CHAPITRE XI
LE MARTYRE D’UN PEUPLE
’est la forêt, antique et sombre. Les pins murmurants et les mélèzes vêtus de
IJ mousse et de feuillage se dressent, masse confuse, dans le crépuscule, et, comme les Druides d’autrefois, font entendre leurs voix tristes et prophétiques. L’Océan voisin gronde dans les cavernes sonores des rochers, et ses accents inconsolables répondent aux gémissements de la forêt.
« C’est la forêt antique et sombre, mais où sont les cœurs qui sous la ramée battaient comme celui du chevreuil à la voix du chasseur? Où sont les villages aux toits de chaume des laboureurs acadiens dont la vie s’écoulait paisible comme les ruisseaux arrosant leurs bois, voilés par les ombres de la terre, mais reflétant l'image des cieux? Les fermes dévastées ont disparu et leurs habitants sont partis pour toujours, dispersés comme la poussière et les feuilles, quand les violentes rafales d’octobre les saisissent et les font tourbillonner dans l’air pour se perdre enfin au loin sur l’Océan. »
Ainsi commence le poème si touchant d’Évangéline, dans lequel Longfellow dépeint, d’après les traditions qu’il avait recueillies, le douloureux exode des Acadiens. Aujourd’hui de patientes recherches ont fait découvrir des correspondances et des documents qui établissent avec quelle odieuse perfidie et quelle cruauté insatiable ce peuple innocent a été déporté.
L’article 9 du traité d’Aix-la-Chapelle stipulait que toutes choses seraient remises sur le même pied qu’avant la guerre. Or, du côté de l’Acadie, la France avait gardé, après le traité d’Utrecht, la possession du pays jusqu’à la baie de Fundy et conservé un fort à l’entrée de la rivière Saint-Jean. L'occupation de l’ile du Cap-Breton et la construction des fortifications de Louisbourg constituaient également un acte de possession que l’Angleterre n’avait pas contesté. Mais les négociateurs français ayant renouvelé à Aix-la-Chapelle la faute de laisser à une commission le soin de fixer ultérieurement les limites entre les colonies des deux
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nations, le cabinet de Londres émit la prétention que la Nouvelle-Écosse, dont il revendiquait la propriété, embrassait non seulement toute l’Acadie cédée par la France au traité d Utrecht, mais encore le continent depuis la rivière Sainte-Croix jusqu au Saint-Laurent. Il osa même soutenir que ce lleuve devait être la ligne de démarcation entre les deux colonies. Ces réclamations n’avaient qu’un but : laire traîner les négociations en longueur et endormir l’attention des Français, pendant qu’on se préparait à reprendre la guerre.
M. de La Galissonnière, gouverneur du Canada, maintint avec fermeté les droits de la France et envoya un détachement à la baie de Fundy, avec ordre de repousser au besoin par la iorce les Anglais s’ils essayaient, contrairement aux termes précis du traité d’Aix-la-Chapelle, de sortir de la péninsule acadienne. Pour arrêter leurs empiétements, deux forts furent construits à Beauséjour et à Gaspareaux, entre la baie de Fundy et la baie Verte.
Le gouverneur anglais de l’Acadie, Cornwallis, prétendant que son pouvoir devait s’étendre à la côte septentrionale de la baie de Fundy, chargea, au mois de mai 1750, le major Lawrence d’en expulser les Français. Avant l’arrivée de son détachement, les Acadiens du village da Beaubassin, voulant rester sujets de la France, mirent eux-mêmes le feu à leurs habitations et se retirèrent derrière la rivière Messagouetche, dont les eaux fangeuses servaient de limite à nos possessions dans ces parages. Beaubassin était le dernier village du territoire cédé à l’Angleterre; il s’élevait au milieu de prairies dont l'herbe nourrissait de nombreux et riches troupeaux. Les collines qui l’entouraient, couvertes de forêts, fournissaient le bois nécessaire à la construction et au chauffage des habitations.
