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ministre de la marine Pontchartrain portaient que deux navires, l'Envieux et le Profond, seraient armés, dès le mois de février, à Rochefort, et remis à MM. d'Iberville et de Bonaventure. Mission leur était donnée d'attaquer et de détruire le fort de Pemkuit, d'où les Anglais tenaient toute l’Acadie en échec; de passer ensuite à l’île de Terre-Neuve et, avec le concours du gouverneur de Plaisance, d'en chasser l’ennemi par terre et par mer. Sérigny, après avoir accompagné son frère à Pemkuit, devait se rendre à la baie d'Hudson avec le Dragon, dont il avait le commandement, pour ravitailler les forts et les mettre à l'abri d’un coup de main.
‘Arrivés le 26 juin 1696 à la baie des Espagnols, d'Iberville et Bonaventure y trouvèrent des lettres de M. de Villebon, gouverneur de l’Acadie, les informant que trois navires anglais avaient été vus croisant à l’entrée de la rivière Saint-Jean. Ils allèrent immédiatement à leur recherche et les aperçurent le 14 juillet. Ils fondirent sur eux à pleines voiles : d'Iberville s’attaqua au Newport, armé de vingt-quatre pièces de canon, éteignit son feu, brisa ses mâts et s’en empara; les deux autres, profitant d’une brume épaisse, prirent la fuite et disparurent dans le brouillard.
A la côte d’Acadie, d’Iberville et Bonaventure embarquèrent M. de Villebon et cinquante sauvages, puis ils se rendirent devant Pemkuit, que le baron de Saint-Castin, avec deux cents Abénaquis, investit. par terre. Les canons, débarqués, furent mis en batterie dès le lendemain, et le feu commença sur la place. Les assiégés, au nombre d’une centaine, effrayés par les bombes qui tombaient dans le fortet pouvaient faire sauter la poudrière, épouvantés par la menace de Saint-Castin que, s'ils attendaient l'assaut, ses sauvages les massacreraient tous, obligèrent le commandant à capituler.
Après avoir détruit le fort, d'Iberv ille se rendit à Plaisance, dans l’île de Terre-Neuve.
Cette île était depuis longtemps fréquentée par les pêcheurs de morues ; les Français y occupaient la baie de Plaisance, sur la côte sud, pendant que les Anglais avaient établi divers postes sur la côte est, où ils avaient bâti la ville de Saint-Jean.
Terre désolée, au sol marécageux, couvert de mousses, de forêts de sapins et de bouleaux souvent impé- *nétrables, dont les brouillards obscurcissent presque toujours l'horizon, où d'octobre à avril une neige épaisse couvre la terre d'un linceul uniformément triste et dont ies glaces défendent alors l'approche, cette île avait d’abord peu attiré l'attention du gouvernement français, tandis que les armateurs anglais, plus avisés, y envoyaient chaque année de nombreux bâtiments de pêche et prenaient peu à peu possession des baies formant le long de la côte d’éxcellents abris. C'est à détruire leurs établissements que, d’accord avec le comte de Frontenac, d’Iberville allait s’employer.
Arrivé à Plaisance, il apprit que M. de Brouillan, gouverneur de cette place, au lieu de l’attendre comme il avait été convenu, était parti depuis trois jours avec le vaisseau le Pélican et huit bâtiments malouins pour aller attaquer Saint-Jean. Cette expédition ne réussit qu'à demi. M. de Brouillan était un officier de valeur, mais l’appât du gain avait sur lui trop d’action et son caractère violent rendait son commandement insupportable. Repoussé par les courants et les vents contraires, en désaccord avec les Malouins qui ne servaient que comme volontaires sous ses ordres, informé en outre qu’il y avait dans le port de Saint- Jean une quarantaine de navires dont plusieurs armés de vingt à trente canons, il se rabattit sur les postes du sud qu'il enleva, et réussit à s'emparer de trente bateaux marchands avec lesquelsil revint à Plaisance. Il y trouva d'Iberville, quise préparait à alier attaquer le poste de Carbonière, au nord-est de l’île. Sa prise assurait la possession du reste de la contrée.
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Donnant alors une nouvelle preuve de son insupportable humeur, M. de Brouillan vouluts’opposer à cette expédition, et ordonna aux Canadiens, comme s'ils dépendaient de lui, de rester à Plaisance. Mais ceuxci, qui ne connaissaient que d'Iberville, refusèrent d'obéir et manifestèrent une telle hostilité que le gouverneur, certain, si l’on en venait aux mains, d’avoir le dessous, déclara qu'il voulait seulement être présent avec sa troupe à la prise de Saint-Jean, dont le butin resterait aux engagés canadiens. D'Iberville, dans un excellent esprit de conciliation, renonça de son côté à l'attaque immédiate de Carbonière, et accepta le concours de M. de Brouillan pour enlever les forts et la ville de Saint-Jean. Se chargeant du rôle le plus difficile, il prit, lui marin, la route de terre avec ses fidèles engagés, pendant que M. de Brouillan s’embarquait avec une centaine d'hommes sur le Profond et faisait ‘voile pour Rognouse, lieu du rendezvous.
