DESCENTE D'UN RAPIDE EN CANOT D’ÉCORCE
Dessin de Weber.
leurs canots à Tadoussac. Approchant de terre, ils prirent chacun un bâton où au bout étaient pendues les têtes de leurs ennemis. Comme ils en furent près, les femmes se dépouillèrent toutes nues et se jetèrent à l’eau, allant au-devant des canots pour prendre ces têtes et les pendre à leur col comme une chaîne précieuse. Quelques jours après, ils me firent présent d’une de ces têtes et d une paire d armes de leurs ennemis, pour les conserver, afin de les montrer au roi, ce que je leur promis, pour leur faire plaisir. »
Après cette expédition, Champlain résolut de repasser en France pour informer M. de Monts des travaux entrepris à Québec, et des découvertes effectuées pendant les quinze mois de son séjour au Canada. Reçu par le roi Henri IV avec bienveil-
lance, il lui fit le récit de ses expéditions et lui présenta une ceinture en porc-épic, oeuvre des femmes algonquines. Mais le privilège de la traite des castors, accordé pour un an à M. de Monts, ne fut pas renouvelé, par suite des plaintes des marins basques, bretons et normands, dont ce monopole empêchait les opérations commerciales aux terres neuves. M. de Monts et la compagnie au nom de laquelle avait été créé l’établissement de Québec ne voulurent pas néanmoins abandonner leur œuvre, et ils armèrent deux navires, dont le commandement fut remis à Champlain et Dupont-Gravé. Le premier était chargé du gouvernement de la colonie et de la découverte des contrées environnantes ; le second devait continuer comme par le passé la traite des pelleteries à Tadoussac. Ayant embarqué avec eux un certain nombre d’ouvriers, ils partirent de Ronfleur le 18 avril 1610 et arrivèrent le 26 mai à l’embouchure de la rivière Saguenay. Les Montagnais y attendaient Champlain, pour l’emmener encore avec eux guerroyer contre les Iroquois. Ils lui apprirent que des Algonquins et des Hurons, au nombre de quatre cents, les rejoindraient à l’entrée de la rivière qui conduisait au territoire ennemi. Le 19 juin, l’infatigable explorateur était au rendez-vous, et un éclaireur l’informait qu'un parti d’une centaine d’Iroquois s’était retranché à peu de distance. Accompagné de quatre Français et de ses sauvages alliés, il se dirigea vers le fort des ennemis à travers bois, étangs et marécages, dans l’eau jusqu’aux genoux et en proie aux moustiques. Leurs nuées étaient si épaisses qu’elles ne permettaient pas aux hommes de reprendre haleine « tant elles les persécutaient et si cruellement que c’était chose étrange ».
Comme les sauvages, plus agiles, avaient pris les devants, leurs hurlements lorsqu’ils découvrirent les retranchements des adversaires servirent aux Français qui s’égaraient dans les fourrés, à se diriger vers le lieu de l’action. Leur arrivée fut saluée par les alliés de cris étourdissants. La barricade des Iroquois était faite de gros arbres disposés les uns près des autres, en rond, forme ordinaire de leurs forteresses. Les assaillants s’approchèrent et commencèrent l’attaque à coups de flèches et d’arquebuse. Au fort du combat Champlain fut blessé d'une flèche au cou; il arracha l’arme, qui était garnie à son extrémité d’une pierre très aiguë. Un de ses compagnons eut le bras traversé. Les Iroquois, épouvantés par les armes à feu, se jetaient à terre à chaque détonation, mais leurs barricades étaient solides et les munitions commençaient à manquer lorsque quelques traitants français, qui stationnaient à une lieue de là, attirés par le bruit de la lutte, accoururent au secours de leurs compatriotes. Des pieux arrachés firent dans la pallissade une brèche qui permit de donner l’assaut. Une trentaine de sauvages se précipitaient alors avec Champlain et ses compagnons dans le fort, et ce qui restait des ennemis prenait la fuite. Ils n’allèrent pas loin, car ils étaient aussitôt dépêchés par ceux qui étaient restés au dehors et le peu qui s’en échappa se noya dans la rivière. Les Algonquins et les Montagnais avaient de leur côté une cinquantaine de blessés et trois tués. Ils écorchèrent les têtes de leurs ennemis morts et coupèrent un des corps par quartiers pour le manger. Ils avaient fait une quinzaine de prisonniers : ils en brûlèrent trois le même jour avec des raffinements inouïs de barbarie; les autres furent conservés pour être martyrisés à l’arrivée dans les tribus par la main des femmes et des filles qui ne se montraient pas moins inhumaines que les hommes et les surpassaient encore en cruauté. Champlain eut pour sa part de butin un de ces misérables
CIIAMPLAIN.