Le chevalier de la Corne, qui commandait les troupes françaises occupant le fort Beauséjour, vint rejoindre les Acadiens fugitifs sur la rive droite de la rivière, et en interdit le passage au major Lawrence jusqu’à ce que la question des frontières fût résolue par la conférence de Paris. Lawrence se le tint pour dit, retourna à Beaubassin et s’y fortifia. Quelque temps après, le commandement du fort Beauséjour fut malheureusement confié à une créature de l’intendant Bigot. Ce dernier, dénoncé comme favorisant ses amis et faisant avec eux à Québec des opérations malhonnêtes dans le seul but de s’enrichir au détriment de la colonie, avait jugé prudent de repasser en France. Il comptait y dissiper, grâce à ses relations, les soupçons qui pesaient sur lui et s’y créer de nouveaux protecteurs avec l’appui desquels il pourrait reprendre impunément ses malversations. Avant son départ, il recommanda chaudement au gouverneur le sieur de Vergor, fils de Duchambon, l’ancien commandant de Louisbourg, qui l’avait autrefois soutenu malgré ses agissements, et dont la famille était restée pauvre. Vergor, pour le malheur des Acadiens réfugiés sur le territoire français, fut envoyé au fort Beauséjour. A peine y était-il arrivé qu’il recevait de Bigot une lettre dans laquelle ce dernier, connaissant l’homme, lui disait cyniquement : « Profitez, mon cher ami, de votre place; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de moi ». L’élève était digne du maître. Le prédécesseur de Vergor avait fait rentrer dans le fort plusieurs cordes de bois pour le chauffage de la garnison. Comme il était d’usage qu’un profit fût alloué au commandant pour chaque corde achetée, Vergor fit dresser un procès-verbal constatant que le bois livré était pourri, en acheta
d’autre et toucha une nouvelle commission. Mais où ces menées devinrent criminelles, c’est lorsque ce misérable, spéculant sur la détresse des Acadiens cantonnés autour du fort, leur défendit de retourner chez les Anglais pour s’v procurer des vivres et leur vendit à chers deniers les objets les plus nécessaires, alors que les magasins étaient remplis de provisions envoyées de France pour être distribuées gratuitement à ces infortunés. L’incapacité militaire et la lâcheté qui, chez cet officier indigne, égalaient la rapacité, allaient être néfastes à Beauséjour. Plus tard, elles devaient assurer le succès du général Wolfe dans son attaque contre Québec et permettre à l’ennemi de se déployer dans les plaines d’Abraham où se joua le sort de la colonie.
En 1755, pendant que le général Braddock se portait sur l’Ohio et Johnson sur le fort de Saint-Frédéric, les colons du Massachusetts réunirent deux mille cinq cents hommes de milices pour chasser les Français de la partie de l’Acadie qu'ils détenaient encore. Le commandement en fut confié aux colonels Monckton et Winslow; leur transport de Boston à la baie de Fundy s’effectua sur une trentaine de bâtiments soutenus par trois frégates. Le débarquement opéré, ils marchèrent avec leur artillerie sur le fort Beauséjour, après avoir débusqué d’un blockhaus élevé sur leur route une poignée de Français et d’Acadiens que Vergor y avait placés en grand’garde. La tranchée fut ouverte le 12 juin; la garnison du fort se composait de cent cinquante soldats des troupes de la marine et de quinze cents Acadiens et sauvages. Vingt et une pièces de canon défendaient les remparts et les magasins étaient remplis d’approvisionnements. Après un bombardement de quatre jours, Vergor demanda un armistice pour arrêter les termes d’une capitulation. En vain, plusieurs officiers lui firent remarquer que la place n’avait pas encore souffert du feu des batteries ennemies, que la résistance pouvait être prolongée, que des secours avaient été demandés à Louisbourg et qu’il fallait tenir tout au moins jusqu’à leur arrivée. Vergor ne voulut rien entendre et capitula le jour même. Il fut transporté avec ses hommes à Louisbourg, sous condition de ne point porter les armes dans l’Amérique pendant un délai de six mois. Pour les Acadiens réfugiés au fort, « comme ils avaient été obligés de prendre les armes sous peine de perdre la vie, le pardon leur était accordé pour le parti qu’ils avaient pris ».
