DES DÉTACHEMENTS DE SAUVAGES NE CESSAIENT DE HARCELER LES ANGLAIS
Dessin do A. do Ncuvillo.
officier avec quelques Français et sauvages pour savoir précisément où elles étaient. Il m’apprit le 8 que les Anglais étaient à huit lieues de ce fort. Un autre détachement m’informa qu’ils n’étaient plus qu’à six lieues et qu’ils marchaient sur trois colonnes. Le même jour, je formai un parti de tout ce que je pouvais mettre hors du fort pour aller à leur rencontre; il était composé de deux cent cinquante Français et de six cent cinquante sauvages, ce qui faisait neuf cents hommes. M. de Beaujeu, capitaine et commandant de ce parti, se mit en marche le 9 à huit heures du matin, et se trouva à midi et demi en présence des Anglais, à environ trois lieues du fort. »
M. de Beaujeu avait sous ses ordres les capitaines Dumas et de Ligneris, quatre lieutenants, six enseignes et vingt-deux cadets, parmi lesquels figuraient les jeunes de Courtemanche, Hertel, les deux frères Linctot, d’Aillebout, de Céloron, Saint- Ours, fils d’officiers canadiens et prêts à suivre l’exemple de leurs pères qui étaient l'honneur de la colonie. Cent quarante-six miliciens et soixante-douze soldats des troupes de la marine les accompagnaient. Les sauvages alliés, apprenant que le parti allait à la rencontre d’une armée de trois mille hommes, avaient d’abord refusé de suivre Beaujeu; mais ils eurent honte de leur hésitation en voyant la décision qui animait les Français, et, saisissant leurs armes, ils rejoignirent la colonne déjà en route. Beaujeu, le fusil à la main, habillé à la sauvage comme la plupart des officiers qui occupaient des postes avancés au milieu des tribus, marchait en tête du détachement. Il devait se rendre à un endroit que M. de Contrecœur avait été choisir lui-même au milieu des ravins et des bois. Il n'eut pas le temps d’y arriver, et il descendait les hauteurs bordant la Monongahéla lorsqu'il aperçut la première colonne anglaise engagée dans un sentier de chasse. « Les sauvages s’arrêtèrent un moment pour considérer cette masse d'hommes qui s’avançaient lentement et régulièrement à travers les bois si épais de cette partie du pays. Les baïonnettes étincelantes, les brillants habits écarlates des soldats anglais étonnèrent ces enfants de la forêt accoutumés à ne rencontrer que des guerriers habillés comme eux. » (Ferland.)
Après avoir disposé ses Français au centre et les sauvages sur les ailes, Beaujeu ouvrit sur la colonne massée qu’il avait devant lui un feu violent qui produisit des effets terribles dans les troupes anglaises et les contraignit à se replier sur le corps principal que dirigeait Braddock. Celui-ci fit reformer les rangs, reprendre la marche et avancer l’artillerie qui commença à tirer sur les Français masqués derrière les arbres, d’où ils fusillaient leurs adversaires. A la troisième décharge des canons, Beaujeu fut atteint par un boulet et tué raide. Son second, Dumas, prit aussitôt le commandement et le feu redoubla d’intensité. Les sauvages alliés, d’abord effrayés par les coups de canon, avaient commencé à battre en retraite; quelques-uns même et des recrues voyant le feu pour la première fois, regagnèrent en fuyant le fort Duquesne, mais les autres, rassurés par l’intrépidité des Canadiens et des troupes de marine continuant à tirailler et à démonter les artilleurs et les officiers de la colonne anglaise, reprirent avec de grands cris leurs postes derrière les arbres et dirigèrent à leur tour sur les masses ennemies un tir des plus meurtriers. A plusieurs reprises Braddock, faisant serrer les rangs, lança ses troupes en colonne contre ces bois d’où un adversaire invisible les décimait; accueillies chaque fois par une grêle de balles, elles furent toujours obligées de
BATAILLE DE LA MONONGAHÉLA Dessin de Philippoteaux.