auquel il évita la mort et qui, profitant d’un défaut de. surveillance, s’enfuit quelques jours après.
Le supplice des prisonniers, chez les nations de l’Amérique septentrionale, était, en effet, de les brûler à petit feu, et voici quelles épouvantables souffrances on leur infligeait : « Le temps de l’exécution étant arrivé, nous dit un témoin, on peint la victime de diverses couleurs, on l'attache à un poteau et l'on allume des brasiers dans lesquels on fait rougir des barres de fer, des poinçois, de méchantes haches. Afin que le plaisir dure plus longtemps, on ne touche d’abord le prisonnier que de loin en loin, sans émotion ni précipitation. On commence par les extrémités des pieds et des mains, en montant peu à peu vers le tronc; l’un lui arrache un ongle, l’autre décharné un doigt avec les dents ou avec un mauvais couteau, un troisième prend ce doigt décharné, le met dans le foyer de sa pipe bien allumée, le fume en guise de tabac ou le fait fumer au prisonnier lui-même. Ainsi successivement on ne lui laisse plus aucun ongle; on brise les os de ses doigts entre deux pierres, on les lui coupe à toutes les jointures, on lui passe et repasse plusieurs fois sur le même endroit des fers embrasés ou des tisons ardents, jusqu’à ce qu'ils soient amortis dans le sang ou dans la graisse qui coule de ses plaies; on coupe morceau par morceau les chairs rôties; quelques-uns de ces furieux les dévorent, tandis que d’autres se peignent le visage de son sang. Lorsque les nerfs sont découverts, on y insère des fers pour les tordre et les rompre ; ou bien on lui scie les bras et les jambes avec des cordes, qu'on tire par les deux bouts avec une extrême violence. Ce n'est là cependant que comme un prélude, et quelquefois, après avoir passé cinq et six heures de temps à ce cruel exercice, on délie le prisonnier pour le laisser en repos, mais il est plus ordinaire de ne point l’abandonner avant qu’on ne l'ait achevé. Lorsqu’on commence à brûler au-dessus des cuisses, les douleurs se font sentir bien plus vivement et la cruauté de ces barbares prend de nouvelles forces quand l’état pitoyable où est réduit le patient devrait davantage la ralentir. Souvent ils lui font une espèce de chemise avec de l’écorce de bouleau à laquelle ils mettent le feu qui s’y conserve longtemps, et donne une flamme qui a peu d’activité. D’autres fois ils se contentent de faire des torches de cette écorce dont ils brûlent les flancs et la poitrine; ils passent dans un cercle plusieurs haches rougies dans les brasiers et lui attachent ce cercle autour du cou en forme de collier. Enfin, après avoir brûlé lentement toutes les parties du corps, en sorte qu'il n’y a pas un espace qui ne soit une plaie, après avoir mutilé le visage de manière à le rendre méconnaissable, après avoir cerné la peau de la tête, arraché cette peau de dessus le crâne, versé sur ce crâne découvert une pluie de feu, de cendres rouges ou d’eau bouillante, ils délient ce malheureux, ils le lont encore courir s’il en a la force et l’assomment à coups de bâton et de pierres, ou bien ils le roulent dans les brasiers jusqu’à ce qu’il ait rendu le dernier souffle de vie qui lui reste. La cruauté de ces inhumains s’acharne sur le misérable encore après sa mort, et tandis que quelques-uns frappent sur les écorces des cabanes pour obliger 1 âme du défunt à abandonner le village, afin que ses mânes errantes ne les épouvantent point en se montrant à eux, il s’en trouve qui dépècent le cadavre, le mettent dans la chaudière et ne lui donnent point d’autre sépulture que leur ventre. » (Lafitau.)
