TRE
dédain immérité de Dieskau à leur égard, étaient
venus rejoindre les colonnes d'attaque ; ils se jetèrent
à droite et à gauche dans les bois, sur des hauteurs d'où ils ouvrirent un feu meurtrier sur les défenseurs
du camp. Désespéré de son insuccès, Dieskau se mit,
dans une dernière attaque, à la tête de ses hommes et les conduisit l'épée à la main jusqu'au pied des retranchements ; 1l y fut atteint de trois coups de feu dont un lui brisa le genou droit. Sans vouloir se laisser emporter loin de l'ennemi, il ordonna de continuer l'assaut en disant « que le lit où il se trouvait était aussi bon pour mourir que celui qu'on voulait lui donner ». Au même instant, ses soldats, réduits à une centaine, étaient forcés de se replier ; les Canadiens et les sauvages, voyant l'inutilité de leurs efforts, et ayant perdu presque tous leurs officiers, tués ou blessés, battaient également en retraite. Quant à l'ennemi, la vivacité des assauts qu'il avait soutenus l'avait ébranlé ; les pertes sensibles qu'il avaitéprouvées lui-même et sa fatigue ne lui permirent pas de songer à une poursuite.
Le général Dieskau, ramassé au pied des abatis, fut transporté à la tente de Johnson, qui le fit panser devant lui et le traita avec humanité. Retenu prisonnier jusqu’à la fin de la guerre, il revint alors en France
et y mourut, à Suresnes, des suites de «es blessures.
Johnson, à qui l’ordre de se port ort de Saint-Frédéric fut envoyé lorsq ù ctoire, répondit que ses troupes, exté. ces, 1 aiqu ent de
tout, et que d’ailleurs « la manivre dont les Français les avaient attaquées leur avait imprint une telle terreur qu'il ne fallait pas songer à les entrainer sur le territoire canadien ». Leur licenciement fut alors prononcé; il ne resta que six cents hommes pour la gar
du fort Édouard ainsi que du camp autour duquel de remparts furent élevés et qui prit le nom de for
William-Henry.
Les Français et les sauvages de la colonne Dieskau
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Dieskau
étant revenus à Saint-Frédéric, le gouverneur, M. de Vaudreuil, fit construire à la tête du lac Champlain le fort Carillon, qui devait barrer la route à toute invasion de la colonie par le lac Saint-Sacrement. Puis, rassuré par l'immobilité de Johnson et le licenciement de son armée, il donna l’ordre aux commandants des frontières d'organiser comme au fort Duquesne des partis de guerre qui portèrent durant l'hiver le fer et le feu dans les établissements ennemis depuis l’Acadie jusqu'à la Virginie. Plus de mille colons anglais furent tuës ou trainés en captivité. « Nous avions mis, dit un de leurs historiens, quatre armées sur pied ; nos côtes élaient gardées par la flotte du brave et vigilant Boscawen, nous n’attendions qu’un signal pour nous emparer de la Nouvelle-France ; mais Braddock a été défait, Niagara et Saint-Frédéric sont encore entre ies mains des Français, et les barbares ravagent nos campagnes dont ils égorgent les habitants! » (Minot.)
Ainsi s’achevait la nouvelle campagne engagée dans les forêts du Nouveau-Monde entre les deux nations rivales. La vallée de l'Ohio restait à la France et l’expédition de Johnson s'était arrêtée au lac Saint-Sacrement. Sur un seul point, en Acadie, l'Angleterre avait triomphé ; mais pour y accomplir la plus grande infamie du siècle.
Le martyre d’un peuple.