Pendant neuf jours les Canadiens marchèrent dans des bois épais, sur un sol détrempé, brisant la glace à chaque instant sous leurs pas, traversèrent des rivières et des marécages avec de l’eau jusqu’à micorps, et couchèrent sur la dure. Ayant rejoint M. de Brouillan, ils se dirigèrent sur Saint-Jean ; un détachement envoyé en avant fit connaître qu'il n’y avait dans le port que trois navires marchands. L'attaque fut aussitôt décidée, et un corps anglais, sorti de la ville au-devant de l'ennemi, chargé avec une telle vigueur qu’assaillants et assiégés entrèrent en même temps dans la place. Deux forts tombèrent ainsi, avec trente prisonniers, au pouvoir de d'Iberville.
[l restait à en enlever un troisième, flanqué de quatre bastions et armé de douze pièces de canon; deux cents Anglais s’y étaient refugiés en abandonnant la ville. D'Iberville, à la tête de soixante Canadiens, se chargea des approches, démolit ou brûla les maisons voisines de l’enceinte, et commença l'installation d’une
batterie. Effrayés de ces préparatifs conduits avec une merveilleuse activité, les Anglais demandèrent à parlementer et consentirent à se rendre, On leur accorda deux navires pour retourner en Angleterre, et la place fut évacuée sur-le-champ. L'action avait été menée avec d'autant plus d'ardeur que deux vaisseaux ennemis avaient paru à l'horizon. Voyant la place prise, ils regagnèrent le large.
D'Iberville ayant besoin de tous ses volontaires canadiens pour continuer la campagne pendant l'hiver, et les recrues de M. de Brouillan, qui voulait rentrer à Plaisance, étant hors d’état d'affronter de nouvelles fatigues, on démolit les forts et on brûla la ville afin que les Anglais ne pussent revenir s’y installer; puis M. de Brouillan regagna sa résidence et d'Iberville se mit en route vers le nord pour détruire tous les postes de la côte.
On était alors au commencement de décembre, et d'épaisses couches de neige couvraient le sol. Les Canadiens se fabriquèrent des raquettes, et pendant deux mois parcoururent le pays, enlevant les points fortifiés, détruisant les établissements, répandant la terreur parmi les habitants. Ils tuèrent deux cents ennemis qui se défendaient les armes à la main, et firent plus de sept cents prisonniers.
Il ne resta aux Anglais que Bonaviste et l’île de Carbonière. Le premier de ces deux postes était trop bien fortifié pour être attaqué par des hommes qui, marchant presque toujours par des chemins impraticables, ne pouvaient porter que leurs fusils et quelques vivres. Quant à l’île de Carbonière, bordée de falaises dont les glaces et les vagues défendaient l’approche, elle était inabordable dans cette saison. Le lieutenant de d’Iberville, Montigny, officier du plus brillant courage, essaya vainement d'y prendre pied; ses canots faillirent se briser contre les roches.
De retour à Plaisance, d’'Iberville y commençait ses préparatifs pour enlever, dès que la saison en permet-
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trait l'approche, ces derniers refuges de l'ennemi, lorsque le 18 mai 1697 son frère Sérigny arriva de France avec une escadre, dont il lui remit le commandement, et l’ordre du ministre d'embarquer ses Canadiens pour aller chasser de nouveau les Anglais de la baie d'Hudson, dont quatre de leurs vaisseaux avaient repris possession dans l’automne de 1696. La garnison française du fort Bourbon, attaquée par des forces très supérieures et n'ayant l'espoir d'aucun secours, avait fini par capituler.
A travers les brumes, les glaces et les tempêtes, l’escadre remonta la côte du Labrador et atteignit, le 28 juillet, l'entrée du détroit conduisant à la baie d'Hudson. D'Iberville, frayant la marche, dirigeait le Pélican, frégate de cinquante canons; le Palmier, de quarante canons, était commandé par Sérigny; puis venaient le Profond, le Wesp et un brigantin. Le 3 août, malgré les courants et les glaces flottantes encombrant le passage, le détroit était franchi; mais l’escadre se trouva prise alors dans les glaces et courut les plus grands dangers. Le brigantin, poussé par un iceberg contre le Palmier, reçut un choc si violent qu'il fut écrasé et coula sur place. Les douze hommes qui le montaient eurent à peine le temps de se sauver.
Séparé des autres bâtiments par les courants et les brumes, d’Iberville arrivait seul le 4 septembre en vue du fort Bourbon. Mouillé à trois lieues de la côte, il attendait les siens lorsqu'il aperçut au large sous le vent trois vaisseaux ; il leur fit des signaux auxquels ils ne répondirent pas. C'étaient trois frégates anglaises, le Hampshire portant cinquante-six canons et deux cent cinquante hommes d'équipage, le Derring, de trente-six canons, et le Hudson-Bay, de trente-deux.
