‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 18 sur 73 · LA · texte numérisé non relu

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Louisbourg.

Depuis le traité d'Utrecht, la paix avait été maintenue entre la France et l'Angleterre; mais la longue administration du cardinal Fleury n'avait obtenu cet accord entre les deux cabinets qu’en laissant, par une déplorable incurie, dépérir notre marine militaire et en abandonnant à leur sort nos colonies, pendant que: celles de. l’éternelle rivale grandissaient de jour en jour. Par contre, notre marine marchande, qui avant lui ne comptait que trois cents navires de commerce, en possédait dix-huit cents en 1738, et les ports de Nantes, de Marseille, de Bordeaux, armaient de véritables flottes que les vieux vaisseaux de guerre, pourrissant dans les rades de Toulon et de Brest, ne pouvaient plus protéger. Quant à la misère dans les campagnes sous ce gouvernement indigne, elle était telle que « Les hommes mouraient drucomme mouches, de pauvreté et broutant l’herbe ». À la fin de 1740, d'Argenson affirmait qu’il était mort de faim plus de Français depuis deux ans que n’en avaient tué toutes. les guerres de Louis XIV.

Dans de pareilles conditions, les secours expédiés au Canada avaient toujours été insignifiants, et un seul point, Louisbourg, avait été sérieusement fortifié. Quant à la colonisation, deux causes l’avaient constamment entravée, et il importe d’y insister, car elles tiennent au caractère même de notre race, à des traditions avec lesquelles il faut rompre à tout prix, si l’on

ne veut pas voir dans l'avenir se renouveler les mêmes désastres. La première consiste dans cette manie d’isolement qui entraîne nos colons à s'établir aussi loin que possible les uns des autres, et qui supprime ainsi pour eux les forces et les bienfaits de l’association (1); la seconde, c’est la tendance néfaste, mortelle du pouvoir central, de ne laisser aux colonies aucune initiative, de les organiser comme des centres exploitables exclusivement au profit de la métropole, de les peupler de fonctionnaires inutiles et par cela même nuisibles, de vouloir toujours ignorer que la liberté n’est pas un vain mot, qu’elle seule peut assurer, par l'initiative qu'elle développe, la prospérité des colonies comme celle des nations,

La guerre de la succession d'Autriche, survenue en 1740, mit encore une fois aux prises la France et l'Angleterre, et le contre-coups’en fit bientôt sentir au Canada. Depuis plusieurs années le gouverneur, le marquis de Beauharnois, prévoyait une agression, et avait fait tous les préparatifs que lui permettaient ses faibles ressources et le peu d'hommes dont il dispo- | sait: six cents soldats, douze mille miliciens et treize à quatorze cents sauvages. Les forts Niagara et Frontenac furent remis en état, les garnisons des postes de Chambly et de Saint-Frédéric à la pointe à la Chevelure, près du lac Champlain, furent augmentées, de manière à leur permettre de repousser une attaque par l’intérieur

des terres.

Quant à Louisbourg, dans l’île du Cap-Breton, ses défenses étaient formidables ; un rempart en pierres »

de douze mètres de hauteur l’entourait, et du côté de

(1) Pendant que nos colons trop peu nombreux s'éparpillaient le long des bords du Saint-Laurent et du Mississipi, de Québec à | la Louisiane, les Anglais, procédant par une autre méthode, Fi + créaient des centres importants, avançaient peu à peu vers l'intérieur, se tenaient à portée les uns des autres et commençaient vers l’ouest cet exode qui devait les amener en force jusqu'aux bords de l'Ohio et du Mississipi.

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laterre un fossé de vingt-cinq mètres de largeur en interdisait l'approche ; trois batteries de mortiers et une centaine de canons garnissaient les bastions ; trente bouches à feu installées dans une.ile à l'entrée du port en défendaient l'entrée ;' une autre batterie de trente pièces établie au fond de la baie commandait la ville et la mer. Vingt-cinq années et trente millions avaient été consacrés à ces ouvrages et Louisbourg passait pour la plus forte place de guerre de l'Amérique. La garnison consistait en huit compagnies françaises formant un total de cinq cents hommes et cent cinquante Suisses mercenaires ; huit cents habitants pouvaient en outre être armés et servir comme miliciens. Le gouverneur, M. Duchambon, était un homme d’un caractère bienveillant mais faible, et les criminelles manœuvres du commissaire ordonnateur, Bigot, son protégé, devaient bientôt paralyser ses efforts. IL a déjà été question de ce dernier au sujet des fils de La Vérendrye qu’il dépouilla ; il débutait à Louisbourg où il allait, par ses agissements, amener la révolte des troupes; nous le retrouverons plus tard intendant à Québec, au moment de la chute de la colonie, que ses malversations devaient préparer et rendre inévitable. « Par un fâcheux présage, il était venu de France en Canada sur la frégate la Friponne. C'était un malhonnête homme, cupide, joueur, ne considérant ses hautes fonctions et le pouvoir dont il était revêtu que comme desmoyens de s'enrichir facilement; pour lui, la guerre, la famine, la triste situation du pays ne furent que des occasions favorables pour augmenter sa fortune. » (Dussieux.)

À défaut d'ouvriers, les soldats de la garnison de Louisbourg avaient été employés aux travaux d’achèvement des fortifications ; mais Bigot, et quelques officiers indignes, de complicité avec lui, gardèrent pour eux le supplément de solde qui avait été promis, ainsi qu’une partie de la paye et de l’habillement des hommes. Ceux-ci se plaignirent, réclamèrent, mais

en vain. Toute discipline avait à peu près disparu avec de pareils chefs ; une révolte s'ensuivit, dont les Suisses mercenaires donnèrent les premiers le signal. Les séditieux chassèrent leurs officiers, en choisirent d'autres parmi eux, occupèrent les casernes et les magasins, et sommèrent le gouverneur et Bigot de leur remettre ce qui leur était dû. Ils réussirent ainsi à faire rendre gorge, au moins en partie, à ce misérable ordonnateur, mais cet état de trouble et de désordre se continua tout l'hiver. Quatre-vingts prisonniers, amenés par des détachements français à Louisbourg, y avaient passé l'été et, sans doute pour ménager les vivres, avaient imprudemment été relâchés par le gouverneur. De retour à la Nouvelle-Angleterre, ils y racontèrent les faits dont ils avaient été les spectateurs, et leur témoignage trop fidèle y fil naître l’idée d’une attaque à laquelle, dans d’autres circonstances, on n'aurait même pas songé. Le gouverneur du Massachusetts,unavocatnommé Shirley, fitproposer à Londres d'envoyer quelques navires pour aider les colons anglais à enlever cette place, seul refuge des corsaires qui ravageaient les pêcheries des bancs de Terre-Neuve et les côtes de la Nouvelle-Angleterre. On porterait en même temps un coup mortel à la marine française, qui employait tous les ans plus de cinq cents navires et dix mille marins sur les bancs, car il ne leur resterait plus d’asile dans ces mers.

Au mois de janvier 1745, sans attendre la réponse de Londres, Shirley obtint de la législature du Massachusetts, à la majorité d’une voix, une complète adhésion à son projet, bien qu’il parût fort téméraire, et quatre mille hommes furentembauchés, réunis, armés et embarqués sur une centaine de bâtiments sous le commandement d'un marchand, William Pepperell. Quatre vaisseaux de guerre, aux ordres du commodore Warren, vinrent de la métropole prêter leur concours à l'attaque projetée.