« C'est la forêt, antique et sombre. Les pins murmurants et les mélèzes vêtus de mousse et de feuillage se dressent, masse confuse, dans le crépuscule, et, comme les Druides d’autrefois, font entendre leurs voix tristes et prophétiques. L'Océan voisin gronde dans les cavernes sonores des rochers, et ses accents inconsolables répondent aux gémissements de la forêt,
« C'est la forêt antique et sombre, mais où sont les cœurs qui sous la ramée battaient comme celui du chevreuil à la voix du chasseur ? Où sont les villages aux toits de chaume des laboureurs acadiens dont la vie s'écoulait paisible comme les ruisseaux arrosant leurs bois, voilés par les ombres de la terre, mais reflétant l’image des cieux? Les fermes dévastées ont disparu et leurs habitants sont partis pour toujours, dispersés comme la poussière et les feuilles, quand les violentes rafales d'octobre les saisissent et les font tourbillonner dans l’air pour se perdre enfin au loin sur l'Océan. »
Ainsi commence le poème si touchant d'Évangéline, dans lequel Longfellow dépeint, d’après les traditions qu'il avait recueillies, le douloureux exode des Acadiens. Aujourd’hui de patientes recherches ont fait découvrir des correspondances et des documents qui établissent avec quelle odieuse perfidie et quelle cruauté insatiable ce peuple innocent a été déporté,
es pins e et de crépusont en- L'Océan rochers, gémisse-
sont les celui du villages s dont la arrosant re, Mais stées ont oujours, s, quand t les font au loin
angéline, raditions des Acaont fait ents qui bt quelle éporté.
L'article 9 du traité d'Aix-la-Chapelle stipulait que toutes choses seraient remises sur le même pied qu'avant la guerre. Or, du côté de l'Acadie, la France avait gardé, après le traité d'Utrecht, la possession du pays jusqu'à la baie de Fundy et conservé un fort à l'entrée de la rivière Saint-Jean. L'occupation de l’île du Cap-Breton et la construction des fortifications de Louisbourg constituaient également un acte de: possession que l'Angleterre n'avait pas contesté.
Mais les négociateurs français ayant renouvelé à Aix-la-Chapelle la faute de laisser à une commission le soin de fixer ultérieurement les limites entre les colonies des deux nations, le cabinet de Londres émit la prétention que la Nouvelle-Écosse, doni il revendiquait la propriété, embrassait non seulement toute l’Acadie cédée par la France au traité d'Utrecht, mais encore le continent depuis la rivière Sainte- Croix jusqu’au Saint-Laurent. Il osa même soutenir que ce fleuve devait être la ligne de démarcation entre les deux colonies.
Ces réclamations n'avaient qu’un but : faire trainer les négociations en longueur et endormir l'attention des Français. pendant qu’on se préparait à reprendre la guerre.
M. de La Galissonnière, gouverneur du Canada, maintint avec fermeté les droits de la France et envoya un détachement à la baie de Fundy, avec ordre de repousser au besoin par la force les Anglais s'ils essayaient, contrairement aux termes précis du traité d’Aix-la-Chapelle, de sortir de la péninsule acadienne. Pour arrêter leurs empiètements, deux forts furent construits à Beauséjour et à Gaspareaux, entre la baie de Fundy et la baie Verte.
Le gouverneur anglais de l’Acadie, Cornwallis, prétendant que son pouvoir devait s'étendre à la côte septentrionale de la baie de Fundy, chargea, au mois de mai 1750, le major Lewrence d'en expulser les Français. Avant l’arrivée de son détachement, les
Acadiens du village de Beaubassin, voulant rester sujets de la France, mirent eux-mêmes le feu à leurs habitations et se retirèrent derrière la rivière Messagouetche, dont les eaux fangeuses servaient de limite à nos possessions dans ces parages.
Beaubassin était le dernier village du territoire cédé à l’Angleterre ; il s'élevait au milieu de prairies dont l'herbe nourrissait de nombreux et riches troupeaux. Les collines qui l’entouraient, couvertes de forêts, fournissaient le bois nécessaire à la construction et au chauffage des habitations.
Le chevalier du la Corne, qui commandait les troupes françaises occupant le fort de Beauséjour, vint rejoindre les Acadiens fugitifs sur la rive droite de la rivière, et en interdit le passage au major Lawrence jusqu’à ce que la question des frontières fàl résolue par la conférence de Paris. Lawrence se le tint pour dit, retourna à Beaubassin, et s’y fortifia.