D'Iberville avait envoyé en reconnaissance à terre vingt-deux hommes et deux officiers; il avait à bord quarante hommes atteints du scorbut et ne comptait que cent cinquante combattants, mais il lui fallait absolument s'opposer au débarquement des troupes que
les trois navires ennemis amenaient, car s’il le laissait s'effectuer, le siège du fort devenait impossible et tous les efforts accomplis jusqu'alors restaient inutiles. Inspirant à son équipage la résolution qui l’animait de vaincre ou de périr, le commandant français s’assura par une habile manœuvre l'avantage du vent, puis fondit sur le Hampshire, que suivaient le Derring et le Hudson-Bay. Arrivé à portée, il engagea contre eux un violent combat d'artillerie qui dura plus de trois heures sans résultat décisif. Bienville, le jeune frère de d’Iberville, commandait une des batteries du Pélican, pendant cette action, au cours de laquelle il fut gravement blessé. Décidé à en finir, d’'Iberville arriva bord à bord avec le Hampshire et, d’une bordée à la flottaison, causa de tels ravages dans sa coque que la frégate sombra aussitôt avec tout son équipage. Virant de bord, l'intrépide Canadien s’élança sur le Hudson-Bay qu'il allait enlever à l’abordage, lorsque le capitaine amena son pavillon et se rendit. Le Derring, craignant le même sort, s'enfuit au large. D'Iberville essaya de lui donner la chasse ; mais le Pélican avait reçu, dans cette lutte acharnée, de nombreuses avaries, plusieurs boulets avaient traversé son bordage et déterminé une voie d’eau à la ligne de flottaison; ses manœuvres étaient coupées, ses voiles déchirées ; la poursuite dans ces conditions devenait impossible. Le vainqueur dut laisser échapper cette dernière proie; il fit amariner le Hudson-Bay, et réparer à la hâte les avaries des deux navires. Ainsi s’achevait un des plus beaux faits d'armes dont s’honore la marine francaise. Les épreuves du vaillant officier n'étaient pas terminées ; la nuit s’annonçait comme orageuse ; la mer, indice trop certain dans ces parages, se gonflait rapidement ; d’Iberville gagna le large avec sa prise, mais la tempête se déchaîna si brusquement et avec une telle violence que les deux navires, malgré tout ce que put faire le commandant, et il n’y avait pas de son temps un meilleur manœuvrier, furent rejetés à la
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côte et vinrent s’échouer sur le sable à une demi-lieue au large de l'embouchure de la rivière Sainte-Thérèse, On était heureusement à une époque de l’année où, dans ces contrées, le soleil descend à peine au-dessous de l'horizon ; grâce à la pâle clarté de ces longs jours, les équipages parvinrent à gagner la terre avec leurs armes et à sauver la plupart des blessés et des malades ; mais, deux pieds de neige couvraient le sol et dixhuit hommes moururent de froid pendant ce trajet. Sans vivres, sans effets de rechange, d'Iberville prit le parti désespéré d'attaquer sans délai le fort Bourbon, et de l’enlever d'assaut. Mieux valait périr dans un combat acharné que de succomber au froid et à la faim sur ces plages glacées. Il allait engager l'action lorsque le Palmier, le Wesp et le Profond parurent à l'embouchure de la rivière. C'était le salut, et un renfort suffisant pour réduire bientôt à merci la garnison du fort déjà démoralisée par la destruction de la flotte de secours. Aussitôt les approches furent faites et les batteries établies. Quarante-huit heures d'un violent bombardement déterminèrent les Anglais à capituler pour éviter un assaut. Quelques jours après, d'Iberville, laissant une garnison dans le fort, faisait voile pour la France. Le 7 novembre, il arrivait à Belle-Isle et adressait au ministre de la marine son rapport sur cette campagne, qui nous assurait pour plusieurs années la possession de la baie d'Hudson. La paix avec les Anglais ayant été signée à Ryswick, d'Iberville, qui avait suivi avec attention les explorations de Cavelier de La Salle et appris les détails de sa fin tragique, proposa au ministre de la marine de reprendre son projet de découverte par mer des embouchures du Mississipi, et d’édifier aux abords un fort qui en assurerait la possession à la France. ll serait facile ensuite de créer entre le Canada et ce nouvel établissement, par la vallée du grand fleuve, une chaîne de postes qui entoureraient les colonies anglaises et arrêteraient leur expansion vers l’intérieur du conti-
nent. Esprit aussi avisé que vaillant soldat et habile marin, le prévoyant Canadien indiquait dès cetteépoque et redoutait avec raison pour sa patrie le.développement futur de nos rivaux dans le Nouveaü-Monde.
« Si la France, écrivait-il, ne se saisit pas de cette partie de l'Amérique, qui est la plus belle, pour avoir une colonie assez forte pour résister à celle qu’a l’Angleterre dans la partie de l’est depuis l’Acadie jusqu’à la Caroline, la colonie anglaise, qui devient très considérable, s’augmentera de manière que dans moins de cent années elle sera assez forte pour se saisir de toute l'Amérique du Nord et en chasser les autres nations. »
C'était une véritable prédiction.