M. de Villeray, commandant au fort de Gaspareaux, où il n’avait comme garnison qu’une vingtaine de soldats et quelques habitants, se rendit aux mêmes conditions. Après ce succès, les trois frégates anglaises gagnèrent la rivière Saint-Jean pour y attaquer un petit poste que quelques Français occupaient; mais ces derniers, considérant toute résistance comme impossible en raison de leur faible nombre, mirent le feu aux bâtiments et rejoignirent des bandes de volontaires et de sauvages avec lesquels ils harcelèrent les Anglais, qu’ils battirent dans plusieurs rencontres et empêchèrent de s’avancer au delà de Beauséjour.
Lorsqu’on apprit en France la reddit ion des forts et les conditions dans lesquelles elle avait eu lieu, ordre fut donné de traduire Vergor et Villeray devant un conseil de guerre qui se réunit l’année suivante à Québec: mais les deux accusés furent acquittés. L’influencé toute puissante de l’intendant Bigot, revenu au Canada, sauva Vergor d’une condamnation infamante; on prétexta qu’il s’était rendu pour sauver les Acadiens, que les Anglais considéraient comme des rebelles. Il fut plaisamment surnommé « l’homme au siège de velours ». Quant au fort de Gaspa-
’est la forêt antique et sombre.
Dessin de Moynet.
reaux, les juges admirent qu’il ne pouvait être considéré comme étant en état de soutenir un siège.
L’évacuation définitive de l’Acadie laissait à la merci des Anglais ses habitants qui, tout en restant neutres entre les deux nations, avaient conservé l’amour de la Patrie malgré l’abandon dont ils avaient été l’objet. Leur séjour sur cette terre qu’ils avaient défrichée exaspérait les Américains et demeurait pour eux un sujet d’inquiétude. Leur dispersion fut résolue, et le nouveau gouverneur, Charles Lawrence, se chargea de cette œuvre. Le ministère anglais, qui l'avait nommé, le laissa faire et approuva ses actes, dont il partage la responsabilité.
Dès 1744, Shirley, gouverneur du Massachusetts, avait proposé de chasser une partie des Acadiens de leurs terres pour les donner à des colons américains et d’accorder des récompenses pécuniaires à ceux des habitants qui abjureraient le catholicisme; mais le peu de troupes dont les Anglais disposaient alors en Acadie ne permettait pas d’user de procédés qui auraient eu pour conséquence une révolte dangereuse et le passage sur le territoire français de plusieurs milliers d’hommes laborieux et paisibles. On ajourna donc l’idée, mais Port-Royal fut agrandi, Halifax fondé, et des forts s’élevèrent en divers endroits de la presqu’île. Leurs garnisons étaient composées de miliciens capables des pires excès sous l'impulsion du fanatisme, et animés de la haine la plus vive contre les Français. Un de leurs officiers, Murray, écrivait à son collègue Winslow : « Vous savez que nos soldats détestent les Acadiens, et que s’ils peuvent seulement trouver un prétexte pour les tuer, ils les tueront. »
L’heure avait sonné où l'idée pouvait être reprise : des chefs existaient capables de descendre à de pareilles cruautés; leurs troupes étaient prêtes à exécuter les ordres les plus inhumains; le gouverneur Lawrence, après en avoir informé le cabinet de Londres, commanda l’exécution. D’abord apprenti peintre en bâtiment, cet individu, arrivé au poste qu'il occupait, avait gardé dans ses fonctions son caractère de parvenu, tyrannisant les populations qu'il avait sous ses ordres, traitant comme des criminels les malheureux Acadiens, accaparant au profit de ses favoris et surtout au sien tous les biens dont il pouvait se saisir. Deux officiers, le colonel Winslow et le capitaine Murray, se firent les séides de ce bourreau, reçurent ses instructions et ne trouvèrent pas une parole de protestation contre le guetapens auquel ils s’associaient, bien que l’un d’eux au moins, Winslow, en aperçût tout l’odieux, car au moment d’agir il écrivait : « J’en ai lourd sur le cœur et sur les mains; j'ai hâte d’en avoir fini avec celte besogne, la plus pénible à laquelle j’aie jamais été employé. » Mais il était du Massachusetts, imbu des préjugés les plus sectaires contre les papistes, et s'il envisagea toute l’infamie de sa mission, il l’accomplit néanmoins dans des conditions qui laisseront sur sa mémoire une flétrissure éternelle.
