CONSTRUCTION D’UN CANOT D’ÉCORCE
Dessin de Bassot, d’après une photographie.
uns contre les autres, attachés à des perches pour ne s’égarer et combattre tous ensemble s'il en était besoin ; et étions à la portée d’une flèche sur l’eau du côté de leurs barricades. Comme ils furent armés et mis en ordre, ils envoyèrent deux canots séparés de la troupe pour savoirde leurs ennemis s’ils voulaient combattre, lesquels répondirent qu’ils ne désiraient autre chose, mais qu’il fallait attendre le jour pour se connaître, qu’aussitôt que le soleil se lèverait ils nous livreraient le combat, ce qui fut accordé par les nôtres, et en attendant toute la nuit se passa en danses et chansons, tant d’un côté que d’autre, avec une infinité d’injures et autres propos, comme du peu de courage qu’ils avaient, et de résistance contre leurs armes, et que le jour venant ils le sentiraient à leur ruine. Les nôtres aussi ne manquaient de répartie, leur disant qu’ils verraient des effets d*’armes que jamais ils n’avaient vues et tout plein d’autres discours. Le jour venu, mes compagnons et moi étions toujours couverts, de peur que les^ennemis ne nous vissent, préparant nos armes le mieux qu’il nous était possible. Après que nous fûmes armés, nous prîmes chacun une arquebuse et descendîmes à terre. Je vis sortir les ennemis de
leur barricade; ils étaient près de deux cents hommes forts et robustes qui venaient au petit pas au-devant de nous, avec une gravité et assurance qui me contenta, fort; à la tête desquels il y avait trois chefs. Les nôtres aussi allaient en même ordre, et me dirent que ceux qui avaient trois grands pennaches étaient les chefs, et que je fisse ce que je pourrais pour les tuer. Aussitôt que fûmes à terre, ils commencèrent à courir environ deux cents pas vers leurs ennemis qui étaient de pied ferme, et n’avaient encore aperçu mes compagnons qui s’en allèrent dans les bois avec quelques sauvages. Les nôtres commencèrent à m’appeler à grands cris; pour me donner passage ils s’ouvrirent en deux, et me mis à leur tête, marchant environ vingt pas devant, jusqu’à ce que je fusse à trente pas des ennemis qui firent halte en me contemplant, et moi eux. Comme je les vis s’ébranler pour tirer sur nous, je couchai mon arquebuse en joue et visai droit à un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par terre, et un de leurs compagnons qui fut blessé. J’avais mis quatre balles dedans mon arquebuse. Les nôtres, ayant vu ce coup si favorable pour eux, commencèrent à jeter de si grands cris qu’on n’eût ouï tonner, et cependant les flèches ne manquaient de part ni d’autre. Les Iroquois furent fort étonnés que si promptement deux hommes avaient été tués; comme je rechargeais, l’un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois qui les surprit derechef de telle façon, voyant leurs chefs morts, qu’ils perdirent courage, se mirent en fuite et abandonnèrent le champ et leur fort, s’enfuyant dedans le profond des bois, où, les poursuivant, j’en fis demeurer d’autres encore. Nos sauvages en tuèrent aussi plusieurs 'et en prirent dix ou douze prisonniers. Le reste se sauva avec les blessés. Il y en eut des nôtres quinze ou seize blessés à coups de flèches, qui furent promptement guéris.
<c Après que nous eûmes la victoire, ils s’amusèrent à prendre le maïs et les farines des ennemis et aussi leurs armes qu’ils avaient laissées pour mieux courir. Et ayant fait bonne chère, dansé, chanté, trois heures après nous nous en retournâmes avec les prisonniers. Le lieu où se fit cette charge est par 43 degrés et quelques minutes de latitude, et le nommai le lac de Champlain. Ayant cheminé huit lieues, sur le soir ils prirent un des prisonniers à qui ils firent une harangue des cruautés que lui et les siens avaient exercées à leur endroit, et qu’au semblable il devait se résoudre d’en recevoir autant, et lui commandèrent de chanter, s’il avait du courage, ce qu’il fît, mais avec un chant fort triste à ouïr. Cependant les nôtres allumèrent un feu et comme il fut bien embrasé ils prirent chacun un tison et faisaient brûler ce pauvre misérable peu à peu pour lui faire souffrir plus de tourments. Ils me sollicitaient fort de prendre du feu et de faire comme eux, mais je leur remontrai que nous n’usions point de ces cruautés et que s’ils voulaient que je lui donnasse un coup d’arquebuse j’en serais content. Ils dirent que non et qu’il ne sentirait point de mal. Je m’en allai d’avec eux comme fâché de voir tant de cruautés qu’ils exerçaient sur ce corps. Comme ils virent que je n’en étais pas content, ils m’appelèrent et me dirent que je lui donnasse un coup d’arquebuse, ce que je fis sans qu’il en vît rien. Dès qu’il fut mort, il lui ouvrirent le ventre et jetèrent ses entrailles dans le lac, puis lui coupèrent la tête, les bras et les jambes et réservèrent la peau de la tète qu’ils avaient écorchée, comme ils avaient fait de tous les autres qu’ils avaient tués, à la charge. Cette exécution accomplie, nous nous mîmes en chemin pour nous en retourner, ce que nous fîmes avec une telle
diligence que chaque jour nous faisions vingt-cinq et trente lieues dans leurs canots. Comme [nous fûmes à l'entrée de la rivière, il y eut quelques sauvages qui songèrent que leurs ennemis les poursuivaient. Ce songe leur fit aussitôt lever le siège, encore que le temps fût fort mauvais à cause du vent et de la pluie, et furent passer la nuit au milieu de grands roseaux qui sont dans le lac Saint-Pierre. Deux jours après, arrivâmes à notre habitation. Le lendemain je fus avec eux dans