Elle était étrange cette armée improvisée, composée

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d'ouvriers, de bûcherons habitués au campement dans les bois ; de fermiers apportant chacun leurs armes et leurs munitions ; de pêcheurs chassés des bancs par les corsaires francais et qui gardaient avec eux leurs filets et leurs lignes pour continuer leur profession pendant le siège; de pasteurs protestants que leurs femmes et leurs enfants accompagnaient comme s'il s'agissait d'une simple excursion. Les connaissances militaires chez tous étaient nulles ; seule la haine des Français et l'espérance de profiter des désordres signalés pour les chasser de Louisbourgles animaient. Les uns, pour l'escalade des remparts avant l'ouverture des brèches, imaginaient des équipages de ponts volants ; d'autres préconisaient des procédés pour éviter l’explosion des mines, ou soumettaient à Pepperell, aussi ignorant qu'eux, les plans les plus infaillibles pour l'ouverture des tranchées et la disposition des batteries. (Bancrofl.) S'attaquant avec de tels éléments à une place bien fortitiée, l’entreprise était folle : la lâcheté du gouverneur et des officiers, les prévarications de Bigot, l'indiscipline de la garnison allaient en assurer le succès!

Le 31 avril, la flotte ennemie arrivait devant Louisbourg; les volontaires anglais descendaient à terre avec dix-huit canons et quelques mortiers pendant que les navires de guerre ouvraient le feu sur la place. Dans la nuit du 13 mai, le colonel Vaughan, à la tête des milices du New-Hampshire, s’approchait des magasins situés au fond de la baie et les incendiait; la fumée, poussée par un vent furieux, envahit la batterie voisine dont les défenseurs, surpris et se croyant abandonnés, prirent la fuite dans la direction de la ville. Les canons qu'ils laissaient furent alors dirigés contre les remparts et quelques pièces, trainées à bras à travers un marais où les hommes enfonçaient jusqu'aux genoux, permirent d'ouvrir sur la place, du côté de la terre, des feux qui achevèrent de démoraliser la garnison,

Au commencement du siège, le gouverneur Duchambon avait réuni les soldats et leur avait demandé d'oublier le passé, de se souvenir seulement qu'ils étaient Français, chargés de la défense de Louisbourg. Tous avaient promis de faire leur devoir, mais les officiers, gardant à leur égard une invincible méfiance, persuadèrent au gouverneur que ces recrues indisciplinées ne proposaient de participer à des sorties que pour déserter, et paralysèrent toute action offensive contre l'ennemi. Pendant ce temps, les volontaires anglais s’'approchaiïent des murailles et le commodore Warren pénétrait hardiment dans le port d’où ilbombardait la ville. Enfin, pour achever le désarroi dans lequel se trouvaient les assiégés, un vaisseau français de soixante-quatre canons, le Vigilant, portant des vivres et cinq cent soixante hommes destinés à renforcer les défenseurs de Louisbourg, donnait au milieu de la flotte anglaise et, après une lutte inégale soutenue pendant plusieurs heures, tombait en vue de la place au pouvoir de l’ennemi. Complètement découragé par ce dernier échec, Duchambon offrit de capituler. Le 17 juin, après un siège de quarante-neuf jours et une perte de deux cents hommes, il rendait la ville aux Anglais surpriseux-mêmes de leur incroyable succès. Si ce gouverneur avait tenu quelques jours de plus, le beau temps, qui avait favorisé les assiégeants, cessait pour faire place à des pluies diluviennes et à des tempêtes qui les auraient contraints à regagner promptement New-York et Boston.

Par ruse de guerre, le commodore Warren laissa flolter sur les murs de la cité le pavillon français; plusieurs navires, sans défiance, vinrent se réfugier dans le port et furent pris ; deux bâtiments de la Compagnie des Indes, notamment, tombèrent dans ce piège, et leur chargement, évalué à quinze millions, couvrit en grande partie les frais de la campagne des Anglo- Américains. La garnison prisonnière et les habitants de l’île furent transportés en Europe et débarqués

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sur la côte de France, près de Brest, où ces malheureux trouvèrent'un refuge.

La joie ful grande dans les colonies anglaises à l'annonce de la chute de Louisbourg ; à Boston, toutes les cloches de la ville sonnèrent pour fêter ce triomphe miraculeux de la foi protestante et la prise du plus redoutable rempart du papisme. En Angleterre, l'enthousiasme égala celui des Américains et le ministère prodigua les récompenses aux chefs de l’entreprise,

Par contre, le retentissementde cet échec fut profondément douloureux au Canada, dont il assombrissait l'avenir, eten France, où une pareille défaite venait ternir les succès remportés par le maréchal de Saxe à Fontenoy, et par notre marine dans l'Inde. Il fallait à tout prix effacer cette honte et reconquérir une place que l’on considérait avec raison comme la clef du Canada. M. de Beauharnois écrivit de Québec au ministre de la marine pour l’engager vivement à reprendre l’île Royale et l’Acadie, l’assurant que deux mille cinq cents hommes suffiraient pour cette entreprise. Il ajoutait prophétiquement : « Les Anglais tiennent toujours la même conduite ; ils veulent occuper tous les passages, et il les occupent en effet. Envoyez-moi au moins des munitions et des armes ; je compte sur la valeur des Canadiens et des sauvages. La conservation du Canada est l’objet le plus important; si une fois l'ennemi en devenait le maître, il faudrait peutêtre renoncer pour toujours à ce continent ! »

M. de Maurepas, alors ministre de la marine, que ces considérations avaient frappé, fit faire en toute hâte les préparatifs d’un armement formidable : onze vaisseaux de guerre et trente navires de commerce devaient transporter trois mille hommes à l’île Royale, assiéger Louisbourg, enlever ensuite Port-Royal et l’Acadie, puis attaquer Boston et ravager les côtes de la Nouvelle- Angleterre. C'était l'effort le plus considérable qui eût encore été tenté par la France dans l'Amérique du Nord; mais la direction en fut confiée à un courtisan,

le duc d’Anville, lieutenant général des galères. Son rapide avancement dans la marine n'avait été dû qu’à des influences de cour et son incapacité trop notoire allait entraîner la ruine de l’expédition.

Descendu au sud des Acores au lieu de traverser l'Océan plus au nord, le duc d’Anville fut surpris par les calmes très fréquents dans ces parages, et resta vingt-deux jours en pleine mer sans un souffle de vent pour continuer sa route. Les vivres, avariés par la chaleur et le manque d’eau, amenèrent bientôt une épidémie de scorbut à bord des navires, et lorsque le temps vint à fraichir et permit de gagner les parages de l’île Royale, après une navigation de plus de trois mois, la mort avait fait de terribles ravages parmi les matelots et les soldats, entassés sur les vaisseaux sans aucun souci des règles de l'hygiène.

On était enfin parvenu en vue de la terre lorsqu'une effroyable tempête s'abattit sur la flotte qu’elle dispersa ; quelques navires purent se réfugier aux Antilles ; d'autres, poussés par un vent furieux, furent ramenés jusqu'en France ; plusieurs transports allèrent se briser sur l’île de Sable ; Le reste, battu par les flots, réussit à revenir à la côte d’Acadie. Les malades purent alors ètre débarqués à terre, mais leur séjour dans les entreponts empestés par l'épidémie les avait tellement affaiblis qu’ils mouraient par centaines. Depuis le départ de la métropole, deux mille quatre cents hommes avaient succombé ; de deux cents malades atteints sur un des navires, un seul survécut, malgré les soins dont ils furent tous entourés! (Garneau.) Le duc d’Anville, désespéré de ce désastre, succomba au fléau et fut remplacé par M. d’Estournelle,qui,bientôtatteintlui-même, se perça de son épée dans un accès de fièvre. Les survivants songèrent encore, malgré leur détresse, àattaqer, Port-Royal, et les quatre vaisseaux qui restaient mirent

la voile dans la direction de cette place ; mais une nouvelle tempête s’abattit sur eux devant le cap de Sable et les rejeta en plein Océan. Force leur fut de

