‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 21 sur 73 · CT M · texte numérisé non relu

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« Donné à la Grand'Prée, le 2 septembre, en la vingtneuvième année du règne de Sa Majesté, A. D. 1755, »

Le lendemain, à midi, les miliciens de Winslow étaient rangés en armes, fusils chargés, au pied de l'église de la Grand'Prée, Devant eux, leur chef, entouré de ses officiers, attendait l’arrivée des victimes, « parcourant d'un regard inquiet les chemins aboutissant au village et ne pouvant réprimer sur ses traits l'expression de joie secrète qu'il éprouva lorsqu'il Les vit se couvrir de longues files d'habitants, les uns à pied, les autres en voiture, » (Casgrain.)

A trois heures, quatre cent dix-huit Acadiens étaient réunis dans l’église. Lorsque tous y furent entrés, Winslow fitfermer et garder les portes, puisil vint, avec plusieurs officiers, se placer dans le chœur, devant une table, et lut la proclamation suivante, que traduisail à mesure un interprète :

«J'ai reçu de Son Excellence le gouverneur Lawrence les instructions du roi que j'ai entre les mains. C’est par ses ordres que vous êtes assemblés pour entendre la résolution finale de Sa Majesté concernant les habitants français de cette sienne province de la Nouvelle-Écosse, où depuis près d’un demi-siècle vous avez été traités avec plus d’indulgence qu'aucun autre de ses sujets dans aucune partie de ses États. Vous savez mieux que personne quel usage vous en avez fait.

« Le devoir que j'ai à remplir, quoique nécessaire, m'est très désagréable et contraire à ma nature et à mon caractère, mais il ne m’appartient pas de m'élever contre les ordres que j'ai reçus ; je dois y obéir. Aussi, sans autre hésitation, je vais vous faire connaître les instructions et les ordres de Sa Majesté, qui sont que vos terres, vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toute sorte sont confisqués par la Couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos objets de ménage, et que vous-mêmes vous devez être transportés hors de cette province.

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« Les ordres péremptoires de Sa Majesté sont que tous les habitants français de ces districts soient déportés; et, grâce à la bonté de Sa Majesté, j'ai reçu l’ordre de vous accorder la liberté de prendre avec vous votre argent et autant de vos effets que vous pourrez emporter sans surcharger les navires qui doivent vous recevoir. Je ferai tout en mon pouvoir pour que ces effets soient laissés en votre possession et que vous ne soyez pas molestés en les emportant, et aussi que chaque famille soit réunie dans le même navire, afin que cette déportation qui, je le comprends, doit vous occasionner de grands ennuis, vous soit rendue aussi facile que le service de Sa Majesté peut le permettre. J'espère que, dans quelque partie du monde où le sort va vous jeter, vous serez des sujets fidèles, et un peuple paisible et heureux. »

Winslow termina sa lecture en informant les habitants, consternés par cette menacantée communication, qu'ils étaient tous ses prisonniers. Ils comprirent alors, mais trop tard, dans quel piège abominable ils étaient tombés, et leurs larmes coulèrent, mais leurs supplications trouvèrent leur geôlier impitoyable.

Murray avait procédé avec la même perfidie dans son cantonnement et ramassé cent quatre-vingt-trois Acadiens. Comme quelques-uns des habitants, plusméfiants, ne s'étaient pas rendus à la convocation des officiers anglais, des détachements furent envoyés dans les campagnes avec ordre de saisir tous les hommes qu’ils rencontreraient, et de tirer sans merci sur ceux ‘qui voudraient essayer de s'enfuir. 11 y en eut plusieurs tués dans ces conditions en cherchant à gagner les bois.

Six cents malheureux furent ainsi entassés dans l'église de la Grand’Prée, en attendani l’arrivée des navires qui devaient les disperser au loin.

Le 10 septembre, Winslow fit prendre les armes à ses soldats, les disposa en rangs devant l'église et fit prévenir par interprète ses prisonniers que deux cent cinquante d’entre eux, en commençant par les jeunes

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gens, allaient être embarqués sur cinq bâtiments envoyés de Boston. Il y avait parmi ces infortunés des enfants de dix et douze ans!

« J'ordonnai aux prisonniers de marcher, dit Winslow dans son journal ; tous répondirent qu'ils ne partiraient pas sans leurs pères. Je leur signifiai que c'était une parole que je ne comprenais pas, car le commandement du roi était pour moi absolu et devait être obéi; que je n’aimais pas les mesures de rigueur, mais quele temps n’admettait pas de pourparlers ni de délais. Alors j'ordonnai à toutes les troupes de croiser la baïonnette et de s’'avancer sur les Francais. Je commandai moi-même aux quatre rangées de droite des prisonnier, composées de vingt-quatre individus, de se séparer du reste ; je saisis l’un d’entre eux qui empêchait les autres d'avancer, et je lui ordonnai de marcher. Il obéit. » E

Les autres suivirent au milieu des lamentations et | des cris de désespoir des femmes et des enfants; les 4 mères, les sœurs de ces infortunés les suivaient en gémissant et s’attachaient à leurs pas, priant, s’agenouillant, implorant leur grâce et cherchant à les embrasser une dernière fois.

Et les convois se succédérent à la Grand'Prée, à . Beauséjour, à Port-Royal, à Halifax. Partout l’ardeur des nourvoyeurs était la même; Murray écrivait à Winslow qu'aussitôt «après avoir dépêché ces vauriens, il se donnerait le plaisir d'aller le voir et de boire à leur bon voyage! » (Journal de Winslow.)

Puis ce fur le tour des vieillards, des femmes, des enfants! Le 8 octobre, toute cette fouie ramassée dans les villages et poussée à la côte par des cscouades de miliciens fut entassée pêle-mêle sur de vieux navires, « jusqu'à ce qu'ils en fussent, dit Winslow lui-même, effroyablement chargés! » Le gouverneur Lawrence avait loué pour cette déportation à la maison Apthorp et Hancock, de Boston, tout ce qu'elle avait pu ramasser de voiliers à peu! près hors d'usage, sans plus se sou-

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