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des hommes avec qui il n’a rien de commun, nile sang, ni la langue, ni les intérêts. »
La discussion ainsi engagée fut d’une violence extrême ; les applaudissements du public, les sifflets et des rixes obligèrent le président à faire évacuerles galeries.
Les journaux anglais discutèrent le projet avec une passion et une mauvaise foi insignes. « Le défi est jeté, disaient-ils, il faut qu'une des deux races, la saxonne ou la française, disparaisse du Canada! » Ils provoquaient leurs lecteurs à se réunir, affirmaient que la province serait inondée de sang plutôt que de permettre aux Canadiens français de jouir du pouvoir, et prétendaient mensongèrement que le crédit demandé, dont ils doublaient le chiffre, serait prélevé par une taxe directe sur le Haut-Canada. L’excitation fut bientôt au comble dans les principales villes de cette province; à Belleville, notamment, les deux partis en vinrent aux mains et le sang coula.
Au cours de la discussion à la Chambre, Papineau, réélu par ses concitoyens, rappela comment l’Angleterre avait récompensé, par une longue suite d’abus et une tyrannie sanglante, la fidélité des Canadiens, eux qui avaient défendu la colonie pendant que les Anglais passaient à l'ennemi ou se tenaient prudemment à l'écart. Il raconta les cruautés des volontaires et des magistrats anglais. « Nul autre pays, dit-il, dans des circonstances semblables à celles où nous avons souffert, n’aété traité avec plus de barbarie. De nombreux citoyens, sans procès, sans le verdict d’un seul corps de jurés, ont perdu la vie, ont péri sur l’échafaud! Compatriotes infortunés, ils sont tombés victimes innocentes de la haine et des plus odieuses passions. Leur mémoire est chère au peuple canadien et le sera toujours. Ils sont morts en braves, comme ils avaient vécu, répétant à l’envi: «Dieu, mon payset sa liberté! » Il faudrait bien peu de courage pour ne pas applaudir au patriotisme constant dont ils ont donné la preuve éclatante ! »
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M. Lafontaine défendit éloquemment la proposition, repoussa les calomnies répandues contre lui et rappela que le Haut-Canada avait d'autant moins à récriminer qu'il avait été précédemment l’objet d’une semblable mesure.
La discussion dura plusieurs jours, et la dernière séance se prolongea jusqu’au lendemain onzeheures du matin. Par quarante-huit voix contre vingt-trois, le projetfutadopté. Vingt-quatre députésanglais,approuvant l'acte de justice du ministère, volèrent avec la majorité.
On devait croire que les conservateurs, se voyant vaincus, se seraient inclinés devant la décision de la majorité. Il n’en fut pas ainsi. Dans l'espoir que le gouverneur ne sanctionnerait pas le projet, ils lui présentèrent des adresses et firent entendre des menaces s’il osait l’approuver.
Lord Elgin, sans s'arrêter à ces clameurs d’un parti aux aboiïs et n’obéissant qu’au devoir que lui dictait sa haute situation, se rendit au Parlement pour approuver le projet d’indemnité. « Au moment où il lui donnait sa sanction, les conservateurs, placés ennombre considérable dans les galeries, firent entendre des cris de désespoir, que couvrirent les applaudissements des libéraux. Puis on les vit sortir et insulter le gouverneur et son état-major, leur lançant à leur départ des œufs pourris et des pierres, qu'ils accompagnèrent de grognements et de vociférations. » (Turcotte.)
Ce n'était pas assez: le soir, une bande organisée par eux vient assiéger l'édifice où l’Assemblée tenait séance et jette dans la salle unc grêle de pierres; puis les émeutiers pénètrent en furieux dans l'enceinte législative, que les députés abandonnent en désordre, brisent les pupitres et les fauteuils, proclament la dissolution de la Chambre et mettent le feu au bâtiment qui devient la proie des flammes.
