LE MARQUIS DE MONTCALM
D'après une gravure de l’époque.
Paris - il était devenu ensuite un mathématicien que ses travaux devaient faire entrer à l’Académie des sciences, et ses voyages comme navigateur l’ont rendu immortel. Montcalm disait un jour de lui : « Du talent, la tête et le cœur chauds; cela mûrira. »
Très observateur, infatigable au travail, d'une froide intrépidité au milieu des plus graves dangers, le jeune aide de camp devait rendre à son chef des services que celui-ci savait apprécier, et lorsqu’il lui fallut, à la veille de succomber, adresser au gouvernement qui l’abandonnait un suprême appel, ce fut à Bougainville qu’il confia cette mission.
Et quelles forces le monarque, qui le chargeait de la défense du Canada contre les colonies anglaises appuyées par les troupes de la métropole, mettait-il à la disposition du général? Trois mille huit cents hommes. Tel était l’effectif qu’avec ce qu’il amenait de France Montcalm allait avoir sous la main au début des opérations. L’année suivante, quinze cents hommes, le dernier secours envoyé, arriveraient de France. Royal-Roussillon, Languedoc, La Reine, Artois, Guyenne, La Sarre, Béarn et Berry, tels sont les noms des régiments dont les cinq mille trois cents soldats, mal nourris, sans souliers, sans solde, n’ayant le plus souvent de munitions que celles enlevées à l’ennemi, devaient être, en quatre ans, réduits à deux mille deux cents, après une série de combats et d’exploits qu’une ingrate patrie a trop oubliés.
Deux mille hommes des troupes de la marine, les contingents des milices canadiennes et les sauvages alliés portaient l’ensemble des forces françaises à quinze ou seize mille hommes chargés de défendre un pays plusieurs fois grand comme la mère patrie, et menacé par soixante mille ennemis. « Etonnantes campagnes dont aucune guerre d’Europe ne donne l’idée : pour théâtre des lacs, des fleuves, des forêts sans limites succédant à d’autres lacs, à d’autres forêts, à [d’autres fleuves. Pour armée des troupes étranges : le highlander écossais et le grenadier de France qui porte la queue et l’habit blanc, combattent près de l'Iroquois et du Huron à la plume d’aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois, tantôt ils portent à bras, au delà des rapides écumants, les bateaux où ils se rembarquent; l’hiver, les raquettes aux pieds, la peau d’ours au dos, ils suivent sur la neige les traîneaux de campagne attelés de grands chiens. Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l’artillerie et le roulement des tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et au fracas des cataractes. » (De Bonnechose.)
Le chevalier de Lévis signalait au comte d’Argenson, ministre de la Guerre, ces conditions particulières de la lutte engagée lorsqu’il lui écrivait du fort de Carillon le 17 juillet 1756 : « Toutes les entreprises sont dans ce pays très difficiles; on en doit presque toujours le succès au hasard. Toutes les positions qu’on peut prendre sont critiques; les attaques et les retraites sont difficiles à faire; on ne voyage que dans les bois ou par les rivières; il faut user des plus grandes précautions et avoir la plus grande patience avec les sauvages qui ne font que leur volonté, à laquelle dans bien des circonstances il faut céder. »
Du côté des Anglais, les préparatifs pour la campagne de 1756 étaient formidables. Rien ne fut changé au plan d’invasion de l’année précédente, mais le cabinet de Londres, sous le coup de la honteuse défaite du général Braddock,
envoya tous les secours qui lui furent demandés. Plusieurs régiments traversèrent l’Atlantique pour renforcer les troupes déjà transportées en Amérique. Un vieil officier des guerres d’Europe, le comte de Loudoun, fut désigné comme général en chef; la Chambre des Communes vota un secours de cent quinze mille livres sterling pour les colonies; les gouverneurs des provinces, réunis à New-York, résolurent de lever dix mille hommes en dehors des troupes régulières pour attaquer le fort Saint-Frédéric et marcher ensuite sur Montréal; six mille pour enlever le fort Niagara et couper toute communication du Canada avec la vallée de l'Ohio; trois mille pour s’emparer du fort Duquesne, et deux mille pour descendre vers Québec par la rivière Chaudière , afin de jeter l'alarme au centre même de la colonie et d’empêcher les détachements qui s’y trouveraient de se porter au secours des autres points attaqués.
Du côté des Français, pour s'opposer à une invasion que la supériorité comme nombre des
forces anglaises donnait lieu de
craindre , trois camps furent créés : l'un au fort de Carillon, élevé à la pointe sud du lac Champlain ; le chevalier de Lévis en prit le commandement à la tête de deux mille hommes; le second à Frontenac, à l’entrée du lac Ontario, sous les ordres du colonel de Bourlamaque ; le
troisième à Niagara, entre les lacs Ontario et Erié, où le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, ingénieur de grand mérite, mit la place en état de résister aux attaques des Anglais et de s’opposer à toute communication avec les nations des hauts pays.
Les frontières ainsi protégées, il restait à profiter de l’inaction de l’ennemi pour essayer de prendre l’offensive. Le gouverneur du Canada, M. de Vaudreuil, considérait comme d’une importance extrême l’enlèvement du fort de Chouaguen, établi par les Anglais au sud du lac Ontario, d’où ils pouvaient prendre la colonie à revers et s’emparer de la navigation des grands lacs. Ce poste n’avait été d’abord qu’un simple établissement de commerce, installé malgré les traités à l’embouchure de la rivière des Onnontagués; puis nos rivaux, sans s’arrêter devant les protestations des gouverneurs de Québec, y avaient, en pleine paix, élevé des retranchements. Ils avaient fini par y édifier trois forts, et leur projet était d’y concentrer