‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 49 sur 73 · LL · texte numérisé non relu

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donnait décidément trop d'avantages » et qu'il fallait les attaquer pour retarder leur marche et permettre aux Assiniboines et aux Cris d'arriver à leur secours. Riel résistant encore, Dumont lui signifia « qu'il ne pouvait plus suivre ses conseils humanitaires, qu'il était décidé à aller tirer sur les envahisseurs, et que tel était également l'avis de ses gens ». Riel répondit alors : « Eh bien! faites comme vous voudrez! »

Dumont part avec deux cents hommes, se trouve le lendemain en présence de l’avant-garde ennemie, qu'une fusillade meurtrière tient en échec toute la journée et que le feu, mis aux herbes de la prairie, finit par obliger à prendre la fuite. Les Métis, blottis dans des trous qu'ils avaient creusés dans le sol, avaient pendant tout le combat tiré à peu près à couvert et avec leur adresse habituelle sur les soldats auxquels ils donnaient le change en plaçant des chapeaux ou des couvertures au bout de bâtons.

L'artillerie ne les avait pas ébranlés et leurs pertes ne s’élevèrent qu'à onze tués et dix-huit blessés, pendant que Midleton voyait tomber plus de cinquante de ses soldats.

« J'avais espoir, — écrit Dumont dans son récit des événements, — d’avoir du secours de Batoche ; mais Riel ne voulait pas laisser partir les hommes; il rassurait la population, lui disant que nous n’aurions pas grand mal. » Et il ajoute naïvement : « J'attribue notre succès aux prières de notre chef qui, pendant tout le temps de l’engagement, se tenait les bras en croix et faisait prier les femmes et les enfants. »

Après avoir longtemps attendu, des renforts sans être inquiété, Midleton reprit sa marche sur Batoche, dont les Métis couvraient les approches. Pendant trois jours, toutes ses attaques vinrent se briser sur les positions occupées par Dumont et ses compagnons, que l’épuisement et le défaut de munitions obligèrent enfin à la retraite. Pendant trois jours, ils avaient résisté à des forces dix fois supérieures, dont

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LA RÉVOLTE DES MÉTIS. 391 tous les assauts appuyés par l'artillerie avaient échoué contre leurs retranchements improvisés. Riel, au cours de cette lutte opiniâtre, se promenait avec son crucifix devant la ligne des Métis, encourageant les combattants. Avant pu s'échapper au dernier moment, il vint se livrer trois jours après au général anglais. Dumont, qui s'était battu avec acharnement jusqu’à la dernière minute, se réfugia aux États-Unis. « Il traversa seul ce vaste désert, qu’il parcourait autrefois à la piste des buffles disparus pour jamais, laissant sans ressources son vieux père et sa femme, sa propriété dévastée, son pays meurtri et ses amis morts pour la plupart. »

Les deux autres colonnes avaient également réussi à dégager Battleford et Edmonton ; Gros-Ours, battu et poursuivi à outrance, finit par être pris le 3 Juillet avec les quelques sauvages cris qui ne l'avaient pas abandonné.

Le 20 juillet, le procès de Riel s’ouvrait à Regina; les jurés étaient tous Anglais, ainsi que le juge stipendiaire Richardson. Les avocats de l'accusé plaidèrent d’abord l’incompétence de la juridiction, puis la folie du malheureux, qui protesta vivement contre ce système et fit valoir éloquemment la justice de la cause qu'il était venu défendre. Mais le chef métis était condamné à l’avance, et son origine même ne devait servir qu'à rendre plus irrévocable la sentence de mort prononcée contre lui depuis quinze ans dans les conciliabules secrets des sectes orangistes d’Ontario. « Riel tombait victime du fanatisme national et religieux de l'immense majorité anglaise et protestante du Canada, qui n’a pas plus dissimulé sa haine que sa joie à l’heure où ce malheureux Métis gravissait les degrés de l’échafaud pour y subir sa peine infamante. » (Ouimet.)

Le 4 août, le jury rendait un verdict de culpabilité « en recommandant le condamné à la clémence de la cour ». Le juge Richardson, sans en tenir compte,

prononça la sentence inexorable dans des termes bien propres à satisfaire les viles passions de ses compatriotes. « Je ne puis pas, dit-il à Riel, entretenir d’espoir pour vous et je vous conseille de faire la paix avec Dieu. Pour moi, un seul devoir pénible me reste à accomplir, c'est de prononcer la sentence contre vous; si l’on vous épargne la vie, personne n’en sera plus satisfait que moi, mais je ne puis conserver aucune illusion de ce genre. La sentence est que vous serez conduit à la prison de Regina, d'où vous venez, et gardé là jusqu’au 18 septembre prochain, et mené de là au lieu de l'exécution où vous serez pendu par le cou jusqu’à ce que la mort s’ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme. »

La cour du Banc de la reine à Winnipeg confirma le jugement. Un recours fut alors adressé au Conseil privé de Londres, pendant que le sursis accordé à Riel était prolongé jusqu'au 16 octobre, puis au 10 décembre. Dans cet intervalle, une immense agitation s’organisait dans l'Ontario pour exiger l'exécution de la sentence du meurtrier de Scott, et dans la province de Québec pour s’oppostèr à cette mise à mort d’un malheureux aliéné, dont le grand crime était surtout son origine française. Les Orangistes finirent par l’emporter, et Riel monta sur l’échafaud. Interrogé par le shérif sur la disposition de ses biens, il lui fit cette touchante et noble réponse : « Je n’ai pour tout bien que ceci, — il désignait son cœur, — et ceci je l’ai donné à mon pays il y a quinze ans. »

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La colonisation. — Les relations avec la France.

