‹ La Nouvelle-France [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 73 · RICE · texte numérisé non relu

RICE

manche et fait disparaître les malveillances ou les mauvaises volontés qui s'étaient manifestées dans certaines bourgades.

Le 21 juillet 1701, les délégués des diverses nations arrivaient au Sault Saint-Louis dont ils saluaient le fort de coups de fusil, Le commandant y répondait par des salves d'artillerie, les troupes françaises formaient la haie au bord de l’eau au moment du débarquement. On ne voyait de toute part, dit un témoin, qu'empressement pour recevoir ces nombreux hôtes : « On avait brûlé les herbes qui étaient dans les rues, et on les avaient balayées pour les rendre plus propres. »

Accueillis par les sauvages chrétiens de la résidence, les envoyés entrèrent dans une grande cabane de plus de soixante pieds de long ; pendant que l’on préparait un festin, douze sauvages se mirent en rond au milieu de la cabane, chacun tenant une petite calebasse pleine de pois, et chantèrent le calumet en remuant leurs gourdes en cadence. Un chef outaouais, debout derrière les chanteurs, tenait ce calumet ; c'était une pipe de pierre rouge, avec tige en bois creux couvert de plumes de tête de canard avec des plumes d’aigle pendant au milieu. « On avait attaché une brasse de tabac à une perche; un chef se leva un quart d’heure après le commencementde cette chanson du calumetet, prenant une hache, il en frappa un poteau. Les musiciens se turent aussitôt. « J'ai, dit-il, tué quatre Iroquois il y «a cinq ans à tel endroit », et, arrachant un bout de ce tabac, il le prit comme une médecine pour se refaire l'esprit. Les musiciens applaudirent par des cris et un mouvement précipité de leurs gourdes, et l’on entendit le bruit de deux à trois cents sauvages d’un bout à l’autre de la cabane à peu près comme celui d'une mousqueterie qui se perd dans une forêt ou dans les rochers. Tant que le tabac dura, on ne manqua pas d'acteurs qui citèrent leurs beaux exploits. On apporta trois heures après six chaudières pleines de chiens et d’un ours que l’on expédia en un moment.

On dansa ensuite. Le soir, on servit huit grandes chaudières pleines de maïs bouilli et chacun en remplit son écuelle de bois. » (La Potherie.)

Le lendemain, tous les canots descendaient à Montréal et plus de mille Peaux-Rouges y débarquaient successivement, au bruit du canon et des cris de joie de la population. Ils cabanèrent le long des palissades formant l’enceinte fortifiée, où l’on eut le soin de leur faire apporter quantité de branches d’arbres pour les mettre à l'abri du soleil. Tous les chefs furent d’abord présentés à M. de Callières et le Rat prit la parole au nom des nations alliées.

« Notre père, dit-il, tu nous vois auprès de ta natte; ce n’est pas sans beaucoup de périls, que nous avons essuyés dans un si long voyage. Les chutes, les rapides et mille autres obstacles ne nous ont point paru si difficiles à surmonter par l'envie que nous avions de te voir et de nous assembler ici. Nous avons trouvé beaucoup de nos frères morts le long du fleuve ; notre esprit en a été attristé, le bruit avait couru que la maladie était grande à Montréal; tous ces cadavres rongés des oiseaux que nous rencontrions à chaque moment en étaient une preuve assez convaincante. Cependant nous nous sommes fait un pont de tous ces corps sur lequel nous avons marché avec fermeté. Nous ne laissons pas tous d’être malades d’un rhume qui nous accable, et tu dois juger par là des fatigues que nous avons supportées. »

Le gouverneur remercia les envoyés de leur venue, jeur dit qu'on les avait abusés en leur donnant à entendre qu’une épidémie régnait à Montréal, car ils verraient par eux-mêmes qu'il n’en était rien; puis il reçut en audience particulière les chefs des diverses peuplades, fit grand accueil à ceux d'entre eux qui, déférant à ses instructions, avaient amené des prisonniers iroquois, et Les séduisit par ses manières affables.

Le 1°" août, une assemblée générale de tous les députés des nations eut lieu sous la présidence du

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gouverneur. Un chef huron prononça un discours pendant lequel le Rat, en proie à une fièvre violente, se trouva mal. On s’empressa de le secourir avec d'autant plus de zèle que les Français lui avaient presque toute l'obligation de cette réunion sans exemple jusqu'alors. Lorsqu'il reprit connaissance, on apporta un fauteuil dans lequel on le fit asseoir au milieu de l’assemblée, et tous les assistants s’approchèrent pour l'entendre. Il parla longtemps et fut écouté avec une religieuse attention. Aprèsavoir exposé simplement les démarches qu'il avait faites pour ménager une paix durable entre les nations, il démontra la nécessité de cette paix, les avantages qui en résulteraient pour le pays en général et pour chaque peuple en particulier; il termina en priant le chevalier de Callières de faire en sorte que la confiance que tous plaçaient en lui ne fût pas trahie.

« Ce grand chef tint lui seul toute l’audience, malgré l’état languissant où il était. Les nations l’écoutaient avec admiration et, à chaque affaire différente dont il parlait, elles l’applaudissaient par des tons de voix qui partaient du creux de l'estomac, dont les sauvages ont coutume de se servir. » (La Potherie.)

Le Rat se trouva trop faible à la fin de la séance pour pouvoir retourner à sa cabane : on le porta jusqu’à l’hôpital où il succomba dans la nuit. Sa mort causa une affliction générale, d'autant plus vivement ressentie qu'il était l’âme de sa nation et le plus influent allié des Français. Le gouverneur et l’intendant allèrent exprimer à ses proches les regrets que leur causait sa perte. Les chefs iroquois et ceux des autres nations vinrent à leur tour pleurer le mort et faire des présents aux Hurons.

Transporté de l'hôpital à sa cabane, le Rat fut étendu sur des peaux de castor, et recouvert d’une étoffe écarlate ; on plaça, suivant la coutume indienne, une chaudière de cuivre à droite de sa tête, un fusil et une épée à gauche.

Le lendemain, on procéda solennellement aux funé-

railles du chef décédé; M. de Saint-Ours, premier capitaine des troupes, précédait le cortège avec soixante soldats ; seize guerriers hurons, enveloppés de robes de castor, le visage noirci en signe de deuil, suivaient quatre par quatre avec leurs fusils sous le bras ; le clergé venait ensuite, puis six chefs de guerre portant le cercueil couvert de fleurs. Le frère et les enfants du Rat, accompagnés de nombreux guerriers, marchaient derrière le corps ; Mme de Champigny, femme de l’intendant, M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, et tous les officiers français fermaient la marche. Après le service, les soldats et les chefs de guerre tirèrent deux salves de mousqueterie et défilèrent devant le cercueil. Le corps fut inhumé dans l'église, et l’on grava sur la tombe cette inscription :

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