Et quel était ce peuple que l'on vouait ainsi à la proscription et à la mort? « Les Acadiens étaient honnêtes, industrieux, sobres et vertueux, — nous dit un officier anglais, Brook-Watson, qui avait servi pendant la campagne à la baie de Fundy; — rarement des querelles s’élevaient parmi eux. En été, les hommes étaient constamment occupés à leurs fermes; en hiver, ils coupaient du bois pour leur chauffage et leurs clôtures et se livraient à la chasse; les femmes travaillaient à carder, filer et tisser la laine et le chanvre, que ce pays fournissait en abondance. Ces
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objets avec les fourrures d’ours, de castor, de renard, de loutre et de martre, leur donnaient non seulement le confort, mais bien souvent de jolis vêtements. Ils leur procuraient aussi les autres choses nécessaires ou utiles au moyen du commerce d’échange qu’ils entretenaient avec les Anglais et les Français. Il y avait peu de maisons où l’on ne trouvât pas une barrique de vin de France. Ils n’avaient d’autres teintures que le noir et le vert ; mais afin d’obtenir du rouge, dont ils étaient remarquablement épris, ils se procuraient des étoffes rouges anglaises, qu’ils coupaient, cardaient, filaient et tissaient en bandes dont étaient ornés les vêtements des femmes. Leur pays abondait tellement en provisions qu’on achetait un bœuf pour cinquante shillings, un mouton pour cinq, et un minot de blé pour dix-huit deniers. On n'encourageait pas les jeunes gens à se marier, à moins que la jeune fille ne pût tisser une mesure de drap et que le jeune homme ne sût faire une paire de roues. Ces qualités étaient jugées essentielles pour leur établissement, et ils n’avaient guère besoin de plus, car chaque fois qu'il se faisait un mariage tout le village s’employait à établir les nouveaux mariés. On leur bâtissait une maison, on défrichait un morceau de terre suffisant pour leur entretien immédiat; on leur fournissait des animaux, des volailles, et la nature, soutenue par leur propre industrie, leur permettait bientôt d'aider les autres. Leurs longs et froids hivers se passaient dans les plaisirs d’une joyeuse hospitalité. Comme ils avaient du bois en abondance, leurs maisons étaient toujours confortables. Les chansons rustiques et la danse étaient leur principal amusement. » (Collection de la Société historique de la Nouvelle-Écosse, vol. IL)
Un autre protestant, Moïse de Les Derniers, qui séjournait au milieu des Acadiens au moment de leur expulsion, les dépeint sous le même jour : « Ils vivaient dans un état de parfaite égalité, sans distinction de rang dans la société. Ignorant le luxe et même les commodités de la vie, ils se contentaient d’une manière de vivre simple qu’ils se procuraient facilement par la culture de leurs terres. Ils allaient au-devant des besoins les uns des autres avec une bienveillante libéralité; ils n’exigeaient pas d’intérêt pour des prêts d’argent ou d'autres propriétés. Ils étaient humains et hospitaliers à l’égard des étrangers. — C’était un peuple fort et sain, capable d’endurer d’extrêmes fatigues et vivant généralement jusqu’à un grand âge, quoique personne n’employât de médecin. - — Ils paraissaient toujours joyeux et gais de cœur. Si quelques disputes s’élevaient dans leurs transactions, ils se soumettaient volontiers à un arbitrage et leur dernier appel était aux missionnaires. »
« Les Acadiens, dit de son côté le savant historien Casgrain, dans son Pèlerinage au pays d’Évangéline, n’avaient pas atteint cet idéal qu’ont voulu y voir cer-
Dessin de R. Dolafontaine.