reculer en désordre, laissant une grande partie des leurs sur le terrain. Des rangs entiers tombaient et la plupart des officiers furent tués à leur poste. Après trois heures de combat, les artilleurs abandonnèrent leurs canons et se replièrent avec les soldats qui devaient les soutenir sur le corps qui suivait. Aussitôt, les Français et les sauvages, enlevés par leurs chefs, se jetèrent la hache à la main sur cette masse en désordre et l’enfoncèrent. Anglais et miliciens, épouvantés par cette charge et les hurlements terribles des Peaux-Rouges, prirent honteusement la fuite, « comme des moutons poursuivis par des chiens, au point qu’il fut impossible de les rallier ». (Washington.) Un grand nombre tombèrent sous les coups des assaillants, d’autres se noyèrent en voulant traversera la nage la Monongahéla; plus de mille restèrent sur le champ de bataille couvert de caissons, de chariots et de tentes abandonnés. Soixante-trois officiers étaient parmi les morts. Braddock, après avoir eu trois chevaux tués sous lui, fut atteint par une balle qui lui brisa un bras et pénétra dans les poumons. Déposé d’abord sur un tombereau, puis placé sur un cheval et enfin porté par des soldats, il expira le 13 juillet, après quatre jours de souffrances, au milieu de la retraite désordonnée des siens. Il fut enterré dans cette contrée alors déserte, aux abords du fort Nécessité.
Les restes de sa colonne, rejoignant le convoi du colonel Dunbar, lui communiquèrent leur panique. Les pièces furent enclouées ou détruites, les bagages brûlés, et les fuyards éperdus ne s’arrêtèrent qu’au fort Cumberland, leur point de départ. Treize canons, la caisse militaire et les papiers du général Braddock restèrent aux mains des Français, ainsi que cinq cents chevaux abandonnés dans la déroute. Les vainqueurs n’avaient perdu dans toute cette action qu’une quarantaine d’hommes. « Tous les officiers, mandait M. de Contrecœur au gouverneur, se sont distingués ; les cadets ont fait des merveilles, ainsi que nos soldats. »
Par contre, Washington, qui avait de son mieux protégé la retraite des troupes anglaises à l’aide de ses miliciens dont beaucoup étaient restés sur le champ de bataille, écrivait à la suite de cette affaire : « Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée d’hommes qui ne prétendaient que nous inquiéter dans notre marche. Nous nous pensions presque aussi nombreux que toutes les troupes du Canada; eux venaient dans l’espérance de nous harceler. Cependant, contre toute probabilité humaine, nous avons été défaits et nous avons tout perdu. »
La victoire delà Monongahéla assurait à la France pour cette année encore la possession de la vallée de l’Ohio, si ardemment convoitée par les Américains, chez lesquels des partis de guerre portèrent bientôt l’épouvante et levèrent des chevelures; les frontières de la Virginie, de la Pensylvanie et. du Maryland furent de nouveau désertées par leurs habitants dont les Peaux-Rouges détruisirent les propriétés, après en avoir scalpé les défenseurs.
L’escadre venue de France au mois de juin 1733 avait amené à Québec, avec les troupes, le général Dieskau, chargé de diriger les opérations militaires, et M. de Vaudreuil, fils de l’ancien gouverneur de ce nom, qui venait remplacer le marquis Duquesne, rappelé en France sur sa demande pour y reprendre du service dans la marine. Pierre Rigaud de Vaudreuil, né au Canada où il avait passé comme officier une partie de sa jeunesse, était gouverneur de la Louisiane depuis 1742; sa nomination fut accueillie avec satisfaction parles Canadiens; c’était un homme honnête, animé des meilleures intentions, mais d’un caractère faible,
LA GUERRE DE SEPT ANS
et les circonstances dans lesquelles il entrait en fonctions allaient bientôt le soumettre aux plus dures épreuves.
Le baron de Dieskau, Saxon d origine au service de la France, s’était distingué sous le maréchal de Saxe dont il avait été 1 ami. Ses instructions lui prescrivaient de commencer par attaquer le fort de Chouaguen, élevé par les Anglais sur le lac Ontario, d’où ils menaçaient les communications avec les pays d’en haut et la Louisiane. Déjà quatorze cents hommes avaient été envoyés dans ce but au fort b îontenac, et Dieskau se préparait à les rejoindre avec le reste de ses troupes lorsqu on apprit à Montréal, par des coureurs des bois et des sauvages envoyés à la découverte, qu’une armée nombreuse se concentrait près du lac Saint-Sacrement dans le but d’attaquer le fort Saint-Frédéric et de marcher ensuite sur Montréal pendant que les Français seraient retenus devant Chouaguen. A cette fâcheuse nouvelle, il fallut renoncera 1 expédition projetée, et Dieskau se dirigea sur le lac Champlain pour faire face à l’attaque dont la colonie était menacée de ce côté.