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regagner, à demi désemparés, les côtes de France. Pendant ce temps, les six cents Canadiens venus à la baie de Fundy, au-devant du corps de débarquement dont l'incapacité du chef avait déterminé la perte, s'étaient approchés de Port-Royal, dont ils avaient bloqué la garnison à laquelle ils faisaient une centaine de prisonniers. Après la dispersion de la flotte, il leur fallut songer à la retraite. Comme la saison était trop avancée pour retourner à Québec, ils se cantonnèrent à Beaubassin, obligeant ainsi, par leur présence dans ces parages, les Anglais àrenforcer la garnison de Port- Royal pour éviter une surprise. Un secours de cinq cents hommes envoyé de Boston, sous les ordres du colonel Noble, vint hiverner à la Grand’Prée, de l’autre côté de la baie de Fundy. Au mois de février 1747, le commandant français, M. de Ramesay, qu’une blessure augenouretenaitalité,chargeason lieutenant, Coulon de Villiers, de surprendre les Anglais dans leur cantonnement. À la tête detrois cents Canadiens et sauvages, cet officier fit au milieu des bois et des neiges accumulées soixante lieues autour de la baie et arriva au point du jour devant la Grand'Prée. Ses troupes reposées, il fondit sur l’ennemi dont l’opiniâtre résistance se prolongea jusqu’au milieu de la journée. Le colonel Noble fut tué et plus du tiers de ses hommes jeté bas au cours de cette lutte; les derniers survivants, arrêtés dans leur fuite par la profondeur des neiges, se réfugièrent dans une maison et, se voyant cernés, se rendirent prisonniers. De Villiers avait eu, à la fin de l’action, le bras fracassé par une balle; il succombait aux suites de sa blessure peu de temps après son retour à Québec.

Pendant que le gouvernement français hâtait les préparatifs de l'expédition si malheureuse du duc d'Anville, le gouverneur du Massachusetts, Shirley, d'accord avec Pepperell et l'amiral Warren, proposait à Londres d'envahir le Canada par le lac Champlain, tandis qu'une flotte portant des troupes de débarque-

mentviendrait d'Angleterre assiéger Québec. Huit mille volontaires se réunirent à Albany, prêts à marcher au premier signal sur le fort Saint-Frédéric et Montréal ; mais l'annonce de la présence de M. de Ramesay à Beaubassin et du départ de la flotte française pour l’Acadie firent aussitôt abandonner ce projet, et une partie des troupes fut dirigée en toute hâte vers Port- Royal. Leur retraite permit aux Canadiens, accompagnés des sauvages alliés, de prendre l'offensive et de recommencer à travers les territoires occupés par les colons anglais des courses meurtrières qui jetèrent l’'épouvante jusque dans les centres les plus éloignés. Vingt-sept de ces expéditions furent accomplies en trois ans; Saratoga fut enlevé et une centaine d'habitants faits prisonniers; le fort Massachusetts, construit à cinq lieues de Saint-Frédéric, tomba aux mains de Rigaud de Vaudreuil, major des Trois-Rivières, dont les volontaires dévastèrent le pays à douze lieues aux alentours ; un détachement anglais, surpris et assailli à coups de haches près du fort Clinton, se vit acculé à une rivière et précipité dans ses eaux. Les fermiers, épouvantés, abandonnèrent les frontières du Massachusetts, du Connecticut et de la Nouvelle-York pour se réfugier à l’intérieur.

En France, la perte de l’escadre du duc d’Anville, compensée par les victoires du maréchal de Saxe et la prise de Madras sur la côte de Coromandel, ne découragea pas le ministère. Il fit aussitôt équiper une nouvelle flotte dont il confia le commandement au marquis de La Jonquière. Ce dernier devait faire route d'abord avec une autre force navale se rendant dans les mers de l'Inde ; les deux escadres réunies comprenaient douze vaisseaux de guerre et trente bâtiments chargés de troupes, de vivres et de marchandises, Une flotte anglaise de dix-sept vaisseaux, sous le commandement de l’amiral Anson, partit de Portsmouth à la recherche du convoi français et le rencontra en vue des côtes d'Espagne, à la hauteur du cap Finistère. M. de

La Jonquière pritses dispositions de combat et ordonna au convoi qu'il escortait de fuir sous la protection des frégates pendant qu’il essaicrait d'arrêter l'ennemi. D'habiles manœuvres prolongèrent longtemps la lutte meurtrière qui s'engagea ; mais les bâtiments français, accablés sous le nombre, furent contraints les uns après les autres de se rendre.

«Le Sérieux, que montait La Jorquière, avait soutenu

à lui seul trois heures de combat contre cinq vaisseaux ennemis; mais, ayant perdu ses mâls, ses agrès, plus de la moitié de son équipage, réduit à la plus absolue impossibilité de manœuvrer, présentant de plus l’affreux spectacle d’un entrepont où l’eau s'engouffrait par les sabords et dans l'enceinte resserrée duquel les malheureux canonniers auraient vainement essayé de se débattre contre la mort, il se rendit. Le brave La Jonquière, dans cette longue et désespérée défense, avait eu le coutraversé par une balle. » (Guérin.)

Le convoi, grâce à cette résistance acharnée, put en grande partie échapper à la poursuite dont il fut ensuite l’objet; neuf bâtiments furent seuls atteints et pris. L'ennemi rendit justice à l'énergie déployée par La Jonquière et ses officiers. Le capitaine du Windsor disait à leur sujet dans son rapport : « Je n'ai jamais vu une meilleure conduite que celle du commandant français et, pour dire la vérité, tous lesofficiers de cette nation ont montré un grand courage ; aucun d’eux ne s’est rendu que quand il lui a été absolument impossible de manœuvrer. »

Quelques mois après, la dernière de nos flottes, huit vaisseaux et deux frégates, escortant un convoipour les Antilles, était attaquée dans les eaux de Belle-Isleen-Mer par dix navires anglais et détruite après un combat acharné ; deux navires seulement, le Tonnant et l'Intrépide, parvenaientà regagner Brest après une lutte héroïque contre un ennemi très supérieur. La flotte marchande avait été sauvée par cette belle résistance, mais la marine de guerre française était ancantie.

Le marquis de La Jonquière avait été désigné pour succéder à Québec à M. de Beauharnois après la campagne du duc d’Anville. Fait prisonnier au cap Finistère, il fut remplacé comme gouverneur, pendant sa captivité, par le comte Rolland de La Galissonnière, un de nos meilleurs officiers de marine, homme fort instruit, d'un esprit vif et pénétrant. L'intendant, M. Hocquart, dont le séjour au Canada avait été marqué par l'influence la plus heureuse sur le développement de la colonie et les mesures les plus sages pour y favoriser le commerce et l’industrie, fut rappelé en France, et la cour lui donna pour successeur le néfaste Bigot.

En Europe, la victoire de Lawfeld sur le duc de Cumberland et la prise de Berg-op-Zoom permeltaient au gouvernement français de faire la paix et d'en dicter les termes. Mais les ministres, jaloux des succès du maréchal de Saxe, et la marquise de Pompadour, lasse de suivre Louis XV dans les camps, agirent sur le roi pour lui faire accepter les plus humiliantes conditions. Par le traité d’Aix-la-Chapelle, signé en 1748, il fut convenu que les conquêtes faites de part et d'autre seraient restituées ; Louisbourg revenait à la France et Madras à l'Angleterre ; mais les fortifications de Dunkerque devaient rester démantelées et le prince Édouard, prétendant d'Angleterre dont la descente en Écosse avait causé de vives alarmes au gouvernement anglais, se voyait expulsé de France. C'était ce que Louis XV, dans son inconsciente vanité, appelait faire la paix en roi et non en marchand. Quant aux frontières de l’Acadie, elles étaient encore une fois laissées, comme dans le traité d'Utrecht, sans délimitations certaines, au grand avantage des Anglais, qui maintenaient leurs prétentions sur les territoires s'étendant jusqu'aux bords du Saint-Laurent et voyaient là pour l'avenir un sujet de contestations dont ils

pourraient tirer profit.