Son projet ayant été agréé, d'Iberville partit de Rochefort le 17 octobre 1698 avec deux vaisseaux, la Badine et le Marin, et arriva en vue des côtes de la Floride le 27 janvier 1699 ; le 31 il mouillait au large de la rivière Mobile, qui coule parallèlement au Mississipi. Le 2 février il débarquait dans une île sablonneuse où le sol était couvert d’ossements humains. Il la nomma l’île du Massacre. Des sauvages lui parlèrent d’une grande rivière qui se trouvait à quelque distance, mais le peu de profondeur des eaux ne permettait pas l'approche de la terre à des bâtiments de fort tonnage. Afin d'éviter la mésaventure survenue à Cavelier de La Salle passant au large des bouches sans les apercevoir, d'Iberville fit armer deux barques longues dites biscaïennes, et s’y embarqua avec son frère Bienville, alors garde-marine, une cinquantaine d'hommes, deux canots d’écorce et vingt jours de vivres. Ce ne fut pas sans de dures épreuves qu’il parvint à la découverte du fleuve.
Souvent couvertes de L''ouillards et de brumes dues au mélange des eaux douces et salées, les embouchures du Mississipi se distinguent à peine au milieu des vastes alluvions dans un état encore semi-liquide qui en masquent l’entrée et rendent impossible la marche des navires qui ne suivent pas exactement
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l'étroit chenal. Du large, lorsque le temps est clair, on aperçoit d'abord deux minces lignes noires enserrant la masse d’eau douce comme un canal entre deux longues jetées Des passes dangereuses, dont les courants font varier fréquemment la profondeur, mènent à l'entrée du fleuve sur lequel on navigue, mais dont on ne voit pas encore les rives.
« À droite et à gauche seulement, de légers renflements de vases étalent sur l’eau leurs contours indécis et marquent les parties hautes du rivage sous-marin qui s'élève entre l’eau douce et l’eau salée. À mesure qu'on avance, ces flots de boue deviennent plus nombreux et plus allongés; bientôt ils se rapprochent l’un de l’autre, semblables à des vagues solidifiées, puis se réunissent bout à bout et finissent par former un rivage continu au-dessus du niveau du courant. Mais l’étroite bande de terre est en même temps le rivage du fleuve et celui de la mer; les vagues salées et les flots d’eau douce la recouvrent tour à tour et s’y rencontrent dans un dédale de fossés remplis d’un mélange visqueux et corrompu; partout où un renflement du terrain spongieux permet aux plantes de fixer leurs racines, des cannes sauvages et des roseaux y croissent en fourrés impénétrables. » (Reclus.)
C'est par un véritable hasard que d'Iberville, fuyant devant le gros temps du large, s’engagea dans ces passes et se trouva dans le chenal à la recherche duquel il s'était aventuré. Il avait déjà navigué plusieurs jours, au milieu d'’ilots de sable et de vase, sans découvrir le fleuve obstinément cherché. Enfin, « le 2° de mars, — dit-il dans la relation de son voyage, — nous sommes partis suivant la côte. J'ai couru le long de la terre, à une lieue et demie au large, par douze et quinze pieds d’eau, dix lieues, gros vent et la mer très grosse, à ne pouvoir tenir la mer ni donner à la côte, le pays étant trop plat. J'ai tenu la mer capeyant avec mes chaloupes, mes canots dedans, les coups de mer passant très souvent dans
Il, — LA NouveLLe-FRANCE, 2
LAS SRE TES
nos chaloupes. Ayant tenu trois heures le cap au sudest pour doubler une pointe de roche, la nuit venant et le mauvais temps continuant à ne pouvoir résister sans aller à la côte la nuit ou périr à la mer, j'ai arrivé sur les roches pour faire côte de jour, afin de pouvoir sauver mes gens et mes chaloupes. En approchant de ces roches pour me mettre à l'abri, je me suis aperçu qu'il y avait une rivière. J'ai passé entre deux de ces roches à douze pieds d’eau, la mer fort grosse, et en approchant j'ai trouvé de l’eau douce avec un fort grand courant. Ces roches sont de bois pétrifié avec de la vase et devenues noires, qui résistent à la mer. Elles sont sans nombre, hors de l’eau, les unes grosses, les autres petites, à distance les unes des autres de vingt pas, cent, trois cents, cinq cents pas plus ou moins, courant au sud-ouest. »
L'explorateur se trouvait ainsi dans ce chenal, bordé de chaque côté de hauts fonds vaseux, où venaient s’échouer les arbres déracinés par les hautes eaux du fleuve. Il avait du même coupévitél’échouageau-devant duquel il allait pour sauver ses équipages; aussi écritil avec une visible satisfaction : « Nous sentons, couchés sur les roseaux à l’abri du mauvais temps, le plaisir qu'il y a dese voir sauvés d’un péril évident. C'est un métier bien gaillard de découvrir les côtes avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour tenir la mer sous voiles ni à l'ancre, et sont trop grandes pour donner à une côte plate, où elles échouent et touchent à demi-lieue au large! » |
Les bords vaseux du chenal étaient couverts de roseaux « si épais qu'on avait peine à y voir, et qu'il était impossible d’y passer à moins que de les casser, et le dedans était rempli de marécages impraticables ».