Un des faits les plus remarquables dans le développement rapide de la province de Québec depuis la fédération, c'est la marche de la colonisation et le peuplement des territoires, du golfe à la vallée de l'Outaouais, et de tout le Nord, que la forêt sans bornes occupait autrefois. Trois courants principaux se sont dessinés, l’un partant de Québec vers le lac Saint- Jean et le Saguenay, l’autre vers la presqu'île de Gaspé, le troisième s'étendant au nord de Montréal pour gagner peu à peu par l'Outaouais les plaines du Manitoba et la baie d'Hudson. Des chemins de fer favorisent et activent ce merveilleux essor, qui se continue chaque jour plus intense et qui assurera dans un prochain avenir la possession de toute la contrée à la ie race franco-canadienne.

Longtemps, les régions que les arpenteurs lotissent || maintenant étaient restées désertes et inconnues ; nn. c'était le Nord, «ce Nord immense, jadis impénétrable, à aux proportions colossales, sombre et souvent terrifiant dans ses aspects autant que d’autres fois il déborde de douceur et de mélancolie, empreint d'une grandeur à lui propre, qu’on ne retrouve nulle part, grandeur souveraine qui défie l'imagination, qui fl repousse comme une profanation toute tentative d’en reproduire une image même affaiblie. On ne peut ni le saisir, ni l’embrasser dans un cadre ; ses horizons il sont trop vastes, et pendant que le regard cherche à le

fixer et à le retenir, il grandit incessamment devant lui, s'élève et gagne de plus en plus la nue, comme une lente et solennelle gravitation de notre planète vers un espace toujours reculé. Les vagues de ses forêts, de ses collines et de ses montagnes flottent et montent dans un ciel sans limites, vers des rivages dont nul ne voit la trace et dont la ligne de l'horizon lointain ne peut donner qu'une illusion passagère.

« Quand, le soir, les grandes ombres, descendant des montagnes, s'avancent comme une mer de ténèbres, épaississent et mélent les forêts, jettent sur l’abime sans fond des lacs une moire sombre et intense qui engloutit en quelques instants les dernières et confuses images du jour, on dirait qu'une planète inconnue, et cependant sœur de la nôtre, descend doucement des hauteurs infinies pour la couvrir de son aile et protéger son repos. Immuables, muettes, coupant le ciel de leur longue ligne azurée, se dressant de plus en plus, et toujours reculant dans leur immobilité, à mesure que l’on croit approcher d'elles, les hautes et silencieuses montagnes, énormes et tranquilles fantômes, amoncelant la nuit autour de leurs cimes, ressemblent à des sentinelles de l’espace accomplissant sans lassitude et sans murmure une consigne éternelle. » (Buies.)

C'est tout ce territoire, si poétiquement décrit par l’auteur canadien, que les forestiers d’abord, les colons à leur suite, défrichent et cultivent au prix de fatigues et d'efforts incessants, mais avec un succès qui grandit chaque jour.

Les premiers signes d’encombrement de la population franco-canadienne, massée le long de la vallée du Saint-Laurent, se firent sentir vers 1835; peu à peu, ne trouvant pas dans la culture restreinte aux bords du fleuve un élément suffisant pour leur activité, de nombreux Canadiens gagnèrent les États-Unis où ils furent employés dans les manufactures. Quelques-uns revenaient avec leurs gains; beaucoup restaient à

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l'étranger, perdus pour leur pays natal. Il y avait là un danger au point de vue de l'avenir; le gouvernement provincial essaya de prendre des mesures pour enrayer le mal: il ouvrit de nouveaux centres de colonisation, créa des chemins pour en faciliter l'accès, accorda des concessions de terres dans les meilleures conditions pour les colons, et par des dispositions législatives leur assura une protection efficace. C'est ainsi qu’il fut décidé que les terres qui leur étaient cédées ne pourraient être grevées d'aucune hypothèque ni vendues par l'autorité judiciaire pour aucune dette antérieure à la concession; de plus, dès que le lot choisi par le colon était occupé, un certain nombre d'objets mobiliers restaient pendant dix ans exempts de saisie et maintenus comme propriété de l'habitant. La liste en est curieuse. Ce sont, aux termes de la loi :