Quelque temps après, le commandement du fort Beauséjour fut malheureusement confié à une créature de l’intendant Bigot. Ce dernier, dénoncé comme favorisant ses amis et faisant avec eux à Québec des opérations malhonnèêtes dans le seul but de s'enrichir au détriment de la colonie, avait jugé prudent de repasser en France. Il comptait y dissiper, gràce à ses relations, les soupçons qui pesaient sur lui et s’y créer de nouveaux protecteurs avec l’appui desquels il pourrait reprendre impunément ses malversations. Avant son départ, il recommanda chaudement au gouverneur le sieur de Vergor, fils de Duchambon, l’ancien commandant de Louisbourg, qui l’avait autrefois soutenu malgré ses agissements, et dont la famille était restée pauvre. Vergor, pour le malheur des Acadiens réfugiés sur le territoire français, fut envoyé au fort Beauséjour. A peine y était-il arrivé qu'il recevait de Bigot une lettre dans laquelle ce dernier, © ‘aissant l’homme, lui disait cyniquement : « Profitez, mon cher ami, de votre place ; taillez, rognez, vous avez tout
rester \ leurs Messalimite
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pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de moi. »
L'élève était digne du maître. Le prédécesseur de Vergor avait fait rentrer .ans le fort plusieurs cordes de bois pour le chauffage de la garnison. Comme il était d'usage qu'un profit fût alloué au commandant pour chaque corde achetée, Vergor fit dresser un procès-verbal constalant que le bois livré était pourri, en acheta d’autre et toucha une nouvelle commission.
Maisoù ces menées devinrentcriminelles, c’est lorsque ce misérable, spéculant sur la misère des Acadiens cantonnés autour du fort, leur défendit de retourner chez les Anglais pour s’y procurer des vivres, et leur vendit à chers deniers les objets les plus nécessaires, alors que les magasins étaient remplis de provisions envoyées de France nour être distribuées gratuitement à ces infortunés. L’incapacité militaire et la lâcheté qui, chez cet officier indigne, égalaient la rapacité, allaient être néfastes à Beauséjour. Plus tard, elles devaient assurer le succès du général Wolfe dans son attaque contre Québec et permettre à l’ennemi de se déployer dans les plaines d'Abraham où se joua le sort de la colonie.
En 1755, pendant que le général Braddock se portait sur l'Ohio et Johnson sur le fort de Saint-Frédéric, les colons du Massachusetts réunirent deux mille cinq cents hommes de milices pour chasser les Français de la partie de l’Acadie qu'ils détenaient encore. Le commandement en fut confié aux colonels Monckton et Winslow ; leur transport de Boston à la baie de Fundy s’effectua sur une trentaine de bâtiments soutenus par trois frégates. Le débarquement opéré, ils marchèrent avec leur artillerie sur le fort Beauséjour, après avoir débusqué d’un blockaus élevé sur leur route une poignée de Français et d’Acadiens que Vergor y avait placés en grand'’garde.
La tranchée fut ouverte le 12 juin; la garnison du fort se composait de cent cinquante soldats des troupes
de la marine et de quinze cents Acadiens et sauvages. Vingt et une pièces de canon défendaient les remparts et les magasins étaient remplis d’approvisionnements. Après un bombardement de quatre jours, Vergor demanda un armistice pour arrêter les termes d’une capitulation. En vain, plusieurs officiers lui firent remarquer que la place n'avait pas encore sérieusement souffert du feu des batteriesennemies, que la résistance pouvait être prolongée, que des secours avaient été demandés à Louisbourg et qu'il fallait tenir tout au moins jusqu’à leur arrivée. Vergor ne voulut rien entendre et capitula le jour même. Il fut transporté avec ses hommes à Louisbourg, sous condition de ne point porter les armes dans l’Amérique pendant un délai de six mois. Pour les Acadiens réfugiés au fort, « comme ils avaient été obligés de prendre les armes sous peine de perdre la vie, le pardon leur était accordé pour le parti qu’ils avaient pris ».