Les vivres diminuant, il fallut, pour continuer le voyage, retrancher le pain et se contenter de farine bouillie avec un peu de lard.
Le lendemain, les deux chaloupes commencèrent à remonter le fleuve au milieu des troncs d'arbres en-
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combrant les passes, des cannes et des vases. Bienville ouvrait la route en canot d’écorce, et les chaloupes suivaient péniblement, en luttant contre la violence des eaux, les nombreux détours de la rivière. Jusqu’au 99 mars, cette navigation se prolongea malgré la pénurie des vivres, mais les hommes comprenaientcomme leur chefla grandeur de l’œuvre qu’ils accomplissaient, et se consolaient de leurs durs labeurs en joignant parfois à leur maigre ordinaire un morceau de crocodile ou de serpent, hôtes dangereux de ces parages. Un jour, ce fut un régal, ils trouvèrent un chevreuil mort qui avait été apparemment étranglé par des loups; on le partagea entre les deux chaloupes et on le mangea « quoique le ventre commençât déjà à sentir ».
Incertain encore si la rivière dans laquelle il avait pénétré si difficilement était bien le Mississipi, d’Iberville vit tous ses doutes s’évanouir lorsqu’à un village de sauvages Quinipissas, l’un d’eux remit à Bienville, en échange d’une hache, une lettre qu'il gardait depuis longtemps; elle portait cette adresse : « A M. de La Salle, gouverneur général de la Louisiane. » Elle était signée du chevalier de Tonti qui l’avait écrite lorsqu'il était venu du fort Saint-Louis des Illinois jusqu’au golfe du Mexique à la recherche de son chef, et portait :
« Du village des Quinipissas, ce vingtième d'avril 1685. Monsieur, ayant trouvé les poteaux où vous aviez planté les armes du roi renversés par les bois de marée, j'en ai fait planter un autre en deçà, environ à sept lieues de la mer, où j'ai laissé une lettre dans un arbre, à côté, dans un trou, avec un écriteau dessus. Les Quinipissas m’ayant dansé le calumet, je leur ai laissé cette lettre pour vous assurer de mes très
| humbles respects. Ce m'est un grand chagrin que nous
nous en retourniors avec le malheur de ne vous avoir pas trouvé après que deux canots ont côtoyé du côté du Mexique trente lieues, et du côté de la Floride vingtcinq, lesquels ont été obligés de relâcher, faute d’eau
28 LA NOUTELLE-FRANCE,.
Certain dès lors qu’il était bien dans les eaux du grand fleuve, d’Iberville regagna la côte et bâti un fort dans la baie de Biloxi, entre le Mississipi et la rivière Mobile. Il y laissa une garnison de soixantedix hommes, la munit de vivres et de munitions, et fit voile pour la France. C'est ainsi que commença la colonisation de la Louisiane, à laquelle d'’Iberville contribua de toutes ses forces.
En 1700, il revint avec deux navires à la baie de Biloxi pour ravitailler ce poste, reconnaître la contrée et s'assurer des ressources qu’elle pouvait présenter. Un bâtiment anglais avait, l’année précédente, pénétré dans une des passes du Mississipi et ne s'était retiré que devant la menace de Bienville de l'y contraindre par la force. Pour empêcher le renouvellement de pareilles tentatives, d'Iberville établit dans la passe de l’est, sur un terrain boisé, à l’abri des hautes eaux, un fortin carré à deux étages qu’il arma de six pièces de canon et où il laissa une garnison de quinze hommes. De retour à Biloxi et les fièvres le retenant à bord, il fit reconnaître l’intérieur des terres par Bienville, qui entra en relations avec les diverses peuplades, Taensas, Chactas, Natchez et autres séjournant entre la rivière Mobile et le Mississipi. Dans ce long trajet, l'explorateur et ses compagnons supportèrent des fatigues inouïes, arrêtés par les pluies et les rivières débordées, traversant d’interminables marécages. Quelques extraits du journal de Bienville donneront une idée des souffrances qu'ils eurent à endurer :
« Les pluies, dit-il, rendent les chemins très diffciles. J'ai campé au bord d’un marais, mes gens ont été à la chasse sans avoir rien tué ni vu aucune apparence de gibier. Je suis à court de vivres : j'ai trois de mes gens qui marchent, mais qui ont les fièvres depuis deux jours. Le 1° avril il a plu à verse toute la nuit, et ce matin jusqu’à dix heures que nous sommes partis pour gagner quelques cabanes sauvages, nous
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passâmes huit petites rivières de dix et douze pas de large, et fort profondes : nous avons abattu des arbres. pour nous servir de ponts ; après quoi, nous avons. trouvé plusieurs marais et fondrières où nous avions de l’eau jusqu'au ventre et aux aisselles; nous avons: marché jusqu'à la nuit dans ce mauvais pays, n'ayant pas trouvé, pendant tout ce temps, un arpent de terrain propre à camper. Nous ne voyons aucune apparence de chasse et nous sommes réduits à deux petites sagamités claires par jour. Le 2, il a plu toute l& nuit jusqu’à deux heures du matin ; nous n'avons pu: faire qu'une lieue et demie aujourd’hui, à cause des mauvais chemins, dans des marais, dansl'eau jusqu'au ventre le moins. Nous avons trouvé six petites rivières. qu'il nous a fallu passer sur des arbres étroits et à. deux pieds sous l’eau, Le 5, à demi-lieue de notre cabanage, nous avons trouvé un marais d’un tiers de lieue de iarge où il n’y avait point de fond à six pieds. et qui était plein de bois dont nous avons fait descajeux pour porter nos hardes : nous avons été tout. le jour à le passer, l’eau était très froide ; plusieurs de mes gens y ont été saisis de froid et contraints de monter aux arbres pour se délasser ; quatre y passèrent presque tout le jour, jusqu'à ce qu'on fût les chercher en cajeu. Jamais mes gens ni moi n'avions été si fatigués de notre vie. Voilà un bon métier pour tempérer les feux de la jeunesse! Nous ne laissons pas de chanter et rire pour faire voir à notre guide que læ fatigue ne nous fait pas de peine. »
Est-elle bien française cette manière alerte de: dépeindre les souffrances et les privations d’un pareiÉ voyage ? Voilà, en effet, un bon métier pour tempérerles feux de la jeunesse !