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Les débuts d'un grand homme.

La paix d'Aix-la-Chapelle, bien qu'elle accordät à l'Angleterre des avantages que ses défaites sur le continent ne lui donnaient pas lieu d'espérer, ne fut qu’une courte trêve bientôt rompue par les colons de la Virginie. Sans se préoccuper du droit de découverte et de possession des Français, qu’ils déniaient audacieusement, ils voulaient s'emparer des terres au delà des monts Alleghanis et s'étendre jusqu'au Mississipi. La vallée de l'Ohio les attirait surtout; son sol fertile leur promettait de riches moissons. Dès 1716, ils avaient formé une société pour l’achat à vil prix d’une partie de cette contrée aux indigènes, mais le cabinet de Versailles, informé de ce projet, avait protesté contre une pareille intrusion sur un territoire dont il revendiquait la propriété, et il n’avait pas été donné suite à l'acquisition. La population de la Nouvelle- Angleterre augmentant rapidement, l’idée fut reprise et il se fonda une nouvelle société à la tête de laquelle se mitle gouverneur dela Virginie, Robert Dinwiddie. Le Parlement anglais lui concéda cinq cent mille acres de terrain à prendre dans la vallée de l'Ohio, sans se: soucier si d'autres occupants avaient des droits à faire valoir.

Avisé du fait, le gouverneur du Canada, M. de La Galissonnière, considérant qu'il était urgent de s'opposer énergiquement à tout envahissement de ce: genre, estima que le moyen le plus sûr d'y parvenir

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était d'augmenter la ligne des forts destinés à protéger les communications entre Québec et la Louisiane en même temps qu’à affirmer les droits de la France sur les vallées du Mississipi et de l'Ohio, son affluent. Les forts existants furent remis en état de défense ; d’autres furent construits à la Présentation, entre Montréal et Frontenac, sur la rive droite du fleuve Saint-Laurent; à la Presqu'ile, sur les bords du lac Erié ; à la rivière aux Bœufs, au confluent de la rivière Ouabache et de l'Ohio. Enfin, pour mettre fin à toute contestation, M. de La Galissonnière fit de nouveau prendre solennellement possession de la vallée de l'Ohio par le capitaine de Céloron, chevalier de Saint-Louis.

Accompagné de huit officiers, six cadets, vingt hommes de troupes, cent quatre-vingts Canadiens etune trentaine de sauvages iroquois et abénaquis, M. de €Céloron descendit le cours de la Belle-Rivière ; c'était le nom que les coureurs des bois donnaient à l'Ohio. A divers endroits, il enterra des plaques de plomb sur lesquelles était gravée une inscription mentionnant la prise de possession; à des arbres, il attacha les armes de France frappées sur une feuille de métal. Les indigènes, réunis dans leurs villages, reçurent ses présents et lui promirent de ne plus tolérer chez eux les marchands anglais qui venaient y colporter en fraude des armes et de l’eau-de-vie.

«Mes enfants, leur disait M. de Céloron, la raison qui a déterminé votre père Onontio à m'envoyer auprès de vous a été la connaissance qu'il a eue que les Anglais se proposaient d’y former un établissement assez considérable pour envahir un jour cette terre et s’y multiplier de façon, si on les laissait faire, qu'ils s’en rendraientmaîtres,et vousenseriezlesvictimes,comme vous l’avez déjà été dans le passé. Souvenez-vous que vous possédiez autrefois, à Philadelphie, des terres magnifiques sur lesquelles vous trouviez abondamment de quoi nourrir vos familles. Ils se sont approchés de vous, sous prétexte de vous donner des marchandises,

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et, petit à petit, sans que vous vous en soyez aperçus, ils ont établi des forts et ensuite des villes, et quand ils ont été assez puissants, ils vous ont chassés et vous ont forcé à venir vous établir sur ces terres-ci, pour faire subsister vos femmes et vos enfants. Ce qu'ils ont fait à Philadelphie, ils veulent le faire aujourd'hui sur la Belle-Rivière. » (Archives de la marine.)

C'était, en quelques mots, l’histoire trop fidèle de la race rouge, que les Anglais devaient repousser peu à peu jusqu'aux montagnes Rocheuses et détruire sans merci pour s'emparer de ses territoires.

L'occupation effective de la vallée de l'Ohio par M. de Céloron renversait les projets des colons de la Virginie, et la société qu'ils avaient constituée pour y établir des plantations se trouvait dès lors sans objet. Aussi le principal intéressé, Dinwiddie, sans tenir aucun compte de la paix signée entre les deux nations, résolut-il de brusquer les choses, de sommer les Français d’évacuer la contrée qu'ils occupaient et de s’en emparer par la force s'ils refusaient de se retirer. Il écrivit en conséquence au commandant des troupes françaises sur l'Ohio une leltre qui peut être considérée comme un modèle d’audace et de fourberie. Ses termes méritent d’être retenus, car ils sont la négation même du traité d’Aix-la-Chapelle, qui disait expressément que les deux nations resteraient en Amérique sur le même pied qu'avant la guerre, c’est-à-dire les Anglais en deçà des monts Alleghanis :

« Monsieur, les pays situés le long de la rivière d’Ohio, dans la partie occidentale de la colonie de la Virginie, sont si évidemment la propriété de la couronne de la Grande-Bretagne que je suis surpris d'apprendre qu’un corps de troupes françaises érige des forteresses et fait des établissements sur cette rivière qui est le domaine de Sa Majesté britannique.

« Les plaintes réitérées que j'ai reçues de ces actes d’hostilité me mettent dans la nécessité d'envoyer, au nom du roi mon maître, le porteur de cette lettre, le

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major Washington, un des adjudants généraux des troupes dans ce pays, pour se plaindre à vous des usurpations ainsi faites aux sujets de la Grande-Bretagne, en violation manifeste du droit des gens et des traités actuels qui subsistent entre les deux couronnes, Si ces faits sont vrais et que vous vouliez justifier votre conduite, je souhaiterais que vous me fassiez l'honneur de me faire savoir par quelle autorité ou par l’ordre de qui vous avez marché du Canada, à main armée et en force, pour venir envahir les terres de Sa Majesté britannique en la manière représentée, pour que, selon la teneur de votre réponse, je puisse, de mon côté, agir conformément à la commission dont le roimon maître m'a honoré.

« Néanmoins, Monsieur, pour obéir à mes instructions, il est de mon devoir de vous requérir préalablement que vous ayez à vous en retourner en paix et de cesser désormais de poursuivre un dessein qui interrompra bientôt l'harmonie et la bonne intelligence que Sa Majesté britannique désire entretenir avec le Roi Très Chrétien.

« Je me flatte que vous voudrez bien recevoir le major Washington avec les témoignages de politesse et de franchise naturelles à votre nation, et je serai au comble de la satisfaction si vous le renvoyez avec une réponse conforme aux vœux que je fais pour une paix durable entre nous.

« J'ai l'honneur d’être, monsieur, votre très humble

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« Robert DINWIDDIE, «à Williamsbourg, dans la Virginie.

« Le 31 octobre 1753. »

Le porteur de cette lettre était George Washington, le futur président de la République des États-Unis. C'était alors un jeune homme de vingt-deux ans, d’abord géomètre, puis engagé dans les milices de Virginie, où il était bientôt devenu major. Habitué par son premier métier à la vie dans les bois, il avait les

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qualités nécessaires pours'acquitter de la mission qui lui était confiée. Il lui fallait, en effet, parcourir plus de cinq cents milles à travers un pays accidenté, couvert de forêts et presque entitrement désert. Ses instructions, assez louches pour un officier, lui prescrivaient de se rendre au fort principal des Français, d'y remettre la lettre du gouverneur de la Virginie au commandant et d'en recevoir la réponse, mais en outre « de s'informer activement et avec prudence de la force du corps français qui occupait ces parages, des renforts attendus du Canada, du nombre des forts élevés et de leur situation, des garnisons, de leur état et de leur distance réciproque, et en résumé tous les renseignements possibles sur la position et les projets des usurpateurs ».