M. de Villeray, commandant au fort de Gaspareaux, où 1l n'avait comme garnison qu’une vingtaine de soldats et quelques habitants, se rendit aux mêmes conditions.
Après ce succès, les trois frégates anglaises gagnèrent la rivière Saint-Jean pour y attaquer un petit poste que quelques Français occupaient; mais ces derniers, considérant toute résistance comme impossible en raison de leur faible nombre, mirent le feu aux bâtiments et rejoignirent des bandes de volontaires et de sauvages avec lesquels ils harcelèrent les Anglais, qu'ils battirent dans plusieurs rencontres et empêchèrent de s’avancer au delà de Beauséjour.
Lorsqu'onappriten France lareddition des forts et les conditions dans lesquelles elle avait eu lieu, ordre fut donné de traduire Vergor et Villeray devant un conseil de guerre qui se réunit l’année suivante à Québec; mais les deux accusés furent acquittés, L'influence toute-puissante de l’intendant Bigot, revenu au Canada, sauva Vergor d’une condamnation infamante; on pré-
uvages.
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LE MARTYRE D'UN PEUPLE, 165 texta qu'il s'était rendu pour sauver les Acadiens, que les Anglais considéraient comme des rebelles. Il fut plaisamment surnommé « l’homme au siège de velours ». Quant au fort de Gaspareaux, les juges admirent qu’il ne pouvait être considéré commeétant en état de soutenir un siège. L'évacuation définitive de l'Acadie laissait à la merci des Anglais les habitants de cette province, qui, tout en restant neutres entre les deux nations, avaient conservé l'amour de la Patrie malgré l'abandon dont ils avaient été l’objet. Leur séjour sur cette terre qu'ils avaient défrichée exaspérait les Américains et demeurait pour eux un sujet d'inquiétude. Leur dispersion fut résolue, et le nouveau gouverneur, Charles Lawrence, se chargea de cette œuvre. Le ministère anglais, qui l’avait nommé, le laissa faire et approuva ses actes, dont il partage la responsabilité.
Dès 1744, Shirley, gouverneur du Massachusetts, avait proposé de chasser une partie des Acadiens de leurs terres pour les donner à des colons américains et d'accorder des récompenses pécuniaires à ceux des habitants qui abjureraient le catholicisme ; mais le peu de troupes dont les Anglais disposaient alors en Acadie ne permettait pas d’user de procédés qui auraient eu pour conséquence une révolte dangereuse et le passage sur le territoire français de plusieurs milliers d'hommes laborieux et paisibles. On ajourna donc l’idée, mais Port-Royal futagrandi, Halifax fondé, et des forts s’élevèrent en divers endroits de la presqu'ile. Leurs garnisons étaient composées de miliciens capables des pires excès sous l'impulsion du fanatisme, et animés de la haine la plus vive contre les Français. Un de leurs officiers, Murray, écrivait à son collègue Winslow : « Vous savez que nos soldats détes'ent les Acadiens, et que s'ils peuvent seulement trouver un prétexte pour les tuer, ils Les tueront. »
L'heure avait sonné où l’idée pouvait être reprise : des chefs existaient capables de descendre à de pareilles
cruautés ; leurs troupes étaient prêtes à exécuter les ordres les plus inhumains; le gouverneur Lawrence, après en avoir informé le cabinet de Londres, commanda l'exécution. D'abord apprenti peintre en bâtiment, cet individu, arrivé au poste qu’il occupait, avait gardé dans ses fonctions son caractère de parvenu, tyrannisant les populations qu'il avait sous ses ordres, traitant comme des criminels les malheureux Acadiens, accaparant au profit de ses favoris et surtout au sien tous les biens dont il pouvait se saisir.