Le journal de route de Bienville, joint à celui de d'Iberville et remis au ministère de la marine, a été publié dans Les Mémoires et documents pour servir à& l’histoire des origines françaises des pays d'outre-mer.
En 1701,troisième voyage à la Louisiane de d'Iber--
ville, à bord de la Renommée, avec son frère de Sérigny, lieutenant de vaisseau, commandant le Palmier.
‘ Après avoir transporté à la Mobile, dont le port
offrait plus de sécurité pour les bâtiments, l’établissement de Biloxi, et y avoir fait construire un fort, des casernes et des magasins, il passait des traités avec diverses tribus, dont il visitait les territoires, puis il revenait à la côte et, le 27 avril 4702, il appareillait pour la métropole.
En 1706,nommé chevalier de Saint-Louis et capitaine de vaisseau, il armait une escadre à la Martinique et enlevait aux Anglais l’île de Nièves. Il se préparait à réaliser le rêve de toute sa vie en allant attaquer et détruire Boston et New-York, lorsque, le 9 juillet, il succombait, à la Havane, sur le vaisseau le Juste, à un accès de fièvre jaune.
L'ainé des frères Le Moyne, de Longueil, après avoir pris part à de nombreuses campagnes au Canada, devint gouverneur de Montréal, où il mourut en 1716. De Bienville, après avoir été longtemps commandantà la Louisiane, repassa en France et mourut à Paris, en 1767, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Sérigny parvint, comme d’Iberville, au grade de capitaine de vaisseau, et fut chargé de la direction du port de Rochefort. Maricourt, Chäteauguay se distinguèrent également à côté de leurs frères, dans diverses expéditions ; le fils de Châteauguay, à son tour, fut gouverneur de la Guyane, puis de Louisbourg, qu’il défendit avecsuccès contre les Anglais. C'est ainsi que, du Saint-Laurent au golfe du Mexique, continua longtemps encore à servir sa double patrie la plus noble des nombreuses familles auxquelles ont donné naissance ces colonies françaises dont l’histoire, trop ignorée, constitue cependant un des plus beaux fleurons de nos gloires nationales,
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Paix générale avec les cantons et les nations des lacs.
Après la mort du comte de Frontenac, deux candidats firent des démarches actives pour obtenir sa succession : l’intendant Champigny, qui s'était acquis les sympathies de la population par son désintéressement et son équité, et le chevalier de Callières, également très estimé des Canadiens ; mais ce dernier pouvait de plus, comme officier, se montrer à la tête des troupes qui avaient marché plus d’une fois sous ses ordres et qui admiraient son intrépidité. « Sans avoir le brillant de son prédécesseur, il en possédait tout le solide, des vues droites, une fermeté toujours d'accord avec la raison, un grand sens, beaucoup de probité et d'honneur, et une pénétration d'esprit à laquelle une grande application et une longue pratique! avaient ajouté tout ce que l'expérience peut donner de’ lumières ; il avait pris dès le commencement un grand empire sur les sauvages qui le connaissaient exact à tenir sa parole et ferme à vouloir qu'on lui gardât celles qu’on lui avait données. » (Charlevoix.)
Confident des projets de Frontenac, son collaborateur le plus dévoué, il était mieux que personne en mesure de continuer son œuvre et d'achever la pacification si énergiquement poursuivie par ce gou-' verneur. Aussi sa nomination fut-elle accueillie avec joie par la colonie. M. de Vaudreuil, dont l’activité et le brillant courage dans les diverses cempagnes contre les cantons avaient été admirés de tous, fut désigné pour remplacer Callières au poste de Montréal.