Les archives de la province, les deux bibliothèques contenant vingl-deux mille volumes dont seize cents ouvrages rares sur l'Amérique, tout fut consumé. Les
pertes s'élevèrent à plus de deux millions. Pendant plusieurs jours, la ville de Montréal fut sous la domination de ces énergumènes. Aux encouragements des journaux anglais qui leur conseillaient d’exterminer tout ce qui portait un nom français, ils brûlèrent ou saccagèrent les propriétés de M. Lafontaine et de plusieurs libéraux, et lord Elgin dut faire venir des troupes régulières pour rétablir l’ordre.
Lorsque la Chambre se réunit de nouveau, elle exprima dans une adresse à lord Elgin son indignation pour les actes commis par la populace et l’assura de ses sentiments de loyauté et d’attachement à sa personne. Le ministère de Londres approuva également sa conduite, malgré les récriminations que lui firent parvenir les colons anglais, et témoigna ainsi de sa volonté de laisser la colonie s’administrer elle-même.
Par suite de ces émeutes et de l’incendie du palais du Parlement, Montréal perdit le siège du gouvernement qui fut transféré alternativement à Toronto et à Québec.
La session de 1850 s’ouvrit à Toronto, et le ministère Lafontaine-Baldwin, avec le concours de la majorité des députés, continua sa politique de réformes. Une loi modifia, en l’améliorant, le régime judiciaire; le système municipal, dans le Bas-Canada comme dans le Haut, donna à chaque district, à chaque paroisse le droit de gérer ses propres affaires; de nouvelles écoles furent créées, le tarif deslettres diminué, un vaste système de canaux, destinés à faciliter la navigation en évitant les saults du fleuve Saint-Laurent, s’acheva bientôt, au grand bénéfice de l’industrie des transports ; plusieurs chemins de fer étaient commencés et l’essor donné aux grands travaux qui allaient bientôt transformer la colonie.
La première exposition provinciale, qui eut lieu en 1851 à Montréal, fit connaître les richesses naturelles du pays, ainsi que l’industrie des Canadiens, dont la brillante participation Ja même année à l'Exposition universelle de Londres démontra les progrès rapides.
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C'est au milieu de cette période si favorable à la colonie et en pleine possession de la confiance du Parlement que MM. Lafontaine et Baldwin quittèrent le pouvoir. M. Baldwin, à la suite d'un vote sur l'organisation de la cour de chancellerie dans le Haut-Canada, n'ayant obtenu la majorité qu'avec les voix des Canadiens français, crut devoir se retirer. M. Lafontaine, malgré toutes les instances de ses amis, le suivit dans sa retraite à la fin de la session. La démission de ces deux hommes d'État causa d’universels regrets ; celle de M. Lafontaine, alors qu’il était encore dans la plénitude de son intelligence et de sa popularité, fut une perte sensible pour sescompatriotes. « Jamais, constate l'historien canadien de cette période, chef politique n'avait joui à un si haut degré de la confiance et de l'estime continuelles de ses concitoyens. Lorsqu'ils’agissait d’une réforme, d’une mesure importante, tous comptaient sur sa prudence, sa sagesse et sa fermeté. [l'avait compris l'essence de la constitution anglaise, et grâce à l’union de toute la population française et à l'alliance bienfaisante de M. Baldwin, il put parvenir au pouvoir et prendre effectivement en mains la cause de ses compatriotes. Le Bas-Canada sortit alors de l’état humiliant où l'avaient placé l’acte d'union et l'administration des conservateurs ; il reprit, autant qu'il était possible dans ces circonstances, ce pied d'égalité auquel il avait droit et conquit sa juste part d'influence. M. Lafontaine occupe sans contredit le premier rang parmi nos gloiresnationales. » (Turcotte.)