Mission officielle, doublée d’un rôle d'espion, qui fut d’ailleurs habilement rempli. C'est Washington lui-même qui nous l’apprend, car nous lisons dans son journal :

« Nous vimes les couleurs de la France arborées sur une maison. Je m'y rendis sur-le-champ pour m'informer de la résidence du commandant. J'y trouvai trois ofticiers. L'un deux, le capitaine Joncaire, m'apprit qu'il avait le commandement de l'Ohio, mais qu'il y avait au fort le plus proche un officier général, auquel il me conseillait de m'adresser pour une réponse. Il nous invita à souper avec eux et nous traita avec la plus grande politesse. — Ils me dirent qu'ils avaient le ferme projet de se rendre maitres de l'Ohio. — Ils prétendent avoir un droit incontestable sur la rivière depuis la découverte d’un nommé La Salle, qui date de soixante ans; le motif de l'expédition est d'empêcher que nous formions des établissements sur le bord du fleuve, ayant entendu dire que quelques familles étaient en marche avec le projet de s’y installer. »

Après cette cordiale réception, Washington se rendit au fort de la rivière aux Bœufs, auprès du commandant des troupes françaises, Legardeur de Saint-Pierre.

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« C'est un homme qui n’est plus jeune, dit-il, mais qui a une belle tournure militaire. Je lui fis part de ma mission, et lui présentai mon message et la lettre; il désira que je les gardasse jusqu'à l'arrivée de M. Reparti, capitaine placé au fort voisin, qu’on avait envoyé chercher, — À deux heures, la personne qu’on altendait arriva ; j'offris de nouveau ma lettre : ils la reçurent et passèrent dans une autre pièce pour que le capitaine, qui entendait un peu l'anglais, la traduisit. Lorsqu'il eut fini, le commandant me pria d'entrer avec mon interprète, pour lire la traduction et la corriger, ce que je fis. Les principaux officiers se retirèrent pour tenir un conseil de guerre... » |

Et Washington, l'ancien géomètre, ajoute sans hésitation : «... ce qui me permit de prendre les dimensions du fort et de faire quelques observations. »

Le plan du fort était plus tard envoyé par lui au gouvernement britannique avec les renseignements les plus précis sur les forces et les ressources des Français dans ces parages.

Ainsi agissait l’homme au sujet duquel celui qui l’envoyait écrivait en le recommandant : «Je me flatte que vous voudrez bien recevoir le major Washington avec les témoignages de politesse et de franchise naturelles à votre nation. »

Deux jours après, le commandant français remettait au jeune major la réponse suivante qu'il adressait au gouverneur de la Virginie :

« Monsieur, comme j'ai l'honneur de commander ici en chef, M. Washington m'a remis la lettre que vous avez écrite au commandant des troupes françaises. J'aurais souhaité que vous lui eussiez donné ordre ou qu'il eût été disposé à aller jusqu’en Canada pour y voir notre général, à qui il appartiendra plus qu’à moi de mettre en évidence les droits incontestables du roi mon maître sur les terres situées le long de l'Ohio et de réfuter les prétentions du roi de la Grande-Bretagne à icelles.

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« Je ferai passer votre lettre à M. le marquis Duquesne. Sa réponse sera ma loi, et s'il m'ordonne de vous la communiquer, vous ne devez pas douter, monsieur, que je ne vous la fasse parvenir en diligence.

« Pour la réquisition que vous me faites de me retirer, je ne crois pas devoir y obéir. Quelles que soient vos instructions, les miennes sont d'être ici par l'ordre de mon général, et je vous prie, monsieur, d'être persuadé que je lächerai de m'y conformer avec toute l'exactitude et la résolution qu'on doit attendre d’un bon officier.

« Je ne sache pas qu'il se soit rien passé, pendant tout le cours de cette campagne, qu'on puisse regarder comme un acte d'hostilité, ni comme contraire aux traités entre les deux couronnes, dont la continuation nous intéresse autant et nous est autant agréable qu'aux Anglais. Si vous aviez bien voulu entrer dans le détail des faits qui font l'objet de vos plaintes, j'aurais eu l'honneur de vous répondre de la façon la plus satisfaisante qu'il m’eût été possible.

« Je me suis fait un devoir d'accueillir M. Washington avec toute la distinction due à votre dignité et à son mérite personnel, et je me flatte, monsieur, qu’il me rendra la justice d'en être mon garant auprès de véus ainsi que des témoignages du profond respect avec lequel

« J'ai l'honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

. « LEGARDEUR DE SAINT-PIERRE, « du fort sur la rivière aux Bœufs, « Le 15 décembre 1753. »

La réponse était à la fois spirituelle et ferme.

Dinwiddie, dont le parti était pris, passa outre et enjotgnit à un détachement de miliciens de se rendre

au confluent de la rivière Monongahéla et de l'Ohio pour y construire un fort.

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Dans l'intervalle, M. de Contrecœur remplaçait Legardeur de Saint-Pierre au fort de la rivière aux Bœufs, et l’ordre formel lui était donné par le gouverneur du Canada d'interdire aux Anglais le territoire placé sous son commandement. Informé de la tentative des Virginiens, il marcha droit à leur campement avec une troupe de cinq cents hommes, et les somma de se rendre. Cernés par des forces supérieures, les miliciens capitulèrent aussitôt et se retirèrent au delà des montagnes. Le fort commencé par eux fut achevé et mis en état de défense : il reçut le nom de Duqüesne; c'était celui du nouveau gouverneur du Canada, remplaçant M. de La Galissonnière, rappelé en France pour faire partie de la commission de délimitation des frontières entre les possessions des deux nations en Amérique.

A ce moment même, Washington, à la Lête de deux compagnies de soldats enrôlés par Dinwiddie, marchait sur l'Ohio et élevait aux Grandes Prairies, à une douzaine de lieues du fort Duquesne, le fort de Nécessité. Ses instructions, relatées dans son journal, lui prescrivaient « de rester sur la défensive, mais de prendre ou tuer tous ceux qui prétendraient s'opposer de vive force aux travaux des Anglais ou s'attaquer à leurs établissements ».

M. de Contrecœur, qui s'était installé au fort Duquesne, fut bientôt averti que les Virginiens, revenus en nombre sur la Monongahéla, s’y fortifiaient en toute hâte. Il chargea aussitôt un de ses officiers, Villiers de Jumonville, de se rendre en parlementaire auprès du commandant des forces anglaises et de lui remettre une sommation d’avoir à se retirer, car il était sur le territoire français. Afin de protéger son envoyé au milieu des forêts contre les sauvages ennemis, il le fitaccompagner par une trentaine d'hommes, presque tous Canadiens. Leur approche fut signalée à Washington par un chef sauvage, le Demi-Roi, qui lui proposa de tomber en force sur ces étrangers et

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de les massacrer. Malgré ses instructions lui prescrivant la défensive, le jeune commandant ecouta ce sinistre conseil. Par une nuit obscure et pluvieuse, il se rendit avec quarante soldats au campement de son astucieux conseiller. A l'approche du jour, Anglais et Peaux-Rouges cernèrent Jumonville et ses compagnons qui avaient passé la nuit à l’abri de quelques rochers. Sans leur laisser le temps de se reconnaitre, Washington commanda le feu et tira le premier sur les Français. Une seconde décharge suivit, tuant plusieurs hommes. Jumonville, par un interprète, fit dire à ses agresseurs de cesser leur attaque, car il avait une communication à leur faire. Le feu s'arrêta et Jumonville donna l’ordre à l’interprète de lire la sommation que son chef l’avait chargé de signifier aux envahisseurs. Au milieu de cette lecture, une balle atteignit à la tête l'officier et le renversa raide mort. Pendant quelques minutes la lutte continua, dix Canadiens furent tués, un blessé et vingt et un restèrent prisonniers.