Deux ofliciers, le colonel Winslow et le capitaine Murray, se firent les séides de ce bourreau, reçurent ses instructions et ne trouvèrent pas une parole de protestation contre le guet-apens auquel ils s’associaient, bien que l’un d’eux au moins, Winslow, en aperçût tout l’odieux, car au moment d'agir il écrivait:
« J'en ai lourd sur le cœur et sur les mains : j'ai hâte d’en avoir fini avec cette besogne, la plus pénible à laquelle j'aie jamais été employé. »
Mais il était du Massachusetts, imbu des préjugés les plus sectaires contre les papistes, et s’il envisagea toute l’infamie de sa mission, il l’accomplitnéanmoins, dans des conditions qui laisseront sur sa mémoire une flétrissure éternelle.
Et quel était ce peuple que l’on vouait ainsi à la proscription et à la mort?
« Les Acadiens étaient honnêtes, industrieux, sobres et vertueux, — nous dit un officier anglais, Brook- Watson, qui avait servi pendant la campagne à la baie de Fundy ; — rarement des querelles s’élevaient parmi eux. En été, les hommes étaient constamment occupés à leurs fermes; en hiver, ils coupaient du bois poux leur chauffage et leurs clôtures et se livraient à la chasse ; le femmes s’occupaient à carder, filer et tisser la laine et le chanvre, que ce pays fournissait en abondance. Ces objets avec les fourrures d’ours, de castor, de renard, de loutre et de martre, leur donnaient non seulement le confort, mais bien souvent de jolis vête-
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ments. Ils leur procuraient aussi les autres choses nécessaires ou utiles au moyen du commerce d'échange qu'ils entretenaient avec les Anglais et les Français. Il y avait peu de maisons où l’on ne trouvât pas une barrique de vin de France. Ils n'avaient d’autres teintures que le noir et le vert; mais afin d'obtenir du rouge, dont ils étaient remarquablement épris, ils se procuraient des étoffes rouges anglaises, qu'ils coupaient, cardaient, filaient et tissaient en bandes dont étaient ornés les vêtements des femmes. Leur pays abondait tellement en provisions qu’on achetait un bœuf pour cinquante shillings, un mouton pour cinq, et un minot de blé pour dix-huit deniers. On n’encourageait pas les jeunes gens à se marier, à moins que la Jeune fille ne pôt tisser une mesure de drap et que le jeune homme ne sût faire une paire de roues. Ces qualités étaient jugées essentielles pour leur établissement, et ils n'avaient guère besoin de plus, car chaque fois qu’il se faisait un mariage tout le village s’employait à établir les nouveaux mariés. On leur bâtissait une maison, on défrichait un morceau de terre suffisant pour leur entretien immédiat; on leur fournissait des
animaux, des volailles, et la nature, soutenue par leur propre industrie, leur permettait bientôt d'aider les
autres. Leurs longs et froids hivers se passaient dans les plaisirs d’une joyeuse hospitalité. Comme ils avaient du bois en abondance, leurs maisons étaient
toujours confortables. Les chansons rustiques et la
danse étaient leur principal amusement. » (Collection
de la Société historique de la Nouvelle-Écosse, vol. IL.)
Un autre protestant, Moïse de Les Derniers, qui séjournait au milieu des Acadiens au moment de leur expulsion, les dépeint sous le même jour : « Ils vivaient dans un état de parfaite égalité, sans distinction de rang dans la société. Ignorant le luxe et même les commodités de la vie, ils se contentaient
| d’une manière de vivre simple qu’ils se procuraient | facilement par la culture de leurs terres. Ils allaient
au-devant des besoins les uns des autres avec une bienveillante libéralité ; ils n’exigeaient pas d'intérêt pour des prêts d'argent ou d’autres propriétés. Ils étaient humains et hospitaliers à l'égard des étrangers. — C'était un peuple fort et sain, capable d’endurer de grandes fatigues et vivant généralement jusqu’à un grand àge, quoique personne n’employàt de médecin. — Ils paraissuient toujours joyeux et gais de cœur. Si quelques disputes s'élevaient dans leurs transactions, ils se soumettaient toujours à un arbitrage et leur dernier appel était aux missionnaires. »
« Les Acadiens, dit de son côté le savant historien Casgrain, dans son Pèlerinage au pays d'Evangéline, n'avaient pas atteint cet idéal qu'ont voulu y voir certains auteurs qui en ont tracé des tableaux de fantaisie ; ils avaient leur part des misères et des défauts qui sont l’apanage de l'humanité. Un bon nombre d’entre eux élaient processifs comme les Normands leurs pères, jaloux les uns des autres comme les Canadiens leurs frères; mais en général ils élaient bons, affables et serviables. L'esprit français toujours gai, vif, prompt aux réparties, s'était conservé parmi eux. Modérés dans leurs goûts, simples dans leurs habitudes, ils avaient peu de besoins et ils étaient contents de leur sort. L'incomparable fertilité de leurs terres, moins difficiles à ouvrir et à cultiver que celles du Canada, leur donnait en peu d’années assez d’aisance pour établir leurs enfants autour d'eux et pour jouir d’une vieillesse heureuse. »
Tels étaient les hommes que leur attachement à la France, à leur religion et à leurs coutumes désignait à la persécution et au martyre. Ils ne voulaient pas porter les armes contre leur ancienne patrie; abandonnés par elle, ils lui gardaient une affection filiale; c'était un crime qu'il fallait leur faire expier. Et d’ailleurs, leurs terres, étaient fertiles, il était nécessaire de les en chasser pour en faire don aux avides
‘C une intérèt és. Ils étrane d’enlement aployàät et gais s leurs
à un nission-
istorien ngéline, | Y Voir . de fan- défauts nombre ormands es Canant bons, urs gai, rmi EUX.
rs habicontents rs terres, elles du d’aisance bur jouir
nent à la désignait aient pas e; abann filiale; pier. Et it nécesx avides
marchands de Boston et de New-York, qui sauraient bien les exploiter ou les vendre.
Mais il aurait été imprudent de procéder du premier coup à des arrestations en masse. Deux mesures préliminaires s'imposuient : le désarmement et l'enlèvement des missionnaires.
Le premier de ces actes fut accompli au mois de juin 175.
« Bien que la guerre ne fût pas encore déclarée entre la France et l° Angleterre, le fort français de Beauséjour était assiégé par Monckton. Bon nombre d’Acadiens avaient commis le grand crime de s'enfuir devant l'orage qui allait fondre sur leurs têtes. Ce fut dans ces circonstances que Charles Lawrence inventa la ténébreuse machination que l’on va voir, dans le but d'enlever toute espèce d'armes et de munitions aux Acadiens restés sous sa main.
« La première précaution prise fut de feindre une grande partie de plaisir, une excursion de pêche afin de ne pas éveiller les soupçons des habitants. Un détachement d’une cinquantaine d'hommes envoyés d'Halifax était venu prêter main-forte à la garnison du fort Édouard. Au jour fixé, des piquets de soldats furent postés à la tête des chemins par où les Acadiens auraient pu s'échapper. Les troupes furent divisées par escouades et mises en marche vers chaque village, de manière à n’y arriver qu'à la chute du jour. Au lieu de faire camper les soldats dans les granges, comme cela se faisait ordinairement, les officiers avaient ordre de les distribuer deux par deux dans les maisons. Mis dans les secrets de la conspiration, ils avaient pour instructions de s'amuser, de boire et de manger en amis avec la famiile durant la soirée, et de se coucher ensuite tranquillement. Mais
à minuitils devaient selever soudainement ets’emparer | de toutes les armes et munitions qu'ils pourraient
saisir. Le coup réussit à merveille. — Il ne manquait à cet exploit qu'un dernier outrage, Lawrence ne 1L. — La NouveLce-FhANce. 10
faillit pus à sa tâche. Il lança une proclamation ordonnant à tous ceux qui possédaient encore des armes de venir les apporter sans délai sous peine d'être traités comme félons et rebelles s'ils étaient découverts. » (Casgrain.)
Le 1‘ août, l’ordre était donné de procéder à l'enlèvement des trois missionnaires français qui se trouvaient à la Grand'Prée, à la rivière aux Canards et à Port-Royal. Ils furent conduits à Halifax, entourés de cent cinquante hommes de troupe, au milieu d’une population consternée et fondant en larmes.
Les Acadiens étaient sans armes, les hommes que l’on considérait comme leurs conseils et leurs soutiens étaient détenus à Halifax, après y avoir été exposés sur la place publique aux railleries et aux insultes de la populace ; Lawrence allait maintenant sans danger achever son œuvre; la sanglante défaite de Braddock à la Monongahéla venait d’être connue, il pouvait frapper sur les Acadiens, l’animosité des colons anglais et leurs alarmes trouveraient une satisfaction dans cette basse vengeance sur une population inoffensive.
Embarqué le 14% août à Beauséjour avec trois cent treize miliciens, et muni des instructions du gouverneur, le colonel Winslow pénétrait dans le bassin des Mines et débarquait à la Grand Prée. De là il remontait la rivière jusqu’au fort Édouard, où commandait le capitaine Murray, pour s'entendre avec lui sur la marche à suivre afin d’exécuter les ordres de Lawrence. Redescendu à la Grand'’Prée, il s'installa dans le presbytère, fit dresser les tentes de ses soldats sur la place du village et entourer son camp d’une enceinte de pieux. Comme le gouverneur lui exprimait dans une de ses lettres la crainte que les Acadiens ne prissent l’alarme en présence de ces préparatifs, il lui répondit qu'il n'avait pas à s’en préoccuper. « Ces travaux, lui dit-il, ne leur ont pas causé la moindre inquiétude, car ils y ont vu la preuve que le détachement doit passer l’hiver au milieu d'eux. »
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Il ajoutait que, les récoltes n'étant pas encore achevées, il était convenu avec Murray d'attendre jusqu'au vendredi suivant pour procéder aux arrestations.
Le 30 août, Murray, venu du fort Édouard à la Grand'Prée, s’entendit avec Winslow sur les derniers préparatifs, puis, de retour à son poste, il réunit ses officiers, les informa du plan concerté pour surprendre la population et leur donna ses instructions. Aucun d'eux ne protesta contre l'étrange mission dont on les chargeait.
Ses dispositions prises, Winslow rédigea, d'accord avec Murray, la proclamation suivante, qu'il fit afficher le 4 septembre, dans les principaux centres:
« John Winslow, écuyer lieutenant-colonel et commandant des troupes de Sa Majesté à la Grand’- Prée, les Mines, la rivière aux Canards et les lieux adjacents,
« Aux habitants des districts susnommés, aussi bien aux anciens qu’aux jeunes gens et aux petits garçons.
« Comme Son Excellence le gouverneur nous a instruit de sa dernière résolution concernant les matières proposées récemment aux habitants en général et en personne, Son Excellence désirant que chacun d’eux fût parfaitement informé des intentions de Sa Majesté, qu'il nous a aussi ordonné de vous communiquer telles qu’elles nous ont été transmises ;
« Nous ordonnons donc et enjoignons strictement par ces présentes à tous les habitants aussi bien des districts susnommés que de tous les autres, aux vieillards de même qu'aux jeunes gens, et aussi à tous les garcons de dix ans, de venir à l’église de la Grand'- Prée vendredi, le 5 courant, à trois heures de l'après-midi, afin que nous leur fassions part de ce que nous avons reçu ordre de leur communiquer ; déclarant qu'aucune excuse ne sera admise sous aucun prétexte que ce soit, sous peine de confiscation de leurs biens meubles et immeubles.
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