De retour à Québec, le mauvais état des affaires gâtées par la liberté de la traite et la concurrence, les pertes éprouvées par M. de Monts et la mort de Henri IV dont
la nouvelle fut apportée par des commerçants, décidèrent Champlain à repasser en France. Le 27 septembre, il débarquait à Honfleur, et le 29 décembre, il signait à Paris son contrat de mariage avec Hélène Boullé, dont le père était secrétaire de la Chambre du Roi. A cet acte assistait comme témoin M. de Monts, qui portait encore le titre de lieutenant général. Au printemps de 1611, Champlain repartait pour Québec, où il apprenait que plusieurs Français avaient déjà remonté le fleuve Saint-Lauï’ent jusqu’au sault Saint-Louis pour y attendre les sauvages qui devaient y descendre avec des pelleteries. Afin d’assurer la sécurité de ce commerce, il résolut de bâtir un fort au-dessus du sault et il choisit pour emplacement une île où trente ans plus tard devaient s’élever les premières maisons de Montréal. Après avoir reçu les Hurons et les Algonquins venus pour la traite et leur avoir promis de visiter leur pays dans le courant de l’année suivante, l’intrépide voyageur regagnait Québec, et les nouvelles qu’il y apprenait le décidaient à retourner promptement en France. Le 11 août, il débarquait à la Rochelle. M. de Monts s’était retiré en Saintonge, à Pons, dont il était gouverneur, et avait renoncé à s’occuper de la colonie. Champlain s’adressa, dans ces circonstances, à Charles de Bourbon, comte de Soissons, qui obtint de la reine régente le titre du lieutenant général au pays de la Nouvelle-France. Par commission du 15 octobre 1612, il nommait Champlain son lieutenant, mais sa mort survenue quelques jours après, le 1er novembre, remettait tout en question. Son neveu, le prince de Condé, à la sollicitation de l’explorateur, voulut bien donner sa protection à son entreprise, se fît nommer vice-roi le 20 novembre 1612 et, comme son prédécesseur, le choisit pour lieutenant. Il lui conféra à ce titre le gouvernement militaire et politique du pays de Canada et lui donna charge de former une association entre les personnes qu’il jugerait les plus capables de servir à la fois la colonisation et le commerce. Malgré tous ses efforts, le nouveau gouverneur ne parvint pas à créer cette association, mais il obtint du prince le privilège delà traite pour trois navires de Normandie, un de la Rochelle et un de Saint-Malo. Chacun des vaisseaux devait remettre à la colonie le vingtième des pelleteries qu’il embarquerait, et fournir six hommes qui seraient employés à la guerre ou à la découverte.
Revenu à Québec le 7 mai 1613, après une absence de deux ans, Champlain trouvait la colonie en bon état. Toujours animé de la passion des explorations aventureuses, il se rendait au sault Saint-Louis et remontait la rivière des Outaouais, dont les rapides augmentaient singulièrement les difficultés et les dangers du voyage. Il faillit s’y noyer. « Le dernier de mai, dit-il, nous passâmes un sault qui est rempli de pierres et rochers, où l’eau court de grande vitesse; et nous fallut traîner nos canots à bord de terre avec une corde. A demi-lieue de là, nous en passâmes un autre petit à force d’avirons, ce qui ne se fait sans suer. Il y a une grande dextérité à passer ces saults pour éviter les bouillons et brisants qui les traversent, ce que les sauvages font d’une telle adresse qu’il est impossible de plus, cherchant les détours et lieux plus aisés qu’ils connaissent à l'œil. Le samedi 1er juin, nous passâmes encore deux autres saults, le premier contenant demi-lieue de long et le second une lieue, où nous eûmes bien de la peine, car la rapidité du courant est si grande qu’elle fait un bruit effroyable et, descendant de degré en degré, forme une écume si blanche partout que l’eau ne paraît aucunement. Ce sault est semé de rochers ; quelques îles sont çà et là couvertes de pins et cèdres blancs.
