont l’incapacité du chef avait déterminé la perte, s’étaient approchés de Port-Royal, dont ils avaient bloqué la garnison à laquelle ils faisaient une centaine de prisonniers. Après la dispersion de la flotte, il leur fallut songer à la retraite. Comme la saison était trop avancée pour retourner à Québec, ils se cantonnèrent à Beaubassin, obligeant ainsi, par leur présence dans ces parages, les Anglais à renforcer la garnison de Port-Royal pour éviter une surprise. Un secours de cinq cents hommes envoyé de Boston, sous les ordres du colonel Noble, vint hiverner à la Grand’Prée, de l’autre côté de la baie de Fundy. Au mois de février 1747, le commandant français, M. de Ramesay, qu’une blessure au genou retenait alité, chargea son lieutenant, Coulon de Villiers, de surprendre les Anglais dans leur cantonnement. A la tête de trois cents Canadiens et sauvages, cet officier fit au milieu des bois et des neiges accumulées soixante lieues autour de la baie et arriva au point du jour devant la Grand’Prée. Ses troupes reposées, il fondit sur l’ennemi dont l’opiniâtre résistance se prolongea jusqu’au milieu de la journée. Le colonel Noble fut tué et plus du tiers de ses hommes jeté bas au cours de cette lutte; les derniers survivants, arrêtés dans leur fuite par la profondeur des neiges, se réfugièrent dans une maison et, se voyant cernés, se rendirent prisonniers. De Villiers avait eu, à la fin de l’action, le bras fracassé par une balle; il succombait aux suites de sa blessure peu de temps après son retour à Québec.

Pendant que le gouvernement français hâtait les préparatifs de l’expédition si malheureuse du duc d’Anville, le gouverneur du Massachusetts, Shirley, d’accord avec Pepperell et l’amiral Warren, proposait à Londres d’envahir le Canada par le

lac Champlam, landis qu’une flotte portant des troupes de débarquement viendrait d’Angleterre assiéger Québec. Huit mille volontaires se réunirent à Albany, prêts à marcher au premier signal sur le fort Saint-Frédéric et Montréal; mais 1 annonce de la présence de M. de Ramesay à Beaubassin et du départ de la flotte française pour l’Acadie lit aussitôt abandonner ce projet, et une partie des troupes fut dirigée en toute hâte vers Port-Royal. Cette retraite permit aux Canadiens, accompagnés des sauvages alliés, de prendre l’offensive et de recommencer à travers les territoires occupés par les colons anglais, des courses meurtrières qui jetèrent l’épouvante jusque dans les centres les plus éloignés. Vingt-sept de ces expéditions furent accomplies en trois ans; Saratoga fut enlevée et une centaine d’habitants faits prisonniers; le fort Massachusetts, construit à cinq lieues de Saint-Frédéric, tomba aux mains de Rigaud de Vaudreuil, major des Trois-Rivières, dont les volontaires dévastèrent le pays à douze lieues aux alentours; un détachement anglais, surpris et assailli à coups de hache près du fort Clinton, se vit acculé à une rivière et précipité dans ses eaux. Les fermiers, épouvantés, abandonnèrent les frontières du Massachusetts, du Connecticut et de la Nouvelle-York pour se réfugier à l’intérieur.

En France, la perte de l’escadre du duc d'Anville, compensée par les victoires du maréchal de Saxe et la prise de Madras sur la côte de Coromandel, ne découragea pas le ministère. Il fit aussitôt équiper une nouvelle flotte dont il confia le commandement au marquis de la Jonquière. Ce dernier devait faire route d’abord avec une autre force navale se rendant dans les mers de l’Inde; les deux escadres réunies comprenaient douze vaisseaux de guerre et trente bâtiments chargés de troupes, de vivres et de marchandises. Une flotte anglaise de dix-sept vaisseaux, sous le commandement de l’amiral Anson, partit de Portsmouth à la recherche du convoi français et le rencontra en vue des côtes d’Espagne, à la hauteur du cap Finisterre.

M. de La Jonquière prit ses dispositions de combat et ordonna au convoi qu’il escortait de fuir sous la protection des frégates pendant qu’il essaierait d’arrêter l’ennemi. D’habiles manœuvres prolongèrent longtemps la lutte meurtrière qui s’engagea; mais les bâtiments français, accablés sous le nombre, furent contraints les uns après les autres de se rendre. « Le Sérieux , que montait La Jonquière, avait soutenu à lui seul trois heures de combat contre cinq vaisseaux ennemis ; mais, ayant perdu ses mâts, ses agrès, plus de la moitié de son équipage, réduit à la plus absolue impossibilité de manœuvrer, présentant de plus l’affreux spectacle d’un entrepont où l’eau s’engouffrait par les sabords et dans l’enceinte resserrée duquel les malheureux canonniers auraient vainement essayé de se débattre contre la mort, il se rendit. Le brave La Jonquière, dans cette longue et désespérée défense, avait eu le cou traversé par une balle. » (Guérin.) Le convoi, grâce à cette résistance acharnée, put en grande partie échapper à la poursuite dont il fut ensuite l’objet; neuf bâtiments furent seuls atteints et pris. L’ennemi rendit justice à l’énergie déployée par La Jonquière et ses officiers. Le capitaine du Windsor disait à leur sujet dans son rapport : « Je n’ai jamais vu une meilleure conduite que celle du commandant français et, pour dire la vérité, tous les officiers de cette nation ont montré un grand courage; aucun d’eux ne s’est rendu que quand il lui a été absolument impossible de manœuvrer. »

LES DEBUTS D UN GRAND HOMME

Quelques mois après, la dernière de nos flottes, huit vaisseaux et deux frégates, escortant un convoi pour les Antilles, était attaquée dans les eaux de Belle-Isleen-Mer par dix navires anglais et détruite après un combat acharné; deux navires

seulement, le Tonnant et Y Intrépide , parvenaient à regagner Brest après une lutte héroïque contre un ennemi très supérieur. La flotte marchande avait été sauvée par cette belle résistance, mais la marine de guerre française était anéantie.

Le marquis de La Jonquière avait été désigné pour succéder à Québec à M. de B e a u h a r n o i s après la campagne du duc d’Anville . Fait prisonnier du cap Finisterre, il fut remplacé comme gouverneur, pendant sa captivité, par le comte Bolland de La Galissonnière, un de nos mei lleurs officiers de marinehomme fort instruit, d’un esprit vif et pénétrant.

L’intendant, M. Ilocquart, dont le séjour au Canada avait été marqué par influence la plus heureuse sur le développement de la colonie et les mesuies les plus ‘-a»es pour y favoriser le commerce et l’industrie, lut rappelé en fiance, et la coin

donna pour successeur le néfaste Bigot.

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