« 4° Le lit, la literie, les couchettes, les vêtements ordinaires et nécessaires du débiteur et de sa famille ;

« 2° Un poële et son tuyau, une crémaillère et ses accessoires, un assortiment d’ustensiles de cuisine, une paire de pincettes et une pelle, une table, six chaises, six couteaux, six fourchettes, six assiettes, six tasses à thé, six soucoupes, un sucrier, un pot au lait, une théière, six cuillers, tous les rouets à filer et les métiers à tisser destinés aux usages domestiques, dix volumes, une hache, une scie, un fusil, six pièges, les rets et les seines ordinairement en usage ;

« 3° Tout combustible, viande, poisson, farine et légumes en suffisante quantité pour la consommation du débiteur et de sa famille pendant trois mois ;

« 4 Deux chevaux ou deux bœufs de labour, quatre vaches, dix moutons, quatre cochons, huit cents bottes de foin, les autres fourrages nécessaires pour compléter l’hivernement de ces animaux et les grains requis pour engraisser un cochon et en hiverner trois autres;

«5° Les voitures et autres instruments d'agriculture. »

Deux autres dispositions complètent la protection assurée aux émigrants, et sont d’une telle eflicacité que l’on est surpris de ne pas les voir appliquées dans nos colonies où elles auraient, de toute évidence, les mêmes heureux résultats. C'est d'abord le « homestead » : on appelle ainsi l'octroi gratuit que le gouvernement fait de soixante-quatre hectares de terre au choix de l’'émigrant avec la constitution d’un bien de famille insuisissable. C'est ensuite le droit de préemption, qui donne au colon, possesseur de ses soixante-quatre hectares, le privilège d'acheter, de préférence à tout autre, le lot voisin du sien, au prix de vingt-cinq à trente-sept francs l’hectare, et autant de lots qu’il a d'enfants âgés de dix-huit ans. Les conditions du homestead sont les suivantes : en se faisant inscrire au bureau des terres, le colon verse cinquante francs pour les frais d'administration ; 1l doit résider sur son lot au moins six mois par an pendant trois ans; préparer pendant la première année quatre hectares, les ensemencer la seconde année et en préparer six autres ; enfin mettre en culture la troisième année les défrichements des deux premières, préparer six autres hectares, et construire sur son homestead une maison habitable. Ces conditions remplies, il reçoit, sans aucun versement à effectuer, ses titres de propriété, dès lors indiscutables et transmissibles à sa seule volonté.

Quant aux impôts, aucun n’est prélevé par les gouvernements, soit général, soit locaux, sur la propriété foncière; il est fait face aux charges publiques par Les droits imposés sur les marchandises importées de l'étranger, sur les spiritueux et les tabacs. Les habitants ne paient de taxes que celles qu'ils s’imposent eux-mêmes soit pour les besoins de leurs municipalités, soit pour l'entretien de leurs écoles. C'est sous leurs yeux que se dépense l'argent qu'ils versent, et qu'ils regrettent d'autant moins qu'ils apprécient mieux l'utilité de son emploi, dont ils ont ainsi le

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contrôle immédiat. « Chez nous, au contraire, ainsi que le remarque avec une certaine ironie M. Duvergier de Hauranne, l'État est comme le soleil qui pompe les nuages, les amasse au ciel et les fait également retomber en pluie.

« Je ne nie pas la beauté apparente du système, conclut le savant écrivain, mais il a l'inconvénient de cacher aux contribuables l’emploi et la distribution de leurs ressources. Ils voient bien leurs revenus s'en aller en fumée ; mais, ne voyant pas d’où vient la pluie qui les féconde, ils s’habituent à considérer les exigences de l'État comme des exactions et ses bienfaits comme un don naturel. » (Huit mois en Amérique.)

Du mouvement de colonisation dont nous venons de préciser les débuts et la marche, un homme, Antoine Labelle, se fit l’apôtre et le directeur passionné, au point d'y consacrer sa vie et ses forces, entrainant derrière lui toute une phalange de disciples qui partageaient sa foi dans le succès et ses espérances quant au but à atteindre. But grandiose, car il s'agissait de conquérir sur la forêt toute une province aussi vaste que celle de Québec, d’y implanter la race francocanadienne d'une expansion si merveilleuse, à laquelle il suffisait d'imprimer la direction pour qu’elle s’assurât bientôt la possession du sol, du lac Ontario au golfe Saint-Laurent, possession devant un jour lui valoir la suprématie politique dans toute cette partie de la confédération.

Antoine Labelle était membre de ce clergé qui, au Canada, exerce une influence considérable sur les habitants dont il a, depuis la cession de la colonie à l'Angleterre, partagé les sombres jours et les dures épreuves, En 1868, nommé curé du village de Jérôme, au pied des Laurentides, aux portes de la grande et fertile vallée de l'Outaouais, il explora d’abord, pour en apprécier les ressources, cette région qui allait, grâce à son inépuisable initiative, devenir le berceau d’une population nombreuse; puis, émerveillé par les

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