CIIAMPLAIN.
Ce fut là où nous eûmes de la peine, car, ne pouvant porter nos canots par terre à cause de l’épaisseur du bois, il nous les fallait tirer dans l’eau avec des cordes, et, en tirant le mien, je me pensai perdre à cause qu’il traversa dans un des bouillons, et si je ne fusse tombé favorablement entre deux rochers, le canot m’entraînait, d’autant que je ne pus défaire assez à temps la corde qui était entortillée à l’entour de ma main, qui me l’offensa fort et me la pensa couper. Un sauvage vint après pour me secourir, mais j’étais hors de danger; et ne faut s’étonner si j’étais curieux de conserver notre canot, car s’il eût été perdu il fallait demeurer là et attendre que quelques sauvages passassent par là, qui est une pauvre attente à ceux qui n’ont de quoi dîner et qui ne sont accoutumés à telle fatigue. » Le voyage fut continué dans ces conditions de dangers et de privations jusqu’à l'île où s’étaient cantonnés les Algonquins auxquels Champlain rendait visite. Ils lui firent le meilleur accueil tout en paraissant fort surpris de ce qu’il avait pu remonter le cours de la rivière, et leur chef donna un grand festin pour lui souhaiter la bienvenue. Les convives arrivèrent chacun avec son écuelle de bois et sa cuiller; sans ordre ni cérémonie ils s’assirent par terre dans la cabane, et le chef leur distribua une manière de bouillie faite de maïs écrasé entre deux pierres avec de la chair et du poisson coupés par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Notre voyageur, qui ne voulait pas de leur bouillie « à cause qu’ils cuisinent fort salement », leur demanda du poisson et de la viande pour les accommoder à son goût.
Champlain avait alors l’intention, sur les indications mensongères d’un de ses compagnons, de gagner la mer qu’il croyait à peu de distance. Convaincu de l’imposture de cet homme par les renseignements que lui donnèrent les indigènes, il ne lui restait plus qu’à revenir sur ses pas; mais le retourne s’accomplit pas sans incidents. A dix ou douze lieues de l’île où ils avaient été si cordialement accueillis, les Français avaient été rejoints par une soixantaine de canots algonquins chargés de pelleteries pour la traite au sault Saint-Louis. Au coucher du soleil, toute la bande s’arrêta pour camper dans une île boisée; mais au milieu de la nuit un sauvage, songeant que les ennemis l’assaillaient, se leva en sursaut et se prit à courir vers l’eau en criant : « On me tue! » Les autres s’éveillèrent tout étourdis et, croyant être attaqués par les Iroquois, se jetèrent à corps perdu dans la rivière, ainsi qu’un des Français qui s’imagina qu’on allait l’assommer. Le bruit alarma Champlain et ses compagnons; ils coururent au secours des Algonquins, mais leur surprise fut extrême en les voyant se débattre dans le courant sans cause apparente. Ils parvinrent, non sans peine, à calmer cette panique qui se termina par des rires et des railleries.