Informés de la mortde M. de Frontenac, les Iroquois
auraient volontiers profité de l'occasion pour tenter quelque coup sur nos alliés, mais la paix conclue entre la France et la Grande-Bretagne leur donna fort à réfléchir, car ils ne pouvaient plus désormais compter sur l’appui des Anglais en cas de guerre avec le Canada. Les instructions envoyées de Londres à M. de Bellomont, gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, et communiquées en même temps au chevalier de Callières, portaient en effet :
« Pour prévenir la continuation des différends qui sont survenus au sujet des Indiens des cinq nations, noussommes convenus avec le Roi Très Chrétien qu'ils vivront paisiblement et qu’ils jouiront des fruits de la paix conclue à Ryswick, aussi bien que les autres Indiens leurs voisins ; qu’en conséquence de cela les prisonniers et les otages seront relächés de part et d'autre, et que les [Indiens des cinq nations, aussi bien que ceux avec lesquels ils ont été en guerre et autres qui sont leurs voisins, seront désarmés autant qu'il sera jugé à propos par vous et par le gouverneur français, pour les contenir dans la tranquillité dont on est convenu qu'ils jouiront. En casque les Indiens aient la guerre les uns avec les autres, ou qu'ils inquiètent les colonies anglaises ou françaises, vous agirez de concert avec le gouverneur français contre eux, afin de les obliger à vivre en repos. »
Les chefs des cantons étant venus à Montréal en députation pour traiter de l'échange de prisonniers et de la paix, Callières leur fit traduire la lettre qu’il avait reçue en communication pour leur démontrer qu'ils n'avaient plus à attendre aucun secours de leurs voisins, « [ls n'étaient pas tout à fait contents de cette lecture,remarque la Potherie, qui assistait à la conférence, car, malgréle grandflegme qui leur est naturel, je m'apercevais bien que cette ligue offensive et défensive entre nous et les Anglais les inquiétait extrêmement. Ils étaient surpris des moyens violents dont les Anglais voulaient se servir. »
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Après de longs conciliabules, les Onnontagués et les Tsonnontouans envoyèrent à Montréal, au mois de juillet 1700, six umbassadeurs qui furent présentés . au gouverneur par Le Moyne de Maricourt. Reçus. solennellement par M. de Callières entouré de ses. officiers, ils lui déclarèrent qu’ils venaient aussi de la. part des cantons de Goyogouin et d’Onneyout, et. que si leurs députés ne les accompagnaient pas, c'est que le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre les avait dissuadés de se rendre à Montréal et qu'ils étaient allés le trouver pour savoir de lui quelles raisons:il. avait de s'opposer à ce voyage. Ils se plaignirent ensuite de ce que dans leurs chasses ils avaient été attaqués par les Outaouais, les Illinois et les Miamis, qui leur avaient tué plusieurs hommes, alors que la paix était conclue entre la France et l’Angleterre et qu'ils la croyaient étendue aux alliés des deux nations. En témoignage de leurs intentions pacifiques, ils prièrent le gouverneur d'autoriser Maricourt à les accompagneravec un autre officier, Joncaire, également adopté par eux, et le père Bruyas, missionnaire, qui ramèneraient les prisonniers retenus dans les cantons.
Callières leur répondit que M. de Bellomont n'avait rien à voir dans les engagements entre les cinq nations et les Français, qu’il avait insisté auprès de ses alliés. pour les amener à ne se livrer à aucune hostilité pendant les pourparlers de paix, mais que des Iroquois. ayant attaqué dans leurs territoires de chasse des- Miamis dont ils avaient tué plusieurs, ils n'avaient pas. à se plaindre d’avoir à leur tour subi de justes représailles ; qu’il consentait au départ des deux officiers. et du missionnaire désignés par eux, à la condition. que ces derniers ramèneraient tout à la fois les prisonniers français restés dans leurs villages et desambassadeurs munis de pleins pouvoirs pour conclure la paix avec les Français et tous leurs alliés. Un des. députés des cantons devait en outre rester en otage: jusqu'au retour de Maricourt, de Joncaire et du père.
Bruyas. Quatre d’entre eux s'offrirent à demeurer, ce qui fut accepté, et les deux autres partirent en compagnie des trois Français qui furent reçus à Onnontagué avec de grandes démonstrations de joie.
Pendant que l’on y attendait les envoyés des Goyogouins et des Onneyouts, Maricourt et le père Bruyas visitèrent les prisonniers français qu’ils purent rencontrer et les invitèrent à revenir avec eux à la colonie; mais pour les uns les familles qui les avaient adoptés refusèrent de s’en séparer; d’autres, accoutumés à la vie sauvage et à son extrême liberté, préférèrent continuer à rester dans le milieu où ils se trouvaient ; très peu acceptèrent deretournerauCanada. Joncaire, qui avait été adopté par les Tsonnontouans comme Maricourt par les Onnontagués, fit les mêmes démarches dans son canton ; on lui accorda la liberté de tous les Français qui s’y trouvaient, mais la plupart pe purent également se résoudre à reprendre leur ancienne existence ; les uns se cachèrent, les autres refusèrentcatégoriquement de regagner Montréal. Dix seulement revinrent avec Maricourt et Joncaire.