tains auteurs qui en ont Iracé des tableaux de fantaisie; ils avaient leur part des misères et des défauts qui sont l’apanage de l’humanité. Un bon nombre d’entre eux étaient processifs comme les Normands leurs pères, jaloux les uns des autres comme les Canadiens leurs frères; mais en général ils étaient bons, affables et serviables. L’esprit français toujours gai, vif, prompt aux réparties, s’était conservé parmi eux. Modérés dans leurs goûts, simples dans leurs habitudes, ils avaient peu de besoins et ils étaient contents de leur sort. L’incomparable fertilité de leurs terres, moins difficiles à ouvrir et à cultiver que celles du Canada, leur donnait en peu d’années assez d’aisance pour établir leurs enfants autour d’eux et pour jouir d’une vieillesse heureuse. »
Tels étaient les hommes que leur attachement à la France, à leur religion et à leurs coutumes désignait à la persécution et au martyre. Us ne voulaient pas porter les armes contre leur ancienne patrie; abandonnés par elle, ils lui gardaient une affection filiale; c’était un crime qu'il fallait leur faire expier. Et d’ailleurs, leurs terres étaient fertiles, il était nécessaire de les en chasser pour en faire don aux avides marchands de Boston et de New-York, qui sauraient bien les exploiter ou les vendre.
Mais il aurait été imprudent de procéder du premier coup à des arrestations en masse. Deux mesures préliminaires s’imposaient ; le désarmement et l’enlèvement des missionnaires. Le premier de ces actes fut accompli au mois de juin 1755. « Bien que la guerre ne fût pas encore déclarée entre la France et l'Angleterre, le fort français de Beauséjour était assiégé par Monckton. Bon nombre d’Acadiens avaient commis le grand crime de s’enfuir devant l’orage qui allait fondre sur leurs tètes. Ce fut dans ces circonstances que Charles Lawrence inventa la ténébreuse machination que l’on va voir, dans le but d'enlever toute espèce d'armes et de munitions aux Acadiens restés sous sa main. La première précaution prise fut de feindre une grande partie de plaisir, une excursion de pêche, afin de ne pas éveiller les soupçons des habitants. Un détachement d'une cinquantaine d’hommes envoyés d’Halifax était venu prêter main-forte à la garnison du fort Édouard. Au jour fixé, des piquets de soldats furent postés à la tête des chemins par où les Acadiens auraient pu s’échapper. Les troupes furent divisées par escouades et mises en marche vers chaque village, de manière à n’y arriver qu’à la chute du jour. Au lieu de faire camper les soldats dans les granges, comme cela se faisait ordinairement, les officiers avaient ordre de les distribuer deux par deux dans les maisons. Mis dans les secrets de la conspiration, ils avaient pour instructions de s’amuser, de boire et de manger en amis avec la famille durant la soirée, et de se coucher ensuite tranquillement. Mais à minuit ils devaient se lever soudainement et s’emparer de toutes les armes et munitions qu’ils pourraient saisir. Le coup réussit à merveille. — Il ne manquait à cet exploit qu'un dernier outrage, Lawrence ne faillit pas à sa tâche. Il lança une proclamation ordonnant à tous ceux
qui possédaient encore des armes de venir les apporter sans délai sous peine d’être traités comme félons et rebelles s'ils étaient découverts. » (Casgrain.)
Le 1er août, l’ordre était donné de procéder à l’enlèvement des trois missionnaires français qui se trouvaient a la Grand Prée, à la rivière aux Canards et à Port-Royal. Ils lurent conduits à Halifax, entourés de cent cinquante hommes de troupe, au milieu d’une population consternée et fondant en larmes. Les Acadiens
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étaient sans armes, les hommes que l'on considérait comme leurs conseils et leurs soutiens étaient détenus a Halifax, après y avoir été exposés sur la place publique aux railleries et aux insultes de la populace; Lawrence allait maintenant sans danger achever son œuvre; la sanglante défaite de Braddock à la Monongahéla venait d être connue, il pouvait irapper sur les Acadiens; l’animosité des colons anglais et leurs alarmes trouveraient une satisfaction dans cette basse vengeance sur une population inoffensive.