Après un court séjour à Québec, Champlain se décida à repasser encore en France, où l’appelait la défense des intérêts de la petite colonie. Grâce à la protection du prince de Condé, il parvint cette fois à former une société dans laquelle entrèrent de gros marchands de Saint-Malo et de Rouen; sa durée était fixée à onze ans. Tout le cours de l’année 1614 fut occupé par ces négociations et Champlain ne put faire voile pour l’Amérique que le 24 avril 1615; il emmenait avec lui quatre religieux de l’ordre des récollets, qui allaient s établir au Canada, les pères Jamay, Dolbeau, Joseph Le Caron et le frère Duplessis. Le père Jamay s’installa à Québec, où fut élevée une petite chapelle; le père Dolbeau se rendit à Tadoussac pour instruire les Montagnais et les autres tribus sauvages qui
venaient y faire la traite; le père Le Caron eut pour sa part le pays des Ilurons. Une douzaine de Français l'y accompagnèrent pour commercer avec les Peaux- Rouges. Peu de temps après le père Le Caron, Champlain se mettait en route avec quelques hommes pour les mêmes contrées. Il parvenait cette fois jusqu'aux bords du lac Huron, auquel il donna le nom de mer Douce, en raison de son étendue : cette vaste nappe d’eau a près de 300 lieues de long et 50 de large. Il visita le pays des Durons qui lui firent bon accueil et sur lesquels il donne de curieux détails : « Leurs cabanes sont en façon de tonnelles ou berceaux, couvertes d’écorces d’arbres, de la longueur de 25 à 30 toises et 6 de large, laissant par le milieu une allée de 10 à 12 pieds de large, qui va d’un bout à l’autre; aux deux côtés il y a une manière d’établi, de la hauteur de quatre pieds, où ils couchent en été pour éviter l’importunité des puces dont ils ont grande quantité; et en hiver ils couchent sur des nattes, proche du feu, pour être plus chaudement. Au bout d’icelles cabanes, il y a un espace où ils conservent leurs blés d'Inde, qu’ils mettent en de grandes tonnes faites d’écorces d’arbres; au milieu de leur logement il y a des bois qui sont suspendus, où ils pendent leurs habits, vivres et autres choses, de peur des souris qui y sont en grande quantité. En telle cabane il y aura douze feux, qui sont vingt-quatre ménages, où il fume à bon escient en hiver, qui fait que plusieurs en reçoivent de grandes incommodités aux yeux, à quoi ils sont sujets jusqu’à en perdre la vue sur la fin de leur âge n'y ayant fenêtre aucune ni ouverture que celle qui est au-dessus de leurs cabanes par où la fumée sort. Leur vie est misérable ; leur principal manger est le blé d’Inde, qu'ils accommodent en plusieurs façons. Ils en pilent dans des mortiers de bois, et le réduisent en farine, dont ils font des pains en forme de galettes qu’ils font cuire sous les cendres, et étant cuites ils les lavent et les enveloppent de feuilles; mais ce n’est pas leur ordinaire, ils en font d'une autre sorte qu’ils appellent migan; ils prennent le blé d’Inde pilé, sans ôter la fleur, duquel ils mettent deux ou trois poignées dans un pot de terre plein d’eau, le font bouillir en le remuant de fois à autre, de peur qu'il ne brûle ou qu’il ne se prenne au pot; puis mettent en ce pot un peu de poisson frais ou sec, selon la saison, pour donner du goût audit migan, et en font fort souvent encore que ce soit chose mal odorante, principalement en hiver, pour ne le savoir accommoder ou pour n’en vouloir prendre la peine. Le tout étant cuit, ils tirent le poisson et l’écrasent bien menu, ne regardant de si près à ôter les arêtes, les écailles ni les tripailles, comme nous faisons, et mettent le tout ensemble dedans le pot, qui cause le plus souvent le mauvais goût; puis, étant ainsi fait, ils en répartissent à chacun quelque portion. Ce migan est fort clair et non de grande substance, comme on peut bien juger. Pour le regard du boire il n’est point de besoin, étant ledit migan assez clair de soi-même. Ils ont une autre manière de manger du blé d’Inde, et pour l’accommoder ils le prennent par épis et le mettent dans l’eau, sous la bourbe, le laissant deux ou trois mois en cet état jusqu’à ce qu’ils jugent qu’il soit pourri; puis ils l’ôtent de là et le font bouillir avec la viande ou le poisson et le mangent. 11 n’y a rien qui sente si mauvais que ce blé sortant de l’eau, tout boueux, et néanmoins les femmes et les enfants le sucent, comme on fait les cannes de sucre, n’y ayant chose qui leur semble de meilleur goût, ainsi qu’ils le démontrent. »
L’été, ces sauvages allaient presque nus; l’hiver ils portaient des peaux de bêtes,
Dessin de Langlois, d’après une photographie.