L'armée anglaise, réunie à Albany pendant les mois de juin et juillet 1755 et placée sous les ordres du général Johnson, comprenait six mille hommes de troupes, avec de l’artillerie, des bateaux destinés à remonter la rivière d’Hudson, des vivres et un matériel de siège. A la mi-août, Johnson était arrivé au portage entre la rivière d’Hudson et le lac Saint-Sacrement; il y fit commencer sur les hauteurs un fort qui fut désigné sous le nom de fort Edouard, puis avec une partie de ses forces il se dirigea vers la pointe du lac Saint-Sacrement, où il établit son camp qu’il fit entourer d’abatis et couvrir de retranchements garnis de canons.
Dieskau, qui occupait le fort Saint-Frédéric avec trois mille soldats, reçut avis par ses éclaireurs que l’ennemi n’avait que cinq cents hommes de troupes au fort Edouard, dont les travaux n’étaient pas achevés, et qu’il y avait laissé ses approvisionnements et ses magasins. Il pensa qu’il serait facile de Surprendre la place et de l'enlever avant qu'elle pût être secourue par Johnson, et il se mit aussitôt en route avec deux cent vingt soldats, six cent quatre-vingts Canadiens et six cents sauvages conduits par Legardeur de Saint-Pierre, qui avait sur eux une grande influence. Pour dérober sa marche à l’ennemi, il remonta le lac Champlain et alla débarquer le 7 septembre à six lieues du fort Edouard, qu’il devait attaquer le lendemain. Alais les sauvages, mécontents de ce qu’une partie de l’armée était restée à Saint-Frédéric, déclarèrent qu’ils ne prendraient aucune part à l’action. Les Canadiens, avisés que neuf cents miliciens de la Nouvelle-Angleterre avaient rejoint les troupes du fort Edouard, approuvèrent les sauvages et proposèrent, d’accord avec eux, de marcher d’abord sur le camp de Johnson dont l’attaque serait plus facile. Dieskau, ne pouvant passer outre dans ces conditions, dut renoncer à son projet primitif et se dirigea le lendemain vers le campement de Johnson, dont il n’était qu’à quelques lieues. Ce dernier, prévenu de la marche des Français sur le fort Edouard, avait envoyé aussitôt au secours de ce poste huit cents soldats et deux cents sauvages sous les ordres du colonel Williams. A leur approche, Dieskau disposa ses troupes régulières au centre, pendant que les Canadiens à droite et les sauvages à gauche se dispersaient en avant dans les fourrés pour attaquer les flancs de l’ennemi. Les Canadiens déposèrent leurs sacs pour être plus lestes et tous attendirent, le doigt sur la détente, l'arrivée des Anglais.
Par malheur, les sauvages, voyant la colonne s’avancer, commencèrent le feu sans attendre le commandement. Le colonel Williams disposait déjà ses hommes pour repousser cette agression, lorsque Dieskau donna l’ordre de charger à ses soldats et aux Canadiens afin de ne pas laisser à l’ennemi le temps de se reconnaître. Tous s’élancèrent avec furie sur les Anglais et les mirent en déroute, pendant que les sauvages, dont le commandant, Legardeur de Saint-Pierre, était tué par une balle au début de l’action, vengeaient la mort de leur chef en massacrant à coups de hache tous ceux qu’ils pouvaient atteindre. Un autre détachement, envoyé par Johnson au bruit de la fusillade, fut chargé avec la même ardeur et culbuté aussi rapidement. Dieskau, continuant la poursuite des fuyards, arriva bientôt devant, les abatis qui protégeaient le camp ennemi et voulut l’attaquer aussitôt; mais ses troupes étaient harassées, elles avaient parcouru depuis le matin plusieurs lieues à travers un pays accidenté, couvert de bois et de broussailles; les sauvages et les Canadiens s’étaient arrêtés pour ramasser leurs blessés assez nombreux et reprendre un instant haleine. Ils demandèrent au général de leur accorder quelques minutes de repos avant de recommencer l’attaque. Dieskau, trop imbu des idées européennes, et dédaignant des auxiliaires aussi peu disciplinés, passa outre et marcha avec ses soldats seuls vers les retranchements. Ceux-ci, adossés au lac, étaient édifiés sur une hauteur et formés de bateaux, de chariots et d’arbres renversés; sur les côtés, des marécages en défendaient l’approche. A deux cents mètres, Dieskau fit former ses troupes en colonnes d'assaut, et, après un feu de peloton, les lança à la baïonnette sur les abatis. Les Anglais, qui avaient réservé leurs feux, commencèrent alors une violente fusillade, soutenue par le tir de leur artillerie. Malgré leur élan, les assaillants, décimés par les balles, furent obligés de se replier. Sous l’impulsion de leurs chefs, ils se reformèrent et revinrent à la charge, combattant ainsi pendant plusieurs heures à découvert contre un ennemi solidement retranché. « En vérité, écrivait quelques jours après un officier anglais, c’étaient de braves soldats et tous des gens d’élite qui ne semblaient point faire attention au feu continuel que nous faisions sur eux. » (Ferland.)