Embarqué le 14 août à Beauséjour avec trois cent treize miliciens, et muni des instructions du gouverneur, le colonel YVinslow pénétrait dans le b des Mines et débarquait à la Grand’Prée. De là il remontait la rivière jusqu’au fort Édouard, où commandait le capitaine Murray, pour s’entendre avec lui sur la marche à suivre afin d’exécuter les ordres de Lawrence. Redescendu à la Grand’Prée, il s'installa dans le presbytère, fit dresser les tentes de ses soldats sur la place du village et entourer son camp d'une enceinte de pieux. Comme le gouverneur lui exprimait dans une de ses lettres la crainte que les Acadiens ne prissent l’alarme en présence de ces préparatifs, il lui répondit qu’il n’avait pas à s’en préoccuper. « Ces travaux, lui dit-il, ne leur ont pas causé la moindre inquiétude, car ils y ont vu la preuve que le détachement doit passer l’hiver au milieu d’eux. » Il ajoutait que, les récoltes n'étant pas encore achevées, il était convenu avec Murray d’attendre jusqu’au vendredi suivant pour procéder aux arrestations.
Le 30 août, Murray, venu du fort Édouard à la Grand’Prée, s’entendit avec Winslow sur les derniers préparatifs; puis, de retour à son poste, il réunit ses officiers, les informa du plan concerté pour surprendre la population et leur donna ses instructions. Aucun d’eux ne protesta contre l’étrange mission dont on les chargeait. Ses dispositions prises, Winslow rédigea, d’accord avec Murray, la proclamation suivante, qu’il fit afficher le 5 septembre, dans les principaux centres :
« John Winslow, écuyer lieutenant-colonel et commandant des troupes de Sa Majesté à la Grand’Prée, les Mines, la rivière aux Canards et les lieux adjacents,
« Aux habitants des districts susnommés, aussi bien aux anciens qu'aux jeunes gens et aux petits garçons.
« Comme Son Excellence le gouverneur nous a instruit de sa dernière résolution concernant les matières proposées récemment aux habitants en général et en
personne, Son Excellence désirant que chacun d’eux fût parfaitement informé des intentions de Sa Majesté, qu’il nous a aussi ordonné de vous communiquer telles qu’elles nous ont été transmises ;
« Nous ordonnons donc et enjoignons strictement par ces présentes à tous les habitants aussi bien des districts susnommés que de tous les autres, aux vieillards de même qu’aux jeunes gens, et aussi à tous les garçons de dix ans, de venir à l’église de la Grand’Prée vendredi, le 5 courant, à trois heures de l’après-midi, afin que nous leur fassions part de ce que nous avons reçu ordre de leur communiquer; déclarant qu’aucune excuse ne sera admise sous aucun prétexte que ce soit, sous peine de confiscation de leurs biens meubles et immeubles.
« Donné à la Grand’Prée, le 2 septembre, en la vingt-neuvième année du règne de Sa Majesté, A. D. 1755. »
Le lendemain, à midi, les miliciens de Winslow étaient rangés en armes, fusils chargés, au pied de l’église de la Grand’Prée. Devant eux, leur chef entouré de ses officiers, attendait l’arrivée des yictimes, « parcourant d’un regard inquiet les chemins aboutissant au village et ne pouvant réprimer sur ses traits l’expression de joie secrète qu’il éprouva lorsqu’il les vit se couvrir de longues files d’habitants, les uns à pied, les autres en voiture ». (Casgrain.)