Une manœuvre insolente des Anglais avança plus nos affaires que toute l’éloquence de nos envoyés. Pendant un conseil tenu par eux avec les chefs, un jeune Anglais arriva d'Orange, entra dans l’assemblée, avertit les assistants, de la part du gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, de ne pas écouter les officiers français, leur défendit de tenir conseil avec eux et leur donna l’ordre de venir à Orange où son chef les attendrait dans dix ou douze jours. Cette manière de parler si hautaine surprit et indigna les Iroquois; ils répondirent fièrement à cel émissaire qu'ils ne faisaient rien en cachette et que leurs ambassadeurs allaient partir pour Montréal afin d’y signer la paix avec Onontio leur père. Quant à leur frère anglais d'Orange, ils iraient le voir à leur retour puisqu'il désirait les entretenir. Dix-neuf chefs se rendirent à Montréal où ils furent reçus au bruit des salves d'artillerie. Dans
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une assemblée à laquelle assistaient des chefs hurons, outaouais, abénaquis et iroquois chrétiens, l’orateur des cantons exposa brièvement que les Iroquois avaient renoncé à faire la guerre aux alliés des Français, et qu'ils étaient venus à Montréal malgré la défense du gouverneur anglais qui pouvait vouloir s'en venger. I} manifesta, en terminant, l’espoir que ses frères trouveraient au fort Frontenac les marchandises qu’ils ne pouvaient plus obtenir à Orange, et les armes dont ils
. auraient besoin afin de pouvoir se passer des Anglais
ou se défendre contre eux s'ils en étaient attaqués.
M. de Callières remercia les envoyés d’avoir ramené plusieurs prisonniers français et les invita à délivrer les autres ainsi que ceux enlevés aux alliés. Il leur donna rendez-vous au mois d’août de l’année suivante, date à laquelle les députés de toutes les nations seraient réunis à Montréal pour la traite des pelleteries, et les prévint que si quelque différend surgissait entre eux, il voulait que la partie lésée s’adressât directement à lui pour obtenir justice. Quant au fort Frontenac, en attendant les ordres du roi à qui il allait soumettre leur demande, il y enverrait un officier, des marchandises et un forgeron qui réparerait leurs armes.
Les alliés présents acceptèrent les conditions de la paix et, le 8septembre 1700, toussignèrent un traité provisoire qui devait être ratifié l’année suivante à l’assemblée générale. Les sauvages mirent au bas de l’acte, comme signature, la marque de leur nation : les Onnontagués et les Tsonnontouans une araignée, les Goyogouins un calumet, les Onneyouts un morceau de bois en fourche, les Agniers un ours, les Hurons un castor, les Abénaquis un chevreuil et les Outaouais un lièvre.
Ces préliminaires achevés, le gouverneur chargea M. Tilly de Courtemanche, officier énergique et habitué aux mœurs des sauvages (1), de se rendre auprès des
(1) En 1693, M. de Frontenac l'avait envoyé comme commandant chez les Miamis, au sud du lac Michigan. « Son savoir-faire parmi ces sauvages qui ont beaucoup de créance en lui — écri-
nations d’en haut avec le père Anjelran, missionnaire aux Outaouais, pour engager celles dont les députés n'étaient pas venus à Montréal à y descendre afin d'assister au rendez-vous général du mois d'août 1701. Courtemanche parvint, après de longues négociations “et des voyages pénibles au cœur même de l'hiver, à réunir les adhésions des Outaouais et des Hurons voi- -sins de Michillimakinac, puis des sauvages au sud des lacs : Miamis, Poutéouatamis, Sokokis, Outagamis, Ili- .nois, Mascoutens, Sakis, Puants, Maloumines et Kika- : pous. Délivrance des prisonniers, apaisement des luttes ‘intestines, amours-propres froissés, toutes les difficul- ‘tés furent surmontées et Courtemanche, ayant réuni les députés de ces nations, partit de Michillimakinac pour Montréal à la tête de cent quatre-vingts canots; mais trente furent contraints de relàcher en route par suite des maladies de ceux qui les montaient.
Un homme avait singulièrement aidé l'officier français dans sa mission; c'était le chef huron Kondiaronk, le Rat, qui avait, sous M. de Denonville, si habilement ‘fait rompre les préliminaires de paix alors qu’il croyait
-sa tribu sacrifiée par ce gouverneur. Renommé pour ses exploits et d’un esprit bien supérieur à la masse des sauvages, il avait longtemps songé à une fédération de toutes les tribus de sa race et à l'éviction des Européens du Nouveau-Monde; forcé de reconnaitre
que ce n'était là qu'un vain rêve, et placé entre les Anglais et les Français, il avait préféré notre alliance, et donné à M. de Frontenac un concours que ce dernier
-avait fort apprécié. Il lui avait en effet conféré le rang
-de capitaine et lui en faisait remettre la solde.
Mêlé à toutes les négociations avec les nations d’en
‘haut et comprenant que l’avenir de sa tribu était lié
: au développement de la Nouvelle-France, le Rat avait : appuyé de toutes ses forces les démarches de Courte-
“ait le gouverneur au ministre — ne sera pas peu utile pour ‘empêcher que les Anglais n’y mettent le nez, comme j'ai eu avis qu'ils en avaient le dessein. » (Lettre du 15 octobre 1693.)
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