des guêtres et des chaussures de peau. Les femmes, couvertes jusqu'aux genoux, avaient la tête et les bras nus. Champlain nous donne à ce sujet des détails très précis, confirmés par toutes les relations : « Leurs habits sont faits de diverses peaux de bêtes sauvages. Ils les accommodent assez raisonnablement, faisant leur brayer d’une peau de cerf moyennement grande, et d’une autre le bas de chausses, ce qui leur va jusqu’à la ceinture. Leurs souliers sont de peaux de cerfs, ours et castors, dont ils usent en bon nombre. Plus, ils ont une robe de même fourrure en forme de couverte, et des manches qui s'attachent avec un cordon par derrière. Voilà comme ils sont habillés durant l’hiver. Quand ils vont par la campagne, ils ceignent leur robe autour du corps, mais étant à leur village ils quittent leurs manches et ne se ceignent point. Les passements pour enrichir leurs habits sont de colle, et de la raclure desdites peaux, dont ils font des bandes en plusieurs façons, y mettant par endroits des bandes de peinture rouge-brun parmi celles de colle, qui paraissent toujours blanchâtres, n’y perdant point leurs façons quelque sales qu’elles puissent être. Pour s’embellir la face et avoir meilleure grâce, quand ils se veulent bien parer, ils se peignent le visage de noir et de rouge, qu’ils démêlent avec de l'huile ou bien avec de la graisse d’ours ou autres animaux. Comme aussi ils se teignent les cheveux, qu’ils portent les uns longs, les autres courts, les autres d'un côté seulement. » Quant aux morts, ils ne les enterraient pas ainsi que cela se fait dans notre Europe. « Lorsque quelqu'un est décédé, dit notre voyageur, ils enveloppent le corps de fourrures et le couvrent d'écorces d’arbres fort proprement; puis ils l’élèvent sur quatre piliers. » On mettait à côté du défunt ses armes, ses colliers, ses fourrures, une chaudière et des vivres.
Pendant son séjour chez les Hurons, ces derniers emmenèrent l’explorateur à une grande chasse dont il donne une description pittoresque : « Le 28 octobre, dit-il, chacun commença à se préparer pour aller à la chasse aux cerfs. Après avoir suivi une rivière environ douze lieues, puis porté les canots par terre demilieue, nous entrâmes dans un lac qui a d’étendue dix à douze lieues de circuit, où il y avait grande quantité de gibier comme cygnes, grues blanches, outardes, canards, sarcelles, bécassines, oies et plusieurs autres sortes de volatiles dont je tuai bon nombre, qui nous servit bien en attendant la prise de quelque cerf. De là nous fûmes à un certain endroit éloigné de dix lieues où il y en avait quantité. Ils s’assemblèrent vingt-cinq sauvages et se mirent à bâtir deux ou trois cabanes de pièces de bois accommodées les unes sur les autres, et les calfeutrèrent avec de la mousse. Ce qu’étant fait, ils furent dans le bois, proche d’une petite sapinière, où ils firent un clos en forme de triangle, fermé de deux côtés, ouvert par l'un d’iceux. Ce clos était fait de grandes palissades de bois fort pressées, de la hauteur de huit à neuf pieds, et longues de chaque côté de mille cinq cents pas; au bout duquel triangle y a un petit clos, qui va toujours en diminuant, couvert en partie de branchages, y laissant seulement une ouverture de cinq pieds par où les cerfs devaient entrer. Ils firent si bien qu’en moins de dix jours ils mirent leur clos en état. Toutes choses étant faites, ils partirent avant le jour pour aller dans le bois, à quelque demi-lieue de leur dit clos, s’éloignant les uns des autres de quatre-vingts pas, ayant chacun deux bâtons, desquels ils frappent l’un sur l’autre, marchant au petit pas en cet ordre. Les cerfs oyant ce bruit s’enfuient devant eux, jusqu’à ce qu’ils arrivent au clos où les sauvages les pressent d’aller, et se joignent
peu à peu vers l’ouverture de leur triangle; les cerfs courent le long desdites pa issac es jusqu à ce qu ils arrivent au bout, où les sauvages les poursuivent vivement ayant l’arc et la flèche en main, prêts à décocher; et étant au bout du nangle ils commencent à crier et à contrefaire les loups, dont y a quantité, qui mangent les cerfs ; lesquels oyant ce bruit effroyable, sont contraints d’entrer en