A trois heures, quatre cent dix-huit Acadiens étaient réunis dans l'église. Lorsque tous y furent entrés, Winslow fit fermer et garder les portes, puis il vint, avec plusieurs officiers, se placer dans le chœur, devant une table, et lut la proclamation suivante,- que traduisait à mesure un interprète : « J'ai reçu de Son Excellence le gouverneur Lawrence les instructions du roi que j'ai entre les mains. C’est par ses ordres que vous êtes assemblés pour entendre la résolution finale de Sa Majesté concernant les habitants français de cette sienne province de la Nouvelle-Écosse, où depuis près d’un demi-siècle vous avez été traités avec plus d'indulgence qu’aucun autre de ses sujets dans aucune partie de ses États. Vous savez mieux que personne quel usage vous en avez fait. Le devoir que j’ai à remplir, quoique nécessaire, m’est très désagréable et contraire à ma nature et à mon caractère, mais il ne m’appartient pas de m’élever contre les ordres que j’ai reçus; je dois y obéir. Aussi, sans autre hésitation, je vais vous faire connaître les instructions et les ordres de Sa Majesté, qui sont que vos terres, vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toute sorte sont confisqués par la Couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos objets de ménage, et que vousmêmes vous devez être transportés hors de cette province. Les ordres péremptoires de Sa Majesté sont que tous les habitants français de cês districts soient déportés; et, grâce à la bonté de Sa Majesté, j’ai reçu l’ordre de vous accorder la liberté de prendre avec vous votre argent et autant de vos effets que vous pourrez emporter sans surcharger les navires qui doivent vous recevoir. Je ferai tout en mon pouvoir pour que ces effets soient laissés en votre possession et que vous ne soyez pas molestés en les emportant, et aussi que chaque famille soit réunie dans le même navire, afin que cette déportation qui, je le comprends, doit Arous occasionner de grands ennuis, vous soit rendue aussi facile que le service de Sa Majesté peut le permettre. J’espère que, dans quelque partie du monde où le sort va vous jeter, vous serez des sujets fidèles, et un peuple paisible et heureux. » Winslow termina sa lecture en informant les habitants, consternés par cette
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menaçante communication, cju ils étaient tous ses prisonniers. Ils comprirent alors, mais trop tard, dans quel piège abominable ils étaient tombés, et leurs larmes coulèrent, mais leurs supplications trouvèrent leur geôlier impitoyable.
Murray avait procédé avec la même perfidie dans son cantonnement et ramassé cent quatre-vingt-trois Acadiens. Comme quelques-uns des habitants, plus méfiants, ne s étaient pas rendus à la convocation des officiers anglais, des détachements furent envoyés dans les campagnes avec ordre de saisir tous les hommes qu ils rencontreraient, et de tirer sans merci sur ceux qui voudraient essayer de s’enfuir. Il y en eut plusieurs tués dans ces conditions en cherchant à gagner les bois. Six cents malheureux furent ainsi entassés dans l’église de la Grand' Prée en attendant l’arrivée des navires qui devaient les disperser au loin.
Le 10 septembre, Winslow fit prendre les armes à ses soldats, les disposa en rangs devant l'église et fit prévenir par interprète ses prisonniers que deux cent cinquante d’entre eux, en commençant par les jeunes gens, allaient être embarqués sur c nq bâtiments envoyés de Boston. Il y avait parmi ces infortunés des enfants de dix et douze ans ! « J’ordonnai aux prisonniers de marcher, dit Winslow dans son journal; tous répondirent qu'ils ne partiraient pas sans leurs pères. Je leur signifiai que c’était une parole que je ne comprenais pas, car le commandement du roi était pour moi absolu et devait être obéi; que je n’aimais pas les mesures de rigueur, mais que le temps n'admettait pas de pourparlers ni de délais. Alors j’ordonnai à toutes les troupes de croiser la baïonnette et de s’avancer sur les Français. Je commandai moimême aux quatre rangées de droite des prisonniers, composées de vingt-quatre individus, de se séparer du reste; je saisis l’un d’entre eux qui empêchait les autres d’avancer, et je lui ordonnai de marcher. Il obéit. » Les autres suivirent au milieu des lamentations et des cris de désespoir des femmes et des enfants; les mères, les sœurs de ces infortunés les accompagnaient en gémissant et s’attachaient à leurs pas, priant, s’agenouillant, implorant leur grâce et cherchant à les embrasser une dernière fois. Et les convois se succédèrent à la Grand'Prée, à Beauséjour, à Port-Royal, à Halifax. Partout l’ardeur des pourvoyeurs était la même; Murray écrivait à Winslow qu’au ssitôt « après avoir dépêché ces vauriens, il se donnerait le plaisir d’aller le voir et de boire à leur bon voyage! » (Journal de Winslow.)
Puis ce fut le tour des vieillards, des femmes, des enfants! Le 8 octobre, toute cette foule, ramassée dans les villages et poussée à la côte par des escouades de miliciens, fut entassée sur de vieux navires, « jusqu’à ce qu’ils en fussent, dit