Après cet exploit, les Anglais regagnèrent précipitamment le fort Nécessité, et Washington, écrivant à Robert Dinwiddie pour l’informer du succès de son opération, essaya de justifier sa conduite par des insinuations et des commentaires vraiment étranges après le rôle qu’il avait joué lui-même au fort de la rivière aux Bœufs :

« Lorsque nous fûmes arrivés, dit-il, à l'endroit où se trouvaient les traces du passage des Francais, le Demi-Roi se fitsuivre par deux Indiens, afin de découvrir la place où ils étaient campés ; ils Les trouvèrent à environ un mille de la route, dans un lieu très sombre et entouré de rochers. Là-dessus je pris mes dispositions de concert avec le Demi-Roi pour attaquer de tous les côtés à la fois. Dans un engagement d'environ quinze minutes, nous en tuâmes dix, en blessämes un et fimes vingt et un prisonniers. Au nombre des morts est M. de Jumonville, le commandant.

II, — La NOUvELLE-FRANCE. 8

« Cesindividus prétendent qu'ils venaient en ambassade ; mais l'absurdité de ce prétexte est trop manifeste. Leurs instructions étaient de reconnaître le pays, les routes, les criques, jusqu’au Potomac, ce qu'ils étaient en train de faire. Ces hommes déterminés avaient été choisis à dessein pour prendre des informations qu’ils devaient transmettre par dépêches, en même temps que l'indication du jour où ils remettraient le message, ce qui ne pouvait être dans d’autres vues que d'attendre un renfort pour tomber sur nous à l’improviste.

«Ces raisons, jointes à quelques autres, ont porté nos officiers à croire qu'ils étaient envoyés comme espions plutôt que dans tout autre but. En conséquence, ils m'ont engagé à les retenir comme prisonniers, bien que ceux-ci s’attendissent ou feignissent de s'attendre à être traités comme ambassadeurs.

« Lorsqu'ils ont connu le lieu de notre campement, loin de venir nous trouver ouvertement ils ont cherché une retraite des plus cachées et beaucoup plus convenable pour des déserteurs que pour des ambassadeurs ; ils y sont restés deux ou trois jours, envoyant, pendant ce temps, des espions pour reconnaitre notre camp, comme on nous l’a dit, quoiqu'ils affirment le contraire. Leur corps d'armée se tenait à environ deux milles en arrière, pendant qu’ils envoyaient deux coureurs pour informer Contrecœur de nos forces et du lieu où nous étions campés. Trente-six hommes! il y a là de quoi compléter le cortège d’un ambassadeur de prince, tandis qu’il s'agissait d’un petit gouverneur. Pourquoi, si leurs projets étaient francs, sont-ils restés si longtemps à cinq milles de nous, sans s'acquitter de leur message ou sans m'en donner avis? Ils ne pouvaient attendre ainsi que dans le seul but d'appuyer par la force leur message aussitôt qu’il serait remis. Ils n'avaient pas besoin d'envoyer des espions, puisque le caractère d'ambassadeur est sacré chez toutes les nations, mais c'est par les traces de ces espions qu'ils

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ont été découverts et que nous avons eu connaissance de leurs projets. »

Quelques jours après, détruisant lui-même dans une autre dépêche toutes ses assertions, et démontrant ainsi qu’elles n'étaient que de simples conjectures de sa part, Washington disait :

« Depuis ma dernière lettre, j'ai acquis de fortes présomptions, je dirai même la certitude que ces gens-là étaient envoyés comme espions, et avec ordre de rester dans notre voisinage jusqu'à ce qu'ils fussent bien informés de nos projets, de notre situation et de nos forces. »

Puis il ajoutait, avec une véritable inconscience : « J'ai pensé qu’il était convenable d’instruire Votre Honneur de ce qui précède, car je m'imagine qu'ils auront l’audace de réclamer les privilèges des ambassadeurs, lorsque, en bonne justice, ils devraient être pendus comme des espions de la pire espèce, attendu qu'ils exécutaient les ordres secrets de leur chef, sous le couvert d’un caraclère qui devrait être sacré pour toutes les nations, et dont on ne devrait jamais se jouer ni se servir d'une manière équivoque. »

A la nouvelle de cette incroyable agression et de la mort de Jumonville, une immense indignation s’empara de tous les Canadiens ; elle fut bientôt partagée par la France entière. De Québec, le gouverneur, M. de Duquesne, écrivit au ministre : « J'ai infiniment pris sur moi de ne pas mettre tout à feu et à sang, après l’acte d’hostilité indigne commis sur le détachement du sieur de Jumonville. »

Au fort Duquesne, lecommandant, M.de Contrecœur, ordonna aussitôt au capitaine de Villiers, frère de Jumonwville, de partir avec six cents Canadiens et centsauvages pour châtier les auteurs de cet assassinat. Afin de bien préciser la conduite que cet officier devait suivre, il lui remit les instructions dont nous reproduisons les termes :

« Nous, capitaine d’une compagnie du détachement de la marine, commandant en chef les partis de la Belle-

Rivière, des forts Duquesne, Presqu'’ile et de la rivière aux Bœufs.

« Il est ordonné au sieur de Villiers, capitaine d'infanterie, de partir incessamment avec le détachement françois et sauvage que nous luy confions, pour aller à la rencontre de l’armée angloise.

« Luy ordonnons de les attaquer s’il voit jour à le faire, et de les détruire même en entier, si il le peut, pour les châtier de l’assassin qu’ils nous ont fait en violant les lois les plus sacrées des nations policées.

« Si le dit sieur de Villiers ne trouvoit plus les Anglois et qu'ils se fussent retirés, il les suivra autant qu’il le jugera nécessaire pour l'honneur des'armes du Roy.

«Et dans le cas qu'ils fussent retranchés et qu'il ne vit pas jour à pouvoir combattre les Anglois, ilravagera leurs bestiaux et tächera de tomber sur quelques-uns de leurs convois, pour les deffaire en entier.

« Malgré leur action inouïe, recommandons au sieur de Villiers d'éviter toute cruauté, autant qu'il sera en son pouvoir.

« S'il peut les battre et nous venger de leur mauvais procédé, il détachera un de leurs prisonniers pour annoncer au commandant anglois que si il veut se retirer de dessus les terres du Roy et nous renvoyer nos prisonniers que nous deffendrons à nos troupes de les regarder à l’avenir comme ennemis.

« Il ne leur laissera pas ignorer que nos sauvages, indignés de leur action, nous ont déclaré ne pas vouloir rendre les prisonniers qui sont entre leurs mains, mais que nous ne doutons pas que M. le général ne fasse à leur é xard comme il a fait par le passé.

« Comme nous nous en rapportons entièrement à la prudence de M. de Villiers pour tous les casque nous ne pouvons prévoir, nous approuvons tout ce qu'il fera, en se consultant dans ce cas avec les capitaines seulement.

« Fait au camp du fort Duquesne, le 28 juin 1754.

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Washington s'était renfermé dans le fort Nécessité, qui était garni de dix pièces de canon, et avait écrit aux gouverneurs de la Virginie, de la Pensylvanie et du Maryland pour leur demander des renforts, mais l'attaque foudroyante des Canadiens ne leur permit pas d'arriver à temps.