La moitié des Canadiens et des sauvages, malgré le dédain de Dieskau à leur égard, étaient venus rejoindre les colonnes d’attaque; ils se -jetèrent à droite et à gauche dans les bois, sur des hauteurs d’où ils ouvrirent un feu meurtrier sur les défenseurs du camp. Désespéré de son insuccès, Dieskau se mit, dans une dernière tentative, à la tête de ses hommes et les conduisit l’épée à la main jusqu’au pied des retranchements; il y fut atteint de trois coups de feu dont un lui brisa le genou droit. Sans vouloir se laisser emporter loin de l’ennemi, il ordonna de continuer l’assaut en disanL « que le lit où il se trouvait était aussi bon pour mourir que celui qu’on voulait lui donner ». Au même instant, ses soldats, réduits à une centaine, étaient forcés de se replier; les Canadiens et les sauvages, voyant l’inutilité de leurs elïorts, et ayant perdu presque tous leurs officiers, tués ou blessés, battaient également en retraite. Quant à l’ennemi, la vivacité des assauts qu’il avait soutenus l’avait ébranlé; les pertes sensibles qu’il avait éprouvées lui-même et sa fatigue ne lui permirent pas de songer à une poursuite. Le général Dieskau, ramassé au pied des abatis, fut transporté à la tente de Johnson, qui le fit panser devant lui et le traita avec humanité. Retenu prisonnier jusqu’à la fin de la guerre, il revint alors en France et y mourut, à Suresnes, des suites de ses blessures.
LA GUERRE DE SEPT ANS
Johnson, à qui l’ordre de se porter sur le fort de Saint-Frédéric fut envoyé lorsqu’on apprit sa victoire, répondit que ses troupes, exténuées, manquaient de tout, et que d’ailleurs « la manière dont les' Français les avaient attaquées leur avait imprimé une telle terreur qu’il ne fallait pas songer à les entraîner sur le territoire canadien ». Leur licenciement fut alors prononcé; il ne resta que six cents hommes pour la garde du fort Edouard, ainsi que du camp autour duquel des remparts furent élevés et qui prit le nom de fort William-Henry.
Les Français et les sauvages de la colonne Dieskau étant revenus à Saint-Frédéric, le gouverneur, M. de Yaudreuil, fit construire à la tête du lac Champlain le fort Carillon, qui devait barrer la route à toute invasion de la colonie par le lac Saint-Sacrement. Puis, rassuré par l’immobilité de Johnson et le licenciement de son armée, il donna l’ordre aux commandants des frontières d’organiser des partis de guerre qui portèrent durant l’hiver le fer et le feu dans les établissements ennemis depuis l’Acadie jusqu’à la Virginie. Plus de mille colons anglais furent tués ou traînés en captivité. « Nous avions mis, dit un de leurs historiens, quatre armées sur pied; nos côtes étaient gardées par la flotte du brave et vigilant Boscawen, nous n’attendions qu’un signal pour nous emparer de la Nouvelle- France; mais Braddock a été défait, Niagara et Saint-Frédéric sont encore entre les mains des Français, et les barbares ravagent nos campagnes dont ils égorgent les habitants! » (Minot.)
Ainsi s’achevait la campagne engagée dans les forêts du nouveau monde entre les deux nations rivales. La vallée de l’Ohio restait à la France et l’expédition de Johnson s’était arrêtée au lac SainUSacrement. Sur un seul point, en Acadie, l’Angleterre avait triomphé, mais pour y accomplir la plus grande infamie du siècle.