Grâce à lui et à la majorité qui l’avait fidèlement suivi, les résultats de l’acte d'union, qui devait aboutir à l’écrasement de la nationalité franco-canadienne, avaient été tout autres. Les deux races restaient sur le pied de l'égalité, et la province de Québec se développait assez rapidement pour tenir tête aux envahissements répétés des émigrants anglais avec lesquels Ia métropole avait d’abord espéré anéantir l'élément français. Les luttes allaient se continuer sur le terrain
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parlementaire, mais désormais l'avenir se montrait moins sombre; les qualités que les Canadiens tenaient deleurs ancétresnormandset bretons, fermeté, ténacité, finesse et subtilité d'esprit, allaient leur permettre de se défendre victorieusement contre les assauts des Hauts-Canadiens et d'arriver enfin à unrégime qui assurerait définitivement leur liberté. Mais cela n'eut pas lieu sans une lutte longue et acharnée. Elle fut engagée par les députés anglais du Haut-Canada dirigés par M. Brown, qui prit pour plate-forme la modification de la représentation. Il exigeait non plus la moitié des députés pour sa province, comme l'acte d'union l’avait établi, mais un nombre proportionnel à la population. Depuis quelques années, en effet, le Haut-Canada, qui avait trouvé l'égalité de représentation excellente alors que ses habitants étaient beaucoup moins nombreux que ceux du Bas-Canada, avait vu, par suite des immigrations irlandaise, écossaise et anglaise, les proportions renversées et la majorité se déplacer en safaveur. Dès lors M. Brown et ses partisans, considérant comme détestable l'égalité de représentation, avaient engagé une campagne acharnée contre les Français du Bas- Canada qu'ils dépeignaient, dans leur journal Le Globe de Toronto, comme des hommes ignorants, haineux, et conspirant la chute du protestantisme. Ce parti prit pour devise : «No popery! no french domination » — « Plus de papisme ; plus de domination française! » et fit une guerre acharnée à tous les ministères qui se succédèrent. Il avait beau jeu auprès d’une population dont quelque temps auparavant un voyageur qui ne peut être suspect, un Anglais, M. Allen Talbot, après un séjour de plusieurs années parmi elle, traçait ce portrait peu flatteur :
« La grande masse des habitants du Haut-Canada est composée d’émigrants des États-Unis et des descen-
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aussitôt après que la guerre révolutionnaire fut termince. Entreprenants et ambitieux à l'excès, ils sont
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LE CANADA SOUS L'UNION. 361 toujours pressés de saisir les occasions de s'enrichir; malheureusement pour eux, il leur arrive très souvent de ne saisir que l'ombre, et de perdre la réalité, faute d'être bien pénétrés d'un esprit de modération et de savoir diriger leur zèle. Se livrant sans cesse à de fausses spéculations, à des espérances incertaines, ils se lancent dans des entreprises hasardeuses qui finissent par détruire en eux tout sentiment de rectitude et de probité. De là il résulte qu'on ne peut pas compter sur leurs engagements, ni ajouter foi à leur parole, car ils promettent sans avoir l'intention de tenir, etcontractent des obligations qu'ils se proposent de ne jamais remplir. Leur dépravation égale leur ignorance, et toutes les deux sontsouvent surpassées par leur vanité sans borne et leur invincible opiniâtreté. Semblables aux républicains leurs voisins, ils se croient le peuple le plus éclairé de la terre, et il serait tout aussi inutile de leur offrir des renseignements sur quelque sujet que de tenter d’apprivoiser un zèbre.
« Ils aiment beaucoup les boissons de toute espèce; comme les liqueurs ne sont pas chères, ils en prennent souvent jusqu’à l'ivresse. Les jeux de cartes, les courses de chevaux et la lutte sont leurs amusements favoris. Les paris se font ordinairement en bestiaux, et s'élèvent parfois à des valeurs extravagantes. Le sort d’une vache, d’une paire de bœufs ou de chevaux dépend souvent de la couleur d’une carte, et un grand nombre de fermiers se voient quelquefois privés, par une heure de jeu, des fruits péniblement acquis par vingt années de travail et d'industrie.
« Lorsque les courses sont finies, les luttes commencent et sont bientôt suivies de combats de boxeurs. Rien ne doit paraître plus dégoûtant aux yeux des hommes raisonnables. Au lieu de combattre comme des ennemis qu’une passion violente anime momentanément, ce qui sous tous les rapports serait déjà assez fâcheux, ils s'attaquent comme de vrais dogues, et paraissent ne viser qu'à se défigurer. Le principal but
Il. — La NOUVELLE-FRANCE. 21
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