Le fort était bâti dansuneclairière, entre des coteaux couverts d'arbres séculaires. Aussitôt parvenu à portée de la palissade, M. de Villiers fit ouvrir un feu violent sur la garnison. Animés d’une fureur extrême, décidés à venger leurs camarades si lâchement massacrés, Canadiens et sauvages cernèrent le fort, en décimèrent les défenseurs qu'ils ajustaient du haut des arbres de la forêt voisine, tuèrent les artilleurs qui se montraient auprès des pièces, et abattirent ainsi promptement une soixantaine d'hommes. Épouvantés par ce tir meurtrier et se voyant perdus si la lutte continuait, les Anglais demandèrent à capituler. L'action, commencée à midi, était terminée à huit heures du soir. Six cents Canadiens et une centaine de sauvages, n'ayant pour armes que leurs fusils, avaient réduit à merci Washington et ses cinq cents hommes renfermés dans un fort pourvu d’une batterie d’artillerie.

Voici maintenant le texte de la capitulation, dont une copie originale est conservée aux archives de la marine.

« Capitulation accordée par M. de Villiers, capitaine d'infanterie commandant les troupes de $. M. T. C. à celuy des troupes angloises actuellement dans le fort de la Nécessité, qui avoit été construit sur les terres du domaine du Roy.

« Ce 3 juillet 1754, à huit heures du soir.

« SÇavoir : |

« Comme notre intention n’a jamais été de troubler la paix et la bonne harmonie qui régnoit entre les deux princes amis, mais seulement de venger l'assas-

sin qui a Cté fait sur un de nos officiers porteur d’une sommation et sur son éscorte, comme aussy d'empécher aucun établissement sur les terres du Roy mon maitre.

« À ces considérations nous voulons bien accorder grâce à tous les Anglois qui sont dans le dit fort aux conditions cy-après :

« ART. [. — Nous accordons au commandant anglois de se retirer avec toute sa garnison pour s'en retourner paisiblement dans son pays, et luy promettons d’empêcher qu'il luy soit fait aucune insulte par nos Francois et de maintenir autant qu'il sera en notre pouvoir ous les sauvages qui sont avec nous.

& ART, IL. — Illuy sera permis de sortir et d’emporter tout ce qui leur appartiendra, à l'exception de l’artillerie que nous nous réservons.

«ART. III. — Que nous leur accordons les honneurs de la guerre, qu'ils sortiront tambour battant, avec une petite pièce de canon, voulant bien par là leur prouver que nous les traitons en amis.

« ART. IV. — Que, sitôt les articles signés de part et d'autre, ils amèneront le pavillon anglois.

« ART. V. — Que demain, à la pointe du jour, un détachement françois ira pour faire défiler la garnison et prendre possession du dit fort.

« ART. VI. — Que comme les Anglois n’ont presque plus de chevaux ny bœufs, ils seront libres de mettre leurs effets en cache, pour venir les chercher lorsqu'ils auront rejoint des chevaux; ils pourront à cette fin y laisser des gardiens en tel nombre qu'ils voudront, aux conditions qu'ils donneront parole d'honneur de ne plus travailler à aucun établissement dans ce lieu icy ny en deca la hauteur des terres pendant une année à compter de ce jour.

« ART. VII. — Que comme les Anglois ont en leur pouvoir un officier, deux cadets, et généralement les prisonniers qu'ils ont fait dans l'assassinat du sieur de Jumonville, et qu'ils promettent de les renvoyer

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avec sauvegarde jusqu’au fort Duquesne, situé sur la Belle-Rivière, et pour sûreté de cet article ainsy que de ce traité, MM. Jacob Van Braam et Robert Stobo, tous deux capitaines, nous seront remis en otage jusqu'à l'arrivée de nos Canadiens et François cydessus mentionnés.

« Nous nous obligeons de notre côté à donner escorte pour ramener en sûreté les deux officiers qui nous promettent nos François dans deux mois et demy pour le plus tard.

« Fait double sur un des postes de notre blocus ce jour et an que dessus.

« Signé :

« James MACKAY, G° WASHINGTON, COULON-VILLIERS. »

Dès le lendemain, les assiégés survivants abandonnaient la place avec une telle précipitation qu'ils y laissaient leur drapeau. Après en avoir détruit les palissades et brûlé les bâtiments, M. de Villiers revint au fort Duquesne avec les sieurs Stobo et Van Braam, gardés comme otages jusqu au retour des compagnons de Jumonville, prisonniers en Virginie.

Sur ce point encore, la signature de Washington devait rester protestée. Plus d’un an après, le 30 octobre 1755, M. de Vaudreuil, devenu gouverneur du Canada après la mort de M. de Duquesne, écrivait de Montréal au ministre de la marine :

« J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint la liste des officiers, cadets et Canadiens qui accompagnaient M. de Villiers de Jumonville dans le voyage qu'il fit l’année dernière à la Belle-Rivière, par ordre de M. le marquis Duquesne, pour aller sommer les Anglais de se retirer et de ne faire aucun établissement sur lesterres de Sa Majesté. Vous verrez, Monseigneur, par cette liste :

«1° Qu'il périt neuf hommes avec M. de Jumonwville qui furent assassinés avec lui par le colonel Washington

Hi 140 LA NOUVELLE-FRANCE.

NE et sa troupe, composée de sauvages et de miliciens de d la Nouvelle-Angleterre ;

il « 2 Que M. Drouillon, officier, deux cadets de nos troupes et onze Canadiens ont été envoyés à Londres ;

«8° Que le sieur Laforce, excellent et brave Canadien, est détenu en prison à la Virginie ;

«4° Que six autres de nos Canadiens ont été renvoyés il à la Martinique; il en est arrivé deux qui m'ont donné | la dernière liste et m'ont informé des cruautés dont les Anglais avaient usé à leur égard, pendant qu'on s'étudiait ici à procurer tous les agréments possibles à aux deux otages de M. de Villiers, et à leur donner une entière liberté. »

La dernière phrase de la lettre concernait les capitaines Stobo et Van Braam, amenés par M. de Villiers au fort Duquesne. Le premier était un Écossais, aussi peu scrupuleux que son chef quant aux moyens de renseigner les siens sur les forces de l'adversaire. Profitant de ce que, après avoir donné sa parole d'honneur, il était traité en officier et laissé libre, il 4 leva un plan du fort et l’envoya secrètement en 4 Virginie avec une lettre dans laquelle, à la suite de minutieux détails sur les rapports des Français avecles sauvages de la Belle-Rivière, il disait :

« Sur l’autre feuille, vous avez le plan du fort. La garnison est de deux cents hommes ; tous les autres sont partis il y a deux jours par détachements. — Contrecœur va demeurer seul, avec quelques jeunes officiers et des cadets. Un lieutenant, parti il y a deux jours avec deux cents hommes pour aller chercher des provisions, est instamment attendu; il y aura alors quatre cents hommes. Ils désirent beaucoup avoir Laforce ici; il faut qu'il ait été un homme extraordinaire parmi eux, car ils le regrettent et désirent ardemment son retour. — Cent sauvages armés pourraient À surprendre le fort, car ils y sont admis jour et * nuit, » é

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Virginiens, paya de plusieurs années de prison la dénonciation de ce misérable.

L'année suivante, cette lettre fut trouvée, après la bataille de la Monongabhéla, dans les bagages du général Braddock, et Stobo, arrêté à Québec, se vit déférer à un conseil de guerre présidé par M. de Céloron. Pour toute réponse à l’accusation d'espionnage, il se borna simplement à déclarer « qu’il croyait la capitulation rompue, et que d’ailleurs, n'ayant jamais été à la guerre, il n'en connaissait pas les lois ». Il fut condamné à mort. Grâce à la faiblesse du gouverneur, là sentence resta inexécutée, et Stobo, retenu en prison et mal surveillé, finit par s'évader.

Revenons maintenant à Washington et à la capitulation dont nous avons reproduit le texte.

Pouvait-il se tromper sur les termes du document qu'ilsignait, qu’il avait lu, que son interprète lui avait certainement traduit? Mais le mot assassin est le même dans les deux langues et désigne avec précision le même fait, c’est-à-dire le meurtre d'homme avec préméditation et guet-apens!

En anglais comme en français, celui qui commet un pareil crime est un assassin; l’acte s'appelle assassinat en français et «assassination » en anglais. Washington, signant cette pièce, savait donc de quelle accusation il était l’objet.

Les circonstances mêmes qui accompagnaient cet acte lui donnaient une singulière gravité. Celui qui dictait la capitulation était le frère de Jumonville, la victime du guet-apens ; le nom de Jumonville, que Washington connaissait puisqu'il le cite lui-même comme l'officier tué par le feu qu’il a commandé, figure à l’article VIT avec le mot « assassinat » qui le précède immédiatement; les termes employés : « venger l’assassin », « les prisonniers faits dans l'assassinat du sieur de Jumonville », ne laissaient aucun doute

possible sur l'accusation formulée.

C'est donc bien en connaissance de cause que læ

signature de Washington a été apposée au bas de la ‘apitulation si généreusement accordée aux défenseurs du fort Nécessité par M. de Villiers. Il a ainsi qualifié lui-même son agression au regard de M. de Jumonville; et d’ailleurs, s’il n'avait pas eu la conscience intime de la mauvaise action commise, il lui restait une ressource à laquelle il n’a pas eu recours, celle de repousser toute stipulation infamante et de se faire tuer à la tête de ses hommes.

Certains apologistes du fondateur de la grande République américaine ont prétendu que, dans la situation désespérée où 1l se trouvait, il n'avait probablement pas lu la pièce qu'il avait signée. C'est vraiment trop faire injure à l’homme, et l’on ne peut prétendre raisonnablement qu'un officier, si jeune et ignorant qu'il soit, signe une capitulation sans parcourir ce document et sans en peser les mots. D’autres, comme Bancroft, ont avancé que Washington ne savait pas le français et qu'il accepta les termes de la convention comme ils lui étaient interprétés, c’est-à-dire que les expressions d’assassin, d’assassinat, jointes au nom de Jumonville qu’il savait bien avoir tué puisqu'il l’a écrit lui-même, n'ont pas frappé son attention distraite, et que son interprète lui aura peut-être traduit le terme commun aux deux langues par « glorieuse action » ou « loyal combat ».

Quant aux historiens américains, dont les livres sont répandus dans les écoles aux États-Unis, cet incident est par eux présenté sous un jour des plus simples. Il suffit d’en citer un, car ils se répètent tous :

« George Washington, alors âgé de vingt-deux ans, fut envoyé avec une lettre au commandant français sur l’Ohio qui lui répondit qu'il agirait suivant les ordres de son chef. Après avoir reçu cette réponse par écrit, Washington retourna en Virginie, mais non sans avoir soigneusement relevé le plan du fort. »

L'espionnage reste avoué ; il ne touche évidemment pas le sentiment national. Puis, l’auteur, après

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avoir indiqué que les Français avaient chassé les Anglais de la vallée de l'Ohio et que Washington fut envoyé pour les repousser, ajoute :

« I apprit d'un Indien ami que les Anglais, qui avaient érigé un fort au confluent de l'Ohio, avaient été attaqués et battus par les Francais, qui avaient achevé le fort pour eux-mêmes, et qu'un parti ennemi était campé à une courte distance. Il surprit cette troupe et la défit complètement. Informé que le commandant français s'approchait avec neuf cents hommes et des Indiens, et ne comptant pas lui-même quatre cents soldats, il retourna à son fort. Là, il se défendit si bien qu’une honorable capitulation lui fut accordée et qu'il retourna en Virginie avec ses hommes. »

C’est ainsi qu’on écrit l’histoire de l’autre côté de l'Atlantique.

Après l’exposé des faits et la lecture des documents officiels, ainsi que de la correspondance de Washington lui-même, il est possible d'arriver à une conclusion. Nous la formulerons très simplement.

Le fait, étant chargé d’une mission et reçu comme l’a été Washington au fort de la rivière aux Bœufs, d’enrelever le plan, de prendre en secret des renseignements sur les forces adverses, d’expédier tous ces documents à son gouvernement, constitue-t-il le crime d'espionnage? — Le même acte, accompli au fort Duquesne par un des officiers de Washington, le sieur Stobo, a été déféré à un conseil de guerre qui a prononcé contre son auteur la peine de mort.

Le fait d'attaquer et de tuer en pleine paix, avec préméditation et par surprise, un officier envoyé en parlementaire, porteur d’un message, constitue-t-il, comme l’a écrit M. de Villiers, et comme l’a signé Washington lui-même, un assassinat ?

Je laisse au lecteur le soin de répondre.

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La guerre de Sept Ans. — Victoire de la Monongahéla.

"M. de La Galissonnière, après une étude approfondie des ressources de la colonie et de son avenir, avait résumé ses impressions dans un mémoire adressé au ministre.Ses conclusions démontrent com} ‘en cetadministrateur habile était en même temps ‘voyant, et l’on regrette d'autant plus que le gouver.. ment français n'ait pas voulu appliquer ses idées. Mais les destinées ‘2 notre pays étaient tombées aux mains de la Poisson, marquise de Pompadour, et la lâcheté du roi allait faire descendre la France au comble de l’ignominie.

Voici en quels termes s’exprimait M. de La Galissonnière :

« On ne peutnégliger ce pays sans perdre pour jamais nos établissements de pêche, dont tous les avantages passeraient aux ennemis.

«Lanavigation du Canadaforme beaucoup de matelots et en détruit peu; celle des Antilles produit tout le contraire et dévore chaque année un immense personnel.

« Les principales denrées du Canada, blé, poisson, chanvre, étant de première nécessité, sont la base d’un gommerce solide qui ira toujours en augmentant.

« Les Canadiens forment un peuple aguerri, résistant à la fatigue ; si on le perd, il fortifiera d’autant nos ennemis. Il produit des hommes, ce qui est bien préférable au sucre et à l’indigo.

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« Nous ne pouvons attaquer l'Angleterre en Europe à cause de sa situation et de ses forces maritimes. Ici, avec nos Canadiens, nous avons tous les avantages de la nature pour nous, et, avec peu de dépenses, nous pouvons détruire, ou du moins neutraliser se: établissements les plus précieux. »

Rappelé en France en 1740, M. de La Galissonnière eut pour successeur M. de La Jonquière, qui avait été remis en liberté par les Anglais à la conclusion de la paix. Il réclama instamment, lui aussi, des secours à la métropole; des munitions et quelques troupes qu'il recut lui permirent de renforcer les garnisons sur les frontières et de s'opposer aux empiètements incessants des colons et des trafiquants anglo-américains que le commerce des pelleteries et la vente lucrative d'armes et d’eau-de-vie attiraient chez les sauvages.

Trop préoccupé d'augmenter une fortune déjà considérable en participant avec l’intendant Bigot à des entreprises commerciales dans les pays de l'Ouest, il reçut du ministre à ce sujet des reproches à la suite desquels il crut devoir demander son rappel. La mort le surprit avant son retour en France, le 17 mai 1752. Il était alors âgé de soixante-sept ans.

Le marquis Duquesne de Menneville, capitaine de vaisseau et parent du célèbre amiral, fut désigné pour remplacer M. de La Jonquière. Son premier soin, et il eut fort à faire, fut de rétablir l’ordre dans l’administration et la discipline parmi les troupes dont il passa une revue générale aussitôt après son arrivée à Québec, au mois de juillet 1752.

Rendant compte au ministre des mesures qu'il prenait pour remédier au mal, il lui signalait à quel point le favoritisme et l’improbité de certains chefs avaient troublé les esprits. « Les officiers, disait-il, ne veulent pas obéir et paraissent consternés quand ils reçoivent un ordre de service. L'indiscipline des soldats est outrée, il y a beaucoup de déserteurs et de mauvais sujets. Cela provient de l'impunité que l’on pratique

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