CHAPITRE XII
En 1850, un savant historien, professeur à l’École militaire de Saint-Cyr, exposait pour la première fois aux élèves notre histoire nationale. « Lorsque j’en vins, dit-il, au récit de la lutte qui nous a coûté le Canada, l’ardente et sympathique jeunesse qui m’écoutait tressaillit au récit, des grandes actions qui avaient honoré le nom français en Amérique. » L’émotion qui s’empara de cet auditoire d’élite lorsque Dussieux évoqua devant lui cette belle page de nos annales militaires, je la ressens à mon tour en abordant cette dernière partie si passionnante de l’histoire de la Nouvelle-France. C’est la lutte finale dans des conditions d'inégalité telles, qu’après en avoir parcouru les diverses phases, on reste surpris de l’héroïsme déployé par les chefs, de la vigueur des troupes qu’ils commandaient et de l’esprit de sacrifice d’une population que soutenait seul, au milieu des souffrances les plus cruelles, l’amour du vieux pays.
Le premier de ces chefs, celui que des victoires inespérées allaient couvrir de gloire, et qui devait tomber en soldat aux dernières heures de la lutte, c’est Montcalm. Louis-Joseph de Montcalm-Gozon, marquis de Saint-Véran, né le 58 février 1712 au château de Candiac, sur les bords du Vistre, à trois kilomètres de Vauvert (Gard), descendait d’une ancienne famille du Rouergue, adonnée au culte des armes; un de ses aïeux maternels, Gozon, chevalier, puis grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, s’était illustré au xiv° siècle en délivrant l’île de Rhodes, disait la légende, d’un dragon qui la dévastait. Après de fortes études littéraires dont il garda le goût au milieu des camps, où ses lectures favorites étaient les œuvres de Plutarque dans le texte grec et les pages immortelles de notre grand Corneille, le jeune Montcalm était, au mois d’août 1721, nommé enseigne au régiment d’infanterie de Hainaut; à dix-sept ans, il était capitaine et faisait ses premières armes sous les ordres du maréchal de Berwick. La guerre de la succession d’Autriche le conduisit en Bohême, où il se lia avec le héros de Prague,
Chevcrt, qui l'honora d'une constante amitié. Promu en 1743 colonel du régiment d’Auxerrois-infanterie, il était nommé la même année chevalier de Saint-Louis. Le 13 juin 1746, à la bataille de Plaisance, il déploya le plus grand courage, et resta, dans une dernière charge, sur le •terrain. « Nous avons eu hier, écrivait-il alors à sa mère, une affaire des plus fâcheuses. Il y a nombre d’officiers généraux et colonels tués ou blessés. Je suis des derniers avec cinq coups de sabre. Heureusement aucun n’est dangereux, à ce que l’on m’assure, et je le juge par les forces qui me restent, quoique j’aie perdu de mon sang en abondance, ayant eu une artère coupée. »
Son régiment, qu’il avait deux fois rallié, avait été anéanti.
L’année suivante, au sanglant combat du col d’Exiles, dans les Alpes, servant sous les ordres du chevalier de Belle-Isle qui s’y fit tuer avec quatre mille hommes de son armée, Montcalm, devenu brigadier, chargeait avec sa fougue entraînante à la tête des troupes lorsqu’il fut atteint de plusieurs coups de feu et emporté hors du champ de bataille.
En 1734, il avait épousé, entre deux campagnes, la petite-nièce de l’intendant Talon, qui avait contribué si largement au développement de la Nouvelle-France. Quatre filles et deux fils naquirent de ce mariage. En 1748, après la paix d’Aix-la- Chapelle, nommé maître de camp, Montcalm séjourna souvent au vieux château de Candiac, se consacrant à l’éducation de ses enfants, relisant ses auteurs favoris, se passionnant toujours pour les choses de l’armée, et approfondissant toutes les questions militaires. Mais cela ne suffisait pas à son activité; en 1750, il siégeait aux États de Languedoc; en 1755, il faisait partie, comme seigneur de Gabriac, des États du Gévaudan. D’une ardeur infatigable, d’une vivacité d’esprit merveilleuse, Montcalm, en 1755, n’avait pas encore, malgré ses brillants services, la réputation dont il était digne. Au mois de novembre de cette année, se trouvant à Paris, il alla voir le ministre de la Guerre, d’Argenson, et s’entretint avec lui des nouvelles reçues du Canada où la défaite du baron Dieskau pouvait entraîner des conséquences désastreuses. La netteté de vues, l’élévation d’idées et l’entrain du jeune maître de camp charmèrent le ministre. Deux mois après, ayant à désigner le général qui allait être chargé du commandement des troupes à Québec, il écrivait à Montcalm : « Versailles, 25 janvier 1756, minuit. Peut-être ne vous attendiez-vous plus, monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de la conversation que j'ai eue avec vous le jour que vous m’êtes venu dire adieu à Paris. Je n’ai cependant pas perdu un instant de vue, depuis ce temps-là, l’ouverture que je vous ai faite alors, •et c’est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a déterminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de ses troupes dans l’Amérique septentrionale, et il vous honorera à votre départ du grade de maréchal de camp. »
Montcalm était invité en même temps à se rendre «. sans perdre un instant » à Versailles, pour les préparatifs de l’expédition. Il fit aussitôt ses adieux à sa vieille mère, la marquise de Saint-Véran, à sa femme et à ses enfants, qu’il espérait revoir un jour couvert de gloire et digne d’être comparé à ces héros de l’antiquité, dont il faisait revivre les vertus. La mort, hôte trop fidèle, devait anéantir cette illusion.
Avec lui et comme lieutenants, Montcalm emmenait au Canada le chevalier de
Lévis, le colonel de Bourlamaque, et un aide de camp, capitaine de dragons, Bougainville.
Le chevalier de Lévis, depuis duc et maréchal de France, était alors brigadier; ses rapports avec Montcalm furent toujours ceux d’un officier dévoué à son chef et disposé à lui assurer le concours le plus entier pour la réussite de ses projets. Dès 1756, Montcalm, écrivant au ministre, disait de lui : « M. le chevalier de Lévis a fort bien pris avec les troupes. Il a un ton très militaire et la routine du commandement. Il n’est pas étonné, il sait prendre un parti, être ferme et s’écarter des ordres donnés de soixante lieues quand il les croit contraires au bien par des circonstances qu’un général éloigné n'a pu prévoir. »
L'entente entre ces deux hommes était complète; le même sentiment du devoir, la même passion des armes les animaient . Aussi , de son côté, le chevalier de Lévis disait-il au ministre dans sa correspondance :
« Je ne sais si M. le marquis de Montcalm est content de moi : ce qu’il y a de certain, c’est que je le suis beaucoup de lui. Je serai toujours charmé de servir sous ses ordres. Ce n’est pas à moi à vous parler de son mérite ni de ses talents, vous les connaissez mieux
que moi; mais je puis avoir l’honneur de vous assurer qu’il a généralement plu dans cette colonie, et qu’il traite très bien avec les sauvages. Il a aussi établi la discipline parmi nos troupes. »
M. de Bourlamaque, colonel d’infanterie et ingénieur distingué, qui devait « gagner furieusement » dans l’esprit de tout le monde pendant la campagne de 1757, apportait dans l’accomplissement des missions qui lui étaient confiées un caractère parfois trop minutieux, mais en même temps une grande fermeté et un courage à toute épreuve.
La carrière de Bougainville est trop connue pour y insister ici : ce capitaine de dragons, alors âgé de vingt-sept ans, avait été d’abord avocat au Parlement de