‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 33 sur 73 · RS · texte numérisé non relu

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tégés dans la jouissance de leurs libertés, de leurs propriétés et dans l'exercice de leur religion en attendant leur incorporation, aussitôt que cela serait possible, dans l’Union, d’après les principes de la constitution fédérale. Le premier consul avait préparé lui-même le texte de cet article et ses paroles à cet égard sont consignées dans le journal de la négociation: « Que les Louisianais sachent que nous nous séparons d'eux à regret, que nous stipulons en leur faveur tout ce qu'ils peuvent désirer et qu'à l'avenir, heureux de leur indépendance, ils se souviennent qu'ils ont été Français et que la France, en les cédant, leur a assuré des avantages qu’ils n'auraient pu obtenir sous le gouvernement d'une métropole d'Europe, quelque paternel qu’il pût être. Qu'ils conservent donc pour nous des sentiments d'affection, et que l’origine commune, la parenté, le langage, les mœurs perpétuent l'amitié. »

Deux autres conventions réglèrent le mode de payement dessoixante millions prix de la vente, et celui des vingtmillions d’indemnitésaccordées aux citoyens américains. Le traité définitif fut signé le 30 avril 1803. Barbé-Marbois, tout son livre l'indique, considérait comme un service rendu à sa patrie la cession de la Louisiane à une puissance étrangère ; c'élait un débarras, etsa satisfaction était grande d’avoir achevé cette négociation dans laquelle la France jouait encore une fois le rôle de dupe. Aussi lisons-nous dans son Histoire de la Louisiane :

« Les rédacteurs de ces actes solennels qui règlent le sort des peuples ne peuvent être insensibles à la gloire d’avoir fait des choses utiles à leur pays. Un sentiment supérieur à la gloire même semblait animer les trois ministres, et jamais peut-être des négociateurs ne goûtèrent une joie plus pure que la leur. Aussitôt qu'ils eurent signé, ils se levèrent, se donnèrent la main, et Livingston, exprimant la satisfaction de tous, dit : « Nous avons longtemps vécu, et voilà la « plus belle œuvre de toute notre vie. C'est d’aujour-

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d'hui que les États-Unis sont au nombre des puissan- « ces du premier rang; toute influence exclusive sur les « affaires d'Amérique échappe sans retour aux Anglais. « Ainsi va cesser une des principales causes des riva- « litéset des haines européennes. Cependant, si les « guerres sont inévitables, la France aura un jour dans « le Nouveau-Monde un ami naturel croissant en force « d'année en année, et qui ne peut manquer de devenir « puissant et respecté sur toutes Les mers. »

Pour le premier consul, le traité signé, sa pensée se résuma dans l'observation suivante au négociateur français : « Cette accession de territoire affermit pour toujours la puissance des États-Unis, et je viens de donner à l’Angleterre une rivale maritime qui tôt ou tard abaissera son orgueil. »

Quant à Barbé-Marbois, il mérita trop dans cette affaire l’éloge que fit de lui James Monroë: « J'ai du plaisir à dire que la conduite de M. de Marbois, dans toute la marche de cette négociation, fut libérale, candide et belle, indiquant un sentiment très amical pour les États-Unis et un vif désir de maintenir entre les deux pays les relations les plus bienveillantes. »

Sa conduite en effet fut libérale, car il donnait aux États-Unis, qui n'avaient même pas songé à le demander tant cela leur paraissait impossible à obtenir, la moitié de l'Amérique du Nord depuis la rive droite du Mississipi jusqu’au Pacifique ; elle fut candide, car ce partisan trop ardent de la République américaine abandonnait pour quelques millions un territoire si facile à coloniser que treize États allaient s’y constituer et donner, comme le prévoyaient Livingstonet Monroë, une puissance énorme à leur nation. Quant à cet « ami naturel » dont parlait le premier au milieu des effusions déterminées chez lui par le succès inespéré d’une négociation qui doublait d’un seul coup l'étendue de sa patrie, il oublia vite, ce qui est bien humain, le service rendu, et prit à son compte la réflexion de Bonaparte : « La Louisiane était pour la France une

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Restaient les colons. Barbé-Marbois hasarda en leur faveur quelques observations sur leur abandon, et s'attira cette réponse de Bonaparte: « Voilà bien dans toute sa perfection l'idéologie du droit de la nature et des gens ! Mais il me faut de l'argent pour faire la guerre à la nation qui en a le plus. Envoyez votre doctrine à Londres, je suis sûr qu'elle y sera l'objet d’une grande admiration, et cependant on n'y regarde pas de si près quand il s’agit de s'emparer des plus belles contrées de l'Asie ! »

Aussitôt après le traité de Saint-Fldephonse, M. Laussat avait été envoyé comme préfet à la Louisiane, en attendant l’arrivée du général Victor, chargé du commandement à la Nouvelle-Orléans ; mais ce dernier, par suite du traité avec les États-Unis, n'eut pas à quitter la France. Le 30 novembre 1803, M. Laussat, avisé de la cession de la colonie, en informa les habitants par une proclamation. Il avait administré jusque-là le pays d'accord avec le gouverneur espagnol. Le même jour, les troupes espagnoles et les milices furent disposées en bataille sur la place de l’Hôtel-de-Ville : Laussat produisit les pouvoirs du premier consul pour reprendre possession du pays, et le gouverneur espagnol, au bruit du canon, fit descendre le pavillon de sa nation du mât où il flottait, en annonçant aux Louisianais que ceux qui ne croiraient pas devoir se retirer sous la domination de sa patrie étaient déliés de leur serment de fidélité envers le roi. Puis le drapeau français fut hissé et salué de salves d'artillerie. Il flotta sur la colonie du 30 novembre au 20 décembre 1803. A cette date, fixée pour la remise de la contrée aux États-Unis, Laussat se rendit à l'hôtel de ville entouré des officiers et des principaux habitants ; les troupes américaines furent introduites dans la ville, et le général Wilkinson, accompagné de M. Clayborne, gouverneur du territoire du Missis-

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sipi, recu dans la salle de l’hôtel de ville. Après la lecture du traité de cession et des pouvoirs respectifs, Laussat déclara qu'il mettait les Etats-Unis en possession des « pays, contrées et dépendances de la Louisiane ». Il releva ensuite du serment de fidélité envers la République francaise ceux des habitants qui voudraient rester dans la colonie cédée, et Clayborne leur déclara que la cession leur assurait à eux-mêmes ainsi qu'à leurs descendants « l'héritage certain de la liberté, des lois perpétuelles et des magistrats qu'ils éliraient eux-mêmes ».

Ces formalités remplies, il se produisit un incident dont le spectacle impressionna vivement ceux qui en furent les témoins.

A l’arrivée de Laussat, la colonie, le voyant diriger l'administration, avait pu se croire de nouveau Francaise, et cette idée avait bientôt ranimé dans les cœurs de quelques vieux habitants cet amour de la Patrie que le temps n’avait pu éteindre. Ils en donnèrent un témoignage le jour où le pavillon français remplaça celui de l'Espagne. Réunis au nombre de cinquante, tous anciens soldats, ils se constituèrent les défenseurs de ce drapeau, emblème de la France flottant sur la maison de ville, et veillèrent à sa garde, comme si elle leur eût été confiée. Pendant vingt jours, se relevant à tour de rôle, ils remplirent la touchante mission qu'ils s'étaient donnée, et lorsqu’à l'heure de la cession le changement des pavillons se produisit, ils étaient tous présents, le cœur serré, attendant avec angoisse le moment où le noble emblème de toutes leurs espérances descendrait pour disparaître à jamais de ces lieux.

Tandis que l’on baissait?lentement le pavillon français, celui des États-Unisétait hissé en même temps. Lorsqu'ils furent parvenus à mi-hauteur, on les y arrêta quelques instants, et l'artillerie tonna tandis que les fanfares célébraient cette union; puis le drapeau des États-Unis s’éleva au sommet du mât.

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Pendant que les Américains le saluaient de hourras et de cris de joie, celui de la France fut descendu et reçu par les vieux soldats qui l'avaient si peu de temps gardé. « Leurs regrets éclatèrent, et pour rendre un dernier hommage à ce signe qui n’était plus celui de la souveraineté du pays, le sergent-major s'en enveloppa comme d’une écharpe et, après avoir parcouru la ville, il s'achemina vers la maison du commissuire francais. La petite troupe l’accompagnait; elle futsaluée en passant devant les lignes des Américains qui lui présentaient les armes, battant aux champs, drapeaux déployés. Les officiers des milices, la plupart Francais de naissance ou d’origine, suivaient en corps. Laussat les reçut, et ils lui dirent: « Nous avons voulu rendre à la France un dernier témoignage de l'affection que nous lui conserverons toujours. C'est dans vos mains que nous déposons ce symbole du lien qui nous avait raltachés à elle. » Laussat répondit : « Que la prospérité de la Louisiane soit éternelle! » (Barbé-Marbois.)

Ainsi s'achevait, après la cession du Canada, celle de la Louisiane.

Le ministre de Vergennes, dans son mémoire au roi Louis XVI sur ces colonies, avait insisté vainement sur leur revendication, et motivé cette insistance par une réflexion qu’il importe de rappeler :

« J'estime assez ma nation, disait-il, pour supposer que si des circonstances malheureuses l'ont obligée de céder une partie de ses domaines, elle n’a jamais perdu de vue le moment de rentrer dans ses possessions légitimes. »

L'enseignement qui se dégage de la perte de nos établissements dans le Nouveau-Monde est singulièrement grave et douloureux : la France a oublié ces « possessions légitimes que des circonstances malheureuses l'avaient obligée de céder ». Puisse-t-elle ne plus commettre la mème faute!

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Les premières années de l'occupation anglaise.

L’Angleterre s'était enfin emparée du Canada, que Pitt convoitait depuis si longtemps et pour la conquête duquel sa nation avait dépensé des centaines de millions ; il s'agissait maintenant de prendre possession du pays, d’en chasser les Français, enles déportant au besoin comme les Acadiens et de traiter ceux qui resteraient ainsi que des ilotes ou des sauvages dont on pouvait se défaire par tous les moyens.

Comment les Canadiens ont-ils réussi à déjouer les machinations de la tourbe d’aventuriersabattus comme de sinistres corbeaux sur leur pays après l’évacuation des troupes françaises ? Grâce à quelles circonstances indépendantes de la volonté de la nation anglaise ont-ils échappé autristesort quiles menaçait ? C'est ce que la suite des événements va nous apprendre, mettant en relief, lacomme dans le passé, la mauvaise foi, l’hypocrisie et la férocité du vainqueur, en même temps que la patiente ténacité, la foi robuste, le courage indomptable dans leur résistance à la tyrannie des colons francais qui, abandonnés sur les rives du Saint- Laurent, ont fini par y reconstituer une nation aujourd’hui libre et confiante dans ses destinées.

Nos troupes avaient quitté le Canada, occupé par les régiments anglais ; dans ce pays autrefois si prospère et si vivant, il ne restait plus que des ruines ; la ville de Québec, assiégée deux fois, bombardée et presque entièrement brûlée, était à peu près détruit;

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les environs, théâtre de trois batailles acharnées, avaient été ravagés jusqu'à plusieurs lieues ; des fermes, des champs, des vergers, il ne se voyait plus que les cendres et les débris ; les habitants, décimés par les combats, mouraient de faim sur leurs terres en friche, abandonnés par leurs chefs, seigneurs, fonctionnaires, notables, qui avaient suivi les débris des régiments français retournant en Europe. La détresse était telle que les vainqueurs durent pourvoir à lanourriture d'un certain nombre de ces malheureux, et leur avancer quelque argent pour leur permettre de se procurer les objets les plus indispensables. Réfugiés dans leurs villages, s'isolant de leurs nouveaux maîtres et attendant le retour de leurs anciens, ils se consacrèrent uniquement aux travaux de la terre, qui leur fournit bientôt les légumes et le blé nécessaires à leur nourriture ; le chanvre filé par les femmes, comme dans le vieux temps, leur donna les vêtements ; et la vie se continua, triste des défaites subies, animée par le labeur quotidien, avec une espérance vague, mais persistante, qu’un jour « les leurs » reviendraient et que l’on reprendrait l'existence heureuse de jadis. Pauvres gens ! si simples et si attachés, au vieux pays, leur cœur devait être une seconde fois brisé; par le traité de Paris de 1763, Le plus honteux que la France ait jamais signé, Louis XV cédait définitivement le Canada à l'Angleterre. L'’abandon était complet, les soixante-dix mille Français restés sur les bords du Saint-Laurent devenaient sujets anglais. Cette cession amena une nouvelle émigration ; les marchands, les hommes de loi, les quelques fonctionnaires restés dans les villes vendirent ou abandonnèrent leurs biens et revinrent en France. Les campagnes seules demeurèrent étrangères à ce mouvement; les habitants, attachés au sol qui les avait vu naître, vivant dans leurs fermes, sur les terres défrichées par leurs pères, se groupèrent autour des prêtres qui partageaient leur sort et repoussèrent énergiquement toute assimilation avec

les nouveaux arrivants; outragés dans leurs croyances, lésés dans leurs droits, ils se retranchèrentobstinément « derrière l’infranchissable barrière qu'élève entre deux races la différence du culte et du langage ». (Achintre.)

Le général Murray, resté à Québec comme commandant des forces d'occupation, fut en 1763 nommé gouverneur du Canada. Des conseils de guerre permanents avaient été aussitôt après la conquête installés à Québec, Trois-Rivières et Montréal ; ils connaissaient de toutes les affaires civiles ainsi que des affaires criminelles, appliquant les lois anglaises entièrement inconnues des habitants presque autant du reste que des jugeseux-mêmes, «officiers que leuréducation et leurs précédentes habitudes avaient beaucoup plus familiarisés avec le champagne et le bourgogne qu'avec Coke et Blackstone ». Quant aux juges civils qui les remplacèrent, ils furent choisis « parmi ce qu'il y avait de plus respectable » dans la population anglaise protestante nouvellement arrivée dans la colonie; c'était, ainsi que le reconnaît Murray lui-même dans sa correspondance avec le ministère de Londres, une nuée d’aventuriers et d’intrigants qui s'étaient abattus sur le Canada à la suite des troupes et après la capitulation de Montréal, « des marchands d’une réputation perdue, des cabaretiers crapuleux, des individus n'ayant reçu qu'une très médiocre éducation, qui, ayant leur fortune à faire, s’inquiétaient fort peu des moyens pourvu qu’ils atteignissent la fin, en un mot les hommes les plus immoraux qu’on eût jamais vus ».

« Le gouvernement civil établi, écrivait-il encore, il a fallu choisir les magistrats et prendre les jurés parmi quatre cent cinquante commerçants, artisans et fermiers méprisables, principalement par leur ignorance. Il n’est pas raisonnable de supposer qu'ils résistent à l’enivrement du pouvoir mis dans leurs mains contre leur attente, et qu’ils manquent de faire voir combien ils sont habiles à l'exercer. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause desa naissance et parce

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qu'elle a des titres à leur respect ; ils détestent les autres habitants, parce qu'ils les voient soustraits à l'oppression dont ils les ont menacés. »

Vainement les Canadiens, opposant à ces intrus une résistance latente mais opiniâtre, protestérent contre ce qu'ils considéraient avec raison comme la violation absolue de leurs droits, garantis par la capitulation de Montréal ; vainement ils réclamèrent, aux termes mêmes de cet acte solennel, le libre exercice de leur culte, de leur langue et de leurs lois ; les nouveaux colons anglais, décidés à les traiter comme les Acadiens et les Irlandais, exigèrent impérieusement qu'on leur confiät toutes les fonctions, à l'exclusion des anciens possesseurs du sol, et adressèrent à Londres les plus ardentes récriminations contre Murray, quine se prêtait pas à tous leurs désirs et ne persécutait pas assez àprement à leur gré les infortunés dont ils poursuivaient avec acharnement la ruine et l'expulsion.

Malgré les protestations des habitants et leurs pétitions en faveur du gouverneur, ils obtinrent le rappel de Murray,qui dut aller se justifier à Londres des sympathies qu’il avait témoignées aux Canadiens. Il lui fut facile de le faire en plaçant sous les yeux des ministres le recensement de la population qui, en 1765, comprenait en tout cinq cents protestants sur soixanteneuf mille deux cent soixante-quinze habitants ; il n’était pas possible de ne pas tenir compte de cette énorme disproportion, et de laisser, sans danger de, révolte, persécuter impitoyablement des hommes pour la plupart anciens soldats, courageux et simples, mais vivement attachés à leurs coutumes.

Au regard des sauvages, les agissements des Anglais furent encore plus insolents qu’à l'égard des Français vaincus. Après la capitulation de Montréal, leur principal agent auprès des Peaux-Rouges, le capitaine Rogers, avait pris possession des forts élevés par les Français sur les grands lacs; il avait ensuite été nommé commandant à Michillimakinac